L AVÈNEMENT ET LE SACRE
modération et ne voulut retenir que l'offense. Il établit sa demeure à Paris, y vécut aigri, mécontent, entouré d'une cabale, d'une clientèle de gens obscurs, foyer d'opposition contre le nouveau règne et spécialement contre l'influence de la Reine. C'est de là, disait-on, que partaient les secrètes attaques dont, en cette période du début, fut victime Marie-Antoinette, ces traits empoisonnés, dirigés contre la souveraine, parfois aussi contre la femme, et la blessant au vif dans son orgueil et dans sa dignité.
Cette conspiration exista, sa réalité est certaine. Que d'Aiguillon en fût le chef, on n'en peut fournir aucune preuve, et il le nia toujours. Mais Marie-Antoinette le crut, et des amis dangereux exploitèrent cette croyance. Choiseul, rappelé d'exil et installé pour l'hiver à Paris, groupait alors autour de lui un parti nombreux et puissant, ses amis ou ses créatures, pressés de venger sa disgrâce et de le ramener au pouvoir. Leur jeu fut d'exciter le mécontentement de la Reine contre l'ennemi, maintenant abattu, de Choiseul; leur succès fut facile et prompt; l'un d'eux, le baron de Besenval, très en faveur auprès de Marie-Antoinette, a lui-même raconté son rôle en cette affaire : « Je lui représentai avec feu le danger qu'il y avait pour elle à laisser une cabale aussi inquiétante, ayant à sa tête le duc d'Aiguillon, dont le caractère méchant, vindicatif et profond devait lui faire tout craindre. Je lui fis
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comprendre la nécessité d'éloigner un tel homme. » Il confesse crûment, peu après, l'arrière-pensée qui lui inspirait ces conseils : « L'intérêt de la Reine aurait suffi pour me faire attaquer M. d'Aiguillon, mais d'autres considérations m'y portaient encore. C'était lui qui était l'auteur de la chute de M. de Ghoiseul; il convenait, à mon sentiment, de l'en punir. Je ne pouvais me flatter d'aucun espoir de retour pour M. de Ghoiseul, tant que M. d'Aiguillon serait à portée de pouvoir quelque chose et, en l'éloignant, je croyais rendre un grand service à mes amis. »
Endoctrinée, excitée de la sorte, exaspérée aussi par la guerre souterraine dont je viens de parler^ la Reine voulut jouer son va-tout et n'accorder au Roi nul moment de répit qu'elle n'eût satisfait sa vengeance. « Les cheveux me dressent sur la tête, quand j'aperçois cet homme-là! » disait-elle à l'une de ses dames. Le 31 mai 1775, à la revue de la Maison du Roi, passée au Trou d'Enfer, les hostilités éclatèrent. D'Aiguillon, à la tête de ses chevau-légers, s'étant, pour la saluer, approché de la Reine, celle-ci, d'un geste brusque, baissa le store de son carrosse, laissant le duc stupéfait et furieux de cet affront public. Il fit cependant bonne contenance et annonça tout haut qu'il faisait ses préparatifs pour accompagner les souverains à la cérémonie du sacre, fixée à la semaine suivante. Cinq jours plus tard, l'avant-
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veille du départ pour Reims, la Reine faisait appeler Maurepas : « J'ai lieu, lui disait-elle, d'être mécontente de votre neveu depuis longtemps. Vous l'avez soutenu, et nous avons combattu l'un contre l'autre. Vous avez tenu des propos sur tout cela ; j'en ai tenu, de mon côté, qui ne vous auraient pas contenté. Laissons votre neveu loin d'ici et oublions nos propos mutuels. » Le ministre, décontenancé, se contenta de balbutier des protestations vagues; mais la Reine, le lendemain, reprenait l'entretien : elle exigeait, déclarait-elle, que d'Aiguillon reçût défense d'aller à Reims et fût relégué dans ses terres. « La mesure est comble, ajoutait Marie-Antoinette, il faut que le vase renverse. — Mais, madame, objectait Maurepas, il me semble que, si le Roi doit faire du mal à quelqu'un, ce mal ne devrait point arriver par vous. — Vous pouvez avoir raison, monsieur, et je compte dorénavant n'en plus faire, mais je veux faire celui-là. — Puis-je, madame, dire que c'est la volonté de Votre Majesté, et non celle du Roi? — J'y consens, répondait la Reine, je prends tout sur moi. »
Louis XVI, questionné par Maurepas, confirma les dires de sa femme. Il déclara « ne vouloir s'en mêler », laissant la Reine maîtresse de régler à sa guise la date et les conditions de l'exil. Ce fut l'objet d'une troisième conférence entre Maurepas et Marie-Antoinette. Le premier proposa que son neveu fût envoyé dans sa terre de Véretz, près de
Tours : « C'est trop près », dit la Reine ; elle exigea le château d'Aiguillon, en Guyenne. <( Enfin, madame, que faut-il que j'écrive? — Ce que vous voudrez, mais qu'il s'en aille. » Il fut convenu que l'ordre serait donné sur-le-champ, et Maurepas s'en fut, l'oreille basse, s'acquitter de sa commission. L'impatience de la Reine ne supportait aucun délai et les messages se suivaient d'heure en heure pour presser l'instant du départ, qui eut lieu le lendemain matin. La puérile allégresse qu'en conçut Marie-Antoinette éclate dans ce billet, écrit à son ami d'enfance, le comte de Rosenberg : « Ce départ est tout à fait mon ouvrage. Ce vilain homme entretenait toutes sortes d'espionnages et de mauvais propos. Il est vrai que je n'ai pas voulu de lettre de cachet, mais il n'y a rien eu de perdu, car, au lieu de rester en Touraine, comme- il le voulait, on l'a prié de continuer sa route jusqu'à Aiguillon qui est en Gascogne. »
La sensation produite par cette exécution sommaire dépassa de beaucoup ce qu'on en attendait. Ceux mêmes qui censuraient le plus l'attitude du duc d'Aiguillon blâmèrent cette mesure arbitraire, pour des torts si peu établis, et l'on y vit le désaveu des belles promesses d'un règne qui s'était annoncé comme une ère de douceur et de légalité. Besenval lui-même constate avec dépit ce mouvement d'opinion : « Le sentiment de vengeance et de justice, dit-il, fut étouffé par une
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espèce de compassion philosophique. On n'entendait que les mots de tyrannie, à& justice exacte, de liberté du citoyen et de loi. » La plus grosse part de ces reproches tombait sur Marie-Antoinette. (( C'est sur son rôle en cette affaire, écrira le comte de Provence, que l'on s'est fondé depuis pour lui donner la renommée de méchante et d'implacable. » Mercy dénonce, de son côté, l'égoïsme des faux amis qui, « excitant en elle des sentiments de haine », sacrifient, sans scrupule, à leurs vues personnelles « la gloire et l'utilité de la Reine ». Les plus modérés déploraient que, pour la première fois où elle eût essayé d'exercer son crédit, ce fût au profit d'une rancune, que son coup d'essai politique n'eût été qu'une vengeance. Son prestige en reçut une indéniable atteinte. La petite reine d'idylle, la douce princesse de contes de fées, qui passait en faisant le bien, ne laissant derrière elle qu'un concert de bénédictions, disparut dès cette heure et ne ressuscita jamais. L'aimable légende s'évanouit, pour faire place graduellement à une autre légende, une légende toute contraire, et encore bien moins justifiée.
Au moins pouvait-on espérer que le grand événement du sacre, au lendemain même de cet orage, en assourdirait les échos. Cette espérance sembla se réaliser tout d'abord, et l'on put croire que Marie-Antoinette y retrouverait tout le prestige et toute la popularité d'antan. La Reine ne
devait jouer à Reims qu'un simple rôle de spectatrice, l'usage, depuis Louis XIII, étant que le Roi seul reçut l'onction divine. Elle s'y prêta avec bonne grâce. Tandis que son époux voyageait en grande pompe, avec une suite nombreuse, dans un carrosse de dix-huit pieds de haut, elle gagna Reims de nuit, en compagnie de ses beaux-frères, et presque dans l'incognito. Toutefois, une multitude immense se pressait sur sa route et, dans le grand silence des champs, sous la clarté argentée de la lune, s'élevèrent de longues acclamations. Le lendemain, dès la première heure, elle alla voir l'entrée du Roi, perdue au milieu de la foule, sans apparat et sans suite officielle, comme une « particulière », et cette simplicité produisit le meilleur effet. « J'ai cru, écrivait un gazetier, être au temps des patriarches, lorsque j'ai vu la Reine confondue parmi le peuple, pour voir passer son auguste époux au moment de son entrée! »
Même bonne grâce, dans l'après-dînée, à recevoir, pour le baise-main, la noblesse du pays dans les salons de l'archevêché. Champenois, Picards et Lorrains défilèrent devant elle, et elle eut pour chacun un mot qui l'enchanta. Ils s'en allèrent tous sous son charme. Enfin, le dimanche 11 juin, jour du sacre et du couronnement, l'attitude de la Reine fut parfaite en tous points. Dans la tribune, d'où elle suivait, entourée des princesses, les phases de la cérémonie, on admira sa gravité, son recueillement ému, qui alla jusqu'aux
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larmes lorsque, à l'instant de l'ifttronisation, l'assistance entière éclata en cris d'amour et d'enthousiasme, qui ébranlèrent les voûtes de l'antique cathédrale. « Je fus tout étonné de me trouver en pleurs, rapporte le duc de Groy, et de voir tout le monde de même. La Reine eut un tel saisissement de plaisir, que se& yeux coulèrent en torrent. Elle fut obligée de tirer son mouchoir, ce qui augmenta l'émotion générale. Le Roi parut bien sentir ce beau moment. »
Le soir venu, les parades terminées, Louis XVI, modestement vêtu, prit sa femme « sous le bras » et, durant une grande heure, fut se promener bourgeoisement avec elle au milieu de la foule, sans gardes autour d'eux et sans aucune précaution de police. Les rues, par ordre exprès du Roi, n'avaient pas été tapissées des riches tentures qu'imposait un ancien usage, afin qu'il n'y eût nulle barrière entre les souverains et leur peuple. Les plus humbles et les plus pauvres approchaient librement, baisaient les vêtements de la Reine, qui leur parlait familièrement et disait en souriant aux amis trop zélés qui voulaient protéger sa marche : « Doucement, messieurs, laissez approcher ces bonnes gens ; ils ne veulent point nous faire de mal. » Elle distingua un couple d'ouvriers qui, se tenant timidement à l'écart, criaient avec ardeur : « Vive notre bon Roi ! » Elle fit un pas vers eux, les prit gentiment par la m^ainetles présenta à Louis XVI, disant : « Le voilà, votre
bon Roi. y> Ces traits, d'autres pareils, occasionnèrent des ovations sans tin, et le public, selon l'expression d'un témoin, était « dans une sorte d'ivresse ».
De cette joie générale, de l'impression produite sur l'imagination de Marie-Antoinette, nous entendons l'écho dans le joli récit qu'elle adressait quelques jours plus tard à sa mère ; je n'en cite que les dernières lignes : « Le sacre a été parfait de toutes manières. Il paraît que tout le monde a été content du Roi; il doit bien l'être de ses sujets... Je n'ai pu y tenir, mes larmes ont coulé malgré moi, et l'on m'en a su gré... 11 est bien sûr qu'en voyant des gens qui, dans le malheur, nous traitent aussi bien, nous sommes encore plus obligés de travailler à leur bonheur. Le Roi m'a paru pénétré de cette vérité. Pour moi, je suis bien sûre que je n'oublierai de ma vie la journée du sacre ! »
Voilà comment pense et s'exprime la véritable Marie-Antoinette, lorsqu'elle est livrée à ellemême, sensible, impressionnable et remplie d'élans généreux. Par malheur, en cette âme mobile, tout n'est que revirements, contradictions, contrastes. Les larmes attendries dont elle vient de nous faire l'aveu ont à peine séché sur ses joues, la Cour n'a pas quitté la ville, témoin de ces scènes émouvantes, qu'elle se laisse, à nouveau, entraîner par son entourage dans une fâcheuse intrigue contre la politique et les désirs du
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Roi. Celte fois encore, le meneur de l'affaire est l'ardent ami de Ghoiseul, le baron de BesenvaL II jugeait l'heure propice pour activer le retour du ducaux affaires. D'Aiguillon était en exil, Maurepas était demeuré à Paris, Ghoiseul, par contre, était à Reims, oîi il avait reçu du Roi permission d'assister au sacre. Enfin, Louis XVI, touché par les incidents de la veille, semblait en bonnes dispositions pour se laisser persuader par sa femme, pour oublier ses préventions contre l'ancien ministre de Louis XV" et le relever tout à fait de sa longue et cruelle disgrâce. Les autres membres du parti prirent l'engagement de seconder Besenval ; le comte d'Artois, mis au courant, entra dans le complot, et tous, avec ensemble, firent la leçon à Marie-Antoinette pour qu'elle se jetât dans la lice et frappât un coup décisif.
Les choses marchèrent bien au début, le plan convenu fut exécuté point par point, La Reine, pour commencer, devrait accorder à Ghoiseul une audience personnelle, un tète-à-tête où il lui exposerait ses vues et ses idées. Dans cette espèce de fourmilière qu'était alors la ville de Reims, cette marque éclatante de faveur afficherait publiquement l'action protectrice de la Reine et l'engagerait elle-même à user de tout son crédit pour vaincre l'aversion du Roi, pour lui forcer la main et le contraindre à ramener le duc au pouvoir. La grande difficulté était d'obtenir que Louis XVI autorisât cet entretien. La
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Reine promit d'y employer cette diplomatie féminine où elle était experte. Le lundi 12, proiilant d'un moment où le Roi était seul, elle s'approcha de lui, le complimenta avec grâce sur son succès de la veille, puis, le voyant de belle humeur, elle insinua, « le plus naturellement du monde » et du ton le plus innocent, qu'elle aurait grand plaisir à causer un moment avec son vieil ami Ghoiseul, mais qu'elle était embarrassée et ne savait quelle heure choisir, attendu qu'à Reims, lui dit-elle, « tous les instants étaient employés ». Louis XVI donna dans le panneau avec sa candeur habituelle ; ce fut lui-même qui, sans méfiance, indiqua à sa femme, comme l'heure k plus commode, la matinée du surlendemain.
L'audience eut lieu au moment iixé par le Roi ; elle dura près d'une heure, excitant de toutes parts une curiosité passionnée et provoquant maints commentaires, dont l'écho se répercuta dans tous les cercles politiques, dans toutes les chancelleries d'Europe. Ghoiseul s'y montra fort habile; il se garda de solliciter pour soi-même, se contenta de faire valoir son dévouement envers la Reine, donna à Marie-Antoinette les conseils de son expérience sur la conduite qu'elle devait observer dans ses rapports avec le Roi, que Ton pouvait, expliqua-t-il, dominer alternativemenl par deux procédés opposés, soit en le conquérant par « des voies de douceur», soit « en le subjuguant par crainte ». Ces propos calculés produisirent une
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vive impression sur l'àme juvénile de la Ueine. Elle n'en lit que trop son prolit.
Ce fat d'ailleurs le seul résultat du complot, car le bruit fait autour de l'incident, le triomphe indiscret des amis de Gtioiseul et les airs mystérieux de Marie-Antoinette éveillèrent les méfiances du Roi et lui firent soupçonner le piège. 11 se crut joué; son mécontentement fut extrême, et Choiseul en paya les frais. Dans l'après-midi du 14, à la réception de la Reine, où se trouvait Louis XVI, le duc s'étant fait annoncer, on vit le Roi se lever brusquement et « décamper » d'une manière ostensible. Ce fut pis encore le lendemain, veille du départ de Reims. Lorsque Choiseul, comme tous les invités du sacre, vint, à son rang, baiser la main du Roi, celui-ci retira sa main et détourna la tète, en faisant, assure un témoin, « une grimace effroyable ». Choiseul comprit; il vit le coup manqué et partit pour sa terre, abandonnant ses partisans dans le plus complet désarroi.
Seule, au milieu de cette déroute, Marie-Antoinette fit paraître un calme imperturbable. Contente du camoullet infligé publiquement au parti d'Aiguillon, amusée du bon tour qu'elle avait joué à son naïf époux, sob petit succès personnel la consolait pleinement du déboire de sa politique. Sa fierté enfantine perce dans ce billet, d'un ton assez fâcheux, qu'elle adressait sur cette affaire à son contident habituel, le comte de Rosenberg : « Vous avez peut-être appris l'audience
que j'ai donnée au duc de Choiseul à Reims. On en a tant parlé, que je ne répondrais pas que le vieux Maurepas n'ait eu peur d'aller se reposer chez lui. Vous croirez aisément que je ne l'ai pas vu sans en parler au Roi, mais vous ne devinerez pas l'adresse que j'ai mise pour ne pas avoir l'air de demander permission. Je lui ai dit que j'avais envie de voir M. de Choiseul et que je n'étais embarrassée que du jour. J'ai si bien fait que le pauvre homme m'a arrangé lui-même l'heure où je pourrais le voir. Je crois que j'ai assez bien usé du droit de femme dans ce moment. »
Par une étrange indiscrétion, ces lignes imprudentes furent connues à la Cour de Vienne. Il en circula des copies, et le scandale fut grand. L'Impératrice leva les bras au ciel : « Quel style 1 Quelle façon de penser ! Elle court à grands pas à sa ruine! » Joseph II prit la chose encore plus au tragique ; sa rudesse fraternelle passe véritablement les bornes dans cette véhémente philippique, dont on conserve le brouillon : « De quoi vous mêlez-vous, disait-il cà sa sœur, de déplacer des ministres, d'en faire envoyer un autre dans ses terres et de vous servir de termes très peu convenables à votre situation? Quelles études avezvous faites ? Quelles connaissances avez-vous acquises, pour oser imaginer que votre opinion doit être bonne à quelque chose, vous qui ne lisez, ni n'entendez parler raison un quart d'heure par
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mois, qui ne réfléchissez, ni ne méditez, j'en suis sûr, jamais?... »
Une aussi chaude indignation pour une aussi mince incartade nous semble, sans doute, excessive. Mais il convient de se rappeler quel était, en ce temps, dans le grand silence solennel du palais de Versailles, l'incroyable retentissement de toute parole tombée des hauteurs olympiennes du trône. Si les échos n'arrivaient pas directement aux oreilles du vulgaire, l'opinion se formait parmi les classes élevées, et elle se répandait de là dans les masses populaires, où tout était promptement dénataré, grossi. Ce fut le tort et le malheur de Marie-Antoinette que d'avoir, par légèreté pure et par de minimes imprudences, choqué, froissé, détaché d'elle beaucoup de ceux qui sont les soutiens naturels d'un régime monarchique et dont, moins que toute autre, une princesse étrangère ne pouvait, sans péril, braver l'inimitié. C'est des cimes de la Cour que descendit l'orage qui allait promptement balayer sa popularité naissante.
Le comte de Provence, dans le sagace écrit que j'ai déjà cité, a noié les étapes de la désaffection publique : « L'enthousiasme, dit-il, que la Reine avait excité à son arrivée en France dura, dans toute sa force, jusqu'en 1773. Ensuite, il commença à diminuer, et bientôt il s'éteignit tout à fait. Ce fut alors que les libelles, les chansons commencèrent à paraître contre elle, et qu'on osa
la comparer à Messaline pour la débauche et pour la cruauté. » Ce revirement injuste — et atroce dans ses résultats — se fait encore à peine sentir au point de cette histoire où nous sommes parvenus, mais il va se précipiter avec une rapidité foudroyante. Comment et pour quelles causes, c'est ce qu'il nous faut expliquer. Nous n'avons jusqu'ici relevé que des maladresses ; il nous faut, à présent, aborder la période des fautes.