‹ Marie BrontinChapitre 9 sur 17 · LE COMPLOT · texte numérisé non relu

LE COMPLOT

Cependant la conjuration suivait son cours et le dénoûment était proche. Un premier centre d’action, fondé chez le conventionnel Amar, n’avait eu qu’une existence éphémère, Amar étant devenu suspect aux

conspirateurs les plus fougueux. Dès lors la direction du mouvement et l’organisation du régime futur furent concentrées dans l’asile où s’était réfugié Babeuf et où il se dérobait aux recherches de la police. Se défiant du concours des hommes qui voulaient réduire son entreprise aux proportions d’un complot politique, le tribun avait constitué, sous le nom de

Directoire secret du salut public, un comité dont il était

le président et dans lequel figuraient comme membres principaux, Darthé, Buonarotti, Félix Lepelletier, d’Anlonelle, Sylvain Maréchal, Débon et Germain, ancien officier de hussards. C’est là qu’à la suite de longs débats fut constituée la république des imaginaires Égaux et que furent résolues les mesures qui devaient la changer en réalité.

Les conjurés partaient de ce principe que la propriété individuelle est l’origine de tous les maux qui affligent les sociétés. Les inégalités de fortune déterminent les inégalités de jouissances, c’est-à-dire la

richesse et la misère, d’où dérivent nécessairement les jalousies des classes et l’égoïsme des individus. Pour y remédier, il fallait, d’après eux, abolir la propriété personnelle et inaugurer la propriété collective. L’État devenait ainsi le seul maître, non-seulement du sol et des instruments de travail, des capitaux existants et des richesses créées, mais encore de tous les fruits de l’activité agricole, manufacturière, commerciale et civile. C’était une confiscation universelle à laquelle rien ne pouvait se dérober. L’individu aliénait jusqu’à son travail; l’État ne lui en laissait pas la disposition. Les produits de toute nature devaient être versés dans les magasins publics; il y a plus, les aptitudes même étaient limitées, et c’est ainsi que l’étude et l’exercice des arts, des lettres et des sciences, considérés comme des superfluités, ne jouaient dans la société qu’un rôle très-secondaire. On les tolérait comme délassements, on ne les acceptait pas à titre de services. « Ce qui n’est pas communicable à tous, disaient les Égaux,

doit être sévèrement retranché. » C’est-à-dire qu’ils excluaient le génie : il est vrai que dans ce sens l'exclusion ne pouvait pas les atteindre.

En retour de cette abdication de l’individu, la république des Égaux acceptait une lourde charge; elle prenait le bonheur social à forfait. Tout être vivant sous ses lois pouvait la sommer de lui procurer une existence heureuse, une frugale et honnête aisance. Le gouvernement se changeait en une immense table d’hôte, où chacun était servi uniformément et aux heures réglées parle pouvoir central. L’ordinaire devait faire l’objet d’une délibération législative. Les chambres allaient voter chaque année le genre de culottes que la nation porterait dans le courant d’un exercice, la couleur de l’habit, la nature des étoffes , la qualité des chaussures, la forme du feutre, enfin les moindres détails de l’ajustement et du vêtement des deux sexes. Graves débats, féconds en tempêtes parlementaires ! Le gouvernement aurait, supposons-le, proposé, pour

l’exercice courant, le costume bleu barbeau ; l’opposition ne manquerait pas de se déclarer pour le yert bronze, et la république serait partagée entre le vert et le bleu. Quant à la distribution des objets nécessaires à Ja vie, des magistrats irréprochables devaient y présider. C’était sur eux que retombait le soin d’entretenir les populations dans un état d’enchantement perpétuel et de satisfaire leurs besoins de manière à n’exciter aucune plaintei à ne provoquer aucune jalousie. Ils devaient veiller aux moyens de répandre les subsistances, les meubles, les vêtements, les produits de toute espèce sur la surface du royaume, en approvisionnant les zones pauvres avec l’excédant des zones favorisées et s’arrangeant de manière à ce que la Bourgogne versât ses vins sur la Beauce, la Beauceses blés sur la Bourgogne; en empêchant enfin le Périgord de consommer lui-même toutes ses truffes et Strasbourg tous ses pâtés defoie gras. Tâche difficile, mais qui n’était pas au-dessus du zèle et du

dévouement des magistrats du Bonheur Commun !

Pour façonner les générations au régime nouveau, les conjurés avaient songé à s’emparer des éléments les moins réfractaires que renferme la société ; ils avaient jeté leur dévolu sur l’enfance et enlevaient les nourrissons à leurs mères. L’éducation avait pour but principal de donner au pays des citoyens robustes et des citoyennes fécondes. Du reste, l’instruction professionnelle, qu’on semble remettre en honneur, était de la part des Égaux, l’objet d’une préférence particulière. Dans les gymnases publics, les jeunes gens apprenaient la théorie du labour et les jeunes filles l’art de battre le beurre. Les langues mortes étaient rayées du programme des études, et la danse n’était tolérée qu’au point de vue dn développement des muscles. Pendant que durait l’éducation, les professeurs devaient observer les dispositions des élèves, et reconnaître ceux qui avaient la bosse de la grande culture, da l’ébénisterie, de la mécanique, classer les

sujets par catégories de professions, et les expédier ensuite àleurs destinations respectives.-Chaque année, il serait ainsi sorti des gymnases de la communauté tant de palefreniers, tant de meuniers, tant de rôtisseurs, tant de fabricants de produits chimiques, et le soin des magistrats répartiteurs eût été de les distribuer convenablement dans l’étendue du royaume, comme iis l ! eussent fait pour des sacs de blés ou de pommes de terre.

Voilà donc un système qui commence à se dessiner et qui embrasse un horizon assez vaste. En effet les conjurés semblaient ne vouloir rien omettre de laconstitution de l'avenir, et chaque jour ils en agitaient quelque détail. L’immortalité de l’âme et l’existence de Dieu employèrent plusieurs séances. Quelques membres du comité directeur ne voulaient pas reconnaître ces deux croyances fondamentales : d’autres demandaient qu’elles fussent proclamées par la nouvelle république. Le débat dura plusieurs jours : enfin

on alla au scrutin ; Dieu et la vie future passèrent à la majorité d’une voix. Seulement il ne devait plus y avoir de culte; tout au plus des solennités nationales comme celles-ci : l'union des sexes; la présentation des nouveau-nés ; l' entrée des enfants dans les maisons d'éducation; le départ des jeunes gens pour les frontières; leur retour et leur admission au rang de citoyens ; le départ des guerriers ; les honneurs à rendre aux enfants de la patrie morts dans les combats; les triomphes à décerner aux plus vaillants. En d’autres occasions, les cérémonies publiques prenaient un caractère plus grave : on jugeait les magistrats morts, et par la même occasion les vivants, ce qui aurait pu devenir aussi dangereux pour les derniers qu’inoffensif pour les autres. On voit à quel point les Égaux abusaient de leurs réminiscences de collèges.

Dans une société obéissant à un arbitraire pareil, tout devenait possible. Aussi les conjurés avaient-ils.

décidé qu’il n’y aurait plus de grandes villes où les mœurs s’altèrent. A peine devait-on tolérer les bourgades; les autres centres de population étaient mis à la réforme. Plus de chaumières ni de palais, partout des maisons simples et construites sur le même plan.

L’administration du pays appartenait à une magistrature de vieillards. Quant aux assemblées législatives, elles étaient le produit du suffrage universel, recueilli, par arrondissements. Encore les pouvoirs ainsi délégués n’avaient-ils pas une valeur définitive; il fallait aux lois, pour devenir exécutoires, la sanction du peuple. Une chambre des sénateurs avait en outre un droit de veto suspensif jusqu’à ce que l’appel au peuple eût vidé la question en dernier ressort. Les sénateurs étaient choisis parmi les vieillards, et à tour de rôle pour ne pas exciter de jalousies dangereuses.

Quant à l’armée, l’organisation en fut très-laborieuse: il était difficile de concilier l’égalité avec la

hiérarchie. Enfin on parvint à s’entendre. Tout citoyen était soldat; les études militaires devenaient partie intégrante de l’éducation nationale. Les grades ne constituaient pas un privilège fixe; ils étaient électifs et temporaires. Les généraux redevenaient simples soldats ; les soldats passaient généraux, sur un vote du peuple, sans parcourir les emplois intermédiaires. L’armée ne touchait pas de solde; on l’entretenait en campagne, et, pour subvenir à ses dépenses, les autres classes de citoyens s’imposaient quelques heures de travail de plus. Quand la guerre était terminée, les troupes rentraient dans leurs cantonnements pour être licenciées ; la main qui venait de quitter le mousquet prenait la houe ou guidait la charrue. Rien, dans l’État, ne devait rompre l’égalité, ni prendre le caractère de privilège. La dissolution de l’armée était une garantie contre la dictature militaire; le roulement des fonctions administratives un gage contre l’usurpation . En d’autres termes, les

MARIE BRONTXN

Égaux étaient parvenus à imaginer des militaires et des fonctionnaires qui n’en étaient pas.

Il faut rendre aux conjurés celte justice, qu’ils ne s’aveuglaient pas au point de croire que leur programme serait accepté sans opposition ; ils prévoyaient des résistances et se préparaient à les combattre. Ils

ne se dissimulaient pas que la nation avait encore

quelques préjugés à vaincre pour apprécier convenablement un pareil régime ; mais ils étaient résolus à y mettre un peu du leur et à faire pénétrer de vive force dans la société française les idées philosophiques sur le bonheur commun. A cet effet, à côté des conceptions théoriques, ils avaient arrêté des moyens d’exécution qui s'écartaient beaucoup du ton de l’i-

dylle. Le peuple était appelé à l’insurrection ; il devait s’emparer de la Trésorerie nationale, de la Monnaie, de la poste aux lettres, Le drapeau de la révolte portait ces mots : «.Égalité, liberté, bonheur commun.» Toute opposition sera vaincue par les armes, disait I’uq

des décrets; les opposants seront exterminés. Des vivres de toute espèce devaient être distribués aux combattants sur les places publiques; les boulangers étaient mis en réquisition, les biens des émigrés répartis entre les défenseurs de la patrie ; les épouses,

les enfants des braves morts dans cette journée al-

laicnt être adoptés par le nouveau régime ; les riches devaient être ensevelis sous les décombres de leurs palais. Cette justice sommaire ne s’arrêtait pas là. Le Directoire, les membres des deux conseils, les hauts fonctionnaires, c’est-à-dire douze cents personnes environ, étaient décrétées d’arrestation et mises en coupe réglée. Quiconque trouvait dans les rues quelque individu appartenant à ces diverses catégories pouvait l'exécuter de ses mains. Du reste, la part des insurgés était belle dans les dépouilles du combat. L’un des décrets disait: « Art. 1 er . A la fin de l’insurrection, les citoyens pauvres qui sont actuellement mal logés ne rentreront pas dans leurs domiciles ordinaires ;

ils seront immédiatement logés dans les maisons des conspirateurs. Art. 2. On prendra chez les riches ci-dessus de quoi meubler avec aisance les. sansculottes. » On le voit, l’égalité préludait par une inconséquence : en installant de force les pauvres chez

les riches, elle renvoyait les riches chez les pauvres.

Ce n’était qu’un déplacement d’inégalité.

Voilà où avaient été conduits Babeuf et ses amis en fait de combinaisons monstrueuses. Il faut le dire : le parti politique de la conjuration n’accepta pas ce programme sans hésitation et en discuta longtemps les termes. Les rêveries d’égalité et de bonheur commun touchaient peu les anciens conventionnels, qui avaient au moins le sang-froid d’hommes habitués aux affaires. Il y eut des négociations dans lesquelles des deux parts on fit de ladiplomatie. Les conventionnels espéraient jouer les Égaux ; les Égaux se réservaient d’éconduire les conventionnels. Les premiers présumaient trop du bon sens du peuple pour croire que

la partie insensée du programme des Égaux pût être, non-seulement réalisée, mais môme essayée ; ils se disaient qu’en tout état de cause c’était faire acte de dévouement que de s’associer à une entreprise semblable pour la tempérer et pour la dominer. Les seconds, malgré leur insuffisance intraitable, ne pouvaient se faire illusion sur l’utilité du concours des conventionnels et sur la force qu’ils apportaient à l’insurrection. Enfin on parvint à s’entendre. Les Égaux renoncèrent à faire table rase et consentirent à ce qu’après la victoire l’ancienne Convention reprit le pouvoir. Seulement, pour modifier les éléments de cette assemblée, on arrêta qu’elle ne serait composée que de conventionnels proscrits, auxquels on adjoindrait un député par département, nommé sur la présentation du Directoire secret. En outre, les décrets rendus par le peuple, le jour du triomphe, auraient force de loi.

C’était encore beaucoup risquer, même en des jours

de bouleversement. Les conventionnels ne s’y décidèrent qu’après de longues hésitations et avec l’espoir qu’une fois maîtres du mouvement, ils pourraient renvoyer à Bicêtre leurs incommodes associés. L'occasion semblait favorable à leurs projets ambitieux, et ils ne voulaient pas la 'laisser échapper. D’après des calculs qui semblaient exacts, on avait sous la main, dans les premiers jours de floréal, quatre mille révolutionnaires enrégimentés, quinze cents membres des comités, mille canonniers, cinq cents officiers destitués, mille délégués des départements, quinze cents grenadiers du corps législatif, cinq cents militaires détenus, mille invalides, la légion de police, composée de six mille soldats, en tout dix-sept mille hommes. Au dire de Grisel, le camp de Grenelle n'attendait qu’un signal, et les troupes répandues dans les environs semblaient parfaitement disposées. Jamais une prise d’armes ne s’était présentée avec autant de chances de succès. Depuis cinq mois, les Égaux

avaient enveloppé Paris d’un réseau d’agents qui ne se connaissaient pas les uns les autres, mais qui aboutissaient tous au Directoire secret dont Babeuf était le chef. Ainsi, tous les fils de la conjuration étaient dans les mains du tribun; sans lui, rien de possible. Les rapports de ces hommes s’accordaient à révéler dans les divers quartiers de la capitale un état de fermentation voisin de la révolte; des symptômes de mécontentement mal contenu éclataient de toutes parts. Le brusque avilissement des assignats avait fait hausser outre mesure le prix des objets nécessaires à la vie, et la misère des classes ouvrières était arrivée à son comble. Dans cet état des esprits, il fallait peu de chose pour faire naître une explosion, et les conventionnels avaient peur qu’en s’isolant de Babeuf il n’en recueillit seul les bénéfices.

Une réunion générale eut donc lieu chez Drouet le <9 floréal. Là se rencontrèrent les conventionnels

Javogue, Ricord, Robert Lindet, Laignelot ; les géné-

raux Fyon, Rossignol et Massard; Didier, ex-juge du tribunal révolutionnaire; Babeuf, Buonarotti et Darthé. Grisel y parut aussi ; jamais il ne s’était montré si ardent, si passionné. Il parla beaucoup, rendit compte de ce qu’il avait faitau camp de Grenelle, prodigua les témoignages de dévouement. Massard prit la parole à son tour, au Bom du comité militaire, et rendit compte du plan d’attaque qui lui paraissait réunir le plus de chances de succès. Les douze arrondissements de Paris., réunis en trois divisions, devaient être conduits par autant de généraux sur les palais du Corps-Législatif et du Directoire exécutif, et sur l’état-major de l’armée de l'intérieur. Avant d’aFrêter le jour du mouvement, il y avait encore à s’entendre sur le rôle des agents révolutionnaires et sur les dépôts d’armes qu’il fallait attaquer avant toute autre tentative.

Les conjurés des deux nuances prolongèrent cette séance de huit à onze heures du soir, sans se douter

du péril qui les menaçait. Prévenu par Grisel, le ministre de la police Cochon devait, ce soir même, investir la maison de Drouet et s’emparer des personnes que l’on trouverait chez lui. Soit que le dénonciateur eût mal indiqué l’heure de la réunion, soit que les préparatifs eussent entraîné quelque retard, le ministre, qui voulut opérer cette arrestation lui-même, arriva trop tard chez Drouet : ce dernier était seul chez lui avec Darthé ; les autres conjurés venaient de quitter la place L’expédition était donc manquée, et tout se borna à des perquisitions insignifiantes. Qui le croirait? Cette démonstration avortée n’ouvrit pas les yeux aux conjurés; Grisel leur prouva que c’était une fausse alerte, et que la police s’en tiendrait là. Dans les deux jours qui suivirent, il y eut des réunions surdivers points, entre autres dans un magasin de vin situé au faubourg Poissonnière. Làfurentadmis des conspirateurs plus subalternes. Au moment de s’y rendre, Grisel entra, en passant, à l’atelier de Joseph.

uo

— Eh bien! fainéant, lui dit-il, en lui frappant sur l'épaule, tu veux donc queles autres fassent toute la besogne?

— Comment cela?

— Comment, nom d'une pipe ; mais c’est demain qu’on s’insurge I Nous allons chez Dufour arranger l’arsenal et faire des cartouches. Demain la bombe éclate, à sept heures, heure militaire.

— Et tu ne me disais rien , s’écria Joseph, en quittant son costume de travail pour remettre sa veste.

— Ça s’explique ! un homme marié 1 il faut avoir des égards pour sa position sociale 1 L’arme à feu, c’est bon pour nous ; l’homme marié n’en mange pas I

— Pas de plaisanterie, citoyen Grisel, dit l’ouvrier ; marchons. Nous verrons qui de nous deux boude le plus vite.

— A la bonne heure! fiston. Je savais bien qu’il ne fallait pas t’émoustiller beaucoup. Touche là, tu es un brave.

Jby(

5glê

Ils partirent, et un quart d’heure après ils étaient chez Dufour, où se trouvait réunie la partie ardente des conjurés. Il s’agissait de désigner le jour de l’insurrection, et il venait d’étre fixé au lendemain, quand la police investit la maison, et pénétra dans la chambre où se trouvait ce petit noyau d’hommes déterminés. Quelques-uns d’entre eux voulurent faire de la résistance, mais les agents étaient en force, et au dehors une compagnie de soldats se trouvait sous les armes. Il fallut céder au nombre. Joseph Simard fut arrêté avec les autres, et jeté dans la prison de l’Abbaye.

Page 1