‹ Marie-AntoinetteChapitre 6 sur 8 · L ERE DES FOLIES · texte numérisé non relu

L ERE DES FOLIES

Il est dans l'existence de Marie-Antoinette une période relativement courte, une période d'environ trois ans, qui fixa toute sa destinée. C'est la période à laquelle nous sommes arrivés, celle qui s'étend de l'année 1775 jusqu'à la fin de l'année 1778, c'est-à-dire du lendemain du règne jusqu'à l'époque où, pour la première fois, elle fut mère. C'est la phase des dissipations, des plaisirs sans mesure, des prodigalités sans fin. En un mot, c'est l'ère des folies, dont les conséquences furent terribles.

Avant d'en tracer le tableau, j'en veux indiquer les excuses, en définir le caractère et en limiter la portée. Quelle avait été jusqu'alors la vie de Marie-Antoinette ? Une enfance assez solitaire dans une Cour triste et froide, une adoles-

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cence transplantée dans un pays nouveau, auprès d'un mari de quinze ans, d'humeur rude et sauvage, auprès d'un vieux grand-père débauché et morose, parmi de louches intrigues et des pièges semés sous chaque pas ; puis, tout à coup, à dixneuf ans, la couronne, le pouvoir suprême, les honneurs, l'ivresse de l'encens, l'éblouissement du luxe, le triple prestige du diadème, delà jeunesse, de la beauté. Pour résister à cette griserie, nulle direction autorisée, point de guide naturel, un époux qui s'efface, une mère éloignée et grondeuse, et partout, jusqu'au pied du trône, de pernicieux conseils, des excitations incessantes, et, pis encore que les mauvais propos, les plus détestables exemples. Seule, dans ces conditions, une sainte pourrait s'en tirer sans dommage. Marie-Antoinette n'est qu'une femme, et pas même une femme, une jeune fille, une jeune fille couronnée.

Qu'elle se soit laissé entraîner à des torts graves, à des fautes reprochables, je ne le nierai pas, je l'établirai même tout à l'heure sans détour. Mais ces fautes pourtant eurent des bornes, c'est ce dont on peut s'étonner. A côtoyer sans cesse les précipices, on court le risque du faux pas; la pureté naturelle de Marie-Antoinette lui épargna les périls de la chute. Si elle faillit parfois à la décence, elle n'oublia pas l'honnêteté; elle perdit sa réputation, mais elle préserva sa vertu. Le fait est affirmé par les plus probants témoignages, le

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témoignage de ceux-là même qui l'ont amèrement critiquée. Elle pécha donc par légèreté plutôt que par malice, et ces péchés, le plus souvent, ne doivent leur importance qu'à son état de reine. Graves à cause de l'éclat du trône, ils eussent été véniels chez une particulière. On peut tenir pour vraie l'opinion d'un contemporain qui, en mainte occasion, ne lui ménage pas les attaques : « Sicile a quelques défauts inséparables de notre nature, ils sont aimables, en quelque sorte, comme elle. Ils tiennent à son sexe, au goût national. Venue extrêmement jeune en France, elle en a, sans doute, contracté ici le plus grand nombre. Elle aime excessivement la parure, les frivolités, les spectacles, la dépense ; elle prodigue souvent ses dons à des gens qui en sont indignes ; elle est quelquefois légère dans ses affections ; elle plaisante de la mauvaise tournure, des gaucheries des femmes présentées. Mais ces sarcasmes partent de sa gaieté, et non de son cœur, dont se louent tous ceux qui ont l'honneur d'approcher de Sa Majesté. » La cervelle légère, le cœur bon, c'est, en deux mots, tout le portrait moral de Marie- Antoinette.

Son grand ennemi était l'ennui, ce compagnon presque obligé des Cours. Elle n'en prit jamais son parti et, pour y échapper, elle usa de tous les moyens. Le froid mortel des réceptions officielles de Versailles glaçait sa pétulante jeunesse ; elle prétendit y substituer des réunions intimes,

d'où l'étiquette serait bannie, où l'on s'amuserait entre soi, de façon familière. Et voici ce qu'elle imagine : elle organise de petits bals qui, la plupart du temps, ont lieu, non dans les salons pompeux du château, mais dans des maisons de bois, construites pour cet objet sur les terrasses du palais de Versailles et décorées avec un art charmant. Y vient qui veut, pourvu qu'on soit des personnes présentées. Mais les préférences de la Reine vont vers ceux qui la divertissent, qui apportent l'animation, l'entrain de la jeunesse. Les vieux piliers de Cour, les dames âgées et les grands seigneurs surannés, s'y sentent dépaysés, délaissés, superflus. « Je ne comprends pas, échappe-t-il de dire à la Heine, comment, passé trente ans, on ose se montrer à la Cour! » Et le propos fait son chemin. Un jour, Louis XVI lui demande d'inviter certain personnage qu'il honore d'une particulière amitié : « Il danse trop mal, répond péremptoirement la Reine. — Mais, dit alors le Roi, personne ne danse plus mal que moi. Faut-il que je m'abstienne aussi de venir? v>

Ces réunions, qui, au début, commençaient de bonne heure et finissaient de même, se prolongent peu à peu fort avant dans la nuit. Aussi Louis XVI, qui ne peut supporter les veilles, se retire-t-il longtemps avant la lin, et la fête continue sans lui jusqu'au lever du jour. Personne n'y regrette son absence, car il y fait pauvre figure, avec ses grosses épaules, sa démarche

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hésitante, son dandinement pesant, la myopie qui l'empêche de reconnaître les gens à trois pas, son rire épais, ses lourdes plaisanteries, cette gaucherie de mouvements qui fait qu'il laisse choir son chapeau, qu'il s'empêtre dans son épée, bref, comme dit un témoin, avec cet air qu'il a, malgré ses habits chamarrés, d'un « paysan qui vient de quitter sa charrue ». Il humilie la Reine, il gêne ses invités. Aussi, malgré son humeur débonnaire, lorsqu'il quitte le salon, c'est un soulagement général; et parfois même, subrepticement, on ayance la pendule, pojir hâter l'heure de son coucher. Alors les propos volent avec une liberté plus grande, la conversation se promène sur tous les sujets à la mode, littérature, spectacles, scandales mondains, et l'on y daube aussi sur certaines personnes de la Cour, car la Reine goûte les médisances et tolère volontiers que l'on s'égaie aux dépens du prochain, fût-ce parfois aux dépens du Roi.

D'ailleurs, enjouée, aimable et à son aise, elle prend une part active à la conversation ; elle çjierche à plaire, elle y parvient, elle est heureuse de son succès. Selon le mot ingénieux de Besenval, « toujours plus près de son sexe que de son rang, elle oubliait qu'elle était faite pour viyre et mourir sûr un trône réel; elle voulait jouir de cet empire lictif que la beauté donne aux fen>mes prdipaires et qui en fait les reines d'un moment ». C'est la même noté qjie donne, sous

une forme un peu différente, la spirituelle comtesse de Boigne : « La Reine, dit-elle, se parait pour être à la mode, elle faisait des dettes pour être à la mode, elle jouait pour être à la mode, elle était esprit fort pour être à la mode. Etre la plus jolie femme, la plus à la mode de son temps lui paraissait le titre le plus désirable, et ce travers, indigne d'une grande reine, a été la seule cause des torts qu'on a si cruellement exagérés. «

Ecoutons-la décrire elle-même ses goûts, dans ce curieux petit billet écrit à Rosenberg, après les fêtes du Carnaval et les réunions du Carême : <( Admirez mon malheur! Les dévotions de la semaine Sainte m'ont beaucoup plus enrhumée que tous les bals! Vous trouverez assurément que cela est bien fait pour cela... J'ai établi chez moi un concert, tous les lundis, qui est charmant. Toute l'étiquette en est ôtée... J'y chante avec une société de dames choisies. Il y a aussi quelques hommes aimables, mais qui ne sont pas de la jeunesse. »

Ces « quelques hommes », que nous retrouverons par la suite, sont, en effet, de sa société journalière. Ils jouent, dansent et soupent avec elle, et c'est encore une dérogation aux usages, car jamais jusqu'alors un homme, à l'exception des princes, n'eût songé à s'asseoir à table aux côtés de la reine de France. Cette familiarité nuisible engendre un certain ton de galanterie, des rivalités féminines et des manèges de coquet-

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terie, dont on jase derrière Téventail. Quand madame de La Tour du Pin, toute radieuse de ses dix-sept ans, est présentée à Marie-Antoinette, celle-ci remarque avec dépit le teint brillant de la jeune femme, plus éclatant encore que le sien, dont elle était fière. Aussi la duchesse de Duras, dans l'intérêt de la nouvelle venue, lui glisset-elle à l'oreille : « Ne vous mettez pas en face des fenêtres. » Ce qui n'empêchera pas la Reine de lui lancer quelques critiques, de l'attaquer sur son goût pour les couleurs vives, sur les scabieuses, les coquelicots, dont elle orne sa brune chevelure.

Même absence de cérémonial et même indépendance d'allures dans le train de vie quotidien. La Reine sort, se promène, rend des visites à ses amies, suivie, au lieu de son service d'honneur, par une ou deux dames de son choix. Ce sont aussi des courses en légère voiture, souvent avec le comte d'Artois, des parties de traîneaux sur les canaux du parc, des galopades à cheval dans les bois, voire des promenades à âne, avec les petites aventures que comportent ces équipées. Bref, une vie, sans doute innocente, mais libre, dissipée, futile, une vie qu'on pardonnerait sans peine à une jolie bourgeoise, mais qui choque et surprend, lorsqu'il s'agit de la tille des Césars, de la femme du roi de France, de celle dont les devancières sur le trône ont accoutumé le public à des existences sans éclat, dans le silence de leur

àppartëmënL austère ou daris le recueillement de leiir morne oratoire.

Une première conséquence de ces façons nouvelles est la désertion progressive de tout l'ancien personnel de la Cour. Blessés d'être traités en importuns, presque en intrus, tandis que toutes les attentions sont réservées à un petit cercle d'intimes, les grands seigneurs et les douairières — les « siècles » comme les nomme la Reine — perdent peu à peu l'habitude de fréquenter les salons du château, entraînent dans cette retraite leur nombreuse clientèle, si bien qu'au bout de peu d'années, dans les vastes appartements, jadis peuplés d'une foule immense, règne une espèce de solitude qui ressemble à de l'abandon. Il est desjours où, au bal de la Reine, on ne voit qu'une douzaine de femmes, avec autant de cavaliers. Les autres boudent, s'abstiennent et déblatèrent plus ou moins haut contre la coterie triomphante et contre la jeune Cour. Il s'ensuivait donc, dit Besenval, « que chacun était mécontent et que souvent on disait du mal de là Reine, en s'étonnànt d'en dire ».

Je ne puis passer sous silence les bals de l'Opéra, ôiï, dans les premiers temps, Marie-Antoinette se rendait en compagnie du Roi, mais où elle prend bientôt l'habitude d'aller seule, avec quelques familiers des deux sexes. L'usage, jusqu'à un certain point, autorisait ces escapades, à condition toutefois qu'on y reconnût la souve-

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raine et qu'elle ne fût point confondue avec le public ordinaire. Cette règle est bientôt oubliée. La reine de France garde un si strict incognito, qu'on la voit coudoyée par les habitués de l'endroit et difficilement défendue des familiarités trop vives par les bras de ses cavaliers. Certaine nuit, un masque audacieux, s'approchant de la loge où elle s'est réfugiée, l'appelle Antoinette, la tutoie, et lui reproche en termes assez crus de n'être pas, à pareille heure, dans l'alcôve conjugale, « aux côtés de son gros époux, qui ronfle », solitaire. La Reine ne fait qu'en rire, riposte avec gaieté, se penche au rebord de la loge, jusqu'à frôler, dit-on, de sa chair nue son interlocuteur, et l'on juge si cette petite scène choque et scandalise l'assistance. Au mois de février 1777, elle va jusqu'à six fois de suite à ces fêtes travesties. « Elle y parle à tout le monde, se lamente Mercy- Argenteau, s'y promène suivie de jeunes gens, et tout cela avec une tournure de familiarité à laquelle le public ne s'accoutumera jamais. »

C'est une rage de plaisir qui brave toutes les fatigues. Une nuit de Carnaval, rapporte le duc de Croy, la Reine, venant du bal de l'Opéra, rentre à Versailles à sept heures du matin, court faire visite au Roi pendant quelques minutes, et repart aussitôt pour la plaine des Sablons, pour voir une course de chevaux. Une autre fois, revenant un dimanche matin après une semblable équipée, le lieutenant des gardes du corps fait

demander l'heure pour la messe : « Je l'ai entendue à Paris, » lui répond-elle en riant, et le mot, répété, produit un effet déplorable. Bref, dit l'excellent duc, « la Reine, entièrement dissipée, ne faisait que courir à Paris les spectacles, les bals de l'Opéra, et était toujours en l'air, cherchant à se secouer pour se désennuyer..., et elle n'était entourée que des jeunes gens les plus brillants, ce qui faisait crier ». A cette conduite on opposait volontiers celle du Roi qui, couché de bonne heure et levé dès la pointe du jour, écrivait chaque matin deux grandes heures dans sa chambre, assis sans feu à son bureau, à l'édification des gardes qui, de l'embrasure d'une fenêtre, regardaient travailler leur maître.

En vain Mercy gronde et supplie, la Reine répond à ses reproches par des échappatoires. Elle reconnaît, dit-elle, qu'il a cent fois raison, elle lui sait gré de ses conseils, mais elle ajoute vivement « qu'il faut bien jouir un peu du temps de la jeunesse, que le moment de la réflexion viendra et qu'alors les frivolités disparaîtront ». D'ailleurs, dit-elle encore, <( le Roi approuve tout ce qu'elle fait » ; bien mieux, il l'y « excite ». Et l'assertion est presque exacte. Louis XVI stupéfie toute la Cour par sa complaisance sans limite. C'est à peine si, de loin en loin, quand il est de mauvaise humeur, il risque une petite leçon détournée, qui n'est pas toujours délicate. Par exemple, le jour où Marie-Antoinette,

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rentrant d'une nocturne équipée vers deux heures du matin, en compagnie du comte d'Artois, trouve, à sa grande surprise, la grille du château fermée, avec refus d'ouvrir de la part de la sentinelle. C'est l'ordre exprès du Roi, lui est-il affirmé. Il lui faut se servir d'une porte dérobée, et Louis XVI, le lendemain matin, a sur ce point avec sa femme une explication assez vive : toujours couché à onze heures du soir, lui dit-il, il ne veut pas être troublé dans son premier sommeil : qu'on respecte au moins son repos 1 Sur quoi, querelle, scène de ménage et capitulation du Roi, qui lève sur-le-champ la consigne. Et tout continue de plus belle.

L'un des autres griefs qu'on invoquait contre la Reine était l'outrance des modes, le luxe effréné des toilettes. La Dauphine, sur ce point, s'était montrée fort raisonnable, on citait volontiers la modestie de ses ajustements. Mais, une fois sur le trône, le changement est rapide. Loin de lutter contre l'extravagance des robes, l'excentricité des coiffures, contre la hauteur des plumets, l'ampleur démesurée des jupes, le développement prodigieux des paniers, Marie-Antoinette renchérit sur ces fantaisies de la mode ; elle veut, là comme ailleurs, éclipser ses sujettes. Personne, dans le royaume, n'exhibe des plumes si hautes, des coiffures si bizarres. C'est l'époque oii l'Impératrice, à qui elle a adressé son portrait, le lui renvoie en alléguant que l'expéditeur s'est

trompé : au portrait de la Reine, il a, dit-elle, substitué celui d'une « actrice ». Louis XVI proteste aussi parfois, mais tantôt faiblement, tantôt par de grosses facéties. Ainsi, quand la Reine imagine de lancer pour les femmes la mode des catoganSf jusqu'alors réservés aux seules têtes masculines, il s'affuble d'un haut chignon et entre, ainsi équipé, chez sa femme. « C'est une mode, lui dit-il, que je veux introduire; je n'en ai encore institué aucune. — Ah! sire, gardez-vous de celle-là, elle est affreuse! ■ — Il faut bien cependant, madame, que les hommes aient quelque manière à eux de se coiffer. Vous leur avez enlevé le plumet, la cadenette, la queue. 11 nous restait le catogan, que je trouve fort vilain aux femmes, et vous nous le prenez aussi ! » La Reine rit de bonne grâce et renonça au catogan. Plus grave que ces caprices est la frénésie des bijoux, la passion des pierres rares. Les célèbres joyaux de la couronne de France sont déclarés insuffisants. A chaque instant, la Reine se livre à des acquisitions coûteuses : en janvier 1776, six cent mille francs pour des girandoles de diamant ; six mois plus tard, deux cent cinquante mille francs pour une paire de bracelets. Dans une fête costumée, oii elle figure en Gabrielle d'Ëstrées, voici quelle toilette elle arbore : un chapeau noir surmonté de plumes blanches, que retiennent quatre gros diamants et une ganse de pierreries, dunt le bouton est estimé à deux

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millions de livres; un devant de corps en diamants : une ceinture de diamants, sur une robe de gaze blanche, parsemée de paillettes d'argent et ornée de bouillons en or, rattachés par d'autres diamants. C'est une féerie pour le regard, une ruine pour le Trésor.

De tels exemples, et tombant de si haut, sont promptement contagieux. A la Cour, dans la société, toutes les jeunes femmes se mettent à l'unisson. C'est une débauche de luxe et d'excentricité, d'abord dans les hautes classes, puis dans la bourgeoisie. Et le public, non sans raison, s'en prend de cet excès à l'épouse du roi de France. Dès la fin de l'année 1776, on lit dans les gazettes des critiques dures et méritées. « La Reine, écrit un nouvelliste, a fait à la nation un mal considérable, dont elle ne se doute pas... A rai^^on du désir immodéré de se inôdeler sur elle, la toilette des -femmes est devenue un objet de dépense si prodigieux que, la plupart des maris ne pouvant y satisfaire, beaucoup d'entre elles ont pris des amants, atin d'y subvenir. Malgré l'exemple édiiiant que Sa Majesté donne d'union conjugale. Elle a perdu les mœurs, autant que Médicis Ta fait en son temps. »

Il nous faut maintenant en venir au défaut capital de Marie-Antoinette, à cette faiblesse qui, à elle seule, lui a fait plus de tort que toutes les autres réunies, la terrible passion du jeu, qui la posséda si longtemps, et dont, presque jusqu'à la

fin, elle ne pourra entièrement se défaire. Le jeu, le gros jeu même, n'était sans doute pas chose nouvelle à la Cour de Versailles. Louis XIV et Louis XV en avaient établi l'usage. Le «jeu du Roi », depuis un siècle, était une institution d'étiquette. On sait trop quels abus en étaient résultés sous les deux derniers règnes et quelles sommes fabuleuses avaient coulé, sous les yeux indulgents du maître, entre les doigts des favorites, madame de Montespan, madame de Pompadour, pour ne citer que les deux plus fameuses. Mais ces pratiques étaient réservées aux maîtresses ; jamais les reines de France n'avaient, sur ce terrain, prêté à la critique. On gardait la mémoire des vertueux cavagnoles, des whist austères de Marie Leczinska, dignes du modeste loto en honneur dans la bourgeoisie.

Peut-être, laissée à elle-même, la Reine auraitelle suivi ces exemples. Ses premières années de mariage avaient donné l'espoir d'une pareille retenue; mais, après l'avènement, son entourage y avait mis bon ordre. Le duc de Chartres, le comte d'Artois étaient, tous les deux, joueurs dans l'àme, et ils n'eurent de repos qu'ils n'eussent implanté leur vice à la Cour. Ils n'y réussirent pas d'emblée ; Louis XVI s'y montrait réfractaire. Econome par tempérament, autant que par principe, il ne goûtait que le tric-trac, où il risquait tout au plus quelques livres. « Je conçois que vous jouiez gros jeu, si cela vous

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amuse, disait-il à ses proches ; vous jouez de l'argent qui vous appartient; moi, je jouerais l'argent des autres. » Au comte d'Artois, qui se lamentait devant lui d'une perte fort considérable : « Notre famille est dans le malheur, répondait- il d'un ton goguenard ; je viens de perdre, moi aussi, un écu de six livres! » Une fois, pourtant, entraîné par l'exemple, il parut céder à son tour à cette passion dangereuse, au point d'en inquiéter Maurepas : « Vous pensez bien, murmurait le Mentor à l'oreille d'un ami, que, si ce goût devient considérable, je n'ai plus rien à faire ici, et je dois m'en aller. » Par bonheur, il advint que le jeune Roi n'eut aucune chance au jeu; il perdit en quelques soirées plus de dix-huit cents louis ; cet insuccès le refroidit si bien, qu'il se jura d'abandonner les cartes; il tint scrupuleusement parole.

La Reine, non moins maltraitée par la chance, n'eut pas, hélas! les mêmes scrupules, et elle s'abandonna presque sans résistance aux suggestions qui l'obsédaient. Bientôt le démon <iu jeu la saisit; ce qui n'était tout d'abord qu'un passe-temps devient vite un penchant, puis une habitude impérieuse, enfin une sorte de fureur. Deux années après l'avènement, elle n'a plus aucune retenue. A sa table de pharaon, elle semble comme prise de vertige, les tas d'or fondent entre ses mains sans qu'elle en ait conscience, et le Comte d'Artois l'encourage, l'excite,

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l'entraîne avec lui sur la pente. En une nuit, à Marly, la Reine perd cjnq cents louis, son beaufrère dix-sept mille. Presque chaque soir, dorénavant, ces nnêmes folies se renouvellent. Elle ne joue pas seulement chez elle ; dans tous les salons qu'elle fréquente, chez madame de Lamballe ou chez madame de Guéméné, dès qu'on la voit entrer, vite on dresse une table de jeu, et la Reine s'y installe. Les deux jeux qu'elle préfère sont l'antique lansquenet et le pharaon, plus* moderne, aussi plus périlleux. C'est dans une partie de pharaon qu'un soir le jeune comte de Castellane perdra douze cent mille livres aux côtés de la Reine,

De tout cela, le Roi, la plupart du temps, ne sait rien, car on lui cache les grosses parties; on sait trop qu'il les désapprouve. Même, en principe, il défend à la Cour certains jeux de hasard; mais souvent, par faiblesse, il lève cette sage prohibition, ou bien sourit bénévolement aux désobéissances. Lors d'un voyage à Fontainebleau, où il n'avait autorisé qu' « une seule partie de pharaon », la séance dura trente-six heures, à peu près sans interruption; sur une observation du Roi, Marie-Antoinette répliqua qu'en permettant « une seule partie » il avait négligé d'en fixer la durée : « Allez, allez, répondit-il en riant, vous ne valez rien, tant que vous êtes! » D'ailleurs, pour calmer les scrupules du Roi, — et peut-être aussi les si,efis propres, — la Reine

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prélevait -sur les enjeux une dime au profit des pauvres. A l'entrée du salon de jeu était chaque soir un des deux curés de Versailles, qui lui mettait une bourse en main, et elle faisait le tour des joueurs, en disant à chacun : « Pour les pauvres, s'il vous plaît. » Les femmes donnaient un écu de six livres, les hommes donnaient un louis. Cet impôt charitable rapportait quelquefois cent louis, jamais moins de cinquante. Après quoi, la conscience à l'aise, elle entamait une folle partie.

L'un des inconvénients de cette déplorable manie était la société qu'elle introduisait à la Cour. Les grands seigneurs, comme le duc de Fronsac, qui tout d'abord, pour complaire à la reine, tenaient l'emploi de banquier à sa table, s'étaient vite récusés, par la frayeur de la ruine. Il fallut recourir aux joueurs de profession. Le banquier fut longtemps un sieur Poinçol, ofiicier de fortune, habitué des brelans publics, grotesque de tournure et de moralité douteuse. On le voyait avec scandale assis près de la Reine et comblé d'attentions flattéijses. Il amenait à sa suite d'autres aventuriers, professionnels du tapis vert, parés de titres usurpés — les soi-disant marquis de Dreneux, de Travanet et de la Vaupalière — dont la nobless.e marchait de pair avec la probité. De ce singulier assemblage résultaient des disputes, des scènes tumultueuses, indécentes, où sjom brait lani.entablement la di-

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gnité du trône. Chose plus fâcheuse encore, on s'entretenait à mots couverts des « habiletés », des « tours d'adresse », dont certains joueurs haut placés des deux sexes ne craignaient pas d'user pour ramener la fortune. « La Cour de France, déclarera crûment Joseph II, est devenue une manière de tripot! »

Le même Joseph, dans une lettre à sa sœur, lui reproche rudement les tricheries, les « friponneries » qui se passent sous ses yeux, et la reine se défend en termes fort embarrassés : « Des friponneries de femmes, assure-t-elle, je n'en ai vu, ni entendu parler. La mauvaise compagnie, il y en a toujours eu un peu au jeu de la Cour, lorsqu'on joue à table ronde, parce que c'est l'usage en France de laisser entrer tout le monde. » Les objurgations fraternelles ne remédient du reste à rien, et l'abbé de Vermond, le vieux conseiller de la Reine, n'est guère mieux écouté, lorsqu'il lui dit, non sans courage : « Que l'inconduite en tout genre, les réputations tarées ou perdues, soient un titre pour être admis dans votre société, voilà qui vous fait un tort infini. » L'abbé dit vrai, la plus grande part des calomnies qui se sont abattues sur Marie-Antoinette, et dont elle a souffert longtemps avant l'époque des catastrophes publiques, ont pris naissance à sa table de jeu, sont sorties de ce tapis vert autour duquel ses nuits se passaient dans la fièvre. « Qui aurait osé accuser la reine de France de se

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vendre pour un collier, s'écrie l'un des témoins du temps, si on ne l'avait pas vue auprès d'une table chargée d'or et aspirant à en gagner à ses sujets ?» L'effet immédiat et direct de ces inconséquences, on se le représente sans peine. Tout d'abord la Reine fait des dettes. Vainement, depuis le jour de l'accession au trône, sa pension primitive a-telle été plus que doublée ; vainement, poussée par la nécessité, en arrive-t-elle à négliger son plus pressant devoir, à faire taire ses instincts de souveraine charitable, à rogner sur la part des pauvres, sur les fonds consacrés à ses aumônes privées et aux œuvres de bienfaisance. Malgré ces fâcheux sacrifices, le déficit s'accroît et le gouffre se creuse; elle se débat continuellement dans de pénibles embarras. A la fin de l'année 1776, Mercy, sur sa demande, se livre à un examen de ses comptes, fait le relevé de ses dettes, constate que le total se monte à 487.000 livres. En face de ce gros chiffre, elle eut un moment d'épouvante. Le bruit courut, dans le monde de la Cour, qu'elle s'était adressée à Necker et que le directeur général des finances lui avait avancé cette somme sur sa cassette particulière. Les lettres, aujourd'hui connues, de Mercy-Argenteau démentent cette invraisemblable version. C'est à Louis XVI que la Reine eut recours, et elle n'eut pas à regretter ce mouvement de confiance. « Au premier mot, écrit Mercy, que la Reine prononça sur ce chapitre, le Roi, sans hésiter et de la

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meilleure grâce du monde, consentit à payer toute la somme. » Il tint strictement sa promesse, et ce ne fut pas la seule fois qu'il eut à témoigner sa générosité.

Cet ensemble de faits, connus et commentés j)artout, provoquaient un « cri général ». On savait, de plus, que les fonds affectés à la Maison de la Reine s'en-flaient dans une proportion continue; qu'elle possédait trois cents chevaux, tandis que la feue Reine en avait cent cinquante; que l'écurie, par suite-; coûtait deux cent mille francs de plus ; que l'entretien de Trianon et ses embellissements constants étaient encore une source de dépenses, qu'il s'y donnait, comme à Versailles, des fêtes aussi belles que coûteuses, que les sinécures et pensions créées pour satisfaire les appétits des familiers atteignaient un total annuel de 240.000 livres, sans compter les présents en terres et en argent. Non seulement on savait ces choses, mais on les grossissait beaucoup. Dans l'esprit populaire, le gaspillage devenaitle pillage, on parlait couramment de la ruine de l'Etat, et l'on en vint très vite, affirme le comte de Provence, « à regarder la Reine du même œil que naguère les maîtresses de Louis XV ». Quand on voit passer son carrosse^ aux acclamations de la veille succèdent le plus glacial silence et quelquefois de sourds murmures. « On haïssait, dit un témoin, jusqu'aux grands lévriers qui couraient devant ses chevaux. » Les langues s'exerçaient

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librement sur tous ses actes et sur toutes ses allures, et on lui reprochait ses plus innocentes fantaisies. Déjà se dessine la légende de la Reine insatiable et dévoralrice de l'Etat, la légende meurtrière de Madame Dépcit.

C'est l'heure où l'abbé de Vermond, où Mercy- Argenteau, débordés et vaincus, renoncent à prêcher dans le désert. Même, dans l'excès de son découragement, l'abbé songe sérieusement à prendre sa retraite ; il faut, pour qu'il reste à son poste, les instances de l'Impératrice : « Ma fille court à grands pas à sa perte... Elle a besoin de vos secours. Mercy et moi espérons que vous tâcherez de traîner votre retraite jusqu'à l'hiver. 'Si alors les choses ne changent, je ne saurais exiger de vous de nouveaux sacrifices. » C'est l'heure où madame de la Marck écrit à Gustave III : (( La Reine va sans cesse à Paris, à l'Opéra, à la Comédie, fait des dettes, s'affuble de plumes et de pompons, et se moque de tout. » C'est l'heure enfin où, lasse de sermonner et de morigéner sans fruit, Marie-Thérèse se résout pour de bon à abandonner la partie et, comme elle dit, à ne plus parler dans ses lettres que de « la pluie et du beau temps ».

Un seul espoir reste à l'Impératrice : son fils aîné, .loseph, empereur d'Allemagne, est prêt à faire un séjour à Paris, sous prétexte de voir la France et d'embrasser sa sœur, dans la réalité pour faire de la morale à la Reine et essayer de

la ramener à une conduite meilleure. Peut-être sa parole aura-t-elle plus d'effet que des semonces expédiées par la poste. Tel est le sens de ce fameux voyage, dont l'annonce seule met en émoi le public parisien et la Cour de Versailles.

Promise à Marie-Antoinette dès son départ de Vienne, depuis lors plusieurs fois remise sur le tapis et toujours différée pour des raisons diverses, la visite impériale devient un projet ferme au début de l'hiver 1777. La tendresse fraternelle et la curiosité de connaître, chemin faisant, la capitale et les provinces de la nation alliée, ce sont les motifs officiels. Mais, dans ses lettres à Mercy, Joseph ne cache pas son dessein de « corriger » sa sœur et de la « mettre dans le droit chemin », car « il me paraît, écrit-il, qu'elle commence à s'en écarter ». Ce rôle était bien dans ses goûts. Par droit d'aînesse et par tempérament, il s'était toujours constitué le guide, le conseiller de tous ses frères et sœurs, ou plutôt leur censeur rigide et leur réformateur bourru. Tel il s'était montré pour Marie-Antoinette, au point de l'impatienter quelquefois. Elle subissait avec résignation, sauf à n'en tenir aucun compte, les gourmades de l'Impératrice : « Elle me juge trop à la rigueur, disait-elle, mais c'est ma mère, qui m'aime bien et, quand elle parle, je n'ai qu'à baisser la tète. » Elle supportait moins bien les gronderies fraternelles. Un jour, même, elle avait failli se fâcher pour de bon devant une trop dure

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réprimande, et puis, réflexion faite, elle s'était ravisée : « Je ne me brouillerai jamais avec mon frère, avait-elle dit à Mercy-Argenteau ; je vais lui répondre en plaisantant. »

Avec ces précédents, la perspective d'un examen critique et d'une inspection de visu de sa manière de vivre ne lui causait qu'une satisfaction mélangée. « La Reine, écrit Mercy, est combattue entre le désir de voir son auguste frère, qu'elle aime bien véritablement, et la crainte qu'il n'aperçoive de trop près tout ce qu'il trouvera à redire à son système de conduite. » A quoi Kaunitz réplique en termes moins entortillés : « La Reine a peur d'être sermonnée. » L'Impératrice, de son côté, tout en poussant au voyage de l'Empereur, n'était guère rassurée sur le succès de l'entreprise. Elle connaissait le caractère quelque peu brutal de son lils, sa mésintelligence des nuances; elle doutait de la réussite de sa diplomatie auprès d'une femme nerveuse, délicate et sensible. « Il s'ensuivra l'une de ces deux choses, confiait-elle à Mercy dans son jargon tudesque : ou ma fille gagnera par ses complaisances Qi agrémentera l'Empereur, ou bien il l'impatientera en la voulant trop endoctriner. » De ces deux hypothèses, elle feint de croire la première plus probable : (( Je crois que, jolie et agaçante comme est ma fille, elle remportera son approbation, et il en sera Ilatté. » Auquel cas, la visite deviendrait inutile.

Pour s'entendre sur les détails, il fallut plusieurs mois de négociation. Il fut enfin convenu que l'Empereur voyagerait dans le plus strict incognito, comme un simple particulier, qu'il ne logerait pas à la Cour, que pendant son séjour il ne parlerait à la Reine, à moins qu'elle ne prît les devants, d'aucune affaire politique, ni privée, qu'il se contenterait de tout voir, de tout écouter en silence, et qu'à l'heure du départ seulement il ferait connaître à sa sœur le résultat de ses observations. Toutes choses ainsi réglées, Joseph se mit en rouLe. Il entra dans Paris le vendredi 18 avril, vêtu de gris, sans décoration, sans escorte, assis avec un aide de camp dans une légère voiture ouverte, et « trempé d'eau », car il pleuvait à verse. Le lendemain, de bonne heure, il allait en poste à Versailles, et il trouvait la Reine dans sa chambre à coucher. Il y eut entre eux quelque gène; pour rompre un peu la glace, il fallut l'arrivée du Roi, cordial, simple et bonhomme. On dîna dans la chambre; le service était fait par les femmes de la Reine, les trois convives perchés sur des « pliants égaux », pour éviter toute difliculté d'étiquette. Le repas fut rapide; Joseph et Marie-Antoinette parlaient peu et d'un ton contraint; Louis XVI, contre son habitude, fit tous les frais de la conversation.

L'Empereur revint par la suite à Versailles ; il y coucha même quelquefois, dans le petit hôtel du Juste y tenu par le baigneur Touchet, dormant

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sur une paillasse, avec une peau d'ours pour matelas. Ainsi, sans souffler mot, par la seule vertu de l'exemple, pensail-il donner à sa sœur des leçons de simplicité, de détachement philosophique.

Les premiers jours, Joseph garda, ou peu s'en faut, la réserve convenue. Dans une promenade à Trianon, tète à tète avec sa sœur, il lui dit bien quelques mots, en passant, sur les écueils de sa situation, sur le danger des dissipations excessives, sur les inconvénients du jeu, mais d'un ton d'intérêt, sans insister, avec mesure, et Marie- Antoinette ne s'effaroucha pas. Elle le remercia, au contraire, l'assura « qu'il viendrait un temps où elle suivrait ses bons avis ». Cette période de paix dura peu. A quelques jours de là, nouvelle conversation, que Mercy reconnaît avoir été quelque peu « orageuse ». Et dès lors, graduellement, Joseph oublie ses bonnes résolutions, retourne à son ton habituel, brusque, cassant, autoritaire. La Reine sert de cible à ses traits, et ce sont des coups de boutoir, de kmrdes ironies. 11 lui reproche durement la société qu'elle s'est choi^e et « l'entourage de ses valets ». 11 censure ses manières, ses propos, ses toilettes. Certain soir qu'avant le spectacle elle met son rouge en sa présence et devant une dame de service : « Encore un peu!... crie-t-il. Sous les yeux!... Mettez, mettez du rouge, en furie, comme Madame!... » Une autre fois, consulté par sa sœur

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sur une coiiliire de plumes : (( Je la trouve Iiicn légère, dit-il, pour porter une couronne. »

Au début, la Reine subit ces assauts avec une patience méritoire. Mais, à la longue, ces attaques répétées l'énervent, elle reproche à son frère, avec quelque raison, de poussser la franchise «jusqu'au défaut de courtoisie ». Elle se plaint à Mercy de ses façons brutales : « Je saurai bien lui répondre», dit-elle, ajoutant, du reste, aussitôt (( qu'elle se réformera peut-être », mais qu'elle ne le fera qu'après le départ de son frère, pour lui montrer qu'elle n'entend pas « être conduite » de cette façon. En attendant cette heure, elle se rebiffe de plus en plus contre une ingérence perpétuelle; aux querelles succèdent les bouderies; la Reine finit par déclarer tout net à ce maladroit magister que, s'il prolongeait son séjour, ils auraient certainement « de grandes disputes ensemble ».

Sur un seul point, — un point essentiel, à vrai dire, — .Joseph obtient des concessions marquées, c'est sur les rapports du ménage. A cet égard, les choses s'étaient fâcheusement aggravées. Malgré l'indulgence de Louis XVI, la froideur avait augmenté entre les deux époux. Les dissemblances de goûts amenaient des divergences de vies. Le Roi, de plus en plus, se confinait dans un isolement casanier. Les heures arrachées au travail, à ses devoirs souverains, il les passait soit à la chasse, soit dans le^ petit atelier où il se

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réfugiait avec le serrurier Gamin, pour forger, pour limer, manier le marteau et l'enclume, dépeigné, les mains noires, trempé de la sueur du travail, objet de dégoût, de moqueries pour Marie-Antoinette. De ces existences séparées résultait peu à peu une sourde mésintelligence. L'un blâmait, sans oser le dire; l'autre affectait trop ouvertement son dédain. « La Reine, écrit Mercy, se forme une trop mince idée du caractère et des facultés morales de son époux... Elle croit que, pouvant le gouverner par la crainte, cette méthode est aussi sûre, et plus commode, que ne serait celle des soins et des égards. » La Reine elle-même en convenait volontiers; voici comment elle s'exprimait dans un billet à Rosenberg : (( Mes goûts ne sont pas les mêmes que ceux du Roi, qui n'a que ceux de la chasse et des ouvrages mécaniques. Vous conviendrez que j'aurais assez mauvaise grâce auprès d'une forge. Je n'y serais pas Vulcain, et le rôle de Vénus pourrait lui déplaire, beaucoup plus que mes goûts, qu'il ne désapprouve pas. »

L'excuse de ce secret mépris est dans l'étrange situation du jeune couple royal, dans l'inexplicable réserve où se maintient Lous XVI à l'égard de sa femme. On devine aisément, dans les lettres intimes de Marie-Antoinette, dans ses confidences à sa mère, son chagrin grandissant : « La nonchalance, écrit-elle, n'est sûrement pas de mon côté; ma chère maman doit juger que ma situation est

embarrassante. » Quand la comtesse d'Artois met au monde un garçon, héritier éventuel du trône, cette morLiiication se double d'un amer dépit : « Il est inutile de dire à ma chère maman combien j'ai souffert de voir un héritier qui n'est pas de moi! Je suis pourtant venue à bout de ne manquer à aucune attention pour la mère et l'enfant. »

D'abord avec sa sœur, puis avec son beau-frère, Joseph ne craignit pas d'aborder ce point délicat. La Reine lui contia tout, ses craintes, ses déceptions journellement renouvelées; Louis XVI, de son côté, avec sa grosse bonhomie habituelle, fut expansif au point de gêner son beau-frère, qui, pourtant, ne se retint pas de lui donner d'utiles conseils. L'Empereur, à la suite de ces confidences, eut avec le médecin Lassone un entretien secret, dont on sut plus tard l'importance. Il s'efforça aussi de rapprocher les époux l'un de l'autre, de les pousser à plus d'intimité dans leurs relations quotidiennes. Il eut momentanément gain de cause. Louis XVI, au départ de Joseph, dira gentiment à sa femme : « Nous avons été plus souvent et plus longtemps ensemble pendant le séjour que l'Empereur a fait ici; et c'est une grande obligation que je lui dois. »

La veille de ce départ, iixé au 31 mai, Joseph crut devoir laisser à sa sœur une instruction écrite, sorte de guide moral pour se conduire désormais dans la vie. Il comptait beaucoup,

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semble-t-il, sur l'efticacité de cette édifiante homélie. « Vous me ferez plaisir, écrivit-il peu après à Mercy, de me dire si mes sermons ont produit quelque effet et changement dans la vie de la Reine. j> Il eût fallu, disons-le, à la Reine une grande bonne volonté pour qu'elle fût convertie par cette pièce d'éloquence, déclamatoire et filandreuse, d'une sensiblerie larmoyante où manque l'accent de la sincérité : « L'âge avance; vous n'avez plus l'excuse de l'enfance. Que deviendrez-vous si vous tardez plus longtemps? Une malheureuse femme et encore plus malheureuse princesse. Et celui qui vous aime le plus dans toute la terre, vous lui percerez l'âme! C'est moi, qui ne m'accoutumerai jamais à ne pas vous savoir heureuse... »

Marie-Antoinette, néanmoins, parut d'abord touchée. Ces protestations affectueuses, ces adieux solennels tirent sur son âme frivole et douce une certaine impression, d'ailleurs vite effacée. <k J'étais si heureuse, dira-t-elle, pendant le séjour de l'Empereur, que tout cela me paraît un songe dans ce moment-ci. Mais ce qui n'en sera jamais un pour moi, c'est tous les bons conseils et avis qu'il m'a laissés, qui sont gravés à jamais dans mon cœur. » Mercy note, en effet, dans les premières semaines, comme un léger effort pour mettre un peu plus de sérieux dans sa vie. « Elle m'a parlé d'un ton fort recueilli sur ses projets de réforme de conduite... il est

visible qu'elle réfléchit au point capital, d'être plus attentive avec le Roi et de se montrer plus fréquemment avec lui. » Deux mois plus tard : (( Cette auguste princesse, écrit-il à Joseph, reste encore, en plusieurs articles de sa conduite, dans les termes de réforme que Votre Majesté a opérés. » Et il cite, en fait de progrès, « une diminution considérable dans les objets de dissipation bruyante ».

Que l'on attende deux mois de plus, et tout reprendra comme devant, peut-être avec aggravation. « Je ne reviens point de mon étonnement, reprend alors l'ambassadeur, sur la courte durée des impressions faites par S. M. l'Empereur sur l'esprit de la Reine... Il est inconcevable que toutes choses reviennent à un état réellement pire qu'il n'était avant le voyage de l'Empereur. J'ai lieu de croire que le règlement écrit par Sa Majesté a été supprimé et jeté au feu. » Le jeu, notamment, a repris avec une rage nouvelle. L'année suivante, en 1778, Vermond, chargé par Marie- Antoinette d'établir le bilan des pertes et des gains dans le cours des douze derniers mois, établit que la Reine a perdu 14.000 louis, qu'elle en a regagné près de 6.500, et que la perte sèche est donc de 7.500 louis, ce qui la frappe, dit-il, d'une sorte de « stupeur».

Somme toute, l'unique résultat positif du voyage de Joseph est le rapprochement conjugal qui s'opère à Versailles, moins de trois mois après

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le départ de l'Empereur. « Enfin, me voilà reine de France ! » s'écrie Marie-Antoinette un matin, ens'adressant à sa lectrice, madame Campan, qui entre dans sa chambre. Les lettres de Mercy, celles aussi de la Reine, permettent de situer l'événement dans la dernière semaine d'août. Louis XVI lui-même, un peu après, adresse à son beau-frère ces lignes toutes confidentielles, d'une fierté ingénue qui a quelque chose de touchant, et qu'on m'excusera de citer : « Vous me reprocherez de ne vous avoir pas mandé ce qui s'est passé entre la Reine et moi. J'attendais quelque chose de phis pour vous en faire part. Deux fois, nous avons eu quelques légères espérances; mais, malgré qu'elles n'aient pas réussi, je suis sûr d'avoir fait tout ce qu'il faut, et j'espère que l'année prochaine ne se passera pas sans vous avoir donné un neveu ou une nièce... C'est à vous, termine-t-il avec attendrissement, que nous devons notre bonheur, car, depuis votre voyage, cela a toujours été mieux, jusqu'à parfaite conclusion. »

Prochainement, en effet, apparaîtront des signes de grossesse et, dès la première heure, le cœur de Marie-Antoinette tressaille d'espoir et d'orgueil maternel. C'est avec une joie enfantine que, chaque semaine, elle mesure soigneusement sa taille pour s'assurer qu'elle s'élargit ; l'on sait la façon piquante dont elle annonce au Roi la confirmation décisive du verdict des médecins : « Sire,

lui dit-elle d'un ton sérieux, je viens demander justice contre un de vos sujets, qui m'a grièvement insultée. » Pressée de s'expliquer : « Oui, sire, continue-t-elle, il s'en est trouvé un assez audacieux, vous le dirai-je? pour me donner des coups de pied dans le ventre! » Sur quoi, Louis XVI rit de bon cœur et la serre dans ses bras.

Ce sont, dès lors, les plus minutieuses précautions pour mener les choses à bon terme. Bals, courses à Paris, promenades à cheval ou en voiture, tout est sacrifié sans regret. Louis XVI, de son côté, s'ingénie à chercher pour une si sage recluse des divertissements sans fatigue. Un jour, il lui fait la surprise d'une mascarade au château de Versailles. Toute la Cour défile devant elle, sous des travestissements variés, y compris les dames qualifiées et les plus graves ministres. C'est ainsi que Maurepas est déguisé en Cupidon, sa vénérable épouse est en déesse Vénus ; Sartine, le ministre de la Marine, porte sur la tète une mappemonde, il étale sur son cœur la carte d'Amérique et sur son dos celle d'Angleterre; la vieille maréchale de Mirepoix figure la jeune Aurore; et tout cela danse un menuet avec une légèreté et une grâce de vingt ans.

La première quinzaine de décembre 1778 fut pour toute la nation française une période de vive émotion. On savait la délivrance proche, on priait dans toutes les églises, dans tous les temples

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prolestants, dans tontes les synagogues, pour que l'enfant fut un Dauphin. Tant de personnes, pour être plus tôt inlormées, s'étaient établies à Versailles, que les vivres et les logements avaient plus que triplé de prix. Vers le soir du 19, les douleurs commencèrent, elles se prolongèrent toute la nuit. Une foule considérable, suivant l'usage cruel du temps, se pressait dans la chambre et entourait le lit, au point de gêner les mouvements de l'accoucheur Vermond, le frère de l'abbé du même nom. A onze heures et demie du matin se produisit l'événement attendu. Aux premiers vagissements, il y eut des acclamations et des battements de mains, auxquels succéda rapidement le plus morne silence, quand on connut le sexe de l'enfant. La Reine, tout épuisée qu'elle fût, comprit, leva les bras, s'écria : « C'est une tille! » et retomba sans connaissance. Une abondante saignée du pied la rappela à la vie, mais l'alarme avait été chaude et le danger réel.

Louis XVI, dans toute cette crise, eut la plus parfaite attitude, angoissé pendant le péril, plein d'effusions une fois le salut assuré. De même les jours suivants : il s'installa dans la chambre de l'accouchée, allant du chevet de la mère au berceau de l'enfant; il fut huit journées sans sortir, lui à qui l'exercice était comme une condition de santé. « Le jeune monarque, — écrit Hardy, le libraire parisien, — n'a pas craint de témoigner à son auguste épouse toute la tendresse d'un bon

bourgeois de la capitale, qui serait le meilleur des maris. » 11 reprit par la suite ses habitudes de vie, mais le changement opéré dans son âme n'en fut pas moins visible à tous les yeux. Les observateurs de la Cour remarquent depuis lors son humeur plus enjouée, son ton plus dégagé et son allure plus ferme. « La nature, dit l'un d'eux, a mis une certaine dose de honte et de timidité chez les maris qui n'en remplissent pas les devoirs. Le Roi a passé plusieurs années dans cette incertitude. La grossesse est venue lui confirmer l'assurance du contraire, et c'est sans doute ce qui le rend moins craintif avec la Reine. »

Ce qui s'éveille surtout en lui, c'est une tendresse réelle pour celle que, désormais, il considère vraiment comme sienne, une reconnaissance attendrie pour le gage précieux qu'il lient d'elle, pour ceux qu'il espère dans l'avenir. Il saisit toutes les occasions de témoigner ses sentiments, et s'il demeure, et demeurera toujours, un peu gauche dans ses effusions, un peu gêné dans son intérieur domestique, il n'est plus, comme naguère, l'enfant qui craint les gronderies et les scènes, mais un homme amoureux qui tremble de déplaire à celle qu'il chérit sincèrement.

Chez Marie-Antoinette, sans doute, la transformation est moins grande. « Elle n'a certainement, dit Vermond, aucun amour pour son mari, et il serait difticile qu'elle en eût. » Mais elle se montre plus sensible à ses marques de déférence.

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elle abdique les anciennes froideurs, les négligences, les affectations de dédain ; elle le consulte quelquefois sur ses affaires privées, sur ses plaisirs, l'emploi de ses journées, elle le mêle davantage à son train quotidien. Si elle est une meilleure épouse, elle est une mère incomparable, s'occupant sans cesse de sa fille, surveillant son enfance, la soignant de ses mains dans toutes ses maladies, jouissant avec fierté de ses moindres progrès.

J'aurai plus tard à insister sur le rôle maternel de Marie-Antoinette ; ce que je veux retenir aujourd'hui, c'est l'assagissement opéré par le grand événement survenu dans sa vie. Ici, tous les témoignages sont d'accord. C'est depuis son premier enfant qu'elle revient peu à peu à une existence plus sérieuse, à des habitudes plus posées. Elle évite avec plus de soin ce qui peut faire scandale; les « dissipations » sont' plus rares, les plaisirs moins bruyants, les jours de repos plus fréquents. Même réforme dans sa toilette : l'extravagance fait place à la simplicité; aux somptueuses robes enrichies de pierreries succèdent les « peignoirs de linon », et aux coiffures de plumes les bouquets de fleurs naturelles. La Cour suit l'impulsion; chacun se pique de modestie, d'économie bourgeoise. C'est le moment où, pour la première fois, des vêtements noirs paraissent au château de Versailles; les vieux courtisans s'en étonnent : « Qui avez-vous

perdu? disait-on. — Personne, je suis en noir, et point en deuil. » Un gazetier a surpris ce fragment de dialogue.

Un symptôme significatif est que le comte d'Artois perd de son influence; il est fréquemment éconduit, ses conseils repoussés, etla Reine convient volontiers qu'elle a pour lui et ses pareils la plus médiocre estime. Sans doute, de loin en loin, tombe-t-elle encore dans quelques imprudences. Le jeu continue à sévir, bien que plus modéré; la conversion n'est pas immédiate, ni complète. Toutefois, les vraies frasques sont rares, et Marie-Antoinette, dans une lettre à sa mère, peut, de bonne foi, se rendre à elle-même cette justice : « Ma chère maman peut être rassurée sur ma conduite. Si j'ai eu anciennement des torts, c'était enfance ou légèreté. Mais, à cette heure, ma tête est bien plus posée, et elle peut compter que je sens bien mes devoirs sur cela. » '

De cet indéniable progrès, de cet etîort vers la raison, vers la sagesse, vers le devoir, il est juste de tenir compte à Marie- Antoinette, et l'impartiale postéfité lui doit rendre ce témoignage. Malheu-' reusement, il n'en fut pas ainsi de ses contempo-rains. La légende était établie, rien ne pouvait plus la détruire. Cette maternité même, qui produisait sur elle de si heureux effets, la malveillance trouva moyen de la lui imputer à crime, et l'on osa, dit le comte de Provence, y chercher « une

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preuve d'inconduite ». Par les racontars de la Cour, le public connaissait la longue froideur du Roi, l'indifférence affichée de la Reine, la vie séparée du ménage. Quand tout rentra dans l'ordre, la calomnie n'en tira que des conclusions contre la fidélité de l'épouse. « Ainsi, constate le même témoin, tout tourna à son préjudice, jusqu'à sa tendresse maternelle, car on faisait observer que les femmes ont une tendresse spéciale pour les rejetons de l'amour. » Au lendemain même des couches où elle avait failli périr, on distribua clandestinement, lit-on dans une gazette, « une caricature infernale, que tous les bons Français doivent repousser avec horreur », mais qui n'en produisit pas moins une vive impression sur la foule.

Et quand, le jour des relevailles, elle traversa Paris pour aller, suivant la coutume, porter ses actions de grâces dans l'antique cathédrale, elle rencontra sur son passage un accueil si glacé et même, par endroits, si hostile, qu'elle ne put s'ompêcher de verser quelques larmes. Elle sortait de l'ère des folies, elle entrait dans celle des tristesses.

le; cœur de la reine

Rien n'est plus à plaindre qu'une reine, quand elle veut être aussi une femme. Nous avons vu les graves inconvénients qui étaient résultés pour Marie-Antoinette de son penchant exagéré, encore qu'inoffensif, pour les plaisirs, les amusements et les abandons familiers dans un cercle d'intimes, pour les diversions, en un mot, qu'elle tentait d'apporter à l'étiquette, au faste, à l'ennui pompeux de la Cour. Le mal sera plus grand, quand elle voudra donner essor aux sentiments les plus naturels de son cœur et jouir de ce qui, pour tant d'autres, est la douceur, le charme, la consolation, le refuge contre les tristesses et les déceptions de la vie, j'entends par là la divine amitié. Elle lui était cependant nécessaire, et par disposition innée et ^1 par les circonstances. « Marie-

Antoinette avait l'âme tendre ; l'amitié était un besoin pour elle », affirme le comte de Provence, et rien n'est plus certain. Elle était née sentimentale, portée aux effusions ; elle cultivait dans le fond de son être cette « petite fleur bleue », qu'autrefois l'on appelait germanique. Quelqu'un ayant dit devant elle que les femmes, en thèse générale, ne pouvaient avoir des amis, parce qu'elles prétendaient toujours à des sentiments plus ardents, elle releva le paradoxe avec une vivacité qui surprit : « Si mon cœur, s'écria-t-elle, ne démentait cette opinion, je me regarderais comme morte à moi-même ! Je ne sens le prix de l'existence que pour le bonheur d'aimer et l'espoir d'obtenir la réciprocité. » En pleine Révolution, et à la veille du 10 août, elle écrivait encore à une de ses amies : « Ils m'ont tout ôté, hors mon cœur, qui me restera toujours pour vous aimer; c'est le seul malheur que je ne pourrais supporter. »

La Cour, sa parenté, son foyer conjugal n'offraient, nous le savons, nul aliment à ce besoin. Parmi ses proches, elle ne comptait, ou peu s'en faut, que des hostilités. Quant à Louis XVI, si elle appréciait sa bonté et reconnaissait ses vertus, leurs natures opposées élevaient entre eux trop de barrières pour qu'elle lui pût donner plus et mieux qu'une cordiale estime. Elle se chercha donc des amis, elle les trouva, elle en jouit largement, et elle en souffrit davantage. Elle en souffrit non par sa faute, ni même entièrement

150 MARIE-AMOl.VKTTE

par la leur, — malbi^ré certains excès, certaines erreurs, que nous indiquerons tout à l'heure, — mais plutôt par la faute de la position nièrae où elle était placée. Il est hasardeux, pour une reine, et surtout pour une reine de France, de se montrer trop accessible aux sentiments qui la rapprochent du commun de l'humanité, car, selon la juste remarque d'un des contemporains de Marie- Antoinette, (( le peuple français, malgré la légèreté qu'on lui reproche, et peut-être même à cause de cette légèreté, cesse bientôt de respecter l'autorité qui le gouverne, dès qu'il la voit dépouillée d'une certaine gravité. Il lui faut une bonté sérieuse qui le contienne et qui mette obstacle à la familiarité ». L'étude que nous allons faire aujourd'hai démontrera la vérité de cette maxime. Dans un morceau écrit en 1776, où il trace de la Reine un portrait pénétrant, Vermond explique que, jusqu'alors, elle n'avait ressenti que des attractions éphémères, peu dignes du nom d'amitié : « Il me paraît, dit-il, qu'elle ne connaît pas encore le sentiment de la véritable amitié, et que ses prédilections, peu durables jusqu'à présent, sont plutôt ce qu'on appelle en France engouement qu'un sentiment d'estime ou d'affection, qui ne se prend et ne se passe pas si légèrement. » Cette opinion semble fondée. Depuis son arrivée en France, jusqu'au moment où la comtesse de Polignac s'installa dans son cœur, les sentiments de Marie-Antoinette pour celles qu'elle appelle

ses amies ne sont guère que siiperiiciels, nés d'un caprice, d une parité de goûts, d'une conformité d'âge, d'un amusement d'esprit, et envolés au premier désaccord, au plus léger désappointement, ou simplement usés par l'action dissolvante du temps. Il faudrait donc ranger dans cette catégorie ses liaisons successives avec mesdames de Pecquigny, de Saint-Mégrin, avec madame Dillon, et même avec cette gentille princesse de Lamballe, à laquelle, par la suite, la ramèneront pourtant les leçons du malheur. Passons brièvement en revue ces personnalités diverses.

La jeune duchesse de Pecquigny, plus tard duchesse de Chaulnes, est la première en date parmi ces favorites d'un jour. Jolie, un peu gauche de manières, avec une pointe d'excentricité amusante, elle avait, dès l'abord, séduit, amusé la Dauphine par sa verve brillante, alerte, un peu moqueuse, par les mots à l'emporte-pièce dont elle assaisonnait la pauvre comtesse du Barry. Personne, pendant six mois, ne parut être plus avant dans les bonnes grâces de Marie-Antoinette. Mais l'engouement fut bref; les jalousies de la Cour s'éveillèrent ; ou fit entendre à la Dauphine qu'elle serait à son tour, qu'elle était peut-être déjà, l'objet des épigrammes de la railleuse duchesse; le duc de La Vauguyon, notamment, gouverneur du Dauphin, réussit par ses suggestions à exciter chez la princesse des susceptibilités défîantesj et, lorsqu'il la vit détachée, il voulut sub-

stituer à la duchesse de Pecquigny sa propre bru, madame de Saint-Mégrin, également diseuse de bons mots, avec moins de tinesse et plus de méchanceté. La Dauphine, tout d'abord, eut l'air de se prêter à cette substitution, et la duchesse de Saint-Mégrin lui plut, la divertit, fut l'élue d'un moment. Mais ce ne fut qu'un feu de paille, encore plus éphémère que l'autre. Madame de Saint-Mégrin abattit trop promptement son jeu; la Dauphine découvrit toute une petite intrigue pour faire de sa nouvelle amie sa dame d'atours, avec la connivence de madame du Barry. Dès lors, tout fut fini; madame de Saint-Mégrin sortit de son intimité, plus vite encore qu'elle n'y était entrée.

La faveur dont jouit quelque temps l'exquise comtesse Dillon, l'une des dames du palais de la Reine, était fondée sur une sympathie plus réelle, qui l'eût pu rendre plus durable. Celte grande et mince jeune femme, douée des plus rares attraits — le plus charmant visage, une voix où, au dire de Besenval, « passait la douceur de son âme », un caractère aimable et gai — attira Marie-Antoinette, lui inspira un goût assez profond. Pour elle, pendant l'hiver et le printemps de l'an 1775, furent toutes les préférences, toutes les gâteries, toute la manne de ces menues « grâces » dont la Cour était si avide. Par malheur pour madame Dillon, elle avait une mère ambitieuse, intrigante, insatiable. Madame de Rothe — c'était son nom —

LE CŒUR DE LA REINE loS

prétendit exploiter le crédit de sa fille ; elle la poussa aux sollicitations constantes, aux demandes indiscrètes. La Reine en fut blessée ; un refroidissement s'ensuivit, qui n'alla pas jusqu'à la brouille, mais qui relégua la comtesse au rang des autres dames de sa maison. Il y eut cependant, quelques années plus tard, un retour de tendresse, que brisa brusquement la mort de la comtesse Dillon, enlevée à trente-deux ans, dans tout l'éclat de sa jeunesse.

Il faut parler moins sommairement de madame de Lamballe, dont la liaison avec la Reine fut, non pas la plus tendre, ni la plus intime, mais la plus longue, du moins, de la vie de Marie- Antoinette. On peut y distinguer trois phases : l'engouement, la camaraderie et, sur le tard, après une douloureuse éclipse, la vraie et sincère amitié. Lors du mariage de Marie-Antoinette, la fille du prince de Savoie-Carignancomptait vingtet unans à peine. Elle était veuve du jeune prince de Lamballe, une sorte de dégénéré, que de stupides excès avaient mis au tombeau au bout d'une année de mariage. Elle vivait à Versailles, dans la maison de son beau-père, le bon duc de Penthièvre, un brave homme, fort dévot, un peu borné, et, son deuil terminé, elle reparaissait à la Cour. Rien ne séduisait le regard comme cette blonde vaporeuse, aux traits fins, délicats, aux yeux bleus étonnés, au teint éblouissant, à la taille élégante et souple. Sans être régulièrement belle, ni par-

faitcmenl bien faite, elle était la grâce même, et, (Jans ses vêtements mauves de veuve, avec sa magnifique chevelure tombant en boucles sur son col, l'expression « angélique » de sa physionomie et son zézaiement enfantin, elle personnitiait la jeunesse, la candeur, l'iimocence. Ce qui manquait du côté de l'esprit, elle le rachetait par la bonté, par la gaieté, par la simplicité, par sa facilité à approuver ses interlocuteurs, à entrer dans toutes leurs idées. Frivole d'ailleurs, aimant le monde, le mouvement et les fêtes, elle était faite pour plaire à Mario-Antoinette.

Elles se virent pour la première fois pendant le Carnaval de 1771, au bal offert à la Dauphine par madame de Noailles, et tout de suite la sympathie s'éveilla, grandit, progressa, jusqu'à la fréquentation quotidienne. La princesse de Lamballe devint la compagne obligée des promenades, des parties, de tous les amusements du jour et de la nuit, et l'avènement ne lit que resserrer plus étroitement ces liens. Durant les semaines de grand deuil qui suivirent la mort de Louis XV, seule avec les beaux-frères et belles-sœurs de la Reine, la princesse fut admise dans l'intimité du ménage. Les deux jeunes femmes, dans cette période, furent réellement inséparables. C'est l'époque où Louis XVI (lisait en souriant à la Reine : « Je suis aise que madame de Lamballe ne vous quitte point ; vous l'aimez donc bien ? — Ah ! Sire, son amitié fait le charme de ma vie ! » C'est

l'époque où, en entrant dans le « cabinet doré » de Marie -Antoinette, la princesse avait la surprise d'y trouver son portrait, peint sur une des glaces delà pièce. Et c'est alors que naquit le projet, réalisé l'année suivante, de restaurer dans la maison de la Reine la charge de surintendante, pour y nommer la princesse de Lamballe.

Ce n'était pas une chose facile. Créée par Mazarin pour sa nièce Olympe Mancini, et supprimée en 1741 par le cardinal de Fleury, à la mort delà titulaire, mademoiselle de Glermont, cette charge avait le double tort d'être onéreuse pour le Trésor et dangereuse pour la Cour, à cause des dissensions qu'elle suscitait chez les hauts dignitaires. Les ministres, Turgot surtout, s'opposèrent de longs mois à son rétablissement. Mais la Reine insista, tint ferme, et elle finit par l'emporter. (( J'ai demandé au Roi, mande-t-elle à Rosenberg le 13 juillet 1775, de prendre Lamballe pour surintendante. Jugez de mon bonheur! Je rendrai mon amie heureuse, et j'en jouirai encore plus qu'elle. C'est un secret. » Deux mois plus tard, ce fut une nouvelle officielle. Le traitement, qui naguère était de 4-3.000 livres, fut porté à 150.000. La princesse de Lamballe paraissait alors au pinacle; et déjà pourtant sa faveur décroissait insensiblement dans l'àme de Marie- Antoinette.

Les causes de ce refroidissement semblent avoir été multiples. Le comte de Provence Fattri-

bue à la médiocrité d'esprit de madame de Lamballe, et madame de Genlis renchérit sur cette assertion. Il est certain que la princesse, fort peu instruite et de cervelle légère, incapable de prendre part à aucun entretien sérieux, était, hors des bals et des fêtes, d'assez pauvre ressource, et que la Reine put se lasser de ne jamais trouver chez son amie une idée judicieuse ni un conseil utile. Mercy accuse surtout la maladresse de la nouvelle surinlendante, qui, infatuée de préjugés, poussée d'ailleurs par le duc de Penthièvre, provoque les incidents de Cour, multiplie les diflicultés, les « tracasseries », pour des misères, et vaut à Marie-Antoinette mille ennuis qui la mécontentent. On peut noter aussi la petite cabale qu'elle suscite contre l'abbé de Vermond, ainsi que son intimité avec le duc de Chartres, ennemi personnel de la Reine. Et tout cela, sans doute, entre en ligne de compte. Cependant, Marie-Antoinette eût pu passer l'éponge sur ces péchés véniels, si un nouvel attachement, plus puissant, plus profond, mieux fondé, n'avait, à la même heure, surgi brusquement dans sa vie, ne laissant de place en son cœur pour aucune autre grande affection du même ordre. Le vrai motif de la disgrâce de madame de Lamballe, c'est la faveur naissante de la comtesse de Polignac.

La princesse, néanmoins, ne se reconnut pas si aisément battue. II y eut lutte, pendant un temps, entre les deux rivales. C'est le moment où

madame de Lamballe tenta de se faire un salon, afin d'y attirer les gens qu'elle savait amuser la Reine. Il se créa même un instant deux clans ennemis à la Cour de Versailles, qui se dénigraient mutuellement et dont chacun cherchait à saper l'influence de l'autre. Mais la partie était trop inégale pour se prolonger bien longtemps. Dès le printemps suivant, la princesse de Lamballe se sent vaincue, négligée, délaissée. Elle est encore traitée avec une certaine bienveillance, mais l'accent n'y est plus, le sentiment cède la place au devoir, et bientôt même la rareté des visites, la brièveté des entretiens, l'absence de confidences, ne peuvent plus laisser aucun doute à la favorite supplantée.

Elle supporta le coup avec une dignité parfaite. Dès qu'elle eut bien compris, elle se résigna à son sort. Sa santé, toujours délicate et ébranlée par les récents tracas, lui fut un prétexte honorable à s'éloigner peu à peu, sans tapage. Elle ne se plaignit pas ; elle n'abandonna entièrement ni la Reine, ni la Cour; mais elle vécut dans une demi-retraite, ne paraissant guère au château que pour les devoirs de sa charge. Qu'elle en ait cruellement souffert, il n'est que trop certain. Elle avait l'àme aimante et rebelle au changement. Elle avait voué à Marie-Antoinette une tendresse plus forte et plus vraie que ce qu'elle avait reçu d'elle ; elle l'aimait, a-t-on dit, « avec une fidélité moutonnière » et un culte obstiné.

Ce sentiment survécut à sa chute ; elle le garda silencieusement dans les profondeurs de son être et nous le verrons reparaître à l'heure des grandes épreuves. Nous retrouverons alors la princesse de Lamballe toujours tendre, toujours fidèle, toujours dévouée, jusqu'à la mort.

Ce fut dans le cours de l'été de 1775 que commença l'intimité de Marie-Antoinette avec madame de Polignac. La Reine traversait à cette heure une petite crise sentimentale, qu'explique assez ce que je viens de dire. Les attachements superficiels de son adolescence avaient pu un moment divertir son esprit et étourdir son cœur, ils ne suffisaient plus à une femme de vingt ans, sensible, isolée et dénuée de tout appui moral. Elle éprouvait le besoin impérieux de se confier, de s'épancher, de verser sa tendresse dans une âme qui comprît la sienne, qui fût capable d'animer, d'intéresser sa vie. Les récentes déceptions avaient fortement avivé cette impression de vide, et depuis lors, dit le comte de Saint-Priest, « elle cherchait une amie, comme elle eût cherché à remplir une place dans sa maison ». En cette disposition d'esprit, le hasard amena sur sa route celle qui, du premier jour, lui parut faite exprès pour satisfaire à ces aspirations, et jamais il ne fut pressentiment plus juste, puisque quinze ans d'étroite liaison ne purent qu'affermir davantage une si pure et tendre amitié.

Quelle circonstance précise amena les deux

femmes en présence? Les Souvenirs du duc de Lé vis parlent d'une « curieuse anecdote », dont il eut, dit-il, connaissance, mais qu'il ne raconte pas. Voici comment, faute de romanesques détails, on peut très simplement reconstituer l'histoire. Yolande de Polastron, mariée en l'an 1767 au comte Jules de Polignac, avait alors vingt-six ans. Le ménage était pauvre, les prodigalités de générations successives ayant amené la ruine d'une illustre et puissante maison. Jules de Polignac et sa femme résidaient presque toiite l'année dans une petite terre de famille, à Glaye, en Picardie, passant seulement quelques mois à Versailles, dans un modeste appartement de la rue Fortisson. Ils allaient rarement à la Cour, jusqu'au moment où la sœur du comte Jules, la comtesse Diane de Polignac, fut nommée dame de la comtesse d'Artois et vint s'installer au château. Rendant visite à sa belle-sœur, Yolande de Polignac y rencontra la princesse de Lamballe et la comtesse d'Artois, qui, frappées de son charme, l'attirèrent à l'envi dans leurs salons, oii fréquentait la Reine. Celleci, dit le comte de Provence, « se trouva un jour à portée de causer assez longtemps avec la comtesse Jules », et cet entretien l'enchanta-; elle désira le renouveler; il s'établit ainsi, le plus naturellement du monde, des rapports familiers entre madame de Polignac et celle qui, peu après, ne verra plus que par ses yeux.

Il subsiste plusieurs portraits d'Yolande de Po^

lignac, qui tous, à des degrés divers, donnent bien l'idée d'une jolie femme ; aucun d'eux, cependant, au dire de madame de Genlis, ne rend avec réalité ce délicieux visage, la magique séduction de sa physionomie. Ni sa taille, ni ses traits, n'étaient irréprochables; elle n'était pas très grande, ni parfaitement bien faite ; son front était trop grand et de nuance trop foncée, défaut qu'allait vite corriger la mode des chapeaux rabattus jusque sur les sourcils. Ces imperfections de détail disparaissaient devant l'enchantement de l'ensemble. " 11 fallait l'entendre parler, la regarder sourire, avec sa bouche menue et sa lèvre vermeille, son nez « un peu en l'air, sans être retroussé », ses purs yeux bleus, d'une « expression céleste», sa chevelure noire ondée, qu'on aurait crue « trempée dans l'encre », la grâce aisée de ses manières, et cet air de candeur, de bonté, de simplicité, qui évoquait, dit un contemporain, « certaines Vierges de Raphaël », et qu'augmentait le charme d'une voix caressante, chaude, trouvant le chemin des cœurs.

Elle marchait bien, avec une langueur nonchalante qui lui était particulière, et elle dansait de même. Un homme qui la rencontra vers ce temps et assista, selon l'usage, à sa toilette matinale, résume ainsi sa première impression : « Elle venait de se lever, dans un négligé blanc comme la neige. Elle avait une rose dans les cheveux et se trouvait placée devant une glace qui, en réflé-

LE CŒUR DE LA REINE IGl

chissant ses traits, en doublait pour ainsi dire le charme. Ce qui me frappa le plus, c'était l'idée que je voyais une princesse qui se préparait à jouer le rôle d'une bergère, sur un théâtre d'amateurs. En même temps, je me disais en moi-même : si elle boitait un peu, elle aurait beaucoup de ressemblance avec la duchesse de La Vallière, bien que n'ayant pas, quoique plus belle, un air aussi tendre ni aussi languissant. »

Elle n'avait pas un esprit transcendant, mais une raison solide, un jugement ferme et droit, et son grand naturel, son enjouement, sa sérénité calme, sa constante bienveillance, rendaient son commerce agréable, répandaient autour d'elle une atmosphère de sympathie, d'abandon, de confiance. Elle avait l'àme élevée, sensible et généreuse, aucune ambition personnelle, point d'avidité pour elle-même, mais une nattire un peu molle et influençable, et — par malheur pour Marie-Antoinette — un dévouement à sa famille, à ses amis, à tout son entourage, qui fera d'elle le docile instrument de gens intéressés à exploiter son crédit à la Cour. On ne saurait trop déplorer la malchance de la Reine, qui, n'ayant point de penchant .pour l'intrigue, ayant pris pour amie une femme qui lui ressemblait sur ce point, sera perpétuellement amenée à servir les machinations, les convoitises et les rancunes d'un petit groupe d'hommes sans scrupules, habiles à mettre en coupe réglée sa facile complaisance.

Tout le mal vint, à l'origine, de la façon dont la souveraine comprit et pratiqua les devoirs' d'amitié. Elle y porta tout d'abord de l'excès, voyant la comtesse tous les jours, souvent même plusieurs fois par jour, sortant seule avec elle, à pied ou en voiture, l'emmenant Lête à tête à Trianon pour des après-midi entières, s'établissant à son chevet dans toutes ses maladies, et, lors des couches de son amie, obtenant que la Cour s'installât à la Muette, pour se rapprocher d'elle et la soigner d'une manière assidue. Tout cela soulevait des murmures. Ce n'est pourtant pas le plus grave. Que la Reine eût admis sa favorite dans son intimité, dans sa société familière, somme toute, rien de plus naturel ; mais ce fut la Reine, au contraire, qui entra dans la société de la comtesse de Polignac et qui adopta ses amis. 11 se trouva, par une mauvaise fortune de plus, que ces derniers, pour la plupart, étaient aussi les amis de Choiseul ; on imagine dès lors quel terrain ouvert pour l'intrigue! Nous retrouverons ces amis par la suite: il suffit pour l'instant de citer quelques noms : le baron de Breteuil, le duc de Guines, le comte de Vaudreuil, le comte d'Adhémar, enfin le baron de Besenval, qui, lié de date ancienne avec les Polignac, « ne manqua pas, écrit Saint-Priest, de fréquenter dans ce petit cénacle, dès qu'il en sentit l'importance ».

Dans ce milieu de gens d'esprit, unis entre eux, du moins eu apparence, et se voyant continuelle-

ment, régnaient, afiirme Marie- Antoinette, « la confiance et la liberté ». Madame de Polignac, très simple, ennemie du faste, du convenu, de tout ce qui sentait la gène, y avait introduit un ton de familiarité décente, qui plaisait beaucoup à la Reine. Pour se modeler sur son amie, autant que par son penchant propre, elle se décida rapidement à interdire toute étiquette. « Je l'ai vue, dit un contemporain, assise sur un canapé, et tout le monde libre, debout, causant par pelotons dans le salon. » Il y avait une table de jeu, un piano, un billard, et chacun s'occupait de la façon qui lui convenait. On jouait aux jeux d'esprit et aux jeux innocents, au descampativos et à colin-maillard. Il semblait à la Reine que là seulement elle respirait à l'aise. « J'y suis moi », disait-elle, et cette nouveauté l'enchantait. Aussi y passait-elle une grande partie de ses journées. Le résultat de cette manière de vivre fut de hâter, de compléter l'exode de ceux qui constituaient le décor de la Cour. La reine de France, au regard du public, passa pour « la prisonnière d'une coterie ».

Aux premiers temps de sa faveur, avant d'avoir au château de Versailles le grand appartement qui lui sera dévolu par la suite, madame de Polignac, trop étroitement logée pour recevoir un monde un peu nombreux, avait pris l'habitude de réunir, le soir, sa société chez une de ses amies, qui était aussi celle de Marie-Antoinette, la princesse de Rohan-Guéméné, gpuvernante des

Enfants de France. Le choix était médiocrement heureux, et les suites en furent graves. Fille du maréchal de Soubise, séparée de son mari, vivant en liaison affichée avec le duc de Goigny, madame de Guéméné, malgré sa naissance et son rang, ne jouissait à Versailles que d'une réputation douteuse. C'était une singulière personne, non sans bonté, ni sans intelligence, mais encore plus extravagante. Elle était toujours entourée d'une multitude de chiens, qui lui servaient, assurait-elle, d'intermédiaires avec les esprits invisibles ; au milieu d'une conversation remplie de verve et de bon sens, elle s'arrêtait soudain et tombait en extase, racontait ensuite ses visions, et s'offensait si l'on se montrait incrédule.

La compagnie qu'elle recevait était étrangement mélangée : beaucoup de jeunes gens des deux sexes, des politiciens mécontents, des viveurs, quelques femmes suspectes, tout cela coudoyant les plus hauts personnages et les sommités de la Cour. On jouait gros jeu, on parlait librement de tout et de tout le monde, on se moquait de tous les ridicules; les « petits manèges de l'intrigue » s'y pratiquaient, dit Mercy-Argenteau, « sous le couvert de la gaieté ». La Reine ne s'y plaisait que trop. Trois ou quatre fois par semaine, elle y venait vers les onze heures du soir, y retrouvait madame de Polignac, environnée de ses fidèles; chacun lui faisait fête, s'empressait à la divertir et à flatter ses goûts. On n'y parlait, écrit Ver-

LE CfEUR DE LA REINE 165

mond, que « des objets à sa portée », en évitant tous les sujets sérieux. Elle se dédommageait ainsi de tout ce qu'elle assurait avoir subi d'ennui tout le reste de la journée.

Au mois d'octobre 1782, éclata un coup de théâtre. Le prince de Guéméné, criblé de dettes, arrêta ses paiements, et ce fut la faillite, une faillite de trente-trois millions, entraînant bien des ruines et suscitant bien des colères. Le scandale fut immense ; le prince eut ordre de quitter la Cour, et sa femme séparée partagea sa disgrâce. Elle dut résigner ses fonctions de gouvernante des Enfants de France, abandonner Versailles, se réfugier dans un lointain château prêté par le prince de Soubise. Qui remplirait la place vacante? On mettait en avant la princesse de Ghimay, la duchesse de Duras, quelques autres femmes qualifiées. C'est alors qu'intervint l'inévitable baron de Besenval, l'homme de toutes les fâcheuses idées. Il aborda la Reine, puis, hardiment, à brùle-pourpoint : Que faut-il penser, demande-t-il, du bruit répandu dans Paris, que c'est madame de Polignac qui remplacera madame de Guéméné? « La Reine s'arrêta, dit Besenval, et, me regardant comme quelqu'un à qui on présente une idée absolument neuve, elle resta quelques instants sans parler : Comment, madame de Polignac? répondit-elle enfin. Je croyais que vous la connaissiez mieux, elle ne voudrait pas de cette place! N'a-t-elle pas ref^isé toutes

celles que j'ai voulu lui donner auprès de moi ? » Mais le baron insiste avec ardeur, fait valoir l'avantage pour Marie-Antoinette d'affirmer son crédit en mettant près de ses enfants sa plus intime amie, et, après quelques résistances, la Reine consent, la favorite accepte, le Roi cède à son tour, et la nomination est faite.

Rien de plus fatal que ce choix. Jusqu'à ce jour, madame de Polignac n'avait été pour la Reine que l'amie, sans nul titre officiel; c'était sa force et son honneur. On pouvait critiquer l'excès qui portait Marie-Antoinette à adopter en tout les goûts, les sentiments, les enlours de sa favorite; mais, si madame de Polignac accaparait les bontés de la Reine, elle n'entrait pas, sur le terrain des grandes charges de Cour, en concurrence avec les illustres maisons auxquelles, jusqu'à ce jour, étaient réservés ces emplois. Désormais, elle aura contre elle la plus haute noblesse du royaume; et, ce qui est beaucoup plus grave, le peuple ne murmure pas moins de voiries Enfants de France, les rejetons de la vieille dynastie, et parmi eux, le Dauphin, l'héritier du trône, confiés à celle dont on dénonce partout la funeste influence, en qui l'on voit le mauvais génie de la Reine, à celle dont l'impopularité croissante s'ajoute à celle de Marie-Antoinette et précipite la souveraine vers sa chute.

Le discrédit rapide où est tombée madame de Polignac tient à des causes diverses. D'une ma-

nière générale, il faut, moins l'imputer à elle qu'à ses amis. Elle ne sait rien leur refuser; la Reine, de son côté, ne lui refuse rien; en deux mots, voilà tout le mal. En constatant le fait, le comte de Provence allègue en même temps cette excuse : « La plus douce jouissance de la Reine, dit-il, était de faicedes heureux. La Société en profita. Peut-on condamner la Reine, quand on songe qu'elle satisfaisait le premier besoin d'une âme sensible et qu'elle avait été accoutumée, ainsi que tout le monde alors, à regarder les ressources de la France comme inépuisables? » D'accord, mais cette bonté, pourtant, ne va pas sans quelque égoïsme, non pas l'égoïsme grossier qui se détourne avec dédain du sort des malheureux, mais l'égoïsme raffiné qui veut exaucer à tout prix les demandes de ceux qui implorent, pour s'épargner la vue de leur chagrin, l'ennui de leur mauvaise humeur. Cette méthode-là est celle de Marie-Antoinette : « J'aime qu'on ne me quitte jamais mécontent, » confiera-t-elle à un ami. Madame de Polignac en pourrait dire autant, et toutes deux ne sont occupées qu'à assouvir les ambitions et les cupidités qui s'agitent autour d'elles. De cette commune faiblesse naîtront la pjupart des abus reprochés à l'une et à l'autre.

Quels sont les principaux parmi ces quémandeurs? En tête est le comte de Vaudreuil, jeune encore, charmant de visage, l'esprit orné, séduisant de toutes les manières. « Il n'y a que deux

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hommes qui sachent parler aux femmes, assurait la princesse d'Hénin, Lekain sur le théâtre et Vaudreuil à la ville. » Avec cela, dévoré d'ambition, insatiable pour soi et pour ses créatures, d'une violence de caractère devant laquelle tout le monde tremble, plus que personne madame de Polignac, sur le cœur de laquelle Vaudreuil règne en despote. 11 intervient en tout, réclame infatigablement les grâces et les faveurs, et, au moindre retard apporté à le satisfaire, ce sont des scènes affreuses, après lesquelles la Reine trouve son amie en larmes, larmes qu'elle s'emploie à tarir. L'un des scandales dont on jase à la Cour est la pension de 30.000 livres sur le Trésor royal octroyée à Vaudreuil, en même temps que le don d'une terre d'égale valeur consenti par le comte d'Artois, sans compter un logement au château de Versailles, au-dessous de l'appartement qu'occupe madame de Polignac.

C'est par des procédés plus doux qu'arrivait au même but l'habile comte d'Adhémar. Pauvre, et portant le nom obscur de Montfalcon, il avait longtemps végété dans une ville de province; d'heureuses recherches généalogiques lui procurèrent un titre plus ronflant; son mariage avec une riche veuve y joignit la fortune; sa belle ligure, ses façons insinuantes, l'amitié de Vaudreuil, lui apportèrent le reste. Intime de la société Polignac, il conquit aisément la confiance de la Reine. 11 disait volontiers qu'il fallait parvenir

par le moyen des femmes, en ajoutant que, pour sa part, il se chargeait de tirer d'elles tout ce qu'il désirait. Il donna une preuve éclatante de cette dextérité en se faisant nommer, contre vents et marées, ambassadeur à Londres. Le ministre s'y refusait. Madame de Polignac pria, Marie- Antoinette exigea, Louis XVI céda. Seul, le public se permit des murmures.

Adrien-Louis de Bonnières, comte de Guines, osa viser plus haut encore. Corrompu, sans scrupules, il dominait par son audace le salon Polignac et la société de la Reine. Il en conclut qu'il pourrait remplacer Maurepas et gouverner à son tour le royaume. Mais il laissa percer trop tôt ses hardies convoitises, ^et la Reine se cabra un jour devant son ton tranchant. Son crédit tomba d'un seul coup ; il dut se contenter d'un duché à brevet, et de la triste gloire d'avoir contribué puissamment à la chate de Turgot.

Enfin, je ne puis oublier, parmi les coryphées de la société Polignac, le curieux personnage que, plus d'une fois déjà, nous avons rencontré en route, ce baron de Besenval, Suisse de naissance et Gascon par tempérament, brouillon, hâbleur, vantard, désintéressé pour lui-même, inlassable solliciteur pour ses amis et ses amies, toujours en quête d'un rôle à jouer, d'une place à attribuer, d'une personne à lancer, et avec toute son honnêteté, sa probité notoire, plus dangereux à lui seul que toute une légion d'intrigants.

Dans cette pernicieuse atmospiière, parmi tons ces appétits déchaînés, madame de Polignac restait calme, sereine et comme indifférente. On a dit qu'elle se gardait bien de rien demander pour elle-même, « préférant se le faire offrir ». Cette formule malveillante est plus piquante que vraie. Sincèrement désintéressée, Yolande de Polignac se serait sans doute contentée de la seule affection, sans en tirer les bénéfices, si elle n'eût pas eu à compter avec les exigences des siens. Sa belle-sœur, notamment, la comtesse Diane de Polignac, sans jeunesse, sans beauté, mais douée d'un esprit souple et fertile en moyens, la tenait sous son joug et abusait de cet empire. D'abord attachée au service de la comtesse d'Artois, passée de là dans la maison de madame Elisabeth, la comtesse Diane est à l'affût de toutes les occasions de pousser sa famille ; par des voies détournées, elle fait suggérer à la Reine tout ce qu'elle imagine pour servir la fortune de ses plus proches parents, et c'est à son instigation que s'amoncellera sur leurs têtes cette avalanche de biens, de profits et d'honneurs, que note la chronique de Versailles et qui soulève bientôt l'indignation publique.

C'est un titre ducal pour Jules de Polignac; c'est, pour le même, l'emploi de premier écuyer de la Reine, la direction des postes et haras du royaume, le don d'une terre — la terre de Fénestranges — qui rapporte 60.000 livres; c'est

400.000 livres pour payer les dettes du ménage ; une dot de 800.000 francs pour leur fille; la survivance de capitaine des gardes pour leur gendre, le duc de Guiche. Et c'est une pluie abondante de largesses pour tout ce qui porte le nom ou tient à la famille : le père de Jules de Polignac est fait ministre plénipotentiaire en Suisse ; un vieux cousin, le marquis de Polignac, premier écuyer du comte d'Artois ; un autre encore, l'évèque de Meaux, premier aumônier de la Reine; une tante, madame d'Andlau, titulaire d'une pension annuelle de 6.000 livres. « Toute la famille de Polignac, écrit Mercy à la date de décembre 1779, sans aucun mérite pour l'Etat et par pure faveur, s'est déjà procuré, tant en charges qu'en autres bienfaits, pour près de §00.000 livres de revenus annuels. » Louis XVI laisse faire, ou plutôt il approuve, car il goùLe beaucoup, lui aussi, madame de Polignac, il rend hommage à ses hautes qualités et il se déclare satisfait de son intimité avec Marie- Antoinette. Maurepas, de son côté, par calcul politique, ferme bénévolement les yeux, dans l'espérance que son crédit chancelant pourra bénéficier de celui de la favorite. Ainsi, le torrent coule librement et sans digues, et le Trésor royal ressemble à un tonneau sans fond. Mais le plus gros danger, pour la Reine et pour le pays, de la puissante coterie qui s'est emparée de la Cour, c'est la perpétuelle ingérence de la société de la Reine — « la Société » tout court,

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selon l'expression adoptée — dans les affaires d'Etat et dans la politique française, danger d'autant plus grave que, là, tout se réduit encore aux questions personnelles et que l'unique point de vue est de savoir, non pas si tel ministre sert bien l'intérêt du royaume, mais s'il est favorable ou non aux visées de « la Société ». Ce chapitre est trop important pour n'être pas traité à part. Je veux seulement retenir aujourd'hui l'affreux dommage qui en découle pour le renom de Marie- Antoinette, rendue, non sans apparence de raison, responsable, pour une grande pari., des espérances déçues, des essais avortés, pour tout dire en un mot, de la faillite du règne.

Après dix ans du régime que l'on vient de voir, le déchaînement contre la coterie Polignac prend des proportions effrayantes. Les murmures deviennent des clameurs, et des clameurs aux actes il n'y a qu'un pas à franchir. Au Théâtre-Français, un acteur, le sieur Dugazon, chargé d'un rôle comique dans une pièce de Collé, déclamant une tirade contre la favorite de Marie de Médicis, modifie le nom de la dame et l'appelle hardiment la signora Polignaqui, et tout le parterre applaudit à cette farce indécente. La même année, une des dames d'honneur de la Reine, la comtesse de Tessé, prise pour madame de Polignac, est attaquée sur la route de Versailles par une cinquantaine de personnes et n'échappe aux mauvais traitements qu'en prouvant la méprise. Les colères

s'étendent à la Reine. Un soir, à l'Opéra, elle est accueillie en entrant par des grondements hostiles. « Voilà le déficit! » crient quelques insolents, et la salle approuve par des rires. La Reine ressent vivement l'outrage et ne se retient pas de s'en plaindre tout hautau jeune comte déTilly: <( Que leur ai-je fait? demande-t-elle en pleurant. » Sur ses explications assez embarrassées: « De belles phrases pour un étourdi, réplique-t-elle avec amertume, mais, quand on n'a rien à se reprocher, cela fait bien mal ! »

Au fond, et depuis quelque temps déjà, la Reine sait à quoi s'en tenir ; elle se rend compte du tort que lui font ses amis. Elle essaie même, parfois, de réagir contre leur influence, de résister à leur avidité. « La nécessité, dit Mercy en 1787, a fermé la porte au pillage, et la Reine ne se prête plus à aucune demande abusive. » Elle a, dans tous les cas, perdu bien de ses illusions. Comme La Marck lui reproche les préférences qu'elle semble témoigner à certains étrangers, nouveaux venus au château de Versailles, et observe que les Français pourraient s'en offusquer: « Oui, vous avez raison, dit-elle avec tristesse, mais c'est qu'au moins ceux-là ne me demandent rien ! »

On remarque à la Cour que son humeur s'aigrit, qu'elle traite moins bien ses familiers, qu'il lui échappe souvent des paroles amères ou piquantes. « Autrefois, dit-on autour d'elle, c'était Vénus

ornée de sa ceinture ; à présent, c'est Junon, toute prête à tracasser, à humilier ceux qui l'approchent. » Madame de Polignae elle-même n'est pas toujours épargnée ; entre elle et la souveraine, il s'élève des querelles, quelquefois assez vives, après lesquelles, d'ailleurs, la Reine cède toujours la première. Lorsque, au lendemain de l'affaire du collier, la Reine exprime son déplaisir de rencontrer chez son amie certaines personnes liées notoirement avec le cardinal de Rohan, la favorit(3 répond sèchement : « Je pense que, parce que Votre Majesté veut bien venir dans mon salon, ce n'est pas une raison pour qu'Elle prétende en exclure mes amis. » La Reine se fâche d'abord, puis se calme, pardonne, et finalement elle se résigne, avant d'aller chez son amie, à s'informer des noms de tous ceux qui s'y trouvent. «Je n'en veux pas pour cela à madame de Polignae, dira-telle à La Marck en lui contant cette scène. Dans le fond, elle est bonne et elle m'aime. Mais ses alentours l'avaient subjuguée. »

Ainsi, par attachement tout autant que par habitude, la Reine ne peut-elle se résoudre à briser une intimité dont elle reconnaît les périls. L'amitié de la Reine et de madame de Polignae, écrivait le comte de Tilly, « ressemblait à une belle journée, qui n'était pas sans nuages ni sans variations, mais qui finissait toujours par une belle soirée ». Qui pouvait prévoir, à cette date, la tempête par laquelle se terminerait cette belle joun^e?

Un cœur aussi sensible, aussi aimant que celui de la Reine a-t-ilpu s'en tenir toujours à la simple amitié? N'a-t-il pas quelquefois battu plus fortement, d'un sentiment plus vif, plus exclusif et plus dangereux ? C'est un sujet délicat à traiter. Si je m'y aventure sans crainte, c'est que je crois, en toute conscience, ponvoir le faire sanspréjudice pour la nïémoire de Marie-Antoinette. La malveillance de ses contemporains ne l'a pourtant guère épargnée ; la liste est longue de ceux qu'on cite, avec plus ou moins d'insistance, comme ayant été aimés d'elle. Mais, en pareille matière, il ne suffit pas d'affirmer, il convient d'apporter des preuves, tout au moins des indices, et, à défaut de documents précis, des témoignages sérieux, des probabilités morales. Ici, rien de pareil. Pour plusieurs des noms qu'on prononce, il n'est aucun fait à l'appui; pour d'autres, la preuve invoquée est si mince, si fragile, qu'elle tombe au premier examen. Je ne m'arrêterai donc pas longtemps à ces allégations gratuites ; pour la plupart des personnages en cause, il suffira d'un mot rapide.

J'ai déjà fait justice de la sotte légende attachée au nom du comte d'Artois, ce beau-frère étourdi qui amusa la première jeunesse de la Reine, qui fut son camarade de jeux, l'entrepreneur de ses divertissements, mais qui ne s'attira jamais sa tendresse, ni sa sympathie, moins encore son estime. On peut en dire autant, à l'estime près, du comte

17() MARIE-AXTOIXETTE

Eslerhazy, un honnête homme fort laid, qui plut un moment à la Reine par sa franchise, son caractère ouvert, sans obtenir d'elle autre chose qu'une confiance affectueuse. Plus séduisant, plus spirituel, le duc de Goigny, quelque temps, semble avoir joui d'une faveur plus marquée, mais qui ne dépassa jamais une familiarité cordiale, avec une pointe d'innocente coquetterie, vite arrêtée par les médisances de la Cour et les propos jaloux.

Edouard Dillon — le beau Dillon, comme on le nommait à Versailles — fut le héros d'une aventure qui fit un instant quelque bruit. Il répétait avec la Reine les figures d'un quadrille, quand il pâlit soudain, s'affaissa, perdit connaissance ; on le porta sur un sofa, et la Reine, effrayée, lui posa la main sur le cœur pour voir s'il respirait encore. Il s'agissait d'une simple défaillance, causée par la fatigue, par la chaleur, peut-être aussi par une ancienne blessure ; un bouillon le remit sur pied. Mais le geste de la souveraine avait fait jaser l'assistance, et lorsque, à quelque temps de là, après un accident de chasse où il s'était cassé le bras, on vit Edouard Dillon revenir à Paris dans un des carrosses de la Reine, celle-ci étant rentrée dans la voiture du Roi, il ne fut plus douteux qu'il fût le favori en titre. Jamais rien ne donna d'autre prise au soupçon, et bientôt l'on n'en parla plus; mais la légende resta.

Faut-il enfin nommer Lauzun, le séducteur pro-

fessionnel, le Don Juan de Versailles, du moins si l'on en croit ses présomptueux mémoires. Marie-Antoinette, à l'entendre, ne put l'apercevoir sans la plus visible émotion. A la chasse, au bal, dans les fêtes, partout elle exige sa présence, elle l'assaillede tendres œillades, jusqu'au point del'embarrasser, le serre même un jour sur son cœur; mais elle ne reçoit en échange que l'assurance du « grand respect » qu'il éprouve pour la reine de France, tandis que, dit-il, « ses regards semblaient me demander encore un autre titre ». Par malheur pour Lauzun, d'autres récits, plus vraisemblables, le représentent comme suppliant la Reine de lui faire obtenir le paiement de ses dettes, appuyant cette prière d'une déclaration audacieuse, et accueilli par un Sortez, monsieur, qui lui fait quitter le château la tète basse et la rage au cœur. Entre les vantardises d'un fat et l'affirmation de témoins plus désintéressés, il est permis de ne pas hésiter et de ne voir dans les racontars de Lauzun qu'une vengeance assez misérable.

11 me tarde de m'évader de ces commérages de boudoir et de ces propos d'antichambre pour arriver à l'émouvante idylle qui, dans une triste histoire, est comme une source fraîche au milieu d'un désert aride. Là, pas d'intrigue, de vanité, de calcul personnel, mais le sentiment pur, ardent et désintéressé, la confiance absolue, la fidélité réciproque, la tendresse partagée. Sur le roman de Marie-Antoinette et du comte de Fersen,

de précieux documents ont, ces dernières années, jeté quelque lumière, éclairci quelques points obscurs. Nous pouvons désormais, avec une certaine précision, en discerner la trame, suivre les péripéties principales de cette simple et touchante histoire.

Jean-Axel de Fersen, fils du feld-maréchal de ce nom, issu d'une vieille famille suédoise, fut présenté à la Dauphine le 10 janvier 1774, au bal qu'elle donnait, à Versailles, à l'occasion de la nouvelle année. Il avait alors dix-neuf ans, étant né le 4 septembre 1755, deux mois avant Marie-Antoinette. C'était, à cette époque, un jeune homme élancé, de haute taille et de belle tournure, avec un visage fin, calme et mélancolique, des cheveux blonds, des yeux d'un bleu limpide, des traits parfaitement réguliers, des manières d'une rare distinction. « 11 était beau comme un ange ! » s'écrie madame de Boigne. Moins lyrique, le duc deLévislui rend ce témoignage : « Sa figure et son air convenaient parfaitement à un héros de roman, mais non pas d'un roman français. » Entendons par cette expression qu'avec sa nature exaltée, à la fois ardente et rêveuse, il était bien, de corps et d'âme, fils de ces races du Nord qu'un idéalisme mystique prédispose héréditairement aux fidélités chastes et aux longues passions sans espoir. Froid au premier abor^, « circonspect avec les hommes et réservé avec les femmes, sérieux sans être triste », Fersen, au dire du

LE COCUR DE LA RELXE 170

même témoin, avait une conversation un peu grave, « et plus de jugement que d'esprit ». Bref, le plus absolu contraste avec les jeunes seigneurs, frivoles, évaporés, sceptiques, que Marie-Antoinette voyait papillonner à la cour de Versailles. Et ce fut certainement ce qui la frappa tout d'abord, l'intéressa bientôt, finit par la toucher et la conquérir.

Sur cette première rencontre, Fersen, dans son journal, est singulièrement laconique : « J'allai au bal de madame la Dauphine; le bal commença, comme à l'ordinaire, à cinq heures et finit à neuf heures et demie. Je retournai tout de suite à Paris. » Le 30 de ce même mois> autre entrevue, au bal de l'Opéra : « Madame la Dauphine, écrit-il, me parla longtemps sans que je la reconnusse; enfin, quand elle se fit connaître, tout le monde s'empressa autour d'elle, et elle se retira dans sa loge. A trois heures, je quittai le bal. » Au cours des semaines qui suivirent, ces occasions mondaines se renouvelèrent souvent ; la Dauphine et « le beau Suédois », comme on disait couramment à Versailles, s'entretinrent à plusieurs reprises, sans intimité, semble-t-il, mais avec sympathie. Du moins, c'est ce qu'on peut conclure de cette lettre du comte de Greutz, ambassadeur de Suède, à Gustave III, son maître : « Le jeune comte de Fersen a été extrêmement bien traité de la famille royale. Il n'est pas possible d'avoir une conduite plus sage et plus décente que

celle qu'il a tenue. Avec la plus belle figure et de l'esprit, il ne pouvait manquer de réussir dans la société ; aussi l'a-t-il fait complètement. »

Le 10 mai, Louis XV succombait, et la Dauphine devenait reine de France. Deux jours plus tard, Fersen quittait Paris pour s'établir à Londres. De ce départ subit, on a voulu induire que, dès cette heure, un tendre sentiment, à demi partagé, s'était glissé dana le cœur de Fersen, et qu'il s'était discrètement éloigné pour épargner à la nouvelle souveraine les commentaires malveillants de la Cour. Rien n'autorise cette interprétation que semble au contraire démentir un projet de mariage auquel se prêta le jeune homme avec Catherine Leyel, une riche héritière britannique, et qui n'échoua que par le refus de celle-ci : « Tout est fini, ma chère amie, écrit-il de Londres à sa sœur. Les parents m'ont bien reçu, mais la fille m'a refusé. J'ai cependant insisté, mais elle m'a répondu que la peine de quitter ses parents serait trop grande pour elle. Je sais la perte que je fais... Mais je me consolerais aisément, si j'étais sûr que mon père a fait de même. » C'est seulement en août 1778 que Fersen retourna en France, avec l'idée d'y prendre du service et d'obtenir un emploi dans l'armée. 11 avait d'abord l'intention de suivre, en Normandie, les manœuvres que dirigeait le maréchal de Broglie, mais il s'arrêta à Versailles pour se faire présenter à la famille royale. « La Reine, qui est charmante, écrit-il à

son père, dit en me voyant : Ah! c'est une ancienne connaissance ! Le reste de la famille ne me dit pas le mot. » Les manœuvres finies, il vint s'établir à Paris et se mit de plus belle à fréquenter la Cour. Ce fut alors que commença le grand roman de toute sa vie.

Dès le début de ce nouveau séjour, dans les premiers jours de septembre, la Reine, alors enceinte et peu éloignée de son terme, — ce qui, pour le dire en passant, doit écarter tout soupçon de coquetterie, — témoigne au jeune Suédois une sympathie particulière, et Fersen le mande à son père en toute simplicité : « La Reine, ditil, qui est la plus jolie et la plus aimable princesse que je connaisse, a eu la bonté de s'informer souvent de moi. Elle a demandé à Greutz pourquoi je ne venais pas à son jeu le dimanche, et ayant appris que j'étais venu un jour qu'il n'avait pas eu lieu, elle m'en a fait une espèce d'excuse... Sa grossesse avance, ajoute-t-il, et elle est très visible. » Deux mois plus tard : « La Reine me traite toujours avec bonté; je vais souvent lui faire ma cour au jeu, et chaque fois elle m'adresse des paroles pleines de bienveillance. » De légères marques d'attention témoignent du progrès qu'il fait tjians la familiarité de Marie- Antoinette. C'est ainsi que, vers ce même temps, elle exprimée le désir de le voir revêtu de son uniforme suédois, qui lui sied, dit-on, à merveille : « Je dois aller mardi, ainsi habillé, non pas à la Cour, mais

482 MAHIE-AM'OINETTE

chez la Reine. » Il est bientôt de toutes les réunions intimes chez madame de Lamballe et chez madame de Polignac, des petits concerts de la Reine et des promenades à Trianon. Et, peu à peu, naît dans son cœur une admiration tendre, une invincible inclination, qui n'échappe pas ù celle qui en est le secret objet et qu'elle tolère avec une souriante indulgence.

Une anecdote connue, qui se réfère à cette période, veut qu'un jour Marie-Antoinette ait chanté au clavecin l'air fameux de Didon :

Ah! que je fus bien inspirée, Quandje vous reçus dans ma cour!

et qu'en prononçant ces paroles, elle ait adressé à Fersen un regard attendri et comme voilé de larmes. L'historiette est jolie, mais, par malheur, l'opéra de Didon ne fut représenté qu'en 1783, c'est-à-dire cinq années plus tard, ce qui inspire des doutes sur la réalité du fait. Nous avons, en revanche, un document certain ; c'est une lettre du comte de Creutz datée du 10 avril 1779 et adressée à Gustave III, à titre tout confidentiel. Elle nous renseigne exactement sur les sentiments de la Reine : « Je dois confier, dit-il, à Votre Majesté, que le jeune comte de Fersen a été si bien vu de la Reine que cela a donné des ombrages à plusieurs personnes. J'avoue que je ne puis pas m'empêcher de croire qu'elle avait du penchant pour lui, j'en ai vu des indices trop

certains pour en douter. Le jeune comte de Fersen a eu dans cette occasion une conduite admirable, par sa modestie et par sa réserve, et surtout par le parti qu'il a pris d'aller en Amérique. En s'éloignant, il écartait tous les dangers ; mais il fallait évidemment une fermeté au-dessus de son âge pour surmonter cette séduction. »

Fersen, effectivement, voyant croître et se propager les soupçons injurieux sur l'objet de son culte, comprenant tout le mal que pourraient causer ces soupçons, prenait soudain le parti héroïque de s'arracher à son bonheur naissant, de partir avec Rochambeau pour l'expédition d'Amérique. L'heure du départ fut douloureuse. « La Reine, reprend le comte de Creutz, ne pouvait pas le quitter des yeux les derniers jours; en le regardant, ils étaient remplis de larmes. Je supplie Votre Majesté de garder le secret. » C'est encore Creutz qui nous raconte la réponse si souvent citée : « Lorsqu'on sut le départ du comte, écrit-il, tous les favoris en furent enchantés. La duchesse de Fitz- James lui dit : Quoi, monsieur, vous abandonnez ainsi votre conquête? — Si j'en avais fait une, je ne l' abandonnerais pas, vé\)Onài\r'û-^ je pars libre, et malheureusement sans laisser de regrets. Votre Majesté avouera que cette réponse était d'une sagesse et d'une prudence au-dessus de son âge. »

L'absence du jeune Suédois se prolongea trois ans, trois ans de dangers, de fatigues, de tristesses

silencieuses supportées vaillamment. Ses lettres à sa sœur, au cours de cette campagne, ne font nulle allusion aux sentiments enfouis dans le fond de son cœur; mais quand, la paix signée, il est question d'accorder à Fersen, en récompense de ses services, un régiment en France, on devine, à l'ardeur qu'il met à suivre cette idée, les souvenirs qu'il évoque et les espérances qu'il caresse : « Si cela pouvait se faire, s'écrie-t-il, je serais le plus heureux des hommes, et si cela ne se peut pas, le plus malheureux. Ma chère amie, engagez mon père à y consentir, il ferait le bonheur de ma vie ! » Afin d'obtenir cette faveur, Gustave III écrivit une lettre pressante à Louis XVI et Marie- Antoinette appuya chaudement la requête : « La recommandation, mande-t-elle à Gustave III, a été accueillie comme elle devait l'être, venant de vous, et en faveur d'un aussi bon sujet. » Ainsi soutenue, la cause est aisément gagnée. Fersen est nommé colonel du régiment de Royal-Suédois, et il en exulte de joie, comme il le confesse à sa soeur : « J'ai peine à le croire, tant je suis heureux ! J'ai plus d'une raison pour cela; je vous les dirai quand nous nous reverrons. »

Quand Fersen revint à Paris, en 1783, pour s'installer dans le charmant hôtel de la rue Matignon, on le trouva changé, vieilli, ayant, assure madame de Boigne, beaucoup perdu de son ancienne beauté, peut-être plus touchant et plus intéressant ainsi, par la trace des souffrances

réfléchies sur ses traits. Du moins fut-ce l'impression de Marie- Antoinette. Plus sûre d'ellemême sans doute, surtout plus sûre de la constance, de la discrétion de Fersen, de la pureté respectueuse de sa flamme, elle semble, depuis ce moment, s'être abandonnée sans scrupule à l'afîection cachée qui remplissait son âme. Elle l'admet souvent, désormais, dans son particulier, cause avec lui longuement, tête à tête, et lui accorde, de son temps, de sa confiance et de son cœur, tout ce qu'elle peut donner sans crime. Ce fat, sans doute, la période la plus douce de leurs deux existences. « Une respirait que pour elle, dit un contemporain, et toutes les habitudes de sa vie étaient calculées de façon à la compromettre le moins possible. »

Que cette chaste passion fût payée de retour, on ne saurait le contester, à la lecture des confidences que le héros de ce roman fait à sa sœur chérie, Sophie Piper, au cours de la correspondance récemment retrouvée : « Je commence à être plus heureux, car je vois de temps en temps mon amie librement, chez elle, et cela nous con-' sole un peu de tous les maux qu'elle éprouve, pauvre femme. C'est un ange de bonté, une héroïne de courage et de sensibilité. Jamais on n'a aimé comme cela ! » Deux ans après, en 1785 : « Voici les cheveux que vous m'avez demandés. S'il n'y en avait pas assez, je vous en enverrai encore. C'est Elle qui vous les donne, et elle a été

186 MARIE-AMOINEÏTE

vraiment touchée de ce désir de votre part. Elle est si bonne, si parfaite, et il me semble que je l'aime encore plus, depuis qu'elle vous aime... Je ne mourrai content que lorsque vous l'aurez vue ! »

Marie-Antoinette, en effet — et c'est une preuve de plus de l'innocence de leurs rapports — désire faire connaissance avec Sophie Piper, et elle a inventé toute une combinaison qui pourrait l'amener à Paris : « Cette idée la rend bien heureuse », dit Fersen. Bien que le projetait échoué, la Reine demeure unie de cœur avec la sœur de son ami. Quand la fillette de la comtesse Piper est atteinte d'une grave maladie : « Elle vous dit mille choses et partage bien tendrement vos peines, écrit Tersen à la comtesse; elle en pleure avec moi. Jugez si je dois l'aimer! » Le lien qui les unit est si fort, si solide, que Fersen comprend bien que son existence est fixée, fixée jusqu'à son dernier jour; il le déclare à sa confidente en ces termes : « J'ai pris mon parti, je ne veux jamais former de lien conjugal... Je ne puis pas être à la seule femme à qui je voudrais être, à la seule qui m'aime véritablement; aussi je ne veux être à personne. »

Il est certain que Fersen et la Reine échangeaient des lettres fréquentes. Une grande partie de cette correspondance a été publiée par un petit-neveu de Fersen, M. de Klinchowstrôm, mais ces lettres sont politiques et se réfèrent exclusivement à l'époque révolutionnaire; encore certains passages ont-ils été biffés. Les autres, les lettres

intimes, ont, dit-on, été supprimées, par une délicatesse posthume; peut-être, en le faisant, a-ton rendu mauvais service à la mémoire qu'on voulait protéger. Un seul fragment, probablement écrit en 1791, a échappé à cette destruction regrettable, et je le donne ici à titre de curiosité; c'est Marie-Antoinette qui parle : « Je veux vous dire que je vous aime, et je n'ai même le temps que de cela. Je me porte bien, ne soyez pas inquiet de moi, je voudrais bien vous savoir de même... Mandez-moi à qui je dois adresser les lettres que je pourrai vous écrire, car je ne peux plus vivre sans cela. Adieu, le plus aimé et le plus aimant des hommes. Je vous embrasse de tout mon cœur. »

Ce style, à coup sûr, est très tendre, mais il faut tenir compte de la phraséologie du temps, de cette exaltation de sensibilité qui est le propre de l'époque, et surtout de ce fait que la iettre est écrite en pleine Révolution, alors que Fersen, à toute heure, risquait sa vie pour la famille royale. Ces lignes donc ne sauraient prévaloir contre les confidences de Fersen à sa sœur, contre l'impression de tous ceux qui, de près ou de loin, ont assisté à cette histoire,^ contre la constante tradition, hautement affirmative, de tous les héritiers du gentilhomme suédois. Si l'on voulait un témoignage de plus, on le tirerait de certaines lettres versées dans le dossier de l'instruction ouverte sur l'affaire de Varennes, lettres adres-

M A n I E-A MOI i\ E T T E

sées à Fersen par une femme inconnue, qui fut, semble-t-il, sa maîtresse; elles s'expriment avec quelque aigreur sur ses liaisons passées, mais elles rendent un complet hommage à la pureté des sentiments qui l'unissent à la reine de France, qu'il chérit, lui a-t-il confié, « respectueusement et dévotement », et « plus encore, depuis qu'il la sait malheureuse ».

En 1787, Fersen quittait Paris, rappelé dans son pays natal par la guerre engagée entre la Suède et la Russie. Il ne reviendra plus en France que d'une manière intermittente, et, à partir de la Révolution, clandestinement, pour des missions secrètes. Quel fut son rôle pendant l'effroyable tourmente, nous le verrons en temps et lieu ; son zèle, sa fidélité, son courage n'auront aucune défaillance. Retenons seulement aujourd'hui les mutuels témoignages d'un attachement qui s'accroît avec le danger. Aux journées d'Octobre, il est là, prêt à se sacrifier pour sauver les jours de la Reine, ou à périr à ses côtés. C'est lui, deux ans plus tard, qui prépare la fuite de Varennes, qui escorte les fugitifs jusqu'en dehors des portes de la capitale, et qui vole ensuite en avant pour les attendre à la frontière ; et c'est à lui que Marie- Antoinette fait parvenir le bref billet où elle lui apprend à la fois que le coup est manqué et qu'elle a la vie sauve : « Rassurez-vous sur nous, nous vivons! » De même qu'au lendemain du 20 juin, elle lui envoie ces lignes, tracées à l'encre sympa-

thique : « J'existe encore, mais c'est un miracle. La journée du 20 a été affreuse. »

Une dernière fois, en février 1792, il a pu se glisser en cachette aux Tuileries, sous un faux nom, en habit de courrier, une grosse perruque sur la tête, et ce sera la dernière entrevue. Mais la correspondance se poursuit inlassablement, par tous moyens, sous des noms supposés, dans un langage convenu, en caractères chiffrés, par des lettres dissimulées dans des boîtes de thé, de bonbons, ou bien cousues dans le fond d'un chapeau. Plus tard encore, la Reine lui adresse un message par l'entremise d'Esterhazy : « Si vous lui écrivez, mande-t-elle à ce dernier, dites-lui que bien des heures et bien des pays ne peuvent séparer les cœurs! » Au billet est joint un anneau : « Faites-le-lui tenir pour moi; je l'ai porté deux jours avant de l'emballer; mandez-lui que c'est de ma part. » Enfin, en février 1793, elle écrit à Esterhazy en lui envoyant un cachet : « L'empreinte que je joins ici est tout autre chose. Je désire que vous la remettiez à la personne que vous savez être venue me voir de Bruxelles l'hiver dernier, et que vous lui disiez en même temps que la devise n'a jamais été plus vraie. » Le cachet, par malheur, ne s'est pas retrouvé, mais on devine sans peine de quel tendre et fidèle souvenir il apportait la suprême assurance.

Les lettres de Fersen à sa sœur, la comtesse Piper, peignent au vif le désespoir oii le jettent les

190 MARIE-AXTOIXETTE

nouvelles de la captivité de la Reine, puis celles de son procès ; ce sont moins des phrases que des cris : « Je ne vis plus, car ce n'est pas vivre que de souffrir comme je souffre!... Je donnerais ma vie pour la sauver, et je ne le peux. Mon plus grand bonheur serait de mourir pour elle, et ce bonheur m'est refusé... Je pense sans cesse à elle; je me reproche jusqu'à l'air que je respire. » Enfin, après la catastrophe finale, qui pourrait lire sans émotion ces lignes décousues, où la douleur divague, où éclate sans détour l'aveu de cette passion qui l'a fait longtemps vivre, et qui maintenant le tue? « Ah! plaignez-moi, plaignezmoi! J'ai tout perdu dans le monde!... Celle qui faisait mon bonheur, celle pour laquelle je vivais; oui, ma tendre Sophie, car je n'ai jamais cessé de l'aimer, non, je ne le pouvais; jamais un instant, je n'ai cessé de l'aimer, et tout du tout je lui aurais sacrifié! Celle que j'aimais tant, pour qui j'aurais donné mille vies, n'est plus! Elle ne vit plus! Ma douleur est à son comble, et je ne sais comment je puis vivre et supporter ma douleur. Tout est fini pour moi... Que ne suis-je mort à ses côtés! Que n'ai-je pu verser mon sang pour elle! Mon cœur saignera désormais autant qu'il battra... Pleurez avec moi, ma tendre Sophie... Oh! mon Dieu, ayez pitié de moi! » L'année suivante, il écrivait encore : « Penser à elle, la regretter, voilà ma consolation ; rechercher tout ce que je puis retrouver d'elle et en faire un tré-

sor, voilà tout mon soin ; en parler discrètement, voilà .mon apaisement. Sa perte sera le chagrin de toute ma vie... Jamais je ne l'ai tant aimée. »

Il tint parole. Le temps qui lui restait à vivre fut presque uniquement absorbé par le souvenir et ladouleur, et toutattesta l'unité de cette chevaleresque existence, jusqu'à sa fin tragique, quand, le 20 juin 1810, il succomba, dans les rues de Stockholm, sous les coups de l'émeute, innocente victime, lui aussi, des fureurs populaires, au jour anniversaire de cette fuite de Varennes, qui avait marqué pour la hache la tête de celle qu'il adorait... —

Telle fut cette longue et pure liaison, oh plus de quinze années durant, sans une minute de défaillance, se prodiguèrent tant d'héroïsme et de dévouement d'un côté, tant de douceur et de reconnaissance de l'autre, des deux parts une si vive tendresse. Il est tout à l'honneur de Marie- Antoinette qu'elle ait aimé une seule fois dans sa vie, et que l'objet de cet amour ait été le comte de Fersen.

Il est une légende établie, une légende adoptée, à peu d'exceptions près, par tous les biographes de Marie-Antoinette : c'est qu'elle eut le dégoût et l'horreur de la politique, que jamais elle n'en fit qu'à son corps détendant, poussée, contrainte, en quelque sorte, par les sollicitations de ses amis, l'obsession de son entourage. Et l'on cite à l'appjii ce trait rapporté par madame Gampan : (( Ah! me disait la Reine en soupirant, il n'y a plus de bonheur pour moi, depuis qu'ils m'ont faite intrigante. Les reines de France ne sont heureuses qu'en ne se mêlant de rien ! »

Gomme beaucoup de légendes, celle-ci renferme du vrai et du faux. Il est certain que, par nature, la Reine n'aimait guère les affaires, notamment les affaires d'Etat, en raison de ce qu'elles

exigent de réflexion, d'application et de tension d'esprit. L'Impératrice le constatait au lendemain même de l'avènement : « Je crains, écrivait-elle, la nonchalance de ma fille, son peu de goût pour toute occupation sérieuse et son éloignement de tout ce pour quoi il faudrait se donner de la peine... » « Je doute, reprenait-elle à quelques jours de là, qu'elle aura jamais beaucoup de part aux affaires. Son inapplication y mettra toujours un obstacle assez fort. » Un témoin averti, le prince Xavier de Saxe, exprime à la même date une opinion semblable : « Reste à savoir, dit-il, si la Reine aura du crédit et de l'influence dans les affaires. Si cela arrive, je n'en augure pas bien, car elle est fort légère et tout autrichienne. Elle est si volage et si enfant, qu'elle ne suit aucun système. » D'autre part, il est bien certain que les amis de Marie-Antoinette • — cette « Société » dont elle était l'instrument inconscient — la pressaient constamment d'intervenir dans les affaires publiques, fouettaient son indolence de leurs ardentes excitations, et la jetaient, bon gré mal gré, dans la lutte des partis.

Ballottée de la sorte entre deux courants opposés, la Reine, pour concilier sa nonchalance innée, conseillère du repos, avec sa déférence aux volontés de ses amis, l'entraînant vers l'action, prenait un moyen terme et s'avisait d'un procédé, familier à son sexe, mais dont les femmes n'ont pas le monopole : elle fit de la politique, mais elle

la réduisit aux questions de personnes, en remplaçant les idées par des préférences et les vues par des sentiments.

Vermond, dans le morceau que j'ai déjà cité, avait prédit cette prochaine ingérence de Marie- Antoinette dans les affaires publiques : « Il viendra un temps, disait-il, où elle s'ennuiera de sa dissipation actuelle, et vraisemblablement l'ambition s'éveillera en même temps... L'esprit d'indépendance prendra une forme tout à fait différente de ce qu'il a présentement. Le désir de dominer se manifestera, et il faudra bien, à ce moment, s'appliquer à prendre quelques connaissances, sans lesquelles il serait impossible d'exercer l'autorité. » Une partie de ces conjectures, mais une partie seulement, ne devait pas tarder à se réaliser. Quand Marie-Antoinette aura, à deux ou trois reprises, réduit ses adversaires et fait triompher ses amis, quand elle aura renversé un ministre, porté un homme de son clan au pouvoir, elle prendra goût à cette espèce de jeu et elle goûtera un enivrement orgueilleux à montrer son crédit, à en éprouver la puissance et à constater qu'elle gouverne celui qui gouverne l'Etat. Mais ce plaisir un peu vain lui suflira. Jamais elle ne s'efforcera de suivre une ligne politique, de s'élever aux grandes conceptions, de chercher, au delà des personnalités, l'intérêt du pays et celui de la royauté.

Pour la hausser jusqu'à ce rôle, il ne faudra

pas moins, comme nous le verrons en son temps, que les nécessités vitales, lorsque les clartés de la foudre illumineront les béants précipices. Alors, devant le désastre imminent, se révéleront les énergies cachées, et les vertus héréditaires s'éveilleront de leur longue torpeur. Jusqu'à cette heure, encore lointaine, la Reine, dans l'exercice de la souveraine puissance, n'envisage que la faculté d'élever ou d'abaisser les individus de son choix, de satisfaire ses aversions ou ses sympathies personnelles, et surtout celles de ses amis, de servir leurs passions, leurs ambitions, leurs convoitises, de mériter leur gratitude et de s'épargner leurs reproches.

Pour conquérir l'ascendant nécessaire, il lui fallut, au commencement, quelque diplomatie. Louis XVI, d'instinct et par éducation, craignait l'intervention des femmes en matière politique. L'exemple de Louis XV, le déplorable résultat des conseils de ses favorites, n'étaient pas faits pour encourager le jeune prince à se laisser guider par des influences féminines. « On ne m'a rien appris, déclarait-il en montant sur le trône, mais j'ai lu un peu d'histoire, et j'ai vu que ce qui a toujours perdu cet Etat a été les femmes légitimes ou les maîtresses. » Il y eut donc, de prime abord, une résistance assez marquée aux velléités de la Reine, et cette résistance persista — nous y reviendrons par la suite — sur le terrain de la politique étrangère. Mais, à l'intérieur

du royaume, la victoire de la Reine ne fut que trop complète. Les avis de Choiseul avaient porté leurs fruits; tantôt câline et persuasive, tantôt, et plus souvent, violente, impérieuse, faisant alterner habilement les scènes et les caresses, elle acquit assez vite un empire absolu sur un mari qui, subjugué d'abord et bientôt fasciné, proclamait le premier la supériorité des lumières de sa femme. « Que voulez-vous? disait-il bonnement à Maurepas, son esprit a un tel ascendant sur le mien, que je ne puis m'en défendre. »

D'une manière générale, et sans entrer encore dans le détail des faits, cette ingérence était funeste en soi. Habituée à considérer les choses, aussi bien que les gens, par leurs petits côtés, la Reine apporte cette tendance dans le maniement des affaires. La solidité des ministres est à la merci d'un caprice, d'un moment d'humeur, d'une raillerie. « Elle les juge, dit Vermond, comme le public qui est toujours mécontent d'eux. Et comme les entours de cette princesse sont la plupart intéressés à discréditer le ministère quelconque, accoutumés à tout critiquer et à faire des plaisanteries sur tout, il arrive de là qu'elle ne connaît jamais aucun homme en place du bon côté et ne voit que ses défauts et ceux qu'on lui impute. » Une fâcheuse conséquence de cette disposition, c'est que certains ministres, connaissant l'esprit frivole de la Reine, s'appliquent à conserver leur place en accédant à toutes ses

fantaisies, si déraisonnables soient-elles, convaincus, dit Mercy, « qu'ils n'auront rien à craindre d'elle en ménageant les favoris ». Ils achètent par cette complaisance le droit d'administrer le royaume à leur guise.

Un mal bien plus dangereux est l'irritation provoquée dans les masses populaires. Dans aucun temps, en France, le sceptre ne put « tomber en quenouille » sans blesser au vif l'opinion. « Le peuple le plus galant de la terre, remarquait le comte de Provence, ne saurait supporter l'idée d'être gouverné par une femme. » Depuis la régence d'Anne d'Autriche, qu'avaient marquée les troubles de la Fronde, aucune main féminine n'avait ouvertement tenu le gouvernail ; cependant, la nation frémissait encore de colère à la mémoire de l'influence occulte attribuée à la Pompadour ; nulle des fautes du vieux Roi n'avait, autant que cette faiblesse, causé l'impopularité attachée à son nom. Cette même nation en arrivera promptement à regarder la reine de France du même œil dont naguère elle regardait les maîtresses de Louis XV ; on chargera sa tête du poids des rancunes séculaires accumulées sur la royauté absolue. Le 15 juillet 1789, au moment où Louis XVI, acclamé par la foule, quittait l'Assemblée nationale, une femme en deuil, s'adressant à madame Campan, et lui pressant le bras avec une subite violence : « Je vous connais bien, criera-t-elle. Dites à votre reine qu'elle

ne se môle plus de nous gouverner. Qu'elle laisse son mari et nos bons États Généraux faire le bonheur du peuple! »

Le principal obstacle à l'omnipotence de la Reine fut longtemps l'influence rivale du premier ministre de fait, Maurepas, l'ami, le conseiller du Roi, le «. mentor » qu'il s'était choisi, dont il goûtait le caractère et dont il admirait l'esprit. Les sept premières années du règne virent une lutte sourde, une lutte cachée — parfois soudainement révélée par de brusques éclats — entre la jeune souveraine, armée de toutes ses séductions, et le ministre octogénaire, fort du prestige de sa vieille expérience. Le jour même oij Maurepas s'installait au pouvoir, Mercy s'était hâté de mettre Marie-Antoinette en garde contre la future toute-puissance de celui qu'il nommait « le candidat de Mesdames tantes ». — « Je ne puis cacher, disait-il, à Votre Majesté les suites désastreuses que son rappel me faitcraindre. L'exemple des règnes précédents prouve que l'institution d'un premier ministre a toujours été, en France, dirigée contre l'influence et le crédit de la Reine, »

Ces paroles avaient fait impression sur Marie- Antoinette. Toute l'adresse de Maurepas, ses précautions, ses concessions, échouèrent toujours contre une répugnance instinctive, soigneusement entretenue par l'ambassadeur autrichien. L'histoire de cette période est pleine des démêlés, des

conflits avoués ou latents, qui mettent aux prises le subtil et rusé vieillard avec la capricieuse princesse, les deux antagonistes luttant pour la suprématie, se disputant l'empire sur un prince faible, irrésolu, toujours prêt à donner raison au dernier qui lui parle. Parfois, les adversaires font trêve, et l'on assiste entre eux à une espèce d'accommodement ; mais cette alliance, plus ou moins courte, est toujours dirigée contre un tiers personnage, qui porte ombrage aux deux premiers et qu'il s'agit de renverser par un effort commun. Le but une fois atteint, l'antipathie renaît, et la guerre reprend de plus belle.

Illustrons de quelques exemples cet aperçu de la situation.

Depuis la chute et l'exil du duc d'Aiguillon, dont j'ai parlé dans une précédente conférence, la première fois où Marie-Antoinette entre ouvertement dans la lice, c'est lors du renvoi de Turgot, au mois de mai 1776. Jamais la Reine n'avait aimé le grand contrôleur général, dont la France attendait la réformation du royaume, l'ère de justice, de liberté et de prospérité, qui réparerait les fautes et consolerait des misères du passé. La personne de Turgot ne lui était pas sympathique ; les manières cassantes, le puritanisme bourgeois, l'intransigeante humeur du ministre, inquiétaient sa jeunesse, effarouchaient sa légèreté. Un incident, qui remontait à l'arrivée de Turgot aux affaires, avait aggravé cette froideur. Louis XVI

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avait promis au nouveau contrôleur qu'il ne serait plus payé désormais de ces ordonnances au comptant qui échappaient à tout examen préventif. A quelques jours de là, on présente au Trésor, avec la signature du Roi, un bon de 500.000 livres, au nom d'une « personne de la Cour », qui n'était autre que la Reine. Turgot se rend aussitôt chez Louis XVI : « On m'a surpris, balbutie celui-ci. — Que dois-je faire? interroge Turgot. — Ne payez pas, » répond le Roi. Emoi, indignation de Marie-Antoinette. L'affaire s'arrangea néanmoins, mais la Reine en garda un vif ressentiment. Nouveau conflit, un an plus tard, à l'occasion delà surintendance des postes, emploi fort lucratif, que la Reine destinait à l'un de ses amis, le chevalier de Montmorency, et que Turgot supprime d'un trait de plume pour des raisons d'économie, au grand dépit de Marie-Antoinette, qui refusera, dès lors, de lui adresser la parole.

Vers le même temps, Turgot s'aliène, ce qui est plus dangereux, toute la société Polignac, en s'opposant à la pension arrachée à Louis XVI par Marie-Antoinette au profit de madame d'AndIau, tante de la favorite. Madame de Polignac, la pension une fois obtenue, avait — peut-être par bravade — écrit au contrôleur pour le remercier de cette grâce. Turgot n'accepta point cette gratitude imméritée : « Madame, répondit-il sèchement, vous ne me devez point de remerciements.

puisque j'ai fait tout ce que j'ai pu et dû pour m'y^ opposer. y> Sur quoi, la société s'assemble et rédige en commun, en présence de la Reine et avec son approbation, une lettre fort impertinente, qu'on soumet à Maurepas avant de l'expédier à son destinataire : « Madame, goguenarde le Mentor, si jamais vous êtes mécontente de moi, donnez-moi deux soufflets, mais ne m'écrivez point pareille lettre ! » Cette histoire, pendant quelque temps, fit tout l'entretien de la Cour.

Après quelques incidents de ce genre, les esprits étaient mûrs pour une rupture complète ; mais il restait à nouer une coalition assez forte pour pouvoir entamer la guerre. Nous retrouvons ici l'initiative du baron de Besenval. Dans une conversation qu'il eut avec madame de Polignac, tous deux tombèrent d'accord qu'on ne pourrait rien sans Maurepas, qu'il serait à souhaiter qu'on le rapprochât de la Heine, afin de l'avoir dans son jeu. Madame de Polignac se chargea de la Reine, et Besenval de Maurepas. Chacun d'eux s'acquitta heureusement de son rôle. Les arguments dont se servit Besenval pour décider Maurepas les peignent l'un et l'autre : « Je consens, lui dit le baron, à me lier avec vous et à vous rapprocher de la Reine. Il vous est plus aisé qu'à qui que ce soit de parvenir à gagner son amitié ; vous êtes gai, très aimable ; en l'amusant, vous pourrez l'instruire. » Maurepas comprit à demi-mot. La jalousie cachée qu'il nourrissait contre Turgot

rendit son adhésion facile. Il accepta de se prêter à ce qu'on désirait de lui. La Reine, de son côté, fut aisée à convaincre. Madame de Polignac, jusqu'alors malveillante à l'égard de Maurepas, fit soudain volte-face, se mit à prôner ses mérites, à prêcher à la Reine l'utilité d'un rapprochement avec cet habile homme d'État, moyennant quelques bonnes paroles. Elle ne trouva que peu de résistance.

Une entrevue fut arrangée entre la Reine et le Mentor. Tout s'y passa au mieux. Maurepas promit son dévouement, Marie-Antoinette sa confiance ; ils échangèrent les plus gracieux propos. Louis XVI, qu'on avait averti de cet essai de réconciliation, entra pendant cette scène touchante : « Sire, s'écria Maurepas, vous voyez l'homme le plus heureux, le plus pénétré des bontés de la Reine, et qui n'existera dorénavant que pour lui en témoigner sa reconnaissance et lai prouver son zèle ! » La Reine parla de même façon : « J'ai reconnu, dit-elle, que j'étais dans l'erreur au sujet des sentiments de M. de Maurepas. Je vous déclare que je suis contente de lui. » Le Roi, sur ces paroles, rapporte l'abbé de Véri, « courut à elle pour l'embrasser, en serrant d'une de ses mains celle de M. de Maurepas. La Reine, se soulevant de son canapé pour répondre aux caresses du Roi, laissa tomber sa coiffure, que M. de Maurepas se trouva à portée de relever, tandis qu'il se baissait pour baiser la main du

Roi. Tout cela produisit un mélange d'attendris- 'sement et de gaieté ».

Au milieu de ces effusions, la conjuration préparée contre le grand réformateur avait trouvé un chef; elle marchait vers un but précis, que nul ne confessait tout haut, mais que chacun désirait dans son cœur : le renversement de Turgot.

Restait à trouver l'occasion qui permît de mettre le feu aux matières combustibles. L'affaire du comte de Guines fut l'étincelle qui détermina l'explosion. Cet ami de la Reine, alors ambassadeur à Londres, le plus dangereux peut-être et le plus décrié parmi les coryphées de la société Polignac, venait d'être rappelé brusquement de son poste, sur l'avis de Vergennes chaudement appuyé par Turgot, pour cause de propos indiscrets tenus par lui devant l'ambassadeur d'Espagne, propos qui pouvaient compromettre, à la veille de la guerre avec la Grande-Bretagne, le « pacte de famille » et l'alliance espagnole. La faute du comte de Guines était si grave et si flagrante, que ses plus chauds amis, et notamment Choiseul, durent, au premier moment, abandonner sa cause. Mais cette sagesse fut courte. La coterie Polignac ne crut pas devoir supporter qu'un de ses membres — et non des moindres — se vît ainsi frappé, sans que le parti se levât pour prendre sa défense ; faute de quoi, assurait l'un d'eux à Marie-Antoinette, « il serait impossible aux plus lidèles serviteurs de la Reine de compter

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sur ses bontés et sur son intérêt ». II se forma donc secrètement une espèce de complot pour sauver « la victime » de Vergennes et Turgot, et la Reine s'y jeta avec une passion singulière, qui désolait Mercy : « Sa Majesté est obsédée, mandait-il à l'Impératrice. On parvient à piquer son amour-propre, à l'irriter, à noircir ceux qui, pour le bien de la chose, veulent résister à ses volontés. y>

D'ailleurs, le réel objectif de la plupart des conjurés était bien moins de repêcher le maladroit ambassadeur que d'affaiblir le cabinet et de jeter à bas celui dont l'humeur intraitable se pliait mal aux caprices de « la Société ». Vergennes l'écrivait hardiment au Roi : « Il s'agit moins, lui disait-il, de la justification du comte de Guines que de jeter dans votre ministère une confusion dont on espère profiter. » Tiraillé en tous sens, abasourdi par ce tapage, le Roi perdait la tête et ne savait auquel entendre. Ce fut alors que Guines débarqua soudain à Paris ; il concentra contre Turgot tous ses efforts et ceux de ses amis. L'assaut fut rude, mené dans l'ombre, et sans donner l'éveil à celui qu'on visait. La Reine, à qui Maurepas avait fait la leçon, semblait ignorer la querelle, affectait en public de n'adresser point la parole à l'ambassadeur révoqué. Mais la cabale travaillait avec rage, sans reculer devant les moyens déloyaux, allant, dit Dupont de Nemours, jusqu'à forger, en imitant l'écriture de Turgot, de

fausses lettres du contrôleur, méprisantes pour LouiS' XVI et injurieuses pour Marie-Antoinette. Le sieur d'Ogny, intendant des postes royales, machina cette supercherie.

La Reine elle-même fut dupe, et elle bouillonna de colère. Dès lors, elle harcela son époux sans relâche, passant des larmes aux scènes de violence, et, s'excitant au jeu, elle en vint à des exigences qui passaient toute mesure. Non contente d'obtenir pour Guines une réparation éclatante, sous forme d'un titre ducal, elle voulait faire chasser Turgot le jour même où le nouveau duc recevrait cette faveur. Elle alla jusqu'à demander que le contrôleur général fût mis à la Bastille. « Il fallut, dit Mercy, les représentations les plus fortes et les plus instantes pour la faire renoncer à une pareille folie. »

Devant un tel emportement, Louis XVI crut de bonne foi faire preuve de fermeté en n'accordant que les trois quarts de ce que réclamait sa femme. Il lui promit le départ de Turgot et une lettre autographe à Guines pour lui conférer le duché. Cette lettre, il l'écrivit sous l'œil soupçonneux de la Reine, qui la lui fit refaire trois fois, « ne la jugeant jamais assez favorable ». Le texte du billet a été conservé ; il marque une capitulation complète, le plus humiliant désaveu de la juste mesure signée quelques semaines plus tôt. « Le Roi, observe tristement Mercy, se trouve ainsi dans une contradiction manifeste avec lui-même.

Il se compromet au su de tout le public, qui n'ignore pas que tout cela s'opère par la volonté de la Reine et par une sorte de violence exercée de sa part sur le Roi. »

La matinée du surlendemain vit le complément du scandale. Turgot, qui vainement, par deux fois, avait tenté d'avoir quelque explication de Louis XVI, reçut la visite de Bertin, envoyé par le Roi pour lui notifier l'injonction de remettre son portefeuille et de quitter Versailles sans se remontrer à la Cour. Malesherbes, son ami, son collaborateur fidèle, reçut son congé le même jour. A cette nouvelle, l'allégresse fut immense parmi les amis de la Reine. Ce furent, dit un témoin, « des rires bruyants et multipliés, des félicitations réciproques dans la galerie, dans l'antichambre, dans la chambre même du Roi ». Le comte d'Artois manifesta sa joie avec un éclat indécent. Marie-Antoinette, au contraire, eut le triomphe modeste ; elle crut même devoir décliner, vis-à-vis de l'Impératrice, la responsabilité de ces exécutions : « J'avoue à ma chère mam:in, lui dit-elle, que je ne suis pas fâchée de ces départs, mais je ne m'en suis pas mêlée. » Marie- Thérèse, qui savait à quoi s'en tenir, répondit en des termes qui renfermaient une leçon déguisée : (.(. Je suis bien contente que vous n'ayez point pris part aux changements de deux ministres qui ont bien de la réputation dans Je public. Vous dites que vous n'en êtes pas fâchée; vous devez

avoir VOS raisons; mais le public, depuis un temps, ne parle plus avec autant d'éloge de vous, et vous attribue toutes sortes de petites menées qui ne seraient pas convenables à votre place. » L'Impératrice n'avait que trop raison. Le renvoi de Turgot est, dans l'ordre politique, la première grande faute de la Reine. Peut-être en commettra-t-elle par la suite qui, plus retentissantes, lui seront plus nuisibles, lui vaudront de plus durs reproches. Aucune ne fut plus funeste au pays et ne doit, aux yeux de l'histoire, peser d'un poids plus lourd sur la mémoire de Marie-Antoinette.

Tout autre, il faut le reconnaître, fut la conduite de Marie-Antoinette à l'égard de Necker, le second — le dernier aussi — des courageux réformateurs qui essayèrent, au prix d'un effort généreux, de rénover la monarchie, d'enrayer, tout au moins, la descente aux abîmes. Cette différence de procédés tient moins à un changement d'idées qu'à la dissemblance des deux hommes. Moins profond penseur que Turgot, Necker était un meilleur politique. Il n'était pas, comme le disait sa fille, « de ces esprits absolus qui croient tout perdu lorsqu'ils doivent faire quelque concession à la nature des choses, et que la moindre colline ferait douter de la rondeur de la terre ». Le nouveau directeur général des finances possédait mieux que son prédécesseur le maniement des âmes et la pratique des hommes, l'art des

concessions profitables et des ménagements nécessaires. Ces qualités diplomatiques, il sut les déployer dans ses rapports avec la Reine. Mercy, dans ses dépêches, constate souvent, à ce propos, le savoir-faire, la souplesse de Necker, qui, respectueux, « soumis » même en paroles, galamment empressé à se rendre auprès d'elle chaque fois qu'elle exprime un désir, se garde bien, quoi qu'elle demande, de la heurter par un refus formel ; mais il discute avec patience, raisonne avec modération, expose « les possibilités ou les obstacles qu'il prévoit », s'arrange, « sans blesser la justice », pour tourner les difficultés qui, au premier abord, semblaient insurmontables. Ainsi, tout en maintenant les principes essentiels, se donne-t-il l'apparence de déférer aux volontés, aux caprices même de Marie-Antoinette ; ainsi cède-t-il sur les détails pour faire accepter les grandes choses.

Le succès couronne cette tactique. « De tous les ministres du Roi, remarque Mercy- Argenteau, M. Neeker est celui dont la Reine a la meilleure opinion et qu'elle considère le plus. » Et cette approbation ne se restreint pas aux paroles. Quand Necker entreprend, après les réductions dans la maison du Roi, de réformer aussi la maison de la Reine, celle-ci, malgré son amour naturel du luxe, consent d'assez bonne grâce, et contre toute attente, aux sacrifices qu'on lui demande. Bien mieux, elle loue de son courage le directeur gé-^

néral des finances. « Si cette réforme s'exécute, écrit-elle à sa mère, ce sera un grand bien, non seulement pour l'économie, mais encore pour l'opinion et la satisfaction publiques. » Les suppressions réalisées, elle déclare unjour à Mercy : (( Gomme vous vous trouvez quelquefois avec les Necker, et que j'ai très bonne opinion des talents de M. Necker, je vous autorise à le lui faire connaître, en ajoutant que c'est toujours avec plaisir que je lis les nouvelles de ses opérations de finance. » Elle résiste même sur ce point aux suggestions de l'entourage, aux insinuations malveillantes de la société Polignac, qui, après l'avoir adopté, s'était reto.urnée assez vite contre le directeur. « On a essayé, dit Mercy, toutes sortes de voies pour lui nuire auprès de Sa Majesté, mais, quoique cette cabale fût dirigée par les alentours favoris, elle n'a point eu d'effet. » Dix ans après sa retraite du pouvoir, Necker, dans une note tout intime, non destinée à la publicité, rendra un bel hommage à cette bonne volonté de Marie-Antoinette, à l'appui qu'elle lui a donné, et proclamera le réconfort qu'il a reçu de ses encouragements.

Le jour où le directeur général, après cinq années de pouvoir, perfidement sapé par Maurepas, combattu par le parlement, diffamé par les princes de sang, attaqué sauf rares exceptions par toutes les classes privilégiées, et mollement défendu contre tant d'ennemis par Louis XVI, le

jour OÙ il se décidait, le désespoir dans l'àme, à se retirer dos affaires si le Roi ne lui accordait un témoignage public de son approl)ation, Necker, comme ressource suprême, recourait à la Reine. Peut-être, pensait-il, tenterait-elle de plaider sa cause et d'arracher à son époux un acte d'énergie. Il demanda, il obtint une audience, qui dura plus d'une heure, et qui fut pathétique. Le ministre exposa longuement les obstacles qu'il rencontrait, les trahisons qui l'entouraient, confessa le découragement qui remplissait son cœur. Il termina en déclarant son parti arrêté de quitter la partie, devant des ennemis trop puissants pour qu'il eût des chances de victoire. Il remettait en même temps à la Reine un billet qui contenait l'offre de sa démission.

Ces paroles, ces accents émurent profondément la Reine. Elle comprenait qu'elle perdait un ami, elle sentait, bien qu'un peu vaguement, que le Roi, lui aussi, allait être privé d'un utile serviteur. Elle tenta donc de détourner Necker de sa résolution ; elle finit même par verser quelques larmes, que la clarté confuse du jour à son déclin déroba aux yeux du ministre ; il l'apprit seulement le lendemain par la confidence d'un ami : « Je rends grâce à l'obscurité, s'écria-t-ii alors avec attendrissement, car si j'avais aperçu ces larmes, j'y aurais sacrifié ma réputation et mon bonheur! » Toutefois, là se borna la sympathie de Marie- Antoinette. Elle n'alla pas jusqu'à l'action,

elle n'offrit pas d'aller trouver Louis XVI, d'user de son pouvoir pour lui arracher une promesse et pour lui imposer une virile attitude. Elle promit seulement à Necker de remettre sa lettre au Roi, et elle s'en acquitta sur l'heure.

Aurait-elle pu faire davantage? Eût-elle pu, à elle seule, triompher de tant d'adversaires? Si elle avait, pour conserver Necker, montré la même ténacité, fait entendre les mêmes prières, usé des mêmes moyens que naguère pour chasser Turgot, eût-elle obtenu gain de cause? Mercy semble le croire, et il se peut qu'il ait raison. Mais ce que Mercy savait bien, c'est qu'il manquait à Marie- Antoinette la faculté de mettre une persévérance énergique au service de ses volontés ; elle n'en mettait alors qu'au service de ses fantaisies. La démission fut donc acceptée par Louis XVI; Necker l'apprit dans la nuit même: il partit le lendemain matin. La Reine, à cette nouvelle, pleura beaucoup, pleura, dit-on, une après-midi tout entière. De ces larmes, de ces regrets, il est juste de tenir compte à Marie-Antoinette. Presque seule à la Cour, en cotte heure fatidique, elle eut le juste instinct de l'intérêt français et le pressentiment de ce que cette journée coûterait à la monarchie séculaire.

Quelque sincères, pourtant, que soient ces sentiments, là n'est pas lo cœur de la Reine. Dans cette première période du règne, le grand souci de Marie-Antoinette, ce n'est ni l'administration

intérieure de l'Etat, ni même — au grand scandale de la maison d'Autriche — la direction donnée aux affaires étrangères; ce qui l'intéresse avant tout, dans la machine aux rouages multipliés qui constitue le gouvernement du royaume, c'est le ministère de la Guerre. La raison en est simple. N'est-ce pas dans l'armée, en effet, qu'elle trouvera le plus d'occasions de distribuer des emplois et des grâces, de satisfaire ainsi sa nombreuse clientèle? Le nombre et la diversité des grades, des garnisons, et l'inévitable arbitraire de l'avancement au choix, n'offraient-ils pas une mine inépuisable aux ambitions, aux convoitises, un large champ ouvert aux recommandations? De fait, le domaine militaire est celui où s'exerce avec le plus d'activité la fâcheuse ingérence de Marie-Antoinette. Pour complaire à son entourage, elle intervient infatigablement dans les promotions militaires, dans la répartition des corps. Pas un ministre de la Guerre n'échappe à ses instances, ou plutôt à ses injonctions. On a pu dire que, durant quinze années, « nul régiment n'avait été donné sans son avis ou sans sa permission )). Mais, légère ici comme en tout, il lui arrivait fréquemment de promettre à plusieurs personnes le même emploi de colonel. Elle s'engageait, dit la comtesse de Boigne, « à dix familles pour la première vacance », de sorte qu'elle faisait « neuf mécontents, et souvent un ingrat ». Même note sous la plume de Saint-Priest : « Elle

se mêlait de toutes les nominations, écrit-il, et l'on imagine aisément le petit nombre de gens reconnaissants parmi ceux qui étaient promus, le nombre plus grand des ingrats, et l'infinité des mécontents. Rien ne lui a valu plus de haines. »

De cette constante intervention naissaient de constants démêlés. L'histoire du règne est pleine des querelles de la Reine et des ministres successifs, qui tous, à un moment quelconque, excitaient sa colère par un retard ou un refus opposé à ses exigences. Le pauvre comte de Saint-Germain, aussi rigide comme administrateur que timoré comme courtisan, eut plus que tout autre à souffrir de ces emportements. Harcelé de réclamations, accablé de reproches, il se réfugiait chez le Roi, lui montrait l'injustice des plaintes dont il se voyait assailli; Louis XVI le consolait, lui donnait tout d'abord raison, et flnissait toujours par conseiller la capitulation. « Je ne veux pas mécontenter la Reine, concluait-il d'un air contraint ; ainsi, arrangez-vous de façon à la satisfaire. »

Une petite scène, entre bien d'autres, une scène qu'Esterhazy raconte complaisamment dans ses curieux mémoires, nous fait toucher du doigt les embarras du malheureux ministre. Esterhazy, intime ami de Marie-Antoinette, voit son régiment désigné pour résider à Montmédy, qu'il considérait, écrit-il, comme « la garnison la plus désagréable de France ». Il court droit chez la Reine, déblatère contre Saint-Germain, réclame violem-

ment contre sa décision. « Laissez-moi faire, ditelle, vous entendrez vous-même ce que je lui dirai! » Elle cache aussitôt l'oITicier dans une pièce attenant à sa chambre, puis envoie chercher Saint-Germain, et, dès qu'elle l'aperçoit : « Il suffit donc, monsieur, que je m'intéresse à quelqu'un pour que vous le persécutiez? Pourquoi envoyez-vous Esterhazy à Montmédy, qui est une mauvaise garnison? — Mais, madame, répond-il interdit et mourant de peur, les destinations sont faites. Peut-on déplacer un ancien régiment pour en mettre un nouveau? — Comme vous voudrez, mais que M. d'Esterhazy soit content, et vous viendrez m'en rendre compte ! » Sur quoi, poursuit le narrateur, « elle lui tourna le dos et vint me retrouver dans le cabinet où j'avais tout entendu y>. Dès le lendemain matin, Saint-Germain expédiait au jeune officier un commis de son ministère, pour lui soumettre le tableau des garnisons vacantes et le prier d'y faire son choix.

Ces procédés, journellement renouvelés, pour le plus grand dommage de la discipline dans l'armée, avaient en outre pour effet d'anéantir l'autorité du ministre réformateur. Par les tracasseries de ce genre, par les dégoûts dont elle l'abreuvait sans merci, par l'opposition qu'elle faisait à la plupart de ses mesures, de s^s plans, de ses ordonnances, la Reine fut cause, en grande partie, du regrettable échec et de la chute prématurée dp celui qu'on a surnommé le Turgot militaire.

Ce fut bien pis encore avec son successeur, le prince de Montbarey, créature de Maurepas et porté au pouvoir sans participation de Marie- Antoinette. Mais ici, les griefs étaient plus sérieusement fondés. Homme de plaisir et homme d argent, passant ses nuits et ses journées en fôtss, sacrifiant trop souvent les devoirs de sa charge à ses intérêts personnels, Montbarey bravait l'opinion par des faiblesses, graves chez un homme en place. Il affichait notamment pour maîtresse une fille de l'Opéra, la demoiselle Renard, qui, âpre à la curée, mettait en coupe réglée le département de la Guerre, distribuait, moyennant finances, les brevets, les décorations, les grades, touchait un pot-de-vin sur chaque « grâce » octroyée. Il arriva plus d'une fois que la Reine, sollicitant pour quelque protégé, apprenait que la place avait été donnée au candidat de mademoiselle Renard. On peut juger de son indignation! Entre elle et le ministre, il y eut des scènes violentes, où la souveraine exaspérée allait jusqu'à l'insulte, où elle sortait brusquement de la pièce, faisant claquer la porte au point de briser la serrure.

Après trois ans de ces conflits, Maurepas, poussé d'ailleurs par la clameur publique, comprit qu'il fallait se résoudre à abandonner son ami, le parent de sa femme, et il se mit, à la sourdine, en quête d'un remplaçant. Son choix tomba sur un militaire estimé, le comte de Puységur, qu'il connaissait de date ancienne et sur le dévouement

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duquel il se croyait des droits. Pendant ce temps, dans le camp de la Heine, on se livrait à une pareille recherche, et, après maints conciliabules, « la Société » se mit d'accord sur le nom d'un lieutenant général de carrière, le marquis de Ségur, gouverneur des provinces de Bourgogne et de Franche-Comté, ami de Ghoiseul, de Necker et de madame de Polignac. Cette dernière se chargea d'endoctriner la Reine, qui adopta le candidat, promit de le soutenir ; et l'on n'attendit plus que l'instant favorable pour entrer dans la lice et livrer le combat.

Une grosse faute de tactique faillit tout faire échouer. La Reine, dès qu'elle eut obtenu l'adhésion de Ségur, crut habile de « tâter » le Roi. Dans un long entretien, elle exposa les torts de Montbarey, le « cri de l'opinion » qui réclamait son prompt renvoi, puis elle nomma Ségur, dont elle lit le plus grand éloge. Louis XVI, comme c'était à prévoir, rapporta la chose à Maurepas qui, pris au dépourvu, ne dit ni oui ni non, mais se résolut in petto à lutter avec énergie contre la nomination projetée en. usant de tous les atouts quç lui procurerait la fortune. Il fut servi à souhait. Ségur, vers ce même temps, vint à Versailles faire sa cour à la Reine. Il relevait à peine d'une forte crise de goutte. On le vit pâle, défait, marchant avec difficulté, s'appuyant sur une canne de la seule main dont il gardait l'usage, l'un de ses bras étant resté sur les champs de bataille. Maurepas

en profita pour remontrer au Roi qu'on lui avait donné un « conseil ridicule », en lui proposant de confier une écrasante besogne à un homme cacochyme et criblé de blessures. Il dénonça, chemin faisant, l'indiscrète ambition de la duchesse de Polignac, qui abusait, dit-il, des bontés de la Reine pour l'engager, dans des vues personnelles, en de fâcheuses démarches, et il proposa, pour conclure, son candidat, le comte de Puységur. Cet entretien donna de l'humeur à Louis XVI, qui vint s'en expliquer sur l'heure avec sa femme, lui reprocha sa légèreté et celle de ses amis. Quant à Ségur, dit-il, il ne fallait pas y penser, « car la goutte le rongeait, et il n'en pouvait plus ».

Irritée à son tour, la Reine s'en prit de cette leçon à la duchesse de Polignac. Elle l'accusa de l'avoir « compromise », lui imputa de bas calculs, des manœuvres intéressées, dont, à vrai dire, la duchesse était incapable. La scène qui s'ensuivit fut pathétique et douloureuse. Madame de Polignac réfuta doucement, tout d'abord, les accusations de la Reine, puis, élevant tout à coup la voix : <( Du moment, dit-elle fermement, que la Reine avait sur son compte l'opinion qu'elle venait de lui montrer, il ne convenait plus à ce qu'elle se devait de lui être attachée » ; elle annonça donc l'intention de remettre ses charges, de se retirer de la Cour. Surprise, inquiète, la Reine cherche à rattraper ses paroles; mais la

duchesse demeure inébranlable, maintient sa décision avec une respectueuse froideur. Les regrets, les rétractations, les prières même de Marie-Antoinette échouent devant une opiniâtreté tranquille, plus émouvante que des colères. Alors, la perspective de perdre une amitié nécessaire à sa vie jette la souveraine dans un vrai désespoir. Abdiquant tout orgueil, elle éclate en sanglots, « tombe aux genoux » de la duchesse, recourt pour l'attendrir aux expressions les plus touchantes. Madame de Polignac ne put tenir devant une douleur si sincère. Le visage inondé de larmes, elle relève Marie-Antoinette et la serre dans ses bras. Une longue explication a lieu, tendre et loyale, qui dissipe tous les nuages. Le raccommodement est complet, l'amitié plus étroite et plus vive que jamais, et, pour sceller l'accord, la Reine s'engage, avec une volonté plus forte, à faire congédier Montbarey et à faire arriver Ségur. Ce fut l'imprévue conclusion du petit manège de Maurepas. Dès lors, le prince de Montbarey n'eut plus qu'une précaire existence. On ne parlait que de sa chute prochaine, on escomptait sa succession. Certain soir, à Marly, dans le salon de la Reine, on jouait au petit jeu qui se nommait lajpexir, un jeu où chacun meurt et remt tour à tour. Montbarey s'y aventura; dès qu'on le vit sur la sellette, les mots de peur, de mort, furent prononcés avec tant d'insistance, avec des intonations si marquées et des clins d'œil si expressifs, qu'il n'y tint

plus et quitta la partie. Il se sentait perdu. Les attaques de la Reine, la froideur de^Louis XVI, et la molle défense de Maurepas, tout contribuait à lui ouvrir les yeux. Plutôt qu'être chassé, il aima mieux s'en aller de lui-même, et, le 17 décembre 1780, par une brusque résolution, il renvoya son portefeuille, quitta l'hôtel du ministère, s'en fut coucher chez lui, laissant la Cour et le Conseil du Roi ébahis de cette fuite soudaine.

Dans les quelques jours qui suivirent, la fermentation fut terrible et l'on « cabala » à cœur joie. La Reine, Necker, la coterie Polignac tenaient bon pour Ségur et n'en démordaient pas. Mais Maurepas s'entêtait et poussait toujours Puységur. Chacun des deux partis se disputait Louis XVI, qui, perplexe, ne disait mot. Le 24, veille de Noël, la Cour étant dans les appartements du Roi, la Reine, tirant à part madame de Polignac, lui « souffla dans l'oreille » que la partie était perdue, que Maurepas l'emportait, qu'il avait arraché au Roi l'engagement de porter Puységur à la Guerre. La duchesse ne répliqua rien, mais à onze heures du soir, elle entrait chez la Reine. Le tête-à-tète fut animé, l'entretien décisif. La duchesse décrivit toute la Cour aux aguets, le public, l'étranger lui-même, suivant avec un ardent intérêt le combat engagé entre la reine de France et le ménage Maurepas; elle piqua l'orgueil de la femme, lui parla du « soufflet affreux » qu'elle recevrait si elle était vaincue,

bref déploya tant d'éloquence que Marie-Antoinette, persuadée, excitée, échauffée pour la lutte, se résolut de tenter les derniers efforts pour gagner la bataille.

Dès sept heures du matin, elle entrait chez le Roi et envoyait chercher Maurepas, qui accourait tout effaré. A peine était-il dans la chambre, que la Reine prenait la parole et, d'un ton conciliant, en termes modérés, exposait posément l'affaire, entamait les louanges de Ségur, affirmait qu'elle n'avait en vue que le bien de l'État; puis, s'adressant plus directement à Maurepas, elle le priait d'expliquer sans détour pour quelle raison il s'opposait à cette nomination. Maurepas, déconcerté, alléguait avec embarras quelques arguments assez faibles, terminant par un mot d'éloge pour le candidat de la Reine. Louis XVI, alors, interpellait Maurepas : « Voyons, monsieur, faites comme si vous étiez moi, décidez. — Je n'aurais garde de décider dans une telle compagnie, répliquait le vieillard, dont le malaise allait croissant, mais je persiste dans mon avis. — Et je vous en estime, interrompait la Reine, car je trouverais fort mal que vous changiez pour moi; cependant, moi non plus, je ne puis pas changer. » Ici, Louis XVI balbutiait quelques mots, que l'on pouvait interpréter comme favorables à Ségur. Aussitôt Marie-Antoinette prenait la balle au bond, feignait de voir dans cet assentiment timide une injonction formelle, et, rêve-

liant au mode impératif : « Monsieur, disait-elle à Maurepas, vous entendez la volonté du Roi. Envoyez tout de suite chercher M. de Ségur, et apprenez-la-lui ». Il n'y avait plus qu'à obéir. Le vieillard s'inclina, se dirigea vers la porte en silence. Comme il passait près de Louis XVI, celui-ci l'arrêta, saisit sa main, la serra fortement, et d'un ton suppliant : « Ne m'abandonnez pas ! » lui dit-il à l'oreille.

Il s'en fallut de peu que le Roi n'éprouvât cette peine. Humilié, dépité, sentant la gravité du coup, Maurepas, huit jours durant, songea très sérieusement à prendre sa retraite. Les instances du Roi le retinrent; il demeura le chef du cabinet, mais d'apparence plus que de fait. La victoire de la Reine consacrait sa prépondérance. A la Cour, comme dans le public, on crut que désormais le sceptre passait dans ses mains. « Tout courut à elle et à sa Société », dit le duc de Croy. Mercy écrit de son côté ; « L'ascendant que la Reine a gagné sur l'esprit du Roi est tel qu'elle pourrait tout effectuer, en matière d'État, si elle en avait la volonté. » Un an plus tard, à la mort de Maurepas, survenue en novembre 1781, cette opinion s'affirme avec une force encore accrue. « Elle marchait à grands pas vers la suprématie », dira l'abbé Georgel ; et Mercy, à cette date, parle également de son « ascendant sans exemple », du pouvoir qui lui appartient « de gouverner, si elle veut, le

royaume ». 11 est vrai que, huit mois plus tard, il déplorera qu'elle use si peu de la puissance qu'elle a conquise et que, sans suite dans les idées, lassée et ennuyée du tracas des aiïaires, elle se contente de distribuer des faveurs et des places et croie avoir joué un grand rôle quand elle a pourvu ses amis.

Là est, en efîet, le danger. La Reine, dans la réalité, ne gouverne pas le royaume. Elle s'en donne seulement l'apparence ; elle en a la réputation. D'autres, sous le couvert de son nom, agissent, intriguent, imposent leurs choix, qui passent, dans le public, pour les choix de la Reine. Ils exercent l'autorité, en lui laissant le discrédit.

La nomination de Galonné est, de celte vérité, le plus frappant exemple. Les successeurs immédiats de Necker, — Joly de Fleury, puis d'Ormesson, — n'avaient guère fait que traverser le contrôle général, le premier faute de caractère et le second faute de capacité. Au mois d'octobre 1783, la succession était ouverte pour cette charge essentielle, et les ambitions s'agitaient. L'un des plus brillants habitués du salon Polignac était alors l'intendant de Lille, Charles- Alexandre de Galonné, dont le duc de Lévis a tracé ce joli portrait : « Je l'ai toujours vu léger, brillant, rempli de grâce et de goût, aimable dans toute la force du terme, sans liel, sans malignité, parlant avec impartialité de ses innombrables

ennemis. Sa figure était agréable, sa taille bien prise, sa politesse noble et aisée. Il n'avait ni hauteur, ni importance, et c'est le seul homme de robe que j'aie vu sans cette espèce de gravité empesée, qui ne choque point dans les magistrats en fonctions, mais qui déplaît dans la société, dont le naturel fait tout le charme. 11 avait de l'élégance dans les manières, de la galanterie, et personne ne s'entendait mieux que lui à la décoration d'un appartement et à l'ordonnance d'une fête... Je m'aperçois en relisant ce que je viens d'écrire que j'ai tracé le portrait d'un homme du monde fort aimable, et c'est déjà la critique d'un homme d'Etat. » A ce tableau de maître, niadame de Boigne ajoute cette touche, qui le complète : « Il était difficile d'être meilleur enfant, plus léger et plus menteur. Avec prodigieusement d'esprit et de capacité, il ne faisait jamais que des fautes et des sottises ».

Disons aussi qu'il était nonchalant, présomptueux, dépensier, qu'il détestait les comptes et le « travail des chiffres », et qu'il était' criblé de dettes, ce dont il plaisantait le plus spirituellement du monde. Ce fut ce charmant papillon que la société Polignac, à l'instigation de Vaudreuil, qui tutoyait Galonné et goûtait fort sa compagnie, entreprit de porter au contrôle général, pour sortir d'une crise formidable et conjurer la faillite imminente.

La Reine ne l'aimait guère, et le jugeait à sa

valeur. « Elle avait de lui la plus mauvaise opinion », assure même le comte de Provence. Assez longtemps, elle résista aux suggestions d'abord, puis aux instances de l'entourage, et refusa péremptoirement de proposer Galonné. Mais Vaudreuil se fâcha; madame de Polignac, épaulée par Breteuil, plaida chaleureusement en faveur de son candidat ; le comte d'Artois, enthousiasmé par sa faconde et ses promesses, renchérit, à son tour, de louanges hyperboliques; et, après trois jours de défense, la Reine céda, consentit même à soumettre l'idée au Roi. Le 1" novembre 1783, il y eut entre elle et Louis XVI un sérieux entretien, où l'on étudia la question. La décision fut emportée, dit-on, par l'intervention de Vergennes, lui-même influencé par le banquier de la Cour, le sieur d'Herbelay, dont la femme était notoirement la maîtresse de Galonné. Ainsi se fit le choix de l'homme néfaste, qui, en l'espace de quatre années, allègrement et le sourire aux lèvres, acheva la ruine de la finance française et, du même coup, celle de la royauté.

On voit quelle fut, dans cette résolution fatale, la part de Marie-Antoinette. Elle n'alla pas chercher Galonné, elle le subit à son corps défendant. Elle n'en porta pas moins, dans l'opinion publique, le poids écrasant de cette faute, et il faut dire que, dans les premiers temps, elle parut s'attacher à accréditer cette idée. Galonné était si séduisant, il se jouait des difficultés avec une si

aimable aisance, il traitait les choses les plus graves avec une telle désinvolture, que la Reine y fut prise, ainsi que presque toute la Cour. Tout Paris répéta le mot attribué à Calonne, en réponse à quelque demande de Marie-Antoinette : « Si c'est possible, c'est fait; si c'est impossible, ça se fera. » Le mot, dans la réalité, fut dit par M. de Beaujon, créature de Galonné; mais, quel qu'en soit l'auteur, il correspond exactement aux rapports établis entre la Reine et le contrôleur général. A toute fantaisie qu'elle exprime, à toute exigence qu'elle formule, jamais une objection, pas même une simple observation, un rappel au bon sens. Galonné trouve toujours de l'argent daas les caisses de l'Etat, et les deniers publics paraissent se multiplier sous ses doigts. La Reine s'émerveille de bonne foi devant ce perpétuel miracle. Un jour qu'on vante en sa présence les talents de Necker : « Oui, dit-elle, c'était un sorcier; mais l'autre est un enchanteur!» Ce qui résulte de cette conviction, c'est que les prodigalités, un moment suspendues, recommencent de plus belle. En deux années, sous le ministère de Galonné, les dépenses de la garde-robe s'accroissent par an de 53.000 livres; de 25.000, le chapitre des modes passe à 100.000 livres et plus ; pour un habit de Jour de l'An qui ne sera mis qu'une seule fois, la fameuse mademoiselle Bertin fait payer à la Reine une somme de 0.000 livres, seulement pour la façon et sans

compter l'étoffe. Tout marchait en l'avenant;. e\i Marie-Antoinette, au souvenir de ces jours féeriques, dira plus tard ingénun:ient : « Gomment aurais-je pu me douter que les finances étaient en sii mauvais étal? Quand je demandais ')0.000 livres-, on m'en apportait 100.000! »

Ce qu'il faïut. d.u moins reconnaitne, c'est que l'ébloui&sement ne fut pas- éternel et que la Reine fut des premières à se dégriser de Galonné, au contraire de Louis XVI qui, d'abord en défiance', s'accoutumait à lui, se laissait gagner par sonckarme, l'appelait affectueusement : <c Mon cher contrôleur général. » L'opposition de Marie- Antoinette à la politique du ministre éclata pouit Isr première fois lors de l'Assemblée des Notables,, en février 1787. Dès la première séance, le gouffre avait subitement apparu ; il avait fallu confesser un déficit de cent quinze millions de livres, et cette révélation causait dans le public une stupeur indignée. La. Rein© voulut être éclair rée sur la réalité et sur l'étendue du désastre; elle fit venir chez elle, elle: questionna, séparément plusieurs des principaux notables ; c'est après cette enquête qu'elle conseilla le renvoi de Galonné. Sur cette nouvelle, le désarroi fut grand parmi « la Société » ; madame de Polignac, excitée par Vaudreuil, tenait bon pour le- contrôleur, le soutenait avec énergie; le comte d'Artois l'appuyait de tout son pouvoir. De pénibles scènes éclatèrent entre la Reine et

son amie ; des mois cruels furent échangés, au point qu'il s'ensuivit un long refroidissement.

Cette fois, la Reine ne plia pas, et elle eut la victoire. Mais sa mauvaise^ étoile voulut qu'en éloignant un^ personnage funeste, elle lui en^ substituât un autre plus dangereux encore. Il en faut accuser, non plus la coterie Polignac, qui n'eut aucune part à ce choix, mais les deux austères conseillers, les deux directeurs spirituels de Marie-Antoinette, l'abbé de Vermond et Mercy- Argenteau, comme si> par une malédiction spéciale, tous les gens qu'elle aimait dussent tour à tour lui nuire.

Entre Vermond et Loménie de Brienne, archevêqjae de Toulouse, il existait une ancienne et élrmte liaison. C'est Loménie — on s'en souvient peuti-ôtre — qui, avant le mariage, avait désigné à Choiseul Vermond pour précepteur, et confesseur de la future Dauphine. Vermond en conservait une vive reconnaissance ; il brûlait d'acquitter sa dette. Mercy,. de son côté, prêché, perstiadé par l'abbé, faisait grand cas de l'archevêque, ne perdait pas une occasion de vanter ses talents et d'échauffer en sa faveur l'esprit de Marie-Antoinette. A chaque changement de ministère, il mettait son nom en avant; en attendant le portefeuille, il lui avait fait obtenir le' cordon bleu du Saint-Esprit, par l'entremise de la^ souveraine; et il ne cachait pas, dans ses lettres à la Cour d'Autriche, le désir qu'il avait

de faire de ce prélat, en vue de son élévation future, l'obligé et « la créature » de Marie- Antoinette.

Mais il fallait compter avec les préventions du Roi, profondément hostile à Loménie. D'esprit fin, distingué, sachant avec chacun adopter le ton qui convenait, « dogmatique avec les ignorants, dit le duc de Lévis, réservé et comme silencieux avec les gens instruits », et prenant alors « l'air distrait » d'un homme occupé de grandes choses, souple avec les gens en crédit, galant avec les femmes, en un mot comédien parfait, l'archevêque de Toulouse avait aux yeux du Roi deux vices rédhibitoires : la dissolution de ses mœurs et, plus encore, sa réputation d'incroyance. Quand, à la mort de M. de Beaumont, on avait prononcé son nom pour l'archevêché de Paris : « Il faut au moins, dit Louis XVI d'un ton irrité, que l'archevêque de Paris croie en Dieu !» Il va sans dire que, pour ce même motif, le personnage était soutenu par l'Encyclopédie, tout spécialement par d'Alembert, qui avait fait de lui un membre de l'Académie. Tous ces souvenirs revinrent sur l'eau, quand la démission de Galonné rendit vacante la direction des finances de l'Etat.

Cette crise violente éclata au mois d'avril 1787. L'angoisse était immense; on croyait voir déjà le spectre affreux de Li banqueroute. Louis XVI, écrit Mercy, en parlait chaque jour à sa femme avec douleur et « en v^rsanl des larmes ». C'était

sur elle seule qu'il comptait pour le guider dans cette route parsemée d'écueils, où l'on se débattait au milieu des ténèbres. Vergennes, le seul ministre en qui, depuis la disparition de Maurepas, il avait placé sa confiance, venait de mourir, lui aussi, emportant avec soi la dernière digue à l'omnipotence de la Reine. Toutefois, malgré la conscience de sa force, Marie -Antoinette n'osa pas présenter d'emblée l'archevêque. Avec une astuce féminine, elle proposa d'abord Necker, contre lequel elle connaissait les préjugés du Roi; elle n'indiqua Loménie de Brienne qu'en seconde ligne, presque comme pis-aller. A ces deux noms, Louis XVI eut un sursaut : « Ni Neckraille, ni prètraille! », cria-t-il brutalement. Ensuite, il discuta. Le rappel de Necker lui semblait une abdication; si le « Genevois » revenait, disait-il, il n'aurait plus « qu'à lui céder son trône ». D'autre part, l'archevêque lui inspirait les plus vives répugnances.

G'estalors que la Reine crut le moment venu de jeter bas toute feinte et de parler hautement en faveur de son candidat, le seul homme, à l'en croire, capable de sauver les finances du royaume et de rétablir le crédit. Elle se trompait, sans doute, mais bien des gens alors partageaient son erreur; l'opposition de Loménie aux projets de Galonné, avant et pendant les Notables, lui avait attiré une espèce de faveur. Breteuil, Montmorin, Lamoignon, appelés à la rescousse, abondèrent,

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plus OU moins chaudement, dans le sens de la Reine. Ils emportèrent la décision du Roi. Ce 'fut une heure de triomphe pour Vermond : ce n'était pas trop, disait-il, de « dix-sept années de pa- 'lience», pour arriver à un tel résultat!

La Reine, elle aussi, exultait. Elle était vraiment, à cette heure, « l'arbitre du royaume ». Elle « dispose de la monarchie », écrivait Mercy-Argenteau. Loménie, sans scrupule, mit C6tt« puissance de la Reine à profit. Le titre de contrôleur général ne lui suffisant pas, il se fait peu après nommer ministre principal et chef du' Conseil des finances. Sur quoi, 'les d^ux ministres de la 'Guerre et de la Marine, les maréchaux de Ségur et de Gastries, depuis sept années aux affaires et administrateurs intègres, ayant donné leur démission, le comte de Loménie, propre frère du prélat,est mis à la tête de l'armée. De la sorte, quinze mois durant, l'archevêque est maître absolu. C'est Marie-Antoinette qui règne, et c'est Loménie qui gouverne. Tel est l'aveuglement de Mercy-Argenteau, qu'il se réjouit de cet état de choses. Il faut, mande-t-il à Vienne, que l'archevêque sache bien que « la Reine toute seule a préparé et obtenu ce choix », et que, par conséquent, le prestige de celle-ci s'impose irrésistiblement. C'est d'ailleurs ce qu'afliche et publie Loménie. Il fait entrer la Reine dans tous les comités, il lui fait décerner « une voix prépondérante » dans toutes les décisions. Gomme elle n'est, la plupart du temps,

que B031 édtto dacile, il iTavaàlle ainsi pour /LtDÎmême.

On sait, hélas! quel résultat amena cette collaboration. A voir le Donveasu ministre à l'ouvrage, on reconnut trop viteqae rintnigue et la politique sont deux choses différentes. « lljn'était pas depms dix jours à la tête du gouvernement, constate le duc JeLévfS, que son incapacité était dévoilée. » Mercy, trop tand désabusé,. confirme ce jugement : « Jusqu'à présent, écrit-il à Joseph, l'archevêque ne réussit :pas. Il se Bioie dans les détails, sans saisir l'ensemble des choses » ; mais il est, ajoutet-ii, (( d'une grande complaisance envers la Reine, et elle pom'rait faire de luice qu'elle voudrait ». Devant l'ignorance du ministre, les banquiers, les (( capitaKstes » se dérobent, refusent leur conîcoiurs. Le parlement s'insurge; les luttes des dernières années de Louis XV se renouvellent entre le trône et la magistrature. Ce n'est partout que trouble, confusion, désordre et .désorganisation de taus les services de l'EtaL.

Et tout cela retombe sur la tète de la Reine. Vainement £ait-elle avec courage .les sacrifices reconnus nécessaires : grandes réformes dans sa Maison, douze^cent mille francs d'économies, suppression de certain-s profits concédés autrefois, -selon l'expression d'un témoin, à^ses « alentours dévorants », lesquels protestent et (réclament .avec lia dernière violence. L'opinion ne lui tient 3Qul compte de cette bonne volonté, de cette tar-

dive résîpiscence. On ne voit plus en elle que la protectrice obstinée du plus impopulaire, du plus exécré des ministres, et le déchaînement est affreux. C'est au point que l'on n'ose même pas, au Salon de peinture, exposer son portrait, de peur qu'il soit insulté par la foule. Il circule une caricature représentant le dîner du couple royal : Louis XVI tient un verre à la main, son épouse une fourchette, et des gens, autour de la table, les regardent, la bouche ouverte; au bas on lit ces mots : « Le Roi boit, la Reine mange, le peuple crie ».

Au mois d'août 1788, après l'édit qui suspendait le paiement d'une partie des rentes, la clameur populaire fut telle, que la situation devint intolérable. La foule hurlait contre cette banqueroute déguisée; à chaque minute on craignait des émeutes. L'archevêque, dit Mercy, « n'a plus ni argent, ni ressources », il est devenu « objet d'horreur pour la nation ». Le 19 de ce mois, l'ambassadeur se rend chez Marie-Antoinette; il la trouve consternée, en larmes, reconnaissant qu'il faut, sinon congédier Loménie, du moins lui adjoindre Necker, afin qu'il l'aide de ses conseils et de son expérience. Que Mercy, suppliet-elle, consente à se charger de négocier cette affaire délicate. Mercy, sans refuser, soulève des o bjections, démontre l'étrangeté de cette combinaison, son peu de chances de réussite. Rentré chez lui, il reçoit, le soir même, ce billet de la

Reine, où éclate tout son désarroi : « Je crains beaucoup que l'archevêque ne soit obligé de partir tout à fait. Et alors quel homme prendre pour mettre à la tête de tout? Car il en faut un, surtout avHTrM. Necker. Il lui faut un frein. Le personnage au-dessus de moi « c'est-à-dire le Roi » n'est pas en état. Et moi, quelque chose qui arrive, je ne suis jamais qu'en second, et, malgré la confiance du premier, il me le fait sentir souvent. » Personne, d'ailleurs, ne parut alors remarquer ce qu'il y avait d'anormal à employer, pour des pourparlers de ce genre, l'ambassadeur d'une puissance étrangère.

Quoi qu'il en soit, et comme on pouvait le prévoir, le singulier duumvirat imaginé par Marie- Antoinette échoua dès les premières paroles. Cinq jours durant, la Reine poursuit la lutte, s'épuise en efforts héroïques, sans obtenir aucun succès. Enfin, elle se résigne, elle accepte l'inévitable : Loménie s'en ira; Necker tout seul reprendra le pouvoir. Mais grand est son chagrin, et son humiliation profonde. « L'archevêque est parti, mandet-elle le 25 août à Mercy. Je ne saurais vous dire comlien la journée d'aujourd'hui m'affecte. Je crois que ce parti était nécessaire, mais je crains en même temps qu'il n'entraîne dans bien des malheurs. Je viens d'écrire trois lignes à M. Necker pour le faire venir demain, à dix heures, chez moi. Il n'y a plus à hésiter. Si demain il peut se mettre à la besogne, c'est le mieux. Elle est bien

urgente. Je tremble — passez-moi cette faiblesse — de ce que c'est moi qui le fais revenir. Mon sort iest de porter malheur ; et, si des machinations infernales le font encore manquer, ou qu'il fasse reculer l'autorité du Roi, on m'en détestera davantage! »

Ces dernières lignes sont, à coup sûr, prophétiques. Mais l'imprudence de Marie-Antoinette ne servit que trop bien la malveillance de ses ennejmis et de ses ;détracteuTS. iLa chute de Loménie, ie rappel de Necker, avaient produit'en quelques iheures un revirement extraordinaire. « Il y a peu d'exemples, écrit le baron de Besenval, d'une transition aussi subite de la rage et du désespoir au contentement et à l'ivresse qui éclatèrent dans tout Paris. » Les noms du Koi et de la Reine ^étaient associés par la foule aux acclamations frénétiques quisaluaient celui de Necker ; leur popularité défunte semblait ressusciter au contact de lia sienne. C'est au milieu de cet heureux mouvement que l'on apprit avec surprise, au lendemain même du jour où était chassé Loménie, les témoignages particuliers d'estime, de sympathie, donnés par ;Marie- Antoinette au ministre en .disgrâce : l'envoi à l'archevêque de son portrait enrichi de pierreries, la promesse, vite réa;lisée, idu chapeau de cardinal ; pour son neveu, l'abbé de Loménie, la charge de coadjuteur de l'archevêque de Sens:; et pour sa nièce, madame de Ganisy, le brevet de dame du palais. La Reine, assure

madame Gampan, crut « de sa dignité » de dédommager de la sorte an homme qu'elle sacritiait « à l'esprit factieux du pays ». Faute généreuse sans doute, mais faute à jamais déplorable, qui détruisait, par sentiment, tout le mérite du sacrifice. . Le rappel de Necker en 1788 marque la fin de l'action politique de Marie-Antoinette, avant l'époque de la Révolution. Pendant les quelques mois qui suivirent ce retour, sachant, dit le comte de Provence, que le nouveau ministre « pouvait à peine souffrir le Roi comme supérieur », découragée surtout par tant d'échecs et de déboires, elle se retira sous sa tente, cessa, sauf de rares exceptions, d'assister au Conseil du Roi, parut se confiner dans son intérieur domestique. 11 lui faudra, -pourtant, sortir bientôt de cette retraite, sous lia pression des circonstances, sous l'aiguillon de la nécessité. Elle en sortira assagie par la dure leçon du malheur, purifiée par l'épreuve, grandie par la noblesse du but et par le péril de l'effort, affranchie des passions mesquines, des petites vanités, des considérations étroites, digne, en un mot, d'inspirer cette parole qu'arrache à Mirabeau le spectacle de son courage : « Le Roi n'a qu'un homme, c'est sa fenmie ! ;»

Sur un seul point, mais essentiel, Marie-Antoinette rencontra chez son docile et débonnaire époux une forte opposition, qui ne désarma guère du début à la fin du règne. Ce fut sur le terrain de la politique étrangère. Louis XVI possédait, en effet, le sens et l'intuition, héréditaires dans sa famille, de la diplomatie, des questions extérieures. « Il connaissait, a-t-on dit justement, les affaires de l'Europe mieux que celles de la France. » Il se méfiait, par une sorte d'instinct, des intrigues de l'Impératrice, inconsciemment servies par la filiale déférence de la Reine, et il comprenait le danger, pour sa maison, pour son pays, du « système autrichien » inauguré depuis plusieurs années, du système qui subordonnait les intérêts français à ceux de notre alliée. De là,

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son perpétuel souci de se soustraire, le plus possible, au joug de la Cour impériale. De là sa fermeté constante, lorsqu'il s'agit des affaires du dehors, à résister, tantôt aux insinuations détournées, tantôt aux sollicitations, aux injonctions de Marie-Antoinette, toute-puissante, au contraire, lorsqu'il s'agit des affaires du dedans. De là, enfin, la lutte longue et patiente, presque journellement renouvelée, dont je voudrais, en quelques traits rapides, tracer le caractère et noter les péripéties. Maintenir, faire fructifier l'alliance austro-française, et contribuer par là à la puissance, à la prospérité de son pays natal, c'était, dans la pensée du gouvernement autrichien, la fonction même de Marie-Antoinette, et comme sa raison d'être. Son mariage avec le Dauphin n'était né que de cette idée. Marie-Thérèse, quinze ans auparavant, ayant compris, grâce à son grand bon sens, que tout conflit avec la France coûtait à sa pairie une ville ou une province, avait résolu de s'allier un ennemi trop dangereux, afin de tirer parti de sa force. Ce fut, dans tous les temps, la méthode autrichienne. L'union des deux maisons de France et de Habsbourg était propre à consolider cette liaison politique. Mais, pour que celte union produisît tous ses fruits, il importait que celle qui en était le gage en saisît l'importance et en acceptât les devoirs. Il fallait qu'elle devînt « la gardienne de l'alliance », et l'on n'avait rien épargné pour faire son éducation sur ce point.

2,38 SïARIE-AXTOINETTE

Dès avant le départ de l'archiduchesse pour la France, c'étaient, dans la bouche de sa mère, desexhortations incessantes à rester « bonne AUe^ maTide)),.à se moquer là-dessus du 5'?<'(?/2-^?r<7'-^-o«'. Or, la. seule manière., disait-on, qu'elle eût de faire honneur au sang qui coulait dans ses veines, c'était de maintenir solidement, de reBserrer par tous moyens le lien bienfaisant et sacré qui unissait indissolublement sa patrie d'origine avec sa pataÎB; d'adoption, pour le profit de l'une et de' l'autre. C'est le Credo qu'on lui enseigne, le dogme dont on la pénètre ; elle y adhère les yeux fermés, et elle proclame hautement sa foL Deux ans avant de monter sur le trône : « C'est mon devoir et ma gloire, dira-t-elle, si je puis contribuer à conserver l'union des deux Maisons. »

Aussitôt après l'avènementi, les suggestions- delà, Cour impériale prennent une fréquence, une? intensité redoublées. Presque chaque lettre de; sa, mère contient à ce propos quelque leçon pressante, dans le' français barbare habituel à Marie-Thérèse. Le 30 mai 177.4 : « Nos intérêts, non seulement de cœur, mais de nos Etats, sont liés si étroitement que, pour le bion faire, il faut le faire avec intimité, comme feu le Roi a bien voulu y mettre la première base, et la; continuer, nonobstant les divers; changements arrivés^ toujours de même;.. Une diminution me donnerait la mort. Si nous; agissons bien étroitement liés ensemble, personne'

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ne troublera nos travaux,, et l'Europe jouira du bonheur et de la tranquillité...» A quelques jours de là : « Regardez Mercy autanl* comme ministre de; vous que le mien. L'intérêt de nos deux Etatset, de notre sainte religion exige que nous nous tenions ausisi étroitement liés d'intérêt comme de famille. »:

Si l'on est curieux des dessous de cette sympathie édifiante pour la prospérité française, il faut, dans les dépêches confidentielles du; ministre Kaunitz et de l'ambassadeur Mercy, lire quels aveux cyniques servent de commeataire; aux paroles; de la vieille souveraine. Dans un mémoire secret adressé à Marie-Thérèse, à la mort de Louis XV, Kaunitz trace le plan de conduite qu'il convient d'adopter vis-à-vis de la nouvelle Reine. Pour que son crédit, déclare-t-il, soit vraimeat utile à l'Autriche, il faudra qu'elle le dissimule et qu'elle en use seulement. dans (( les grandes, occasions », par exemple pour faire nommer celui qui dirigera les AiTaires étrangères, afin de le tenir à sa. dévotion absolue. Actuellement, ajoute-t-il, ce, poste est mal rempli, « pour l'honneur de la France », par le duc d'Aiguillon, « parce qu'il a une réputation très tarée et qu'il ne peut s'empêcher d'intriguer sans cesse » ; mais, comme c'est un homme qui, « faute de lumières et de courage d'esprit, n'osera vraisemblablement jamais rien: de- grand et de hardi en matière politique, il convient très fort à l'Europe » — et tout spécialement

à l'Autriche — qu'il soit conservé dans sa place. C'est donc vers ce maintien que l'Impératrice et Mercy devront orienter la jeune Reine. Mercy entre délibérément dans ces vues. Lui aussi, il ne s'en cache pas, fait peu de cas de d'Aiguillon, mais il nous est, dit-il, « un ministre si commode », qu'il faut chercher à le maintenir en place. Nous avons vu, d'ailleurs, que les rancunes privées de Marie-Antoinette l'empêchèrent d'accéder aux désirs de la cour di Vienne; mais, par malheur pour elle et pour la France, il arrivera parfois qu'elle se montrera moins rebelle.

L'ingérence de Mercy dans la diplomatie française par le canal de Marie-Antoinette, se manifeste à tout propos ; on trouve partout sa main dans les diverses négociations engagées à Versailles. Il n'influe pas seulement sur le choix des ministres, il se mêle également de la désignation de nos ambassadeurs. Une lettre, tristement curieuse, de Marie-Antoinette, révèle avec quelle inconscience elle se prête à ce jeu et obtempère parfois à des exigences déplacées. « J'apprends, lui écrit-elle en mars 1782, que M. d'Usson (ambassadeur de France en Suède) est en apoplexie et doit être mort dans ce moment-ci. Il y a à croire que M. de Pons (ministre plénipotentiaire àBerlin) lui succédera. Mandez-moi, je vous prie, quelles sont vos idées sur la place de Berlin. Elle peut être importante pour l'Empereur. M. de Vergennes me paraît pencher pour un M. d'Es-

terno, homme d'esprit, à ce qu'on dit, peu connu, et son ami intime. J'ai dit que je voulais avoir le temps d'y penser, bien décidée à vous consulter. Au reste, gardez-moi le secret, car le Roi lui-même ne sait pas encore la maladie de M. d'Usson. »

On ne peut contester, sans doute, que Marie- Antoinette, sollicitée d'une part par sa naissance, par ses souvenirs, par ses affections familiales, et de l'autre par ses devoirs d'épouse, de mère, de souveraine d'un grand peuple, ne soit placée dans une situation étrangement diflicile, que sa conscience ne se débatte parmi des problèmes compliqués. Parfois, il faut le reconnaître, elle réagit, résiste avec courage aux suggestions des siens. Elle encourra même, de ce chef, les reproches véhéments de sa mère, de son frère, des accusations d'insouciance, d'égoïsme, presque de lâcheté, qui la feront beaucoup souffrir, et dont il est juste aujourd'hui que l'histoire lui tienne compte. Mais ces velléités sont malheureusement passagères. L'insistance de Mercy, les semonces de l'Impératrice, en ont trop aisément raison, et il est pénible de lire, dans les dépêches de l'ambassadeur autrichien, les louanges qu'il donne au zèle complaisant de la Reine pour le renseigner sur toutes choses, pour lui redire, selon son expression, « les particularités dont cette princesse est ordinairement informée par le Roi et les ministres, et qu'elle à la bonté de me confier ». Quelque chose de ces confidences

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transpire parmi les clmncelieries. On y sait que la reine de Naples, Caroline, sœnr aînée de Marie-Antoinette, livre sans scrupule à l'Autriche tous les secrets de &on royaume, et il perce quelque inquiétude de voir la Cour de France victime d'indiscrétions pareilles. Le cardinal de Bernis, ministre de France à Rome, ne craint pas d'écrire à Vernjennes, pour qu'il l^e redise à Louis XVI, qu'il faut prendre bien garde « que l'on ne ?^oupçonne en Europe que l'influence'autrichienne peut dominer à Versaill-es autant qu'à Naples ».

On pouvait espérer que la mort de l'Impératrice, survenue brusquement à la fin de l'année 1780, porterait un coup décisif à celte intluence de rAulriche. La Reine, sensible et bt^nne, >&q fut comme accablée. Elle chassa hors de «a mémoire les gronderies et les injusiices, tous ses anciens griefs, oublia la rude sermonneuse pour ne plus penser qu'à la mère. Même, son émotion fut si vive qu'elle eut un crachement de sang, d©nt les médecins s'inquiétèrent un moment. A peine remise, ce fut sur son frère aîné, Joseph II, qu'elle reporta son trop-plein de tendresse : « 0 mon frère, ô mon ami, il ne me reste donc plus -que vous, dans un pays qa m'est et me sera toujours cher!... Souvenezvous que aous sommes vos amis, y^os alliés, aimez-moi'! »

Josepia ne s'en souvient qtie tr©p^ A partir de

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«ceigfte heaTe, il fait sans cesse appel à ce(tte ten- ^dresse, à cette confiance, abuse rie la déférence ^de sa sœur envers le chef de la famille pour lui prodiguer les avis, pour l'exciter à s'emparer de •la direction de l'Etat, pour la piqfter au jeu si elle semble se refroidir. « Dans les misères et les petites faveurs, assure-t-il perfidement, on vous -fait accroire que vous avez du crédit », tandis <qae, « les grandes choses se font -sans que vous 'le sachiez » . C'est pourquoi il s'applique à enseigner à cette jeune sœur, avec une pointe de grivoiserie discrète, les petites roueries féminines qui lui procureront la victoire sur un époux «éprds : <« Dire à une jolie femme, qui a de l'esprit -ëi de -la irnesse comme vous, de quelle façon elle ■doit s'y prendre, quand elle connaît le person- J»age, si eile veut bien une chose, pour la faire iréassrr, ce serait peine perdue! » A cfuélle^fin employer ces ruses, Joseph le dit sans détour à Mercy ; c'est pour qu'elle use de son crédit >« à i';avantage de sa famille » , 'c'est-à-dire au pro'fit de la maison d'Ântriche.

Longtemps, tout ce manège fdt sans grand résultat. Louis XVI, « ^eu 'parlant de s=on nalturel *, comme l-e dit Marie- An toiTketfee, évitait avec som, daiis les tête-à-tête conjugaux, les entreliens siar la 'politique étrangère, reconrait aux ëchap^- -toires, se répa'ndait en considérations vagues, qui ne compromettaient rien ni personne. x( La Reine parvint à tout, reconnaît Soulavie, excepté

à la confiance du Roi relativement aux affaires diplomatiques qui avaient des rapports avec la maison d'Autriche. » C'est ce qu'elle déclarait elle-même, en s'excusant près de Joseph de l'insuccès de ses efforts: « Quand j'apprends le quart d'une affaire, j'ai besoin d'adresse pour me faire dire le reste par les ministres, en leur laissant croire que le Roi m'a tout dit. Quand je reproche au Roi de ne m'avoir pas parlé de certaines affaires, il ne se fâche pas, il a l'air un peu embarrassé, et quelquefois il me répond naturellement qu'il n'y a pas pensé. »

Elle rejette toute la faute de ce silence prudent sur ce qu'elle nomme « la dissimulation du Roi », sur l'éducation qu'il a reçue, sur les conseils que lui donnent ses ministres : « Sa méfiance naturelle a été fortifiée par son gouverneur. Dès avant mon mariage, M. de La Vauguyon l'avait prévenu sur l'empire que sa femme voudrait prendre sur lui, et son âme noire s'était plu à effrayer son élève par tous les fantômes inventés contre la maison d'Autriche. M. de Maurepas, quoique avec moins de méchanceté, a cru utile pour son crédit de l'entretenir dans les mêmes idées. M. de Vergennes suit le même plan, et peut-être se sert-il de la correspondance des Affaires étrangères pour employer la fausseté et le mensonge. J'en ai parlé clairement au Roi, et plus d'une fois il m'a répondu avec humeur. » La lettre se termine sur le mode larmoyant : c Je ne m'aveugle pas sur

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mon crédit; je sais que, pour la politique (entendons par ce mot les affaires du dehors), je n'ai pas grand ascendant sur l'esprit du Roi... Sans ostentation ni mensonge, je laisse croire au public que j'ai plus de crédit que je n'en ai véritablement, car, si on ne m'en supposait pas, j'en aurais encore moins j>.

La Reine a raison sur un point. C'est à Vergennes, à ses conseils, à sa clairvoyante fermeté, qu'il convient surtout d'attribuer la résistance silencieuse de Louis XVL La lutte contre l'envahissement de la politique autrichienne, c'était le mot d'ordre secret dont s'inspiraient la plupart de ses actes. Assurément, il tenait à son portefeuille : « J'ai fait vœu de mourir ministre », disait-il volontiers. Mais là-dessus, il était intraitable, il eût quitté sa place plutôt qu'abdiquer ses idées. Louis XVI en savait gré à ce bon serviteur, lui témoignait une pleine confiance, au point d'entretenir avec lui une correspondance clandestine, dont jamais Marie-Antoinette ne put pénétrer le mystère, une correspondance conservée, rapporte Soulavie, « dans ses petits appartements, au-dessus de la pièce des enclumes ».

Lorsque Vergennes mourut, en 1787, après treize années de pouvoir, l'émoi fut vif à Vienne, et la question du remplacement parut capitale pour l'Autriche. Mercy avait son candidat, qui était le comte de Saint-Priest. Il voulait échauffer la Reine en sa faveur, mais se plaignait de ren-

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