LA PEAU DU TIGRE
Marie, on a pu le voir, n’était pas une femme ordinaire; cela tenait autant à son éducation qu'à la nature. Quand sa mère épousa le serrurier Brontin, elle ne le fit pas sans déroger. Gouvernante dans une grande maison, elle s’était vue, à l’âge de trente-cinq ans, obligée d’en sortir par suite de revers de fortune qui amenèrent une réforme dans la domesticité. Le dénûment, l’incertitude de l’avenir lui firent agréer alors la recherche du laborieux ouvrier, qui se montra
digne de cet honneur, et la rendit parfaitement heureuse. Dans sa vie nouvelle, madame Brontin apporta les vertus et les qualités qui l’avaient rendue chère à ses anciens maîtres, une dévotion tolérante, une douceur d’ange, un sentiment profond de ses devoirs, un bon sens rare et une instruction solide. Pour le serrurier, c’était plus qu’une femme, c’était un oracle.
Madame Brontin avait atteint déjà un âge assez avancé quand les joies de la maternité vinrent remplir son cœur. Une tendresse nouvelle se développa en elle; des trésors d’affection, jusque-là cachés, éclatèrent dans celte femme, et retombèrent comme une rosée sur la tête de son enfant. Marie fut élevée avec autant de soin que si elle fût née auprès d’un trône. On eût dit une petite reine, tant il y avait d’adoration et d’hommages autour de son berceau. Quand l’ouvrier revenait de son travail, il n’avait pas d'autre bonheur que celui de contempler sa fille; de sentir sa petite main, douce comme du velours, se promener
sur son visage rude et anguleux; d’épier ses petits sourires et ses premiers bégayemenls. La mère ne restait pas en arrière dans cette idolâtrie, et de la part de tous les deux ce fut un culte que la mort seule devait rompre. Dès que Marie put marcher, madame Brontin commença son éducation. En femme de sens, elle ne la poussa point au delà des sphères où l’enfant était destinée à vivre; elle en fit surtout une
bonne ménagère, une femme sage et réfléchie, avec toutes les connaissances assorties à sa condition. Quelque culture de l’esprit compléta l’œuvre de la prévoyance maternelle. Ces leçons tombèrent sur un bon terrain, Marie grandissait chaque jour en raison, en intelligence et en grâce. Encore quelques années, et la mère allait recueillir les fruits de cette patiente initiation, lorsqu’une maladie aiguë enleva la digne femme à la tendresse de son époux et aux caresses de son enfant.
Le père Brontin faillit en mourir : sa constitution
d’athlète en fut profondément ébranlée ; la vue de sa fille put seule lui rendre le désir et la force de vivre. Marie avait alors douze ans : c’était presque une femme. Le malheur, d’ailleurs, forme vite; et la force des bons exemples est telle, que l’esprit de la mère continua à planer sur cette maison. L’amour de Brontin changea d’objet, et se concentra tout entier sur sa fille. L’oracle désormais, c’était Marie; ce qu’elle ordonnait était sans appel. C’est surtout dans les classes où la vigueur du corps acquiert tout son luxe, que se rencontrent ces cœurs dociles, ces âmes douées d’un calme ineffable, ces caractères malléables et bons. On dirait que la nature, à côté de l’énergie musculaire, a voulu placer la patience, qui seule la rend inoffensive. Marie menait donc son père, et les choses n’en allaient pas plus mal. Quand il s’agit d’un établissement, ce fut elle qui; de son plein gré, choisit celui à qui elle devait appartenir. On a vu que Joseph n’était pas une organisation vulgaire, et par quels
côtés il se distinguait du commun des ouvriers. U avait beaucoup lu, et ses lectures lui avaient profité ; il s’exprimait sur toutes choses avec aisance et avec chaleur; ses manières étaient empreintes d’une certaine distinction. A ces titres se joignait un amour délicat et sincère. Marie se laissa toucher, et il ne resta plus au père Brontin qu’à bénir cett$ union.
Ainsi, la tendresse de Marie se nourrissait de ces souvenirs. Le mariage avait eu pour elle tous les caractères qui le sanctifient ; elle s’était donnée librement, par raison et par amour, sans trouble comme sans regrets. Depuis ce temps aucun nuage n’avait passé dans le ciel de ce couple heureux. Joseph était un ouvrier laborieux et intelligent, Marie une femme aimante et active. Seulement la jeune épouse avait abdiqué ; elle ne prétendait plus à la dictature. Ce fut Joseph qui devint le chef, et il faut dire que pendant quelques jours ce changement de règne humilia un peu le père Brontin. Les choses n’en mwr-
chèrent pas moins ainsi durant quelques années : les clartés de cette lune de miel ne semblaient pas devoir finir, et la politique seule put y répandre quelques ombres.
Dans cette disposition -d’esprit, on devine combien Marie était au-dessus des atteintes d'une séduction vulgaire. Il y avait en elle quelque chose de si supérieur à Grisel, comme sentiments et comme principes, que les tentatives du soudard ne pouvaient que tourner à sa confusion. L’officier en fut vite convaincu ; il comprit que son œil noir, sa carrure militaire, ses cheveux bouclés, sa prestance et ses airs fanfarons n’exerçaient plus leur prestige ordinaire, et qu’il y avait là un fond de vertu contre lequel les charmes de sa personne venaient échouer. Battu sur ce point, il essaya de se rabattre du côté de l’esprit, et prodigua les aménités de casernes, les gravelures à l’usage des estaminets. Marie l’arrêta par un regard glacial, qui l’intimida et lui coupa la parole. Sans se
rendre compte de cette puissance, Grisel fut obligé de s’y soumettre. Cependant celte suite d’échecs remplissaient son cœur de flel, et y entretenaient une fermentation croissante. Quelle honte pour lui, le fléau des belles, de venir se briser devant une conquête obscure !
— Personne ne voudra le croire, disait-il à sa, complice, une petite ouvrière qui a des mœurs.
— Dame 1 si c’est son genre ! répliquait-elle ; faut lui laisser ça à cette pauvre chatte : il n’en manque pas d’autres, va !
— Toi aussi à présent, Phémie. Tu veux donc payer pour tout le monde, mon petit cœur. Là, là, là, là, les choses vont se gâter.
— Ah bien ! avec toi il faut toujours avaler sa langue! Tant pire, je me risque. Vive la vertu, Lustucru.
Grisel avait déjà essayé d’associer sa concubine à d’odieux moyens de séduction contre l’honneur de
MARIE BR0NTIN
Marie; Euphémie, au risque de quelques brutalités, résistait à ses suggestions. De là des scènes qui se renouvelaient chaque jour et que le soudard recherchait comme autant de diversions.
Enfin, il se décida à agir seul, et procéda par un nouveau système d’attaques. Au moyen d’empreintes qu’il avait prises, il était parvenu à se procurer une clef qui ouvrait l’appartement de la jeune ouvrière ; il essaya ainsi de s’y introduire la nuit, mais de solides verrous étaient tirés au dedans, et défendaient le sommeil de sa victime. A diverses fois il avait également cherché à mêler à ses aliments ou à ses boissons un narcotique qui la livrât à ses violences, mais Marie, avec sa défiance instinctive, déjouait et faisait avorter tous ses projets criminels. La rage, l’exaspération du soudard s’augmentaient de tous ces mécomptes ; bientôt il n’y eut plus rien d’humain en lui ; la bête domina et sa passion prit le caractère des fureurs du tigre.
Un jour que le père Brootiu venait de sortir, il entra brusquement dans l’appartement de Marie. La jeune femme était seule et assise près du berceau de son enfant, qu’elle endormait avec une chanson. En voyant Grisel, l’ouvrière tressaillit involontairement ; l’expression de ce visage était tellement sinistre, qu’il était impossible de n’y pas reconnaître la présence d’une mauvaise pensée. Cette visite était d’ailleurs inattendue : depuis quelque temps, Grisel se tenait à l’écart et essayait de se faire désirer. Ses complaisances pour Marie avaient fait place à une certaine réserve; il avait cessé d’étre l’intermédiaire d’une correspondance entre le prisonnier et la pauvre femme ; il avait voulu faire sentir que de pareils services n’étaient pas rendus à titre gratuit. Marie n’avait opposé que la résignation à ce nouveau piège; le soin de son honneur était la meilleure preuve de souvenir qu’elle pùt donner à son Joseph. Grisel en fut pour une cruauté gratuite.
L’entrée de cet homme avait donc un caractère prémédité, qui n’échappa point à Marie; elle se tint sur ses gardes. L’officier prit une chaise sans en être prié, et vint s’asseoir près de l’ouvrière, qui continuait à agiter le berceau de son enfant. A lui seul Grisel faisait les frais de l’entretien; il sortait de déjeuner; il était ivre; ses yeux, allumés par le vin et par une fureur sombre, semblaient dévorer Marie, qui y opposait en vain un regard sévère et résolu. L’officier essaya de plaisanter, de le prendre sur le ton le plus libre, la jeune femme l’arrêta.
— Monsieur, lui dit-elle, point de propos pareils ; cette maison n’y est pas habituée.
— Bah ! répliqua cavalièrement le militaire, il n’y a que les pimbêches qui s’effarouchent.
Et en même temps, il ajoutait à la parole un geste inconvenant. Marie se leva comme par un mouvement électrique. Une rougeur subite monta à son front, son œil prit une expression de colère et de di-
MARIE BR0NTIN 169 '
gnité blessée. C’était la première fois qilfc cet homme se portait à un pareil outrage; il avait comblé la mesure et elle lui dit avec un accent fier et méprisant :
— Monsieur, sortez, et que je ne vous revoie plus. Grisel éprouva un moment d’hésitation; mais
l’ivresse lui donna cette fois la force de passer outre :
— Ah! c’est comme cela, dit- il, eh bien! tant mieux. Au moins nous aurons une explication.
Il se leva et alla pousser le verrou, afin que personne ne pût le surprendre. Marie voulut en vain s’y
opposer, courir vers le corridor ; Grisel parvint à la maîtriser et à la replacer sur sa chaise :
— Madame Simard, lui dit-il, écoutez-moi ; je se- » rai sage et vertueux, puisque vous vous effarouchez comme une colombe; mais écoutez-moi, il y va de la vie de votre Joseph.
— Monsieur, assez de mensonges, répondit-elle avec énergie, je sais maintenant à quoi m’en tenir.
— Vous ne savez rien, Marie, mais vous allez tout
savoir. Il est temps de jouer cartes sur table. Un peu de calme, ajouta-t-il en voyant que l’ouvrière cherchait à se tirer de ce péril ; que diable ! puisque je vous ai promis d’être sage! Voyons ! voyons! écoutez seulement.
— Non, monsieur!
— Vous me croyez un proscrit, madame Simard,
je suis un dénonciateur; vous me prenez pour un complice de Joseph, un ami, un camarade d’infortune! eh bien ! c’est moi qui l’ai fait arrêter !
— Vous, Dieu du ciel, mais vous êtes donc un démon, dit-elle indignée.
a — En personne ! J’ai vendu les Égaux au Directoire. Vous me croyez maintenant? On n’invente pas ces choses-là.
— Quelle horreur!
— C’est comme çà! soyons brefs; les longs discours ne sont pas le fait d’un soldat comme moi. La chose en un temps et deux mouvements. Je suis donc
la clef de voûte du complot. C’est moi qui ai conduit la police chez Dufour où Joseph a été pris en flagrant délit. J’avais mon idée.
— Malheureux!
— L’oiseau est donc dans la cage, bien ; mais ce n’est pas tout. Je puis le perdre ou le sauver, voilà ce qui me reste à dire. C’est à vous à présent de vous
décider, madame Simard. Comme vous me ferez, on lui fera.
— Expliquez-vous, monsieur.
— Ahl madame Simard, ménagez ma pudeur. Que diable? on ne dégoise pas ces choses-là à bout portant à une femme. Voyons! gazons un peu. Joseph est en prison, je puis le faire sortir demain. Pour cela il me suffit d’aller dire au juge, qui instruit le procès, que votre mari n’est pour rien dans ce micmac, que son arrestation est une erreur, que je le connais, que je réponds de lui. Allez, j’ai du crédit à
la police : quand je voudrai qu’il sorte, il sortira.
MARIE BRO.NTIN
Alors vous vous jetez dans les bras l’un de l’autre, et il pleure d’attendrissement. Voilà la première manière d’opérer.
— Et la seconde, monsieur?
— La seconde, c’est de le faire tenir au secret comme ça a lieu depuis deux mois, de le charger dans toutes mes dépositions, de lui donner le premier rôle, d’en
faire un homme féroce qui a soif du sang du Direc-
toire et qui voulait dévorer en quatre bouchées le gouvernement. Ce n’est pas tout; l’affaire arrive devant la haute cour de Vendôme; je m’y dessine. Je suis le seul témoin; j’ai quarante têtes dans ma main. Un beau rôle, allez ! On me demande ce que je pense de Joseph. Dans la première manière d'opérer, je le mets blanc comme neige, j’en fais un agneau qui s’est fourvoyé par mégarde au milieu des loups, je fais triompher son innocence et je le rends à vos caresses. Pour ce que ça vous coûtera, allez, Marie, ça n’en vaut pas la peine.
— Continuez, monsieur, dit l’ouvrière en fixant sur lui un regard sombre.
— Ah ! très-bien ! il paraîtque c’est pour la deuxième manière d’opérer que vous avez du goût. Eh bien! alors, devant la cour de Vendôme, je ferai décidément de votre Joseph un monstre de nature, un niveleur, un homme qui voulait mettre les propriétés au pillage. Ça le conduira tout uniment à l’échafaud, et c’est votre pruderie qui en sera cause. Peste, voilà une vertu qu’il payera un peu cher. Si vous lui demandiez son avis, ma petite mère ? Au fait, la chose le touche de près.
Pendant ce discours, dont elle comprenait toute la portée. Marie était restée comme affaissée sur ellemême. Une scélératesse aussi grande, un moyen de séduction aussi odieux, semblaient à cette âme pure des inspirations de l’enfer ; elle ne croyait plus avoir à ses côtés un homme ; c’était le génie du mal qui l’enlaçait. Grisel suivait de l’œil ce combat intérieur, et se
Mi
réjouissait d’avoir enfin fait seniir sa puissance. Cependant comme le silence de Marie se prolongeait, il reprit la parole : -
— Eh bien 1 ajouta-t-il, que dites-vous ?
— Je dis que vous ôtes un misérable, et que vous me faites horreur, s’écria l’ouvrière hors d’elle-même. Sortez, monsieur, sortez.
Grisel était allé trop loin pour reculer désormais. Il venait de livrer à cette femme le secret de son infamie, et, pour la réduire, il n’avait pas craint de se parer de sa trahison. Ces efforts de cynisme lui avaient coûté, et son exaspération intérieure s’en était accrue. Aussi, quand il vit que ce dernier moyen le trahissait et que Marie n’en était pas ébranlée, toutes ses passions contenues fermentèrent à la fois, et dans un bond sauvage fl se précipita sur sa victime. L’ouvrière s'y attendait, et, par un mouvement soudain, elle parvint à saisir une paire de ciseaux qui se trouvaient à sa portée :
— N’approchez pas, ou je frappe, dit-elle.
En même temps, elle cherchait à gagner la porte en longeant la muraille. Grisel la tenait comme en arrêt, intimidé par l’air de résolution qui éclatait dans cette femme et craignant d’être frappé avant d’avoir pu désarmer son bras. Seulement il cherchait à lui barrer le passage de manière à ce qu’elle ne pût pas sortir de cette pièce étroite. Cette scène ne dura que quelques secondes, mais les émotions y étaient si vives, qu’elle sembla se prolonger pendant des siècles. Les regards demeuraient attachés les uns sur les autres avec cette puissance que l’on attribue à certaines fascinations. Marie dominait son adversaire; mais il était évident qu’au moindre signe de faiblesse ou de lassitude, la bête fauve se serait précipitée sur sa proie.
Hélas t ce moment arriva. Au milieu du bruit qui se faisait autour de lui, l’enfant s’était réveillé ; ses pleurs frappèrent l’oreille de sa mère, et involontairement elle alla vers le berceau. Celte distraction suffit pour rendre l’avantage à l’agresseur; il s’empara de la
main qui tenait l’arme improvisée et, en broyant les doigts de la victime, parvint à lui faire lâcher prise. Une lutte alors s’engagea au milieu des cris que poussait la jeune femme et de la résistance désespérée qu’elle opposait aux brutalités de cet homme, ivre de vin et de luxure. Malgré des efforts héroïques, Marie eût sans doute succombé. Ses membres étaient brisés, sa tête s’égarait, elle allait, en s’évanouissant, tomber au pouvoir de ce misérable, quand un coup sonore retentit à ses côtés etGrisel tomba, s'affaissant sur lui-même comme s’il eût été foudroyé.
— Brigand, dit une voix ; je m’en doutais.
C’était le père Brontin. Avec son poing d’athlète, il lui avait suffi d’un coup asséné sur l’épaule du soudard pour le terrasser et l’étendre sur le plancher. Le hasard avait ramené le vieux serrurier dans sa chambre qui communiquait avec l’appartement de sa fille, et il était accouru aux premiers cris. De là cette apparition soudaine et ce dénoûment inattendu.
MAH1E BRONT.iV
Grisei demeura pendant quelques minutes étourdi de la secousse et comme un homme qui cherche à reprendre ses sens. Enfin, il retrouva la parole.
— Ahl c’est vous, père Brontin, dit-il! Vous prenez donc mon dos pour une enclume, vieux Cyclope. Pristi, quelle poigne!