LA PEAU DU RENARD
Le Directoire était maître sur tous les points du mouvement dont il surveillait la marche. S’y prépa-
rant de longue main, il avait obtenu des Conseils, vers les derniers jours de germinal, des décrets qui l’armaient d’un très-grand pouvoir contre les attroupements et les associations politiques. Il en usa avec rigueur, et peu s’en fallut qu’il ne poussât les choses jusqu’à la loi martiale qui avait frappé Rom me et Goujon.
Les expéditions se succédaient, la répression se fit sentir coup sur coup. La légion de police s’était insurgée àla suite d’une élimination nécessaire ; on la licencia en la dispersant ; Babeuf et ses complices menaçaient le pays d’une prise d’armes , on les arrêta ou on les décréta d’arrestation, et les bureaux de la police, dans l’ardeur d’un premier zèle, n’exceptèrent de la mesure aucun des anciens conventionnels.
Le lendemain, Carnot porta à la tribune des Cinq- Cents un message du Directoire qui rendait compte de ce qui venait de se passer, parlait des projets de massacre et de dévastation à l’usage des insurgés, et
demandait l’autorisation nécessaire pour èn faire justice. L’Assemblée, émue et troublée par cette révélation inattendue, accorda tout sans réserve et sans débat. On décida que les anciens conventionnels , les membres de la commune et des comités, les fonctionnaires destitués, les militaires sans emploi seraient tenus de quitter Paris dans la journée môme, et de se retirer dans un rayon d’au moins dix lieues, sous peine de déportation. A peine consentit-on à excepter, parmi les suspects de ces diverses catégories, les hommes qui étaient alors membres des assemblées législatives, et que couvrait par conséquent l’inviolabilité de leur titre. Cette circonstance amena une autre difficulté. Drouet était du Conseil des Cinq- Cents, etcommetel il relevait d’une juridiction exceptionnelle. Aux termes de la Constitution, il fallut que l’Assemblée se formât en comité secret, jugeât du mérite de l’accusation et renvoyât le prévenu devant des jurés choisis dans les listes électorales des départe-
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ments. Ces formalités furent remplies, cl une haute cour, siégeant à Vendôme, fut saisie de l’affaire. A la rigueur, le Directoire aurait pu obtenir une disjonction pour les autres accusés et les livrer à une instruction sommaire et expéditive ; mais l’intérêt du gouvernement lui conseillait alors de prolonger le spectacle d’extravagances qui donnaient au complot de Babeuf un caractère si particulier. C’était une leçon pour le pays, un titre pour l’autorité, qui avait réprimé à temps cette tentative; quelques lenteurs dans le procès servaient donc la politique du moment. Il fallait inspirer le dégoût et l’horreur de ces folies sinistres. Aucune disjonction n’eut donc lieu, et Drouet attira ses complices vers une juridiction exceptionnelle.
Les détenus ne s’attendaient pas à ce répit; ils croyaient que le gouvernement les livrerait à des commissions militaires et les exécuterait sans bruit. Cette conviction était celle de Babeuf, et, avant de
mourir, le Gracque ne crut pas indigne de lui de transiger avec le Directoire. La prison semblait avoir poussé aux dernières limites la maladie de cerveau dont cet homme était atteint. Il écrivit alors cette lettre, chef-d’œuvre d’infatuation , dont quelques phrases donneront une idée. « Regardez-vous au- » dessous de vous, écrivait-il aux directeurs, de trai- » ter avec moi de puissance à puissance ? Vous avez » vu de quelle vaste confiance je suis le centre. Vous » avez vu que mon parti peut balancer le vôtre. J’en
» sois plus que convaincu que cet aperçu vous a fait
» trembler... Qu’arriverait-il, si cette affaire parais-
» sait au grand jour? Que je jouerais le plus glorieux
» de tous les rôles. On pourrait me condamner à la » déportation ou à la mort; mon jugement serait aus- » sitôt réputé prononcé par le crime puissant contre » la vertu faible ; mon échafaud figurerait glorieu- » semenl à côté de celui de Barnevelt et de Sidney... » Entreprendriez-vous de vous délivrer en détail de
» cètte vaste sans-culottide, qui n’a pas voulu se décla- » rer vaincue? Il faudrait d’abord en supposer la pos- » sibilité; mais où vous trouveriez-vous ensuite?... Il » en est temps encore. La tournure de ce dernier évé- » nement peut devenir profitable et solvatrke pour » la chose publique. Dédaignez-vous mon avis et mes » conclusions?... Il ne serait pas si malheureux que » l’effet de cette simple lettre fût de pacifier l'inié- » rieur de la France. En prévenant l’éclat de l’affaire
» dont elle est le sujet, ne préviendrait-elle pas égale- » ment ce qui s'opposerait au calme,, de l’Eurùpe? » Au milieu des vertiges de l’orgueil, il est aisé de voir
que le Gracque était alors préoccupé des risques que
courait sa personne. La prison avait porté conseil. Joseph Simard supportait son infortune avec une fermeté plus vraie et moins fanfaronne. Pendant deux mois on le tint au secret sans pouvoir lui arracher un aveu. Certes, le jeune ouvrier n’était guère en évidence dans une conjuration où il n’avait apporté que son dévoue-
ment et son courage; il n’en savait que ce que sa position de typographe l’avait rois à môme de connaître et de voir ; mais pendant longtemps on s’obstina à le considérer comme l’un des pivots de l’accusation, h l’accabler d’interrogatoires, à le priver de toutes communications avec le dehors. L’attitude qu’il gardait, la discrétion obstinée dans laquelle il se retranchait, son sang-froid et sa résolution semblaient justifier l’insistance des magistrats chargés de l’instruction et l’idée qu’on se faisait de son importance. De là les rigueurs d’un secret prolongé et le soupçon d’une culpabilité excessive. Même au fond de ce cachot, la main de l’odieux Grise! pesait sur Joseph. C’était sous les inspirations du délateur que l’ouvrier voyait s’aggraver sa position et s’éterniser son séquestre absolu. • .
Qu’on juge les douleurs de Marie ! chaque jour, elle se rendait à la geôle de la prison, espérant que l’interdit serait levé ; chaque jour elle s’en retournait,
la mort et le désespoir dans l’àme. Sa vie semblait renfermée dans cette triste enceinte ; elle cherchait à tromper de mille manières la vigilance des guichetiers ; et quand elle voyait que ses ruses étaient vaines, elle s’asseyait au dehors sur une borne, et là passait des heures entières à regarder ces croisées sombres défendues par une double barrière de fer. Elle espérait toujours voir paraître au travers des barreaux la figure de son Joseph, et voulait qu’un regard de sa Marie allât le consoler et le réjouir dans son isolement. Plus d’une fois la pauvre femme passa ainsi des journées entières avec son enfant dans les bras, supportant la pluie et le soleil, oubliant tout, môme de manger, pour ne songer qu’à celui dont elle était séparée. La nuit la surprenait dans cette position et le jour l’y retrouvait. Le père Brontin ne savait plus comment s’y prendre pour tromper cette douleur profonde ; son autorité de père y échouait et souvent il lui fallait employer la violence pour faire abandonner
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à sa fille celle place de l’Abbaye qui était devenue sa demeure:
— Mais, ça n’a pas de bon sens, lui disait le vieux serrurier ; quand tu te seras tuée à ce métier, mon enfant, Joseph ne t’en saura pas plus de gré. Conserve-toi pour lui.
— Petit père, c’est pour cela que je viens ici, répondait-elle. Voyez-vous, cela me fait vivre ; il me semble que nous respirons le même air. Et puis j’ai cru l’apercevoir à travers les grilles ; j’ai du bonheur pour trois jours.
— Eh bien, alors, suis-moi, viens. Il est temps d’aller prendre quelque chose. Un bouillon, rien qu’un bouillon, fillette. Que diable! on ne vit pas d’air.
— Encore quelques minutes, petit père; il n’est pas nuit. Tenez, voyez-vous, la troisième fenêtre, làhaut. Ne dirait-on pas Joseph ?
— Mais non, c’est un blond ; Joseph est brun.
— C’est juste, ce n’est pas lui; on doit me prendre pour une folle. Allons, petit père, nous serons plus heureux demain. Mais, dites-moi donc, ajouta-t-elle avec un accent désespéré, qu’avons-nous fait au ciel pour être éprouvés ainsi ? De pauvres gens comme nous !
Hélas ! cette épreuve dura longtemps. Le secret ne se levait pas, et Joseph demeurait invisible. Marie ne se lassa point ; elle frappait à toutes les portes et se montrait infatigable. Le père Brontin n’avait plus de repas fixes; le ménage était négligé ; le désordre était entré dans la maison avec la douleur.
C’était le moment de profiter d’une situation préparée de longue main et fruit d’un horrible calcul. Georges Grisel avait décidément conçu pour Marie une de ces passions brutales qui veulent aboutir, coûte que coûte, à l’assouvissement. Cet homme n’avait vécu jusqu’alors qu’avec des courtisanes, et la résistance était pour lui un fruit nouveau. Marie,
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dont la beauté était pure comme l’âme, formait d’ailleurs un contraste frappant avec ces créatures que la débauche avait marquées de son empreinte. Pour Georges, c’était une découverte, une expérience, et il s’y était attaché en raison des obstacles qu’il avait rencontrés. Au fond de quoi s’agissait-il ? d’une fille du peuple, d’un grain de sable que l’homme à bonnes fortunes trouvait sur son chemin. Vraiment, il eût été singulier qu’un séducteur comme lui, qu’un sultan rassasié de conquêtes vînt échouer devant la femme d’un ouvrier. Georges ne pouvait pas s’habituer à celte idée.
Cependant, malgré sa fatuité, il n’avait pu se faire illusion sur les mœurs et le caractère de Marie; il comprenait que ce n’était point là une de ces femmes qu’il conduisait à la cravache. Un grand fondad’honneur, un sentiment héroïque du devoir, animaient la physionomie de la jeune ouvrière et se révélaient dans ses moindres paroles, et dans ses moindres actes.
Georges eut donc besoin cette fois de plus de précautions et de plus de tactique qu’il n’en apportait dans ses liaisons habituelles. Il était violemment épris, il s’y résigna. Vis-à-vis de Joseph, on a vu quelles mesures lui avait conseillées le génie du mal. Il en avait fait l’une des victimes du complot qu’il livrait au Directoire. Vis-à-vis de Marie, il prit le rôle opposé. Dès qu’il la vit isolée, il vint s’établir avec sa concubine dans l’un des petits logements du couvent de l’Assomption ; son dessein était de se faire passer pour un proscrit obligé de se caeher pour sauver sa tête.
— Entends-tu, Phémie, disait-il à sa malheureuse compagne, nous sommes persécutés par le Directoire; ne va pas gâter cette affaire.
— Persécutés à mort, et par Barras, encore ! répondit-elle. Un beau brun, tout de même, et pas méchant ! Mais c’est égal, je le ferai noir comme de l’encre, histoire de plaisanter !
— Pas de ça, Phémie, nom d’une pipe ! Je te cingle
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si tu commets des bêtises, prends-y garde ! Avec ta tête à l’envers, il n’y a pas moyen de compter sur rien.
— Voyons, mon chat, ne fais pas le méchant, répliqua-t-elle. Tu sais bien que je ne m’en tire pas mal, de la politique. Que diable ! j’ai fait mes preuves 1 Deux mille livres à Barras, en quinze jours. En voilà une de saignée. Et pas d’assignats ! de l’or, de l’or pur!
— C’est bien, perruche, tais ton bec, et tâche de marcher droit. Maintenant écoute. Tu vois ce logement?
— Un trou à rats, tu veux dire.
— Trou à rats, c’est possible ; mais nous y prenons domicile.
— Et après !
— Après? A quatre pas d'ici il y a une petite ouvrière avec laquelle tu vas faire connaissance. Je te présenterai à elle comme ma femme ; tâche de mé-
riter cet avancement. De la tenue, des manières décentes, entends-tu? . .
— Ah 1 zut l
— Eh bien, qu’est-ce que ce zut? dit le soudard, en fronçant le sourcil.
— De rien ! répliqua la pauvrette, baissant tout à coup le ton, ne fais pas attention. J’aurai l’air d’une nonne, ça le va-t-il ?
— A la bonne heure ! Tu iras la voir souvent ta voisine ; j’ai besoin que tu me mettes bien dans ses papiers.
— Par exemple, voilà un drôle de métier que lu me fais faire, Georges.
— Phémie ! Phémie ! tu le prends sur un ton singulier aujourd’hui. Vous me faites l’effet d’avoir besoin d’un tour de longe, mon petit cœur.
— Bah ! ce n’est rien, mon chat ! Un brin de jalousie ! Qu’ est-ce que ça prouve au fond ? que tu as du mérite auprès des femmes. Faut pas se fâcher de ça, mon bonhomme ; c’est flatteur.
— Oui, mais n’en abuse pas.
L’installation du ménage de Grisel dans le couvent de l’Assomption fut facilement justifiée auprès de Marie et du père Brontin. Le soupçon d’une machination odieuse n’aurait jamais pu entrer dans des cœurs aussi droits. Marie éprouvait pour Grisel nne répugnance instinctive ; obligée de le supporter à cause de Joseph, elle avait toujours su, avec le tact admirable des femmes, le tenir éloigné sans affectation et montrer de la réserve sans manquer de politesse. Aussi quand Georges se présenta chez elle avec sa concubine, son premier mouvement fut-il une défiance profonde. Mais Grisel savait d’avance comment il pourrait s’emparer de son attention et lui faire trouver du charme à ses visites. Dès le premier jour, il parla de Joseph dans les termes les plus affectueux, exprima la peine que lui causait sa détention, ne tarit pas en éloges sur le pauvre prisonnier. Quand on touchait cette corde-là, Marie ne résistait pas à son émotion ; elle
fondit en larmes. Grisel la consola, lui donna de l’espoir; et pour ne pas demeurer en reste, Euphémie se mit à pleurer en voyant pleurer Marie. Ces femmes pleurent à volonté et de la ^meilleure foi du monde.
Ainsi la glace était rompue et une sorte d’intimité s'ensuivit.
Les jours d’après, le militaire revint à la charge avec de nouveaux moyens d’attaque. Il venait donner à la pauvre ouvrière l’espérance de recevoir des nouvelles de son mari. Un guichetier séduit à prix d'argent devait se charger de sa lettre et transmettre sa réponse. D’abord la jeune femme pe voulait pas croire à ce bonheur inespéré ; mais Grisel insista tellement et avec un accent si convaincu, qu’elle se décida à écrire. Sa plume courut sur le papier qu’arrosaient ses larmes ; et quand elle eut fini, elle remit la lettre k l’officier en lui disant :
— Ah I monsieur, si je revois l’écriture de mon Joseph, que je vous bénirai!
Dig
ogle
— Soyez tranquille, Marie, répliqua-t-il; dussé-je passer mon épée au travers du corps des guichetiers, j’aurai une réponse.
Le rodomont savait qu’il n’avait besoin d’user ni de violence, ni de ruse pour obtenir cette faveur. Sa position dans le complot, les relations qu’il entretenait avec la police, lui rendaient facile l’accès des prisons. Il ne s’agissait que d’un petit acte de complaisance auquel l’administration se prêta. Cette correspondance entre un ouvrier et sa femme ne pouvait d’ailleurs compromettre personne. Joseph reçut donc la lettre que Marie lui avait écrite et put lui répondre. Il le fit longuement, consola cet ange, lui fit entrevoir la prochaine levée du secret, lui peignit sous des douleurs adoucies le régime de la prison, enfin chercha à verser quelque baume sur les blessures de ce cœur aimant et brisé. Cette lettre inonda Marie de joie; elle se sentit renaître à l’espérance et au bonheur. La prison avait eu jusqu’alors pour elle l’in—
flexibilité de la tombe ; il lui sembla que son Joseph venait de ressusciter. Dans le premier élan de sa reconnaissance, elle jeta sur Georges un regard attendri.
— Ah ! monsieur, dit-elle, vous m’avez rendu la vie! Que les bénédictions d’une pauvre ouvrière vous accompagnent.
— Marie, dit Grisel en s’emparant de ses mains
et les serrant avec une affectation visible, je suis payé 1 en vous voyant heureuse !
— Allez , monsieur , poursuivit l’ouvrière sans prendre garde à ce que le geste de l’officier avait de passionné, il y a une récompense pour les cœurs honnêtes ! Le bien que l’on fait porte bonheur.
— Du bonheur, Marie, il n’y en a plus pour moi, reprit le soudard qui commençait à jouer la comédie.
— Et comment cela, monsieur?
— J’aime sans espoir de retour, dit le céladon, en roulant des yeux langoureux.
Marie, toute naïve qu’elle était, comprit que l’émotion de cet homme prenait un caractère dangereux; elle reprit l’air de réserve qui lui était habituel, et rompit brusquement l’entretien.