‹ Marie Bashkirtseff, confessionsChapitre 3 sur 8 · LE · texte numérisé non relu

LE

À Biarritz, à Trouville partout, dans tous les bals officiels et dans les salons sévères du faubourg. Cette espagnole est prodigieuse, avec ses retraites au couvent et ses prêtres.

Je les croyais malheureuses et vivant entre les Bailleul et Madame de Soelly de temps en temps; je ne saurais vous dire combien j'ai été blessée et humihée de les savoir si bien partout. Maïs à quoi bon s’exciter en pensant à cela.

— J'ai bien pensé qu'il y avait quelque motif extraordinaire qui vous poussait au travail, a dit Julian. Un homme, enfin, pour lequel vous vouliez être quelque chose.

Il fallait vraiment être poussée par quelque chose d’exceptionnel pour ensevelir ici cette fleur qu’on n’a que peu de temps et que vous aviez en arrivant ici, au lieu de la porter dans le monde. Vous pouviez ne pas avoir la beauté, tout ce qu'on voudra, mais vous aviez une. fleur qu’il était vraiment dommage d’enterrer là, entre ces quatre murs.

Toute seule, suprême jouissance |

— Nous sommes mal logées au Mont-Dore, tout

est plein, cuisine atroce. Ce n’est qu'aujourd'hui mardi que je me fais un peu. Surtout parce que j'ai découvert des choses intéressantes pour la peinture.

Mais je n'ai apporté que des robes de laine, on me l'avait recommandé et il fait une chaleur !

Ma surdité va beaucoup mieux, presque bien. Les Horeau, de chez la Mousay, m'’ennuient. La mère est commune et a un accent Chilien Bordelais. La fille est une demoiselle soigneuse et élégante, un peu, beaucoup fille de concierge. Il n’y a personne à qui on voudrait adresser la parole et je n’ai pas de toile. Je n’en n’ai pas apporté et ici il n’y a rien.

Je me demande s’il y à au monde un être sensé qui ne soit pas républicain à fond. Si on est autre chose, c'est par obligation ou relation, ou parce que sous un autre régime on aurait obtenu ce qu’on n'obtient pas de la République. Un passe-partout compromis des parents et des idées affiliées trop hautement empêchent de se rallier.

Mais quel homme sensé, intelligent, patriote et fier, peut être autre chose que républicain ? J’en appelle à tout le monde, je ne demande pas qu’on

avoue qu'il n’y a pas au monde un être ayant le sentiment de sa dignité qui ne me donne raison dans son for intérieur. ;

Et quelle âme de valet, quel besoin de basse servitude il faut avoir pour être sincèrement monarchiste ? Mais il n’y en a pas sincèrement, comme Je vous le dis, de nécessité, de besoin, de timidité, de laisser-aller, par fausse honte mais autrement jamais. On est royaliste ou bonapartiste mais c’est un rôle,

une carrière, un métier et pas autre chose.

Vendredi 23 juillet

Il reste toutes les journées chez moi. Le traitement étant terminé à 5 h. 1/2 du matin, commencé à 4 h. après quoi on reste couchée 1 h. Eh ! à quoi voulezvous que je m’emploie ? Quand j'ai fait de la musique pendant 1 ou 2 heures et lu jusqu'à me fatiguer les yeux, il reste encore des heures entières ; on déjeune à 10 h. 1 /2.

Les petites Audiffret me trottent souvent par la tête et alors des lamentations intérieures sur mon sort.

Quand je me plains, ma famille me dit: Pourquoi ne fais-tu rien ? Intrigue et comment ? On me pousse à écrire au prince Oroussoff pour lui demander une lettre de Gortchakoff pour Orloff. Il m'a connue à Soden avec ma tante et on croit qu’il ferait tout.

Du reste, quoi d'étonnant ; nous sommes de la province sans aucune relation avec la capitale et la Cour. Grand-papa déjà vivait en sauvage comme pour préparer mon supplice, quand maman est devenue jeune fille, on l’a menée au bal à Poltava. À 21 ans, elle épousait mon père qui passait pour un richard. En effet, le général s'était fait une fortune immense pour là-bas, mais il y avait quatre sources. En somme, mon père avait une très belle fortune, mais le ménage était séparé depuis dix ans, ne pouvant supporter la vie en famille avec le beau-père et les belles-sœurs ; maman s’est enfuie chez les siens comme une enfant, sans songer à rien.

On a vécu à la campagne sans voir personne. Puis un voyage à Pétersbourg pour les affaires du frère adoré par la mère où sa radieuse beauté lui à valu quel-

ques adorateurs haut placés qu‘, n’ayant rien obtenu,

sont devenus des indifférents. Et la pauvre femme n’en a eu rien du tout, sauf des récits de triomphe en famille.

Avec cela, les scandales de Georges et la constante préoccupation de toute la famille pour le tirer d'affaire.

Puis des voyages en Crimée où la Cour passait la saison. En 1867 nous étions maman et moi à une station de poste où passait l'Empereur ; l'Empereur voyant une belle jeune femme lui a adressé la parole, a été fort gracieux.

On s’est revu en été en Crimée. Et soit que l’'Empereur n'ait pas été assez pressant, soit que la femme ait été trop innocente, elle a fini, je crois par le fatiguer. Tout cela a mené à la maison un tas de généraux de la cour, ils pensaient se bien faire voir de celle qui pourrait devenir une favorite.

Il est 4 heures après-midi, il faut que je sorte pour pouvoir ensuite avaler le diner d'ici. Mais vous vous figurez bien l’état de mes esprits. Enfin quoi de plus atroce pour un être fier que la vie qu’on m'a faite.

Taine dit que les froissements d’amour-propre ont contribué à faire la Révolution. Des grands

hommes ont été sensibles à cela, je suis donc excusable.

Samedi 24 juillet

On m'a envoyé des robes de batiste blanche de Paris, elles vont bien, je me suis habillée, avec un joli chapeau et maintenant je lis et joue de la guitare.

La Patti a certes une merveilleuse voix, mais comment se fait-il que même dans l'instant où vous l’applaudissez vous sentez qu’il manque quelque chose à votre enthousiasme. La Pasca de Nice m'a procuré des sensations plus complètes. Mais personne ne m'a émue comme moi-même dans les moments où je retrouvais un peu de voix et même lorsque je n'en ai que pour chanter tout bas pour moi-même, Je ne crois pas m’aveugler, car deux musiciens comme Barnola et Buskervick étaient ravis de ma voix et surtout de l’accent qui « allait à l’âme ».

Il n’est certainement pas convenable de parler nourriture après la musique, mais nous sommes naturalistes, n’est-ce-pas ?

Dans ce satané;Mont-Dore, on crève de faim

quand on ne peut pas se contenter des saletés de la table d'hôte. |

Je m’arrange de façon à ne pas déjeuner en prenant le matin du thé à la crème et en buvant de temps en temps du lait. J'espère que cela me fera encore maigrir et m'éclaircira le teint.

Vous voyez que cette prose aura des résultats pratiques. pas trop pourtant, car j'ai suffisamment maigri et suis mince, juste à point pour une jeune fille. Pour une femme on pourrait engraisser encore un peu, mais ce ne serait pas utile.

C'est comme dans un pays sauvage, impossible de rien obtenir aux cuisines, je finis par m'en amuser. Je suis descendue prendre du pain que j'ai trouvé dans l’antichambre et Rosalie a battu la ville pour trouver du foie gras et des fruits. Et je joue de la mandoline, cela adoucit mes mœurs, vraiment il n’y a rien de tel. Mes chagrins d’hier se voilent au son de l'instrument.

Il est 8 h. je vais me coucher.

Jeudi 29 juillet Courtès se marie, je lui envoie une dépêche de féhcitations. Il épouse la fille d’un ancien agent de change, Dubois. Il doit y avoir de l’argent. Tant mieux. Ce pauvre diable le désirait si naïvement

qu'on ne peut que se réjouir de la fin de ses peines.

Mardi 27 juillet

Je vais mieux et voici quelque chose de mon prince ; ce n'est pas un homme ordinaire | je vous assure. N'est-ce pas honteux que les mesquines rancunes des Tuileries d’un côté et l’esprit de parti de l’autre, aient toujours entravé cette grande intelligence, ce bon sens éminent, cette loyauté politique et cet esprit si net, ces tendances vers le grand, le clair, le tranché et par conséquent vers l'honnêteté.

Ah ! je comprends bien qu'il n'ait pas beaucoup d'amis. Il ne flatte pas les passions du moment, et s'il l’a Jamais fait, c’est que l’idée chez lui concordait avec les passions. Pour le moment, cet homme-là aurait pu être bien utile à son pays, mais je ne crois

pas qu'il parvienne à vaincre l'hostilité bête qui

l'entoure et qui doit arrêter tous ses élans pour sortir de cette situation extraordinaire qu’il a.

I1 lui manque cette dernière hardiesse, ce talent de se produire qui donne un caractère définitif au mérite qu'on a. Il est cassant, brusque, énergique même, mais il ne sait pas se présenter d'une manière continue, pleine, avantageuse. Lorsqu'il se présente c'est par saccade, avec des interruptions, des trous, ce qui fait qu'il choque et qu’il déplaît à tous ceux qui n’ont pas la conscience de ce qu'il est en réalité.

Et ïls sont nombreux. Je l’apprécie et l'estime parce que je suis de son espèce... En petit, en mesquin, en laid, en insignifiant. La bienséance veut que je m'humilie ainsi.

On dit que mon prince est un cochon dans la vie privée, mais je ne le vois que comme homme d'Etat, le reste ne regarde que ses intimes et sa famille. Peut-on exiger aussi des vertus chez un prince, marié comme on marie les princes ? et puis, y at-il beaucoup de maris modèles ?

Plus on est devant l’évidence, plus les défaillances

sont visibles. Il n'a pas fait plus que les autres, seulement il ne s’est pas caché. à

Maintenant on va m’objecter qu’on se cache pour commettre des malpropretés. Jeu de mots que tout cela et rien ne me révolte comme les mots car ils dénaturent tout et laissent rarement triompher la bonne foi.

Je voudrais savoir si le prince parle de ses droits, Je suis sûre qu'il ne le pense pas, il est trop intelligent pour croire à des droits, j'espère qu'il ne fait même pas semblant d’y croire. Pour moi, c’est un homme éminent qui porte un nom glorieux et voilà tout. Si ses fils viennent bien, eh ! bien, on les utilisera, . mais pas davantage. Pourquoi une famille ne garderait-elle pas les traditions de gloire, de l'intelligence, de la vertu ? Elle le peut sans qu’il y ait des secrets qui l'y obligent ou l’y autorisent. |

J'étais toute désorientée hier devant la nature, après l'atelier. Maintenant je suis partie et j'en suis trés soulagée. | Je trouve des modèles en masse, tous ces Auver-

gnats sont d'une complaisance rare et les femmes sont extrêémement flatteuses.

Je commence l’étude d’une petite de 10 ans, couchée, endormie dans l'herbe. Mais demain, je la laïsse pour faire un petit bonhomme avec sa chèvre (grandeur nature) que j'achèverai et après lequel je reprendra ma petite. Le bonhomme à la chèvre est le fils d’un sculpteur en bois et menuisier qui a dessiné dans des ateliers de Paris. La femme est couturière et les trois enfants sont jolis. Au surplus, leur boutique prend jour sur le nord et les jours de pluie je ferai une étude de la boutique très sombre où je placerai la petite fille qui n’a pas plus de sept ans et qui est charmante.

Je suis entrée au salon de l’Hôtel avec Mie Floreau. Il y avait là plusieurs jeunes filles et je suis revenue toute contente d’avoir été la plus jeune la plus éclatante, bien que pas coiffée et en ulster à capuchon. Et dire que je me fane inutilement pour personne. C’est insensé.

J'ai lu ce qu’on appelle un mauvais livre. Mile Giraud, ma femme, de Belot, cela m'a changé des Origines de la France contemporaine, par Taine.

J'ai déteté Belot après avoir lu sa Femme de glace ; Me Giraud est plus agréable à lire, 270 pages en 2 heures.

Oh ! je vais vite. Mais peut-on lire sérieusement de pareils auteurs. Je les lis quand je suis souffrante ou quand je veux absolument m’oublier sans fatigue. Et pour m'excuser de lire ce galimatias, je me dis :

« — Mais je suis désespérée et si abrutie ! »

Vous savez bien, j'ai lu Nana. Du reste, il n’y a pas de mauvais livres ; pourtant il paraît qu'il y a des intelligences qui s’en ressentent.

Il fait gris dehors, n’ayant pas dormi, je n’ai pas travaillé ; nous sommes allées à la Bourboule qui est à côté du Mont-Dore. Nous avons rencontré Vodzinski à âne et 1l est venu se casser le nez.

Il viendra demain ici.

J’ai voulu monter à cheval... mais je n’ai envie de rien et quand je passe une journée sans travailler, j'ai d’affreux remords et il y a des jours où je ne peux rien faire et alors je me dis que si je voulais je le pourrais,

et alors des querelles avec moi-même et cela finit

par un ldchez tout ! Cà n’est pas la peine de vivre | pendant lequel je fume et je lis des romans.

J'avais besoin de mon calendrier pour savoir si juillet a 30 ou 31 jours. Je ne sais jamais ces choseslà. Mon calendrier est resté à Paris, alors j'en rêve, je vois des calendriers et le chiffre 31 comme si c'était la réalité. Il paraît que cela arrive à beaucoup de personnes, ainsi que de voir des endroits dont on a rêvé plusieurs fois. Ainsi j'ai rêvé des Buttes Chaumont, deux Jours avant de les voir.

Le Mont-Dore me rendra idéale. Le matin je prends du thé et du lait, à 11 h. encore du lait et à 5 ou 6 h un morceau de poulet et un potage, mais je n’ai pas. faim, je vous dis que je ne vis pas, Je dors. |

De temps à autre, je pense à Soutzo. Mais quand même ce garçon là m’aimerait vraiment, puis-je me contenter de cette nature épaisse, panachée de fausseté grecque.

Du reste, il faut m’en tenir à la prédiction d'Edmond et de la mère Jacob (1).

(1) Deux étranges prédictions qui, au cours de la vie de Marie Bashkirtseff se réalisèrent point par point.

L'homme décrit par eux, il me semble le voir et je le reconnaîtrai certainement.

Mais c’est des folies.

Dimanche 1 août

Une pluie torrentielle, j'en profite pour faire un coin de boutique du menuisier artiste sur une toile de 6. Je me fais porter et reporter en chaise, c’est l'usage ici.

Pour aller au bain et à l'aspiration il y a un costume spécial et général. Des pantalons à pied en flanelle, un manteau idem avec capuchon rond pour les dames, pointu pour les hommes ; le mien est pointu, c'est plus monacal ; comme je le mets souvent chez moi ce manteau, j'ai l’air d’un dominicain et comme cela me plaît, j'en fais mon peignoir matin et soir quand il fait froid.

Mais tout cela ne vaudrait pas la peine d’être mentionné si les habits de moine ne me portaient malheur. Vous savez quand il vous arrive toujours des ennuis et des chagrins, on devient superstitieux

comme un joueur.

Le jour où C.. me demanda de mettre mon froc, je courus dans ma chambre ne songeant qu'à paraître fraîche et rose sous le capuchon de bure marron, mais au moment de le mettre j'hésitais et me dis sans oser rien m'avouer : 9% cela allait tout détruire ! Mais j'ajoutais aussitôt que c'était idiot et affreusement gênant ces superstitions, qu'il fallait m'en défaire. Je mis le froc. S'il n’est pas prouvé que ce fut lui qui détruisit tout, l’impression n’en a pas été moins odieuse. Je cherche ce qui pourraît bien m'arriver maintenant. Je n’ai rien en train, il n’y a personne. Soutzo, je m'en suis moqué, comme d'un imbécile qu’il est par conséquent...

Vous savez, Ô mon Dieu,ce que j'en pense. S'il se tournait ailleurs je n'aurais pas le droit de me plaindre. Cela me contrarierait assurément, mais enfin ce n’est pas un de ces malheurs que je redoute.

J'ai envoyé à Julian un dessin en sihouette de notre promenade à Belleville.

Mardi 3 août

Vous savez que depuis longtemps mon rêve est

d'aller à Biarritz, mais seule et sans ma tante... pourtant ma tante est la meilleure des femmes pour moi, elle s'inquiète aussitôt que je ne mange pas ou ne me couvre pas assez, pour le reste elle fait la bête. Elle serait aux anges de me voir épouser n'importe qui; pour que tous ses tracas finissenf elle aurait opté pour Soutzo ou pour un autre et je suis bête mais je suis toute vexée de voir que ma famille ne s'imagine pas qu'il n’y a rien d’assez bien pour moi.

Certes, elle ne s’étonnerait pas de me voir épouser un Empereur, mais elle accepterait aussi bien un moindre seigneur, un Multedo.

J’ai écrit vingt fois en Russie pour ce Biarritz et on répond que 1'y aille avec ma tante et qu’on m'y rejoindra ; j’ai pourtant donné toutes sortes de raisons

et juré que je n’irais pas sans ma mère.

Vendredi 6 août

Voici la lettre de Julian et voici ma réponse avec une composition représentant mon départ pour le travail, trois ou cinq petits paysans et Rosalie portant

les ustensiles de peinture et moi fermant la marche.

Je vais en faire une autre représentant les mêmes

personnages surpris par le mauvais temps.

; Mercredi 11 août

Je peignais dans la boutique, arrive ma tante avec Nervofet du Patin, qui vient d'arriver avec des patins tout fraîchement fabriqués.

D'abord, il m’apprend que Mie de Saint-Amand est allée au Mont-Dore avec l'intention de demander ma main pour son frère. C’est égal, cette tête parisienne me fait du bien, nous allons nous promener chez le confiseur, au marché, puis on me montre un article du Gaulois dans lequel on dit que Berthe est la maîtresse de Blanc de Monaco.

En rentrant de la promenade, je me regarde dans la glace et me trouve fatiguée et pâle. Une lettre de maman qui dit qu’elle nous rejoindra à Biarritz. Alors, je prends une résolution pour voir si je puis faire mentir mes divers sorciers. Et pour voir aus£i . s’il suffit que je veuille bien d’une chose, non seulement possible qui s’est offerte vingt fois à genoux

et dont je n'ai pas voulu, pour vous dire qu'il suffit

que je veuille bien accepter cette chose indigne de moi, pour qu'elle se détraque d’une façon ou d’une autre.

Je prends donc la résolution de dire oui, quand le Soutzo viendra chercher ma réponse définitive.

Il ne me donnera pas la satisfaction nécessaire. Je ne veux pas exclusivement de la société réactionnaire, je veux... vous savez ce que je veux... Eh ! bien, non Soutzo n’est pas le port, mais c’est égal, il me semble que je dirai oui. Je me trouve fraîche et jolie ce soir et Soutzo a moins de chance.

Nous nous sommes promenées, ma tante, Nervo et moi. Que cela fait du bien un être vivant ! Mais. quelle bête immonde qu’un homme du monde. Et quel souffle dissolvant. Pourtant lorsqu'on est arrivé, ces gens-là accourent aussi par mode. Autrement les arts et tout le côté n'existe pas.

Non, pas de Soutzo ! Pourtant une des raisons qui me fait dire oui, c’est justement qu'avec lui j’aurai la tranquillité nécessaire pour travailler, je n’aurai pas cette peur incessante : Dépêche-toi, il en est temps, ou bien : Quand tu arriveras, il sera trop tard!

Et alors on devient fou, mais... ces transes ne sontelles pas salutaires ? C’est peut-être l’aiguillon nécessaire... Pourtant je crois qu’il serait bon de se marier pour poursuivre ma carrière! Je suis trop en l’air, trop perchée, jeune fille... et puis, je veux être libre. Je le suis de fait, mais il y a toujours cette nécessité de dire maman au lieu de moi et d’être bêtement en tutelle... D'autant plus qu'on se trahit à chaque instant.

Avec ce misérable Soutzo et tenant ma fortune, je serai peut-être tranquille.

Et alors, le formule change et au lieu de : arripée par du talent à faire un brillant mariage — il y a — se marter pour avoir le temps d'acquérir du talent.

J'aurais bien 60.000 francs de rente tout de suite et si on vendait la villa même 400.000, cela me ferait 80.000 francs de rente, mais qu'est-ce que cela ? Soutzo à 20.000 francs de rente ! n’est-ce pas stupide de lui en apporter 80 avec ma personne ? Car enfin, les femmes cela se paie et les femmes légitimes,

cela devrait également se payer... au moins par une

fortune égale ! Ah! je me révolterai tous les jours contre un mariage Soutzo |

Ce serait honteux !.…..

Je dirai non! J'en trouverai toujours un de ce calibre dans deux ou trois ans. Et en attendant, il y aura toujours l'espoir de trouver mieux, oui, oui,

c’est décidé. Vive la peinture ; à bas Nervo et Cie,

Jeudi 12 août

Nous montons à cheval, Nervo, moi et une demoiselle bien gentille dont j'oublie le nom.

Parlez-moi du Mont-Dore quand on s’en éloigne, à la bonne heure ! Nous allons dans les montagnes et c’est charmant.

Et cette promenade ne m’a pas empêchée de peindre avant. Il y à même eu un incident, mon porte-manteau se détache de la salle, Nervo en patin est obligé de descendre le ramasser, mais étant descendu il a fallu remonter et sa selle tournait au moindre effort ; ce n’est qu’en montant sur un tronc d'arbre qu'il y parvient, après avoir ramené par la queue la rosse récalcitrante et pas tout de suite

encore, et la bête s’étant écartée ilest resté suspendu dans la position la plus drôle...

Voici des discours de Gambetta, très habiles ; il y a longtemps que j'avais envie de lui entendre dire toutes ces choses. Une réponse aux attaques hargneuses des républicains envieux dits... « radicaux » ou « intransigeants ».

Ah ! certes M. Rochefort avec son esprit de gamin de Paris a de quoi être envieux et furibond. Je garde exprès le journal de M. Clémenceau parce que c’est

un des plus envieux.

Vendredi 13 août

Encore une promenade à cheval, seule avec Nervo. Nous avons causé de mon prince et naturellement, comme tous les pourris bonapartistes, il n’aime ni

ses idées, ni sa politique.

Samedi 14 août

Peinture.

Dimanche 15 août

Nervo m'a envoyé un bouquet. Nous sommes

jh]

allés à la messe, puis à cheval. Mlle Moreau, son frère, Nervo, Mlle Devick et moi.

Mon amazone va mal à la messe, j'avais une robe qui a édifié sur ma taille les populations.

Je me suis fait photographier en paysanne et en costume de traitement.

Lundi 16 août

À cheval, moi, Devick et Nervo. Les promenades sont charmantes ici. Le Prince Napoléon qui voyage avec ses deux fils va venir passer deux ou trois jours ici. Mon traitement est fini mais je reste pour voir le candidat.

Mardi 17 août

J'avais demandé de la musique pour mandoline à mon professeur de Naples. Voici sa réponse. Je lui disais aussi que j'avais eu une médaille pour un tableau et exposé un autre.

Je regarde sa letire à cause de sa tournure italienne si charmante quoique venant d’un homme

simple. J'avoue que malgré mes tendances natu-

78 LES CONFESSIONS DE ralistes (un mot peu compris) et mes sentiments républicains je suis fort sensible à ces fleurs de langage. Pourquoi tout cela n'irait-il pas ensemble,

du reste ?

Mais il faut laisser ce style aux Italiens, chez les autres 1l est ridicule. Cette lettre me rappelle Bruschetti montant mon camélia dans un écrin.

Il me dégoûte cet homme.

Mon Dieu quand est-ce que je pourrai aller en Italie ! Que tout le reste est terne après l'Italie |

Paul de Cassagnac lui-même ne m'a jamais transportée comme le souvenir de ce pays.

Pourquoi n’irai-je pas là à présent ? Et la peinture ? suis-je assez forte pour ne pas m'’égarer sans direction ? Je ne sais pas. Et puis aller avec ma famille, avec tous les embêtements qui s’en suivent... non. Il faut être libre. Non. Je resterai cet hiver à Paris, j'irai passer le Carnaval en Italie et s’il n’y a rien je passerai l’hiver 1881-82 à Pétersbourg ; j'aurai 21 ans, si je ne trouve pas un riche mariage à Pétersbourg, je reviens à Paris ou en Italie pour 1882-83, j'aurai 22 ans. Et alors je me marierai avec

un Monsieur titré qui aura 15 ou 20.000 francs par an et qui me prendra avec plaisir avec mes rentes à moi. N'est-ce pas absolument sage de me donner 3 ans pour trouver avant de capituler ?

En attendant, le Mont-Dore suit son cours. Je peins chez le menuisier,

Patin, les Devick, les Moreau, ma tante, reviennent me prendre presque de force et alors je me promène un peu. |

Le frère du Président Grévy vient d’être élu sénateur. Un autre frère est gouverneur de l'Algérie. L’honnête homme, le rigide citoyen ; Jules Grévy aurait dû empêcher cela.

Albert et Paul sont pourvus, grâce à Jules le Président. Ça n’est pas convenable. Du reste la politique actuelle m'’attriste. On ne sait plus où sont les bons. Tous ceux qui paraissent deviennent mauvais au pouvoir. Il n’y à donc pas de gens absolument scrupuleux ?

Et faut-il donc inventer des lois tellement restrictives que l’on soit forcé d’être honnête et scrupuleux ?

Hélas, hélas ! Est-ce que la Belgique et l’Angleterre seraient encore ce qu’il y aurait de mieux ? La monarchie constitutionnelle alors. Mais la monarchie me révolte quand elle ne m'’attendrit pas. Cet après-midi, je me suis presque surprise plaidant pour Napoléon III, et tombant sur les révolutionnaires.

Non, mais des excès partout ! Le laisser-aller des nobles produits, l’extrème misère du peuple qui, lorsque cela n'est plus nécessaire, commet des atrocités |

Et chez tous les peuples ! des commencements pénibles, un moment de grandeur, puis une décadence effroyable et répugnante !

Je m'inspire de l'élection Grévy et envoie une complainte en prose au Gaulois.

Mais je ne crois pas qu'il l’imprime, puisque je critique tout... il faudrait un journal, comme j'en ai eu le projet l’autre jour.

L’évènement arrive, j'ai l’idée, je fais le brouillon, et le lendemain je vois dans les journaux un article

qui ressemble au mien et rend le mien inutile, que

je n'ai du reste jamais, ni fini ni mis en état convenable.

La persistance en art me montre qu'il faut en certain effort pour vaincre la première difficulté ; 1 n’y a que le premier pas qui coûte.

Ce proverbe ne m'a jamais tant frappée. Et puis, il y a aussi et surtout la question de milieu. Le mien peut se qualifier malgré la meilleure volonté du monde, d’abrutissant. Les gens de ma famille sont pour la plupart ignorants et ordinaires. Puis il y a Mne Gavini qui est une mondaine par excellence. Et puis le monde qui vient en visite ; on cause rarement, et puis vous connaissez les habitués : la Mauzay, etc. quelques jeunes gens incolores.

Ainsi, je vous assure que si je ne me renfermais si souvent avec moi et mes lectures, je serais encore moins vive d'intelligence que je ne le suis. J’ai l’air de briser les vitres et parfois personne n’a plus de difficulté à se produire. Souvent, je deviens imbécile, les mots se pressent dans la bouche et je ne puis parler. J'écoute, je souris vaguement, et c’est tout.

Potain (1) est veuf depuis 12 ans, et je lui donne de 42 à 43 ans. Quant à la jeune fille elle peut avoir dans les 25 ans, mais sans un voile, on lui donnerait 48. La taille contribue à la rajeunir, un corsage de 45 ans. Pourtant si on lui faisait un corsage bien fait, je ne crois pas qu'elle fût trop maigre.

Du reste, elle est charmante et absolument dis-

tinguée, des beaux cheveux chatains clairs, des dents très blanches, des mains soignées et des pieds chaussés avec goût, c’est-à-dire que le pied a la même largeur tout le temps, ce qui est exquis quand il est étroit et le sien est étroit.

.. Son amazone ne lui va pas mieux que le mien (qui va mal) mais elle est gracieuse avec et lorsqu'elle s’assied les plis tombent bien sur les longues jambes élégantes. Une voix de jeune fille et elle parle un peu du nez en escamotant les mots comme un enfant qui voudrait rire. Elle rappelle un peu la princesse de Sagan.

Je comprends qu'elle plaise à Potain fatigué d’un

(1) Son médecin.

long veuvage et désirant une compagne, car il sait que bientôt il ne vaudra plus rien.

Et dire que c’est le calcul que font beaucoup d'hommes. |

Hier on m’a servi un potage à la poule comme tous les jours. Mais oh! épouvante !! c’est trop dégoûtant pour que je vous le dise, contentez-vous de savoir que je ne prendrai plus que du lait, pendant les trois mortelles journées qu’il me reste à passer dans cet affreux Mont-Dore où l’on est encaissé comme dans un cercueil. Il faut renverser la tête, Dieu sait à quel point pour apercevoir le ciel et tout autour, Ou que vous tourniez les yeux, des murailles de verdure.

Mais c’est très beau ! Eh ! bien non, cela m’étouffe.

Jeudi 19 août

Je ne crois pas que le prince Napoléon vienne, du reste, je suis trop fatiguée de ce pays pour y rester encore. Et le régime que je suis n’est pas fait pour m'entretenir en belle humeur et santé.

Vendredi nous devons monter à cheval, encore

plus qu’'hier, partir à 9 heures, déjeuner au diable là-bas et revenir. C’est le déjeuner qui me répugne, car la promenade elle-même n’est pas trop accaparante et par ces montagnes on marche l’un derrière l’autre et l’on peut ne pas causer du tout.

J'ai la fièvre, mes bras tombent, mes cheveux ne frisent pas. J'avais froid, à présent je brûle. Le matin, je me suis promenée et j'ai fini mon tableau. Avec les séances en plein air du tableau abandonné et tout le dérangement que je leur ai causé cela m'est revenu à 100 francs. C’est cher.

Je suis écœurée après la lecture du Figaro et du Gaulois.

Le Figaro est devenu peu gai et avec cela il prend de plus en plus le ton terne et stupide du légitimiste. Quant au Gaulois il publie des premiers-Paris sur Trouville ou Dieppe où se trouvent des phrases comme celle-c1 :

« Au dehors quelques groupes s’éloignent dans la plage et disparaissent dans le noir. Que vont-ils faire à pareille heure ?

De temps en temps la lune sortant d’un nuage

éclaire des robes blanches qui semblent de loin des apparitions fantastiques ; et sur le miroitement de l’eau, des ombres tout-à-coup surgissent, étrangement enlacées « — ou bien : « ces planches et le Casino prendront un air grave et, le soir, Mme du Riflord de Caen pourra promener sa famille sur le sable sans être exposée à entendre des voix chuchotantes et pamées et à voir danser étrangement dans l’ombre l'éclair rouge ou blanc d’un chapeau de femme ».

— Est-ce joli? et c’est ce même Gaulois qui demande des poursuites contre des journaux qui se livrent à des littératures à l’usage des vieillards. éteints. Ces choses ne passent qu'avec du talent, mais un imbécile qui s’y essaie produit des dégoûtations bêtes à pleurer.

Voici une brochure de Rochefort : « L’Ancienne Lanterne » que je ne connaissais pas. Mais tout cela m'attriste. Quand je vois tous les partis qui partagent l'Italie, j'en deviens triste au point de pleurer. — Moi, jusqu’à présent, je n’ai pas de pays qui soit plus ma patrie que la France.

Quant à la Russie qui est mon sang et ma chair,

j'aime mieux m'en tenir éloignée. Si je me mêlais de ces affaires je me passionnerais trop et le résultat ? Etre déportée ou enfermée avec des femmes perdues. On pourrait éviter cela, mais il y a le nihilisme qui est le déshonneur du parti libéral russe, Il n’y aurait qu'à être confondu avec ces Sinistres idiots, et le gouvernement s’il vous voyait prendre quelques influences n’y manquerait pas.

Tout ca c’est des raisons qui prouvent que je n'ai pas de vocation pour le dévouement inutile... peut: être même utile, mais perdu dans la foule. Ce que je voudrais, c’est juste assez de danger pour que cela

soit coloré.

Vendredi 20 août

Avant-hier j'écris 8 pages sur la liberté de la pensée (ne pas confondre avec la libre-pensée) et aujourd’hui je trouve mes réclamations dans la lettre quinzième de Mne E. de Girardin, moi, qui pensais avoir trouvé du neuf.

Il est 7 h. 1/2, M. le Baron envoie demander de

mes nouvelles. Ces malheureux viennent seulement

de rentrer, partis à 9 heures du matin, ils ont déjeuné à Betz. Moi, j'ai passé une journée détestable, toussant, lisant, sommeillant. Les eaux m'ont rendu la tête lourde, la respiration difficile et avec cela une paresse extraordinaire. Cela tient peut-être à ce que je n’avale pas leurs horreurs. fi, je me crois pour bien longtemps dégoûütée de la nourriture, il faut que je vous dise ce qu'il y avait dans mon potage pour que vous compreniez : des vers et à la table d'hôte ils ont tous mangé des poulets pareils mais comme ils étaient rôtis et au jus Aussi le matin, je prends deux tasses de café à la crème puis je mange des fraises ou du pain avec du sirop et pour dîner du chocolat et des sardines. Mais je commence à avoir assez de tout cela, nous partons demain |

Nervo, Moreau, sa sœur et les Devick nous ont accompagnés jusqu'à la voiture hier à midi et ce matin à 5 heures nous étions à Paris.

Je trouve une lettre où on me dit qu’on a vu Berthe à Dieppe et qu’elle a essayé à dire du mal de nous.

Cette femme mouton, si bête et si rusée se croyant

parvenue à des élégances grandioses n’a plus besoin de nous, elle a raison.

En remettant mon mariage comme je le fais page 139, je m'’expose à des désagréments de ce genre. Je sais mais je ne sais ce qui vaut mieux se jeter dans le centre gauche ou souffrir toutes ces humiliations qui me tracassent, m’enlaidissent et me rendent stupide.

Aussi direz-vous, vous êtes bête ! Cette fille Berthe fait plusieurs choses pour une seule desquelles elle mériterait d’être flanquée à la porte et vous ne dites rien. Si vous aviez vécu ma vie vous sauriez ce qu’elle peut faire d’un caractère et d’une intelligence.

Deux heures après-midi.

Je reviens pour dire du bien de moi. Tous les jours comme vous savez, ou tous les deux jours, je rêve histoire héroïque et l’autre jour en passant machinalement en revue tous ces rêves, je voyais toujours le même dénouement.

Arrivée à la gloire et à la fortune, j'employais l’un et l’autre à soulager les misères cachées, les pauvres honteux, à donner des sommes énormes aux asiles,

aux hôpitaux, etc.

En plus, jamais dans aucune de mes histoires, je n’ai trompé de mari, ni étant veuve pris d'homme marié. Ce que je me réservais, c’est l’amitié des grands et une popularité parmi les petits, qui me ferait verser des pleurs d’attendrissement, épatement et vertu | Rien que cela.

J’ai cherché un renseignement et je suis tombée sur le cahier Larderel. Que vous dire ? Je suis stupéfaite et affreusement honteuse. Je ne mérite que ce que j'ai. Je suis inconséquente, imprudente, ouf ! quelle horreur !

Si je n'avais écrit mes paroles et mes actes, je n’y croirais pas ! Je l'avais oublié, il fallait ouvrir ce

cahier comme exprès ! aussi je me méprise.

Mardi 24 août

Je suis allée à l'atelier. Julian est absent, à Marseille pour un mois.

Mais toutes ces dames poussent des cris en me voyant ! J’ai apporté une parure de dentelle à Amélie qui me met au courant des améliorations, etc. etc.

Je ne m'y remettrai pas tout de suite, je suis en-

core fatiguée du traitement... et puis, qui Sait, maman va peut-être revenir avant qu'il soit trop tard,

si Dieu le veut.

Lundi 23 août

On m'apporte une lettre avec le timbre de Londres et j'y trouve une photographie obscène. L'infâme canaille qui a pensé me salir les yeux n’y a pas réussi, car j'ai mis en pièces enveloppe et contenu avec une vitesse surprenante. Mais ayant réfléchi j'ai recollé les morceaux et l'enveloppe pour avoir l'écriture. L'adresse porte Mademoiselle Bashkirtseff, 35, Avenue Montaigne (en son atelier) Paris, Voilà évidemment quelqu'un de bien renseigné | Je ne connais personne qui puisse vouloir m'insulter de la sorte. ici un nom vient, c’est celui de Berthe.

Cela lui ressemble beaucoup, elle a toujours excellé dans les fumisteries ignobles.

Mais. ce qu’il y a d’affreux c’est que le lâche qui l’a fait croit que j'ai regardé cette saleté |... Quelle chose honteuse de faire, quelle infâmie, quel cynisme quel outrage à une jeune fille ! Je ne puis

me figurer qu'il existe quelqu'un qui aurait l’idée de m'insulter ainsi. ce ne peut être qu’une plaisanterie de Berthe.

Quelle lâcheté. C’est comme une lettre anonyme calomnieuse. En voilà une horreur à faire ! Moi, je vivrais 100 ans que je n’aurais pas à me reprocher de telles vilenies.… Non, je ne puis en revenir... c’est. infâme cela ! Mais j'ai l'enveloppe, et aussitôt qu'Alexis le somnambule arrivera à Paris, j'irai chez

lui et il me dira du moins qui a écrit l’adresse.

Samedi 28 août

Meissner me fait ressouvenir de l’année 1875 et jy trouve le jour où j'ai le plus ri de toute ma vie. Samedi 22 mai 1875. Je n'ai jamais tant ri, ni avant, m1 depuis. Cette danse sur la terrasse. Rien ne vaut la quinzième année, et rien ne vaut mes bonnes folies avec mes deux grâces. Il n’y a qu’une ombre, c'est la société de N.. Mais en été je l’ai senti

moins que jamais.

Lundi 30 août

Je suis allée prendre Amélie à l'atelier et nous

allons chercher dans le bois une place pour peindre.

En passant à Passy, nous allons demander des nouvelles de la mère de Tony (1) qui se trouve là par hasard ; pendant qu'Amélie monte voir la malade, nous causons.

Mardi 31 août

Rosalie prétend avoir vu Soutzo hier. Il serait

amusant que ma gageure me donne gain de cause.

Samedi 4 septembre

Cassagnac a fait un très bon article sur l’anniversaire. Cela lui arrive assez rarement pour qu’on cite le fait.

Dimanche 5 septembre

Nous allons au théâtre où on avait annoncé la conférence de Rochefort. Mais, pas plus de Rochefort que sur la main, et nous allons à l'Exposition du Palais de l’Industrie, beaux-arts appliqués à l’Industrie et au premier étage l’exposition des œuvres du feu Théophile Couture.

(4) Tony-Robert Fleury, un de ses professeurs de peinture.

De là, on nous mène entendre les tziganes ; là, à la première table se trouvent la belle Odette avec son époux. Elle me demande à l'oreille si j’épouse Saint-Amand.

Ce potin de Potain fait du chemin.

Mais, il ne s’agit pas de cela, en rentrant je me déshabille, je me mets nue et reste frappée de la beauté de mon corps, comme si je nel’avais jamais vu.

Il faut faire ma statue, mais comment ? Sans me marier, c’est presque impossible. Et il le faut absolument, je n'aurais qu'à enlaidir, me gâter… Il faut prendre un mari, rien que pour faire faire . ma statue, mais non, le mari ne viendra peut-être que dans quelques années, il faut me faire faire à présent ; cela coûte très cher, au moins 10.000 francs rien que le plâtre car vous pensez bien qui le fera, Saint-Marceau.

Le principal c’est l’argent, où le prendre, 10.000 fr. Tandis qu’étant mariée, je trouverais la somme.

Mercredi 8 septembre

Je prends des leçons de la négresse qui est exces-

sivement drôle avec son jargon espagnol-français. Nous faisons un tableau ensemble, ma bibliothèque a embelli, j'ai mis le bureau contre le mur de façon à dégager les rayons de livres, le divan en face du bureau, près du divan un immense fauteuil en broderies et peluche bleue, un peu placé pour former cercle avec le divan ; entre ces deux, il y a une table de nuit artistement drapée d’un châle des Indes et des peluches vieux vert, qui sert de piédestal à une terre cuite médiocre, mais qui paraît gracieuse dans l'ombre de l'immense palmier qui étend ses branches au-dessus du fauteuil ; c’est un coin ravissant quand on l’aperçoit en arrivant du salon, et du divan on voit le bureau ; à côté du bureau, la cheminée couverte de verdure, un chevalet, etc... près du palmier la harpe, et en face, près de la cheminée la table à thé avec l’argenterie reluisante sur un fond sombre.

C'est infiniment mieux à présent.

Près du bureau un fauteuil genre ancien, de sorte que lorsque l’on entre je n’ai qu'un petit mouvement à imprimer à ce fauteuil pour me trouver en face des gens (la porte et le bureau sur le même mur)

près du pédantesque bureau avec les livres pour ond, entre des tableaux et des plantes et les jambes et les pieds en vue au lieu d’ètre coupés en deux comme avant par ce bois noir.

Au-dessus du divan sont suspendues les deux mandolines et la guitare. Mettez au milieu de cela une jeune fille blonde et blanche aux mains toutes petites et fines veinées de bleu et cette grande diablesse noire montrant les dents et chantant.

Visite inattendue. Lise Kondareff qui est ici pour quelques jours avec une gouvernante. Elle a 16 ans, déjà.

Vendredi 10 septembre

Grand émoi pour ma tante, le docteur Fauvel qui m'a auscultée il y a trois jours et qui n’a rien trouvé, m'a auscultée aujourd'hui et a trouvé les bronches attaquées ; il a pris un air... grave, affecté, un peu confus de ne pas avoir prévu la gravité du mal; puis les prescriptions de poitrinaire, huile de foie de morue, badigeonnage à l’iode, lait chaud,

flanelle, etc. et enfin il conseille d’aller trouver

96 LESECONFESSIONS DE

le docteur Sei et le Docteur Potain ou bien de les réunir chez lui en consultation. Vous pensez bien quelle figure avait ma tante. Moi, cela m'amuse. Il y a longtemps que je me soupçonne quelque chose, j'ai toussé tout l’hiver et je tousse et étouffe à présent. Du reste l’étonnant serait que je n’eusse rien, je serais contente d’avoir quelque chose de sérieux et d’en finir. Ma tante est consternée, moi je triomphe. La mort ne m'efiraie pas, je n’oserais pas me tuer, mais je voudrais en finir. Si vous saviez...

Je ne mettrai pas de flanelle et ne me salirai pas avec de l’iode. Je ne tiens pas à guérir. Il y aura sans cela assez de santé et assez de vie pour ce que j'ai

à en faire.

Lundi 13 septembre

La petite Elsnitz voulait partir, le Père Anitchkoff étant mourant ; nous l’avons re enue. La pauvre enfant pleurait à chaudes larmes en disant qu’elle ne savait que faire, qu’elle ne pouvait pas non plus se déchirer en deux... enfin, c’est nous qui l’emportons, je l’embrasse, et elle fond en larmes en me

ae

demandant si j'ai réellement envie qu’elle reste. Voilà un brave cœur.

Mardi 14 Septembre

Avant-hier Soutzo est arrivé vers 2 heures, ma tante l’a invité à diner, il est donc revenu à 7 heures, nous avons parlé de choses indifférentes, il m’a dit seulement qu'il partait.

— Mais cela vous arrive souvent il me semble.

— Non, cette fois. |

— Cette fois vous partez plus qu’à l'ordinaire ?

— Je vais à Athènes.

— Et quoi faire ?

— Dans l’armée.

— Ce n’est pas une mauvaise idée, bien que le métier des armes soit devenu bien sot, depuis l’invention de l'artillerie.

.… Hier, il est revenu et ne nous ayant pas trouvées, il a dit à Rosalie qu'il allait revenir faire ses adieux à ces dames.

À 7 heures réapparition du jeune Athénien...

Elles ont, avec ma tante, fait venir un homéo-

pathe qui me voit aussi noire que Fauvel... J’ai essayé pendant quatre ans de l’allopathie, je vais essayer de l’autre.

Maintenant, il y a à raconter la soirée des adieux. Il commence par dire :

« C’est égal je suis horriblement triste de partir. »

Mais voici la chose, 60.000 francs de dettes. Ver-. brouck a avancé de l'argent et le petit va le rembourser en prélevant sur ses rentes et en ne laissant que 600 francs par mois. Embarquement pour l’armée grecque. Alors, je lui reproche en me moquant de ne penser qu'à l'argent et 1l se remet à m'expliquer ses nécessités et alors. mais ce qui est assez amusant, c'est qu’aussitôt qu'on ne parle pas simplement, il ne comprend pas. Alors je lui dis avec une entière franchise que le seul mouvement de sympathie que j'ai éprouvé vers lui a été dû à sa bêtise.

— C'est égal, je suis bien ennuyé de partir, dit-il. Et comme il ne disait plus rien je me retourne et je le vois qui pleure à chaudes larmes, puis qui remet son pince-néz pour se cacher les yeux.

Je lui ai essuyé les yeux avec mes mains, je ne

l’aurais pas osé si j’éprouvais la moindre émotion.

— Vous n'êtes qu'un enfant, allons pas de folie, voulez-vous cesser |

Et par toutes sortes de plaisanteries je l’amène à éclater de rire avec moi, à travers ses larmes, et cela à plusieurs reprises.

C'était charmant de jeunesse.

— C’est comme ça que vous employez les six mois que je vous ai accordés pour essayer de me plaire ? Bête que vous êtes, à Athènes ?

Et comme :il restait hébété, je le raillais sur sa stupidité.

— Ce que j'ai bien compris, c'est que vous avez dit non, alors c’est non ?

— Non. Et qu’avez-vous pensé ?

Quoi, vous vous êtes imaginé. est-ce possible ? et je me mis à rire de bon cœur.

— Comment, ce que je m'étais imaginé, mais, que j'allais vous épouser, n'est-ce pas cela ?

— En partant pour Athènes ?

— Ce n’est pas avec 600 francs par mois que j'oserais vous épouser.

— Avec le triple peut-être ?

— Oui.

— Pas davantage, bête que vous êtes. Désabrutissez-vous et dites comment conciliez-vous Athènes, et mon délai de six mois ?

— Maïs je serais revenu pour entendre le. Non... car moi je suis engagé...

— Il n’y a pas d'engagement entre nous !

— Si, moi je suis engagé, vous, vous êtes libre, mais moOï... moi... je ne me marierai jamais. Et si vous êtes mariée. eh bien!si je me marie dix ans après vous, ce sera déjà bien.

Ah! ah! voilà encore les sentiments exacts et raisonnables. Mais, mon pauvre diable, vous ne charmerez jamais les femmes.

Par intervalles, on parle d’autres choses, et je lui reproche de ne pas être un vrai prince, et il se met en devoir de me donner des explications que je n’écoute pas, car les récits des nuits passées, des fureurs, des fièvres, causées par moi, me rendent gaie.

Il pense à moi à toutes minutes, (j'ai pensé ainsi

à d’autres) il n’a pas dormi deux heures par nuit depuis trois mois, mais est resté à fumer tout en étant dégoûté du tabac.

Je voulais demander s’il a vu des femmes depuis qu'il m’adore mais ça, c’était impossible à demander. Je pensais à autre chose pendant que le pauvre diable m'expliquait comment et lequel de ses parents a régné, et chaque fois que ce a régné revenait, j’ajoutais :

— « Au plafond! » C'est misérable.

Je suis complètement franche avec lui pour la première fois, j'avoue que j'ai cherché s’il m'était un peu agréable ou un peu désagréable, et que j'ai trouvé qu’il me laisse absolument froide.

— Oh! j'étais fou, fou, fou ! je le vois bien. Il fallait être fou pour croire que je pourrais vous épouser, Que voulez-vous, je m'étais imaginé cela...

— En me voyant si bonne fille |

— J'étais fou.

Je comprends ce sentiment, n'est-ce pas. A force de voir quelqu'un, d'y penser, où s’imaginer... et puis on est abasourdi de voir que rien n'arrive et

que ce quelqu'un n’est qu’un étranger pour vous.

Puisqu'il ne veut épouser personne que moi qu’il « adore pour toujours » je lui propose une situation pas très brillante, mais plus consolante que rien du tout ! Ami, dites-vous.

Non, pas ami, c’est des bêtises. Je lui propose d'être mon en-cas.

— 51 je ne trouve personne de mieux, vous serez toujours là, sous la main, et je vous épouserai.

Alors, il s’écrie avec emportement qu'il m’'épousera tout autant à l’âge de vingt-six ans qu’aujourd'hui. Alors c’est convenu.

Allons adieu, et bon voyage. Il me tient longtemps les mains, pleure, et moi, toujours pas émue et très gaie, je lui donne le fameux « Saint-Mathieu » avec cette dédicace.

« Hommage de l’auteur à Monsieur le Prince Soutzo

Mais j’efface cela, ce n’est pas assez digne. pour un homme qui vous parle d'aller chercher la mort dans les champs du carnage, le suicide étant crime et une tache à infliger à ses sœurs, enfin, il a son « Saint-Mathieu » avec ces mots :

« À lire tous les soirs », sans nom de Soutzo ; je pourrai dire qu’il me l’a volé s’il y a lieu.

Il pleure et il part. En som me le voilà mon en-cas, je tourne tout cela en risée et vous fais grâce des finesses, de mes saillies pendant ces vains discours. Tout se passe tranquillement. Le voilà parti.

Je suis allée me coucher très tranquillement et je suis absolument tranquille.

Mais, pendant que j'écris et que ce pauvre Soutzo roule vers Marseille on vient me l’annoncer.

Il ne part que vendredi. Ça c’est une bonne farce. Mais, je n'ai plus rien à lui dire. Ma situation est nette, et propre ; mon orgueil intact. Il faudrait vraiment en finir, je n’accorderai point la moindre conversation en particulier. En somme, moi, je n’ai plus rien à y voir : trop longtemps je me suis occupée de ce mince seigneur, « en cas », pas autre chose.

Est-ce bête, pourtant il est malin, car il a su comprendre que je serais femme irréprochable avec n’importe quel mari. Aussi quand je lui parle de la canaillerie des femmes, il me cite en exemple. Oui,

mais c’est moi. À quoi servirait d’être moi, si toutes

étaient ainsi et si je devais faire comme les autres. Il est là le pèlerin, je l’ai reçu comme une grand’? maman un peu grondeuse et pas méchante, grand’ maman Louis XV.

Je le laisse jouer avec ma tante.

Mercredi 15 septembre

Voici un billet stupide de Soutzo que j'ai reçu hier matin avec un bouquet.

« Mademoiselle, je vous envoie ces fleurs comme un hommage d’abord et puis pour qu’elles ne se fanent

pas auprès de vous. »

Vendredi 17 septembre

J'espère qu’il est bien parti cette fois.

Le paquebot part samedi de Marseille, mais enterrons le Soutzo et parlons de moi pour enregistrer de nouvelles choses charmantes qui m'arrivent.

Mon oncle Vladimir est arrivé. Il dit qu’étant à Berlin pour affaire, 1l a poussé jusqu’à Paris pour voir la ville, cela ne me paraît pas sérieux et puis ma

tante a un air funèbre.

. Il sera arrivé quelque affaire, mais je ne saurai rien. Ils craignent de me faire mal en me donnant de l'inquiétude. Alors, tout naturellement, je demande s’il a vu depuis peu maman. « Depuis cinq jours » dit-il.

— Et quand revient-elle ? |

— Oh ! au commencement d’octobre au plus tard.

Là-dessus j'envoie une dépêche très désagréable en lui disant que si elle ne revient pas immédiatement je ne veux plus la revoir. |

Cette dépêche me couvrira d’opprobre et ne fera rien à ma mère que je mets dans le même sac avec

mon père.

Dimanche 19 septembre

Hier samedi, j'ai revu Tony à la leçon, il a trouvé que ma peinture de cette semaine a plus de sou-

plesse.

Je lui raconte ma phtisie et nous rions ensemble

avec lui et Amélie.

Mardi 21 septembre

Les Kanchine dinent avec nous.

Et j'ai la visite de cette chère Berthe. En la voyant entrer, j'ai eu envie de la flanquer à la porte ; mais me ravisant, je lui dis bonjour et nous nous embrassons, elle reste longtemps et raconte qu'elle a été mourante à Dieppe. C’est pour arranger l'effet du Gaulois parlant du Petit Blanc.

Dimanche 26 septembre

Mon docteur m'a dit avant hier que je pourrai guérir, et que de toutes façons j’entendrai mieux qu'en ce moment. Eh bien, et aujourd’hui, j'ai des bruits affreux dans les oreilles. Hier nous étions à l'Opéra dans la loge Casariera et j'allais bien.

Saint-Amand qui était venu dans la journée avait annoncé que Gabriel irait à l'Opéra. J’ai mis une robe de mousseline faite à l'enfant et ne me suis pas trop ennuyée en causant avec ce cher archange qui a, comme je vous l’ai dit, perdu de son charme.

«Vous avez enlaidi », lui ai-je fait savoir.

Mais je ne peux écrire tous ces flirtages en l’air : étant souffrante, les choses gaies me semblent ineptes

dans cet état là.

Ah ! quelle misère |

Jeudi 23 septembre

J’ai couru les boutiques et je me commande des robes, comme si j'en avais besoin. Les dix-huit robes de Biarritz moisissent dans les armoires, j'en ai envoyé deux aux filles de Wladimir.

J'en aurais envoyé davantage . Mais les seize autres étaient en étoffe très simple, sans garnitures et

n'étaient possibles que sur moi!

Ce soir nous irons au cirque... Géry et Saint-Amand sont venus hier en notre absence. Gabriel est nommé secrétaire à Rome ;: l’heureux |

Saint-Amand dit que Gabriel adore l’enfant. L’en-

fant c’est moi. Mais moi aussi j'aime beaucoup Gabriel.

nous nous aimons d'amitié. Vous voyez bien que cela est possible. la condition est de se voir rarement et puis. il m'épouserait bien pour mon argent et moi, je l’épouserais bien pour le sien, s’il en avait assez. Voilà la vie.

Géry, le père, nous rejoint au cirque. Je m'amuse. Malgré le mal, malgré les chagrins, il y a quand on

108 LES CONFESSIONS DE RME Ue2 est jeune un besoin animal de rire, de gaité. Ce soir, c'est Gavini et Géry, le père de Gabriel, et quand il n’y a personne, c’est Coco ou rien du tout. Je m'amuse en me regardant dans la glace. Nous allons avec Saint-Amand au Bois et dans l’Allée des Acacias, nous descendons marcher à pied comme c’est le chic.

J’ai un costume gros vert, chapeau, pieds et mains assortis. Une taille qui fait retourner la tête à tout le. monde.

Coquelin nous croise et échange avec Saint-Amand qui me promet de m’amener tous les amis de Léon.

Nous en parlons souvent pour rire. Et puis Saint- Amand me dit quand quelqu'un me trouve bien, et cela m'amuse.

Lundi 27 septembre

Ce soir, nous allons au théâtre avec les deux vieillards. J’espérais qu'ils amèneraient Gabriel, mais ils n’y ont pas songé.

Je vais mieux, mes deux anciens préfets de la pourriture impériale me font du bien.

Mardi 28 septembre

Une bonne journée commencée de la nuit. J’ai rêvé de C. Il était laid et malade, mais ça ne fait rien. Je comprends maintenant qu’on n’aime pas pour la beauté. Nous causions comme deux amis, comme avant ; comme nous causerions encore Si nous nous retrouvions.

Je ne demandais qu’une chose, que notre amitié restât dans les limites permises pour durer. C'était aussi mon rêve dans la réalité. Enfin, je n’ai jamais été si heureuse que cette nuit.

Saint-Amand arrive à déjeuner dans l’enthousiame de ma lettre ainsi écrite.

Cette bouffonnerie me vaut une avalanche de compliments, et je suis ceci et cela et l’on formera cet hiver un cercle d'élite autour de moi, il m’amènera les célébrités, tous les quelqu'un, etc. etc.

Je n'ai pas même besoin de cela, je me suis en allée enriant ; du reste, voyez la folie du soir. Vers 6 h. 1 /2 on sonne. C’est Saint-Amand encore et Gabriel qui

viennent proposer quelque chose de fou pour s’a-

muser, Le père Gabriel donne à diner ce soir à quelques graves Algériens pour causer affaire de Tunisie où il a des propriétés.

Le père Gavini en est, Saint-Amand aussi. Et Gabriel a imaginé d'annoncer à son père deux collègues du ministère et de nous amener ma tante et moi. Vous vous figurez notre arrivée. Le père Géry ne se doutait de rien. Enfin, ça été ravissant. Il y a un M. le Comte de Saucy, Allegro et un je ne sais qui, un arabe. Ce dernier a été superbe.

Il est ingénieur, je crois, et à ce titre a voulu me parler latin, grec ; Horace, Tite-Live, etc.

— Vous pouvez bien vous risquer chez vos trois pères a dit Gabriel, le père Gavini, le père St Amand et le père Géry, car mon père est aussi votre père, il me désigne comme la fille de son père ».

Ce chien de Gabriel a des intonations et des mots. Ainsi, je ne sais comment il s’y est pris pour me dire :

« — Si vous voulez être encore plus adorée que vous n'êtes par mon père, dites-lui qu'il a de beaux tableaux ».

C'était charmant.

Saint-Amand lance Gabriel, il a dit à ma tante que si Gabriel l’écoute il aura beaucoup de succès auprès des femmes de Paris. Sont-ils dégoûtants les hommes | Ce n’est pas pruderie, maïs enfin... aimer sans amour |! Et n'est-ce donc rien que nous autres femmes sommes chastes.. au moins de corps. Et où est le mérite d’être chaste de corps lorsqu'on l’est dans son âme. Ça ne nous est même pas compté.

Gabriel apporte mon envoi à Bruxelles, tout cela est conservé ainsi que le bout de papier, l'adresse d’un pâtissier, que je lui ai donnée à l'Opéra.

Et ma photographie est encadrée dans un cadre ravissant. [1 me l’apporte à voir et aussi le canif dont il m'a fait cadeau à l'Opéra. Nous sommes enfants. Mais Saint-Amand n’est pas bête et nous laisse aller seuls sur le balcon, s’occupant à boire des petits verres

de liqueur, et nous protégeant. C’est insensé, vous connaissez ces listes : confidences de salon, on écrit ce qu'on prépare chez ses amis, quels sont vos auteurs favoris, comment vous voudriez mourir, etc... etc...

Je remplis la liste de Gabriel par des puretés, des

saintetés, des piétés, etc.

Ce qui lui permet de risquer des bêtises que je fais semblant de ne pas entendre. Quant aux Algériens, ils m’adoptent, je suis leur fille. Déjà Géry m'a promis de me faire faire un voyage oriental.

Si nous allions en Algérie, ces trois recommencent les invitations et les promesses.

Je crois que nous nous amuserons bien, si Alger ne tourne pas en Biarritz.

Le misten-flûte, dont je ne sais pas le nom, a été inouïi en me disant adieu, il à commencé par déclarer qu’il serait pour moi, en Algérie, un père. Je serai sa septième fille. Oui, vous commanderez en Reine, nous aurons des lions, des tigres, et pour le transport, des chameaux. Et s’il n’y en a pas, je serais trop heureux de vous servir de chameau, radieux de porter sur mOn cou une aussi ravissante petite cocotte, je veux dire poulette.

C'est drôle, Gabriel et moi, nous nous rions dans les yeux ; mais j'ai soin de me tenir en l'air, je ne veux pas avoir l'air d'y toucher et, coquette à mort, en entremêlant ce ton par des regards d’innocente, et

en riant tout le temps.

. Gabriel m'a dit sur le balcon que j'étais gentille d’être venue, d’un ton sérieux. Et ça a sonné tout drôlement.

Il ramasse des feuilles de roses que je jette. un tas d’enfantillages…

Il est gentil enfin, ce qu’il y a toujours, c’est que J'ai bien ri. Oh! mais bien, et que j'ai eu malgré ça, tout le temps un teint superbe, blanc, plein et rose, n1 fatigue, ni rougeurs. C’est bon de rire. Maintenant il faudra probablement que je paie cette journée par des larmes.

J'avais une robe de canevas noir et des souliers de satin ; coiffure déesse Louis XV.

Non, mais voilà, il est naturel que Gabriel parte. Ca ne doit être jamais qu'une ébauche. Je ne lui veux rien, je ne veux même pas qu il soit amoureux de moi. Ah ! comme dans ces choses il y a des nuances ! Nous ne parlerons pas de mon rêve ; ça, c’est le drame, laissons-le. Mais dans ces coquetteries légères, vaporeuses et gracieuses comme des dessins de nuages sur le ciel. cela doit rester ainsi, je ne saurai même

me l’imaginer autrement.

Enfin, c'était gai, je me suis grisée de rire et rentrée, déshabillée, riais encore et chantais des couplets avec mes chiens qui écoutaient.

Il est deux heures du matin ; c’est passé et j'ai tout de même envie de danser.

Et les couplets d’hier.

Et puis qu'est-ce qui fait un nez.

C’est le jeune homme empoisonné |

C’est le jeune homme empoisonné |

Dumas fils dit que les jeunes filles n'aiment pas, mais préjèrent car elles ne savent pas ce que c’est que l’amour. Aussi, ou diable place-t-il l'amour Monsieur Dumas ?

Et d’abord on sait toujours à peu près assez pour savoir. Et puis ce que Monsieur Dumas appelle l'amour, n’est que la conséquence et le complément naturel de l'amour et pas du tout une chose à part, isolée et complète ; du moins pour les gens un peu propres.

« Conséquence inévitable souvent et sans laquelle il n’y a pas d'amour possible », dit le même Dumas et il l'appelle aussi « la dernière expression de l’amour ».

Ça je veux bien. Mais dire qu’une fille ne peut pas aimer c’est fou. Moi, je n'en sais rien, et pourtant je sens qu’il y a là quelque chose de repoussant avec un être désagréable et qu’il y a « la dernière expression de l’amour » quand on aime.

Maintenant, il y a aussi les idées folles qui vous passent quelquefois, mais on sait bien ce que c’est... quand l’homme n’est pas repoussant, quand il est même agréable, mais ça n’a rien à faire avec l’amour. Moi, ce qui m’horripilerait le plus ce serait d’embrasser sur les lèvres un indifférent, je crois que je ne le pourrais jamais,

Mais quand on aime. Ah ! c’est tellement différent, ainsi cette nuit dans mon rêve, j'aimais, cela m'est arrivé aussi étant éveillée. Eh ! bien, c’est s1 pur, si tendre, si beau. L'amour est un sentiment grandiose et pur, tout y est chaste.

L'amour de Monsieur Dumas qui n’est pas l’ob- jectif mais qui n’est qu’une conséquence de ce qu’on éprouve, qu'un moyen de mieux, de plus aimer ce qu'on aime. Monsieur Dumas prend la femme parce

qu'il y a de l'amour, moi je prends l’amour parce que

j'aime la femme. Je m'amuse à raisonner la-dessus pour voir ce que je penserai après. C’est une grande

curiosité.

Mercredi 29 septembre

C’est dommage que personne ne me voie et les bras et le torse, toute cette fraîcheur et toute cette jeunesse.

Je commence à dire des légèretés à ce que je vois...

Hier le père Géry a reçu un petit mot de Madame de Brimont où elle lui reproche de la négliger « je suis jalouse de ma jolie voisine de l’entresol. »

Il a reçu à dîner, aussi y est-il allé aujourd’hui.

Vendredi 1: octobre

Nous avons été au cirque hier. J'y suis allée porter mon visage en beauté. Berthe était venue demander à dîner et Je l’ai mise sur le sujet du petit Blanc de Monaco et je dois dire qu’il me reste peu de doute sur sa vertu.

Elle commence par parler de l’article du Gaulois et par dire qu’elle a vu Blanc deux fois dans sa vie.

Et puis, petit à petit nous raconte une telle quantité

de choses qu’elle dit tenir du susdit Blanc qu'il est matériellement impossible qu'il les lui ait racontéos en deux fois. Enfin, il y a la question d'argent et c’est ce cher Robert qui a fait le coup. Quant à la jeune femme, tout en ayant agi par intérêt, elle a probablement un petit sentiment pour son ami: j’ai cru re-

marquer cela par certaine inflexion de la voix.

GLORIAE CUPIDITAS Livre 90e

Commencé le dimanche 3 Octobre 1880. Terminé le 22 janvier 1881. 34 Avenue Montaigne. Paris.

Dimanche 3 octobre

L’excellent Saint-Amand arrive vers 3 heures et me chante tout ÆRigoleito avec accompagnement, vous savez, quand il commence, tout l'Opéra y passe. Puis ma tante est rentrée et Gabriel est arrivé. Saint-Amand avait envie de venir au Bois comme Dimanche passé, aussi ma tante l'invite 1l consent à condition qu’on emmène aussi Gabriel. Vous pensez $s1 ça me va.

Nous allons donc au Bois... seulement... Je suis triste.

1138 j LES CONFESSIONS DE

Mardi 5 octobre

Gabriel n’est pas ce que je pensais, et ces accents charmants à propos de tout... |

Ainsi, il vous fera un compliment d’un air pénétré et une minute après il dira du même air que Mme X... est exquise et Me 7, ravissante ou que demain il ira dîner au restaurant.

On s’y laisse prendre d’abord puis on découvre que c’est un effet d’organe et voilà tout,

Berthe est venue dîner, très élégante, des choses chères, des bijoux, une robe de 1.100 francs.

Est-il possible que ce soit Chose qui paie ?...

Arrivée à un certain point de douleur physique, on perd connaissance ou on tombe en extase, de même pour les souffrances morales arrivé à un certain point on plane, on s'étonne d’avoir souffert, on méprise tout et on marche la tête haute comme les martyrs.

Qu'importe après tout que les cinquante ans que j'ai à vivre se passent au fond d’un cachot ou dans des palais, parmi du monde ou dans la solitude. La

fin est la même, les sensations enfermées entre le

commencement et la fin et qui ne laissent aucune trace, voilà donc ce qui préoccupe. Qu'importe une chose qui ne dure pas et qui ne laisse pas de trace ? Je puis utiliser ma vie en travaillant, j'aurais du talent peut-être, cela laisse des traces. après ma mort...

J’ai relu Paul et Virginie.

Il semble que ce soit arrivé, qu’on y ait assisté, qu'on à été soi-même acteur, c’est un chef-d'œuvre, c’est sublime. Et pourtant ce n’est rien comme style dramatique. Et ce n’est pas la simplicité seule qui fait Sa beauté, non... Enfin c’est sublime. Quand je pense seulement au moment ou Paul voit du haut du rocher le point noir sur la mer, le vaisseau qui emporte Virginie.

Quand j'ai fait la connaissance de C. j'ai commandé mon papier à lettres. Duchou qui le fait avec dessins, devises, etc... etc. et j'ai voulu avoir une feuille avec Paul et Virginie sous leur feuille. Duchou s’est trompé et a dessiné Virginie noyée. Comme je pensais à C. en demandant ce dessin, vous voyez que ça a

été une prophétie.

Lundi 11 octobre

Je me mets à la peinture avec la tête montée d'hier, 1l est impossible de ne pas arriver à avoir du

talent quand on a des révélations comme celles d'hier.

Vendredi 15 octobre

Je reçois une lettre de maman où elle me dit qu’elle a tant pleuré de n’avoir pas pu me mener à Biarritz qu’elle en est devenue presqu’aveugle et ne peut pas lire. Quant à ce qui l’a retenue, voici, c’est mon père et les affaires. Elle a envoyé dit-elle, Waldemar à Paris pour nous expliquer cela, mais — « Il ne t’a, paraît-il, rien dit ».

— Je crois bien, ils ont causé avec ma tante et je je n’ai rien su, mais vous vous rappelez bien que je me suis doutée de quelque chose. — Espérant, ditelle, d’un jour à l’autre arranger cet ennui, je ne voulais rien t'en dire. »

Enfin, 1l y a donc une explication de sa conduite. Eh ! bien oui, elle est très malheureuse, mais au lieu

de me chagriner, cela me convient, elle aurait été

MARIE BASHKIRTSERF. 12

abominable pour moi, s’il n’y avait ces excuses. Sa conduite vis-à-vis de moi serait incompréhensible.

Et comme je suis égoïste (en voilà un mot dont on abuse et qui signifie rarement ce qu’on veut dire), je brise là en espérant que l’oncle Alexandre aura tout arrangé et que comme dit maman elle sera ici le mois prochain. Maïs pourquoi n’avoir pas tout dit tout de suite ! Pourquoi m'avoir énervée, m’avoir rendue folle de rage en me mentant dans toutes les lettres ! Ah ! voilà, c’est leur/système. Si on m'avait tout dit, je me serais arrangée. mais non, c’aurait été trop simple. Il fallait mentir, me taquiner et provoquer des lettres abominables, que j'étais en droit d'écrire ne sachant rien. Enfin !

Et maintenant voilà qu'on me vole mes robes ! ! [...

Voilà près de deux ans que je porte ainsi ma ceinture et voilà que Doucet et d’autres s’en sont emparés, il n'y a rien d'aussi joli et gracieux et cela va devenir dégoûtant à force d’être porté par tout le monde.

Vous savez, on prend le ruban, la ceinture et on

l’'attache devant très bas en pointe. C’est négligé

et ravissant. Et voilà que je suis obligée de chercher autre chose. |

Dimanche 17 octobre

Philippini et Saint-Amand sont venus pendant que nous étions au concert Pasdeloup, d'où du reste, nous sommes parties avant la fin (je ne me sentais pas bien et craignais de me trouver mal).

Ce qui fait qu'à peine ai-je eu le temps de passer une robe blanche que Gabriel est arrivé, retour de campagne et partant pour Rome. Mercredi. Nous avons ri pendant une heure et nous nous sommes faits des adieux touchants. Et il m'a baisé le bout des doigts en disant : « Vous permettez ? ».

À la manière dont il baise la main ou plutôt effleure les doigts, on jurerait qu'il a eu des lecons de maintien. Est-ce qu’on n’apprenait pas toutes ces choses avec un maître de danse au siècle dernier ? Blague à part, de tous les jeunes gens que j'ai vus il est le mieux.

Ma tante le taquine, et ne lui parle jamais que pour lui demander quelle atrocité il a faite ou va faire, ou pour faire des suppositions sur son « abominable

conduite ». Je n'ai pas été laide pendant sa visite et puis nous avons bien ri. Il est très élégant, une tenue vraiment parfaite ; des beaux yeux gris fer, froids et profonds. Il en est de ses yeux comme de Sa voix ; parfois, en causant, son regard S’arrête sur vous, devient presque triste, presque amoureux... on à l’air de s'entendre, de s’isoler des autres, une sorte de complicité s’établit pour un instant, car aussitôt, je me mets à rire ou regarde ailleurs et tout rentre dans l’ordre accoutumé. Je le répète, il en est de ses yeux comme de sa voix, c’est comme C. qui a . des regards tendres et pénétrés quoiqu'il fasse. Mais chez cet illustre cela dure tout le temps et puis ces yeux voilés de velours ne ressemblent en rien aux yeux d'acier de Gabriel.

Enfin, bon voyage, je lui dois quelques heures de | gaieté.

Saint-Amand arrive et nous le gardons à diner, . après quoi, c'est toute la soirée passée devant le feu à moitié éteint de la cheminée, assis sur des coussins nous fredonnons tous les opéras du monde, et les

romances et les chansons. Je l'accompagne sar

la guitare. Le fou de Saint-Amand chante : « Saluez l'amour qui passe ! » et dit que Gabriel et moi serions un couple superbe.

J’ai déjà quelque chic sur la guitare. Vous savez dans un salon éclairé à l’ordinaire ce serait impossible. Il faut ma bibliothèque artistique, un jour douteux, des coussins par terre, l'ombre d’un palmier... Tout cela c’est gauche et prétentieux. Saint-Amand tout en chantant dit qu’il faut que j’épouse Gabriel...

Ah ! ce serait joli.

Ce serait pire que je ne sais quoi, car nous nous accepterions avec plaisir, mais absolument de sang-froid. Me voyez-vous affublée de ce charmant secrétaire d’ambassade, « très joli garçon, très fin, n'ayant pas beaucoup d'argent à dépenser avec ces dames, mais ce qu’il dépense le dépensant avec un tact et une grâce qui lui vaut beaucoup de succès auprès de ces mêmes Dames ».

Non, n'est-ce pas.

Ce qu'il me faut, c’est ou un homme connu qui me permette d’avoir un salon ou beaucoup d'argent, alors il n’y a pas besoin de mari connu.

Mercredi 20 octobre

La petite Juvisy est venue me voir jouer de la guitare, elle va prendre des leçons.

Tout en jouant, je me mis à fredonner et elle resta ébahie de la douceur de ma voix. il ne m'en reste que la douceur.

Mais elle est d’autant plus remarquable qu’en parlant j'ai la voix dure et forte, à moins que je ne tâche d’être gentille alors je parle un peu comme je chante.

Il se passe dans la politique bonapartiste une bien jolie chose ; quelques centaines d'hommes se sont réunis au Cirque Fernando se sont donnés des coups de poings et ont décidé que 12 délégués iront demander à Plon-Plon de se soumettre ou se démettre en faveur de Victor. Cassagnac et Amigue ont hautement annoncé qu'ils étaient absolument étrangers à la réunion, après laquelle ils ont célébré dans leurs journaux « le grand acte du peuple de Paris ». etc. Lisez l’article de Cassagnac dans l’album 20 Octobre 1880, avec la note de mon écriture. C’est tout à fait

comique. Vous voyez que je suis juste et que malgré mon faible pour C. je trouve sa politique inepte et ridicule. Si Plon-Plon meurt et si Victor se laisse fléchir par le grand idiot d'impérialiste, malgré tout de C... eh ! bien, il aura peut-être quelques beaux jours encore. mais, c'est bien chanceux et puis le prince n’a que 58 ans. Je crois parfois que ce grand C... ne sera pas ma grande passion, il s’est tellement amoindri que je suis humiliée en lui et, pour que j'adore, il faut qu’on se maintienne toujours ou bien qu’on tombe en grand homme, l'infortune d’un illustre est glorieuse, mais ce ratatinage à la C.. non pourtant, il m’a occupée si longtemps que je suis bien forcée de lui accorder la place qu'il a prise. Enfin, on verra.

J'ai rêvé qu'il montrait mes lettres et que sa femme

était si maigre et si laide.

Samedi 23 octobre

C'est bête, mais j'ai encore pleuré en relisant les dernières pages de Paul et Virginie.

À la fin, au bas de la page, il y a une vignette

représentant Paul le visage caché dans ses mains. Cette naïve gravure est d’un effet tout triste.

J'ai oublié de dire que le Comte de Miranda est venu et que nous avons rendez-vous avec lui chez le docteur Potain, le célèbre, le grand.

Mais vous savez comme je suis découragée, je ne CroIS plus guérir. Si je parviens encore à dissimuler mon tnfirmité aux amis, ma tante s’en est aperçue et je lui dis avoir eu mal à l'oreille: qui est restée bouchée, non ! c’est affreux.

Gavini est venu apporter des cédrats de Corse. Saint-Amand a dîné.

Comme nous ne pouvions avoir de voiture par cette pluie, c’est Madame de Brimont qui nous a menés jusqu'au 37. C’est une charmante femme, je ne vais pas chez elle de peur... Ah! je suis trop malheu-

reuse...

Mercredi 27 octobre

Berthe a dîné hier chez nous. Sa sœur aînée l’ennuie paraît-il. Du reste, elle a toujours quelque chose à raconter. Je ne vais pas chez elle et ne l'invite que

froidement. « À bientôt n'est-ce pas ? » — Jamais plus.

Elle s’en contente.

Nous n'avons jamais été liées, mais se connaître depuis l’âge de dix ans et n'avoir pas d’aversion physique l’une pour l’autre, cela crée une sorte d’amitié. Du reste, je suis neutre. elle vient, c’est bon, elle ne vient pas, c’est encore bon.

Ce soir Gavini nous mène au « Français », loge Casariera qui est une baignoire tendue de damas rouge. Le père Géry était avec nous. Gabriel a été changé de Rome à Berlin ; en somme, 1l est possible qu’il restera ici au ministère.

Gambetta était dans une loge pareille à la nôtre en face de nous, avec Arnaud et un autre, venu pour voir jouer son ami Coquelin, le rôle de Molière dans « l’'Impromptu de Versailles ».

Vous savez, il y a quelques jours on a célébré le bicentenaire de la Comédie et on a joué «l’Impromptu » et le « Bourgeois Gentilhomme » avec les musiques du temps, etc. etc.

Cet impromptu... une actualité et il date de deux

siècles.

Il faut renoncer à toute idée de connaître Gambetta et de faire son portrait, entouré qu'il est de Hecht et des Arnaud... et puis... et puis mes oreilles, mon unique préoccupation. je suis bien éprouvée, je vous assure... et quelle horrible chose.

Ce qui est surprenant, c’est que je m’occupais d’Audiffret à l’âge de 13 ans et de Borel et Hamilton. Je trouve cela en feuilletant les anciens cahiers. Ce que c’est ridicule et surtout inepte, il faut vraiment que je sois bien au-dessus de ce que j'étais pour ne pas brûler ces pages, si je ne l’étais qu'un peu, je brûülerais tout avec fureur. Voilà trois ans que je travaille.

Nous avons bu un punch que j'ai payé. Quelques personnes à la Maison et Saint-Amand que nous avons emmené au Bois. Le soir, j'ai reçu de Madame de

Daillan une lettre où elle me prie de me soigner.

Mercredi 3 novembre

Tony est venu ce matin, maman demande que j'écrive à son mari pour qu'il lui facilite les moyens

de revenir. Ils sont fous ! Mais mon père le retiendrait

exprès si j'écrivais. J’ai écrit à Alexandre. J'ai rêvé de maman... Enfin, tout cela est énervant et m'a

fait pleurer.

Jeudi 4 novembre

Saint-Amand est venu et Adeline est arrivée. Et « n’y pouvant tenir » m'envoie un petit mot pour

que je vienne le soir. Je passe la soirée chez eux.

Samedi 6 novembre

Saint-Amand est venu, ce soir, nous allons voir «Charlotte Corday » ensemble, je vais assez bien. Dans la journée nous avons quelques personnes. Je suis coiffée. et ma collerette de guipure d’Irlande me donne l'air d’une gravure du xvi® siècle.

Les cheveux retroussés.

Que de gens je vois, et je ne puis rien ! ils n’ont pas confiance ! une jeune fille fantasque, une étrangère, une Russe. Ils ne croient pas que je puisse travailler sérieusement. Mme Gavini dit que ça n’avance rien de barbouiller des toiles. Son mari ne croit pas

en moi. Saint-Amand trouve que j'ai tort de me com-.

mettre dans un atelier avec des femmes qui ne sont pas de mon rang et il comprend la peinture autant que je comprends le chinois. Je suis plus douée qu'une Amélie, qu’une Breslau !

Lundi 8 novembre

Voici une lettre de la Mousay et voici ma réponse :

« Votre lettre, chère Madame, m’a vivement contrariée. Heureusement pour moi, je ne suis effrayée que des maladies qui défigurent, sans cela les épouvantables choses que vous m'écrivez me rendraient à coup sûr malade de peur. Mais passons.

« Ce que je veux vous dire c’est qu'avec les meilleures intentions du monde, vous agissez comme une ennemie et me faites le plus grand tort en pro- pageant sur mon compte des légendes qui deviennent des cancans répétés par ceux à qui vous les racontez. Vous me prêtez des excentricités auxquelles je n’ai jamais rêvé; quand vous me les racontez à moi cela m'agace un peu et voilà tout, maïs les autres y croient et vraiment puisque vous m’aimez un peu, vous devriez bien penser que je ne gagne pas beaucoup

à passer aux yeux du monde pour une espèce de folle

sauvage qui fait le malheur de ses pauvres parents. « Votre affection pour moi et votre excellent cœur

vous font voir les choses trop dramatiquement.

« Sur un mot échappé dans un moment de contrariété à maman ou à ma tante, vous bâtissez des édifices qui confondent ma raison. Soyons naturelles, je suis enrhumée et je tousse, cela arrive à un tas de gens. Je suis soignée par un très grand médecin et très bien, je vous assure.

« Du reste, personne n’a plus à cœur mes intérêts que moi-même. Ainsi c'est convenu, n'est-ce pas, plus de calme. Si vous m’aimez et si vous ne voulez pas me causer les plus vifs ennuis, ne prenez plus pour thème de conversation avec nos amis communs, moi, mes maladies, mes extravagances et ma fin prochaine |...

« Je comprends qu’en qualité de grande amie vous vous inquiétez de ma santéet je tiens à vous rassurer, le Docteur Potain s’y connaît et il n’est pas effrayé du tout.

« Mais si tout cela ne vous calme et ne vous fléchit

MARIE BASHKIRTSEFF 133 pas, songez à ma pauvre coquetterie de jeune fille qui souffre cruellement en me voyant traiter de malade, d’infirme, d'impotente, de poitrinaire et par conséquent de pourrie, passez-moi le mot, M. Gambetta a osé le prononcer en plein Parlement.

« Sur ce, je vous embrasse, ainsi que votre chère fille que je croyais plus raisonnable.

Votre pauvre mourante.

Page 1