‹ Marie BrontinChapitre 12 sur 17 · LE DIRECTEUR BARRAS · texte numérisé non relu

LE DIRECTEUR BARRAS

Ni la ruse ni la violence n’avaient réussi à Grisei ; Marie était restée pure. La jeune femme se tenait désormais sur ses gardes, et lepère Brontin regrettait de n’avoir pas profité de l’occasion pour briser un membre au séducteur. L’officier comprit qu’il ne pouvait pas rester sans péril à la portée du bras d’ua tel athlète et qu’il fallait respecter la fille d’un homme

à qui la nature avait donné de pareilles armes. Aussi deux jours après la scène que nous venons de raconter, Grisel et sa concubine avaient-ils quitté le couvent de l’Assomption. C’était lever d’une manière ostensible le siège de la place et s’avouer vaincu.

Cependant la haine de cet homme avait puisé dans cet échec un nouvel aliment : sa passion déjouée prit le caractère d’une basse vengeance. Fidèle à l’odieux système qu’il avait adopté, il fit retomber sur Joseph le poids de son dépit et de sa rage. L’instruction du procès se poursuivait; il compléta ses déclarations au sujet de l’ouvrier et accumula sur sa tête des charges imaginaires, mais arrangées avec une perfide vraisemblance. Le premier effet de cette manœuvre fut une aggravation dans le secret rigoureux où l’on tenait alors Simard. Les communications de tout genre furent interdites, et Marie vit encore les portes de la prison garder pour elle le silence et l’inflexibilité de la tombe. Les guichetiers étaient rede-

venus bourrus et muets ; quand elle insistait en pleurant, on la mettait brutalement à la porte. Ce n’est pas tout ; à deux reprises différentes, la police exécuta des descentes dans son logement, bouleversa les

meubles, fouilla les armoires, visita jusqu’aux objets de literie. Le délateur avait fait de Joseph le dépositaire de pièces importantes où la complicité des anciens conventionnels était manifestement établie ; et l’on conçoit quel intérêt avait le Directoire à s’emparer de ce précieux dossier. De là, recherches sur recherches, perquisitions sur perquisitions.

Marie était insensible à ces tracasseries ; une seule idée remplissait son cœur : le désir de voir Joseph ; un,e seule peine la touchait; celle d’être séparée de lui. Mais il n’en était pas de même du père Brontin : la vue des agents de police l’exaspérait, plusieurs fois il faillit opposer à leur intervention une résistance matérielle. Il ne comprenait pas qu’on exposât à de pareilles avanies un vieux républicain comme lui, un

vainqueur de la Bastille à qui la patrie avait accordé dix moellons d’honneur, un ami de Danton et de Lafayette qui avait forcé au \ 0 août les grilles du Carrousel. Cette injustice le révoltait.

— Fillette, disait-il à Marie; ça ne peut pas tenir, cette guimbarde de gouvernement. Agonir ainsi des patriotes, des hommes qui ont prodigué leur sang le plus pur pour la république une et indivisible, ça n’a pas de nom, crédié t C’est à jeter un homme dans les

tremblements indéfinis. J’ai envie de me faire Égal, quoi ! La main me démange, il faut que je tape sur quelqu’un. Autant cette chabraque de gouvernement qu’un autre !

Puis, ramené vers un sentiment plus vrai des choses, et devinant d’ou partaient les coups qui frappaient sa malheureuse famille, il ajoutait :

— Le gredin! c’est lui? Va ton train, Grisel, je t’en réserve une de tripotée, qui ne perd rien pour attendre. Et dire que je l’ai tenu là, ce serpent à son-

MARIE DRONTIN

nettes, et que je ne l’ai pas pilé pour en faire de la mort aux rats ! Que je te retrouve seulement, mouchard !

Ces menaces de représailles n’arrangeaient pas la situation ; cette maison, naguère si heureuse, offrait chaque jour un aspect plus sombre. Jusque-là Marie avait lutté avec un admirable héroïsme, mais peu à peu la douleur prit le dessus. Les renseignements qui lui arrivaient étaient tristes et affligeants. Par les agents de police et les guichétiers elle avait su que Joseph . était gravement compromis, que sa position dans le complot empirait chaque jour. Marie envisagea alors avec un désespoir douloureux l’avenir que lui préparait unetelle perspective. Cette séparation, qu’elle avait cru seulement momentanée, allait devenir définitive, et qui sait si l’expiation n’irait pas jusqu’à l’échafaud? Quand cette pensée de deuil eut une fois trouvé crédit auprès d’elle, la pauvre ouvrière fut Assiégée de visions lugubres, et l’insomnie viqt s’a»-

seoir à son chevet. Sa santé en reçut une profonde atteinte ; son sommeil n'était plus qu’un court assoupissement accompagné de mauvais rêves, et .d’où elle se réveillait toujours en sursaut. Son lait ayant tari, il lui avait fallu sevrer son nourrisson, et une décomposition lente ruinait une constitution naguère si florissante et si riche. . . * ,

Unjour,qu'aprèsavoirmises ordre son petit ménage elle se disposait à sortir pour aller voir, comme d’habitude, où en étaient les chpses au guichet deTAbbaye, elle entendit frapper doucement à la porté de son logement. Devenue défiante, elle s’enquit de l’objet de la visite, et n’ouvrit qu’ après avoir entendu une voix de femme. C’était Eupbémie. Marie, étonnée, lui exprima dans un regard la répugnance qu!elle éprouvait à la revoir.- 'Cette tille alla nu devant d’une explication. - • •’ . * ' >

— Pardon, madame Simard, lui dit-elle, mais vous me chasserez si je vous fatigue. Voyez-vous, je ne suis

qu’une drôlesse, et pourtant croyez que le cœur est bon. J’ai là un poids dont il faut que je me débarrasse. /

— Entrez, mademoiselle, lui dit Marie, touchée de cette franchise.

Euphémie profita de l’invitation, prit une chaise, s’assit et continua.

— Ouf! j’ai cru que j’en étoufferais, madame Simard. Vous savez quels sont mes rapports avec ce chenapan de Grisei. G’est bien le plus grand misérable, ajouta-t-elle, en commençant le chapitre des larmes.

— Passons, mademoiselle, je vous prie, dit l’ouvrière, jalouse d’abréger l’entretien.

-«-Non, ajouta Euphémie, c’est que vous ne savez pas comme il mène les femmes. Si quelqu’un veut le pendre, je fournis la corde, voyez-vous; voilà quelle place il occupe dans mon coeur.

— Assez sur ce sujet, de grâce.

— Quand il me dérangea, madame Simard, poursuivit cette fille au milieu de sanglots entrecoupés, j’avais une position, j’ose dire flambante ; douze cents francs par an en assignats à l’Académie nationale de Musique, les gants, les maillots, les souliers et le coiffeur. Dans le ballet du Jugement de Pâris, du citoyen Gardel, j’étais l’une des trois, la bonne, celle qui tourne la tête au berger. Notez que le berger était Vestris, ni plus, ni moins; un être pétri de grâces!

— Je ne pense pas, mademoiselle, dit Marie en l’interrompant, que vous soyez venue ici pour me raconter vos aventures.

— Non, madame Simard, non; c’est l’histoire seulement de vous prouver que je ne suis pas la dernière des dernières. Le jour final où je parus sur les planches, le grand Vestris, après s’être approché de moi par un pas de bourrée, me dit : — .On prétend que tu nous quittes ; tu as tort. J’exécutai trois sïsols et deux jetés battus pour me mieux faire entendre, et

lui ripostai. — C’est vrai, mais que veux-tu? j’ai une inclination; un guerrier bruni 11 s’éloigna par quatre flics-flacs, en m’adressant ces paroles mémorables : — Un guerrier, Phémie, il t’en cuira. Le grand Vestris avait raison ; il m’en a cui.

— Mon Dieu, mademoiselle, que puis-je à tout cela? Il serait temps de me dire ce qui me vaut votre visite.

J’y arrive, reprit la concubine sans faire trêve à ses larmes : j’y arrive; faites pas attention. Monstre de Grisel, va !

— Calmez-vous, ajouta Marie.

— Madame Simard, vous ne savez pas tout, reprit Euphêmie ; c’est lui qui a perdu votre époux, et qui le tient en prison. L’aveu est lâché; voilà ce qui me pesait sur la conscience.

— Je le savais, mademoiselle, reprit avec calme Marie. <

— Vous le saviez, bonté du ciel ! Vous saviez que c’est lui qui l’a dénoncé et fait arrêter.

MARIE BRQNTIN

— Oui, répondit la jeune femme.

— Eh bien I alors, mettez que je n’aie rien dit. Ça m’étouffait , voyez-vous ! A présent je suis un peu soulagée, ajouta cette fille en s’essuyant les yeux. Allez, j’en vois, des horreurs; j’en entends, des scélératesses; cet homme a l’âme noire comme une bouteille d’encre. Quel pendard 1

— Ge sont vos affaires, mademoiselle, permettezmoi d’y rester étrangère.

— Bah ! si ce n’était que moi, madame Simard, voyez-vous, j’y suis faite. Qu’est-ce qu’il nous faut, à nous autres? Des rubans et des coups- Grisel m’en donne des uns et des autres. Mais ce qui est pitié, c’est de voir un brave ménage comme le vôtre inquiété par un chenapan pareil. Allez ! j’ai été assez de fois cinglée â yotre intention, je m’en flatte. On a beau être tombée au plus bas ; ça révolte, l’injustice !

— Je le crois, mademoiselle ; ces sentiments vous font honneur.

Hier encore, il se frottait les mains en disant : r~ J’ai joliment empêtré son affaire, à ce diable de Joseph; pour sûr, ça le mènera loin. — Tu es bien mauvais cœur, que je lui réplique, ni plus, ni moins! Un ménage d’honnêtes ouvriers! De si braves gens! — De quoi, qu’il me répond. — Ah ! bien oui, c’est comme ça; tu n’es qu’un sans-cœur. Là-dessus, madame Simard, il m’en a repassé une! ! ! Mais, c’est égal, je lui avais dit ma façon de penser.

Euphémreaurait continué plus longtemps ce récit de ses révoltes et des prouesses de son bourreau, si Marie ne s’était décidée à se lever, pour lui témoigner qu’elle désirait voir la fin de cet entretien. La concubine deGrisel comprit ce que signifiait ce mouvement; mais, au lieu de se décider à la retraite, elle retint la jeune femme par le pan de sa robe, et ajouta i ■ '

-r Asseyez-vous donc, madame Simard, je vais passer au sérieux. Écoutez, si vous n’agissez pas, Joseph çourt le risque d’être emporté dans cette

MARIE BR0NTIN

fournée de conspirateurs. Il ne faut pas s’endormir, voyez-vous.

— Que voulez-vous que j’y fasse ? répondit Marie, devenue plus attentive. ,

— D’abord il faut le voir pour le prévenir de toutes ces machinations, afin qu’il se défende, le pauvre cher homme.

— Le voir, s’écria Marie en poussant un profond soupir, mais comment? O ciel ! le voir?

— C’est bon, nous allons trouver le moyen. Ensuite il faut avoir des protecteurs ; avec des protecteurs, on se tirerait des griffes du diable. Orisel est malin, mais.il y en a de plus malins que lui.

— Soit ; mais comment?

— Ah f comment ? voilà où gît le lièvre. D’abord, madame Simard, calons au plus haut ; mieux vaut avoir affaire à Dieu qu’à ses saints, comme on dit. Il faut aller trouver un des directeurs, le beau Barras.

— J’ai essayé, mademoiselle, je me suis présentée

MARIE BR0NTIN ' 489

au Luxembourg, on n’a pas voulu me recevoir. Jugezdonc ! une pauvre ouvrière !

— Ah ! c’est que vous n’avez pas vos petites entrées! Dam! ça coûte quelque chose. Eh bien ! écoutez : Voulez-vous avoir confiance et venir avec moi ? Nous aurons une audience. Et puis, madame Simard,

le reste à la garde de Dieu! Qui ne risque rien, n’a rien.

Cette proposition- frappa Marie, elle en embrassa d’un coup d’œil les inconvénients et les avantages. Mais le salut de Joseph en dépendait; ce motif domina tous les autres.

— Êtes-vous (certaine, mademoiselle, de pouvoir parvenir jusqu’au directeur ? dit-elle en attachant sur Euphémie un regard pénétrant.

— Si j’en suis certaine, madame Simard ! Le Luxembourg, c’est ma maison. Vous verrez l’accueil que nous feront les valets de chambre. Tout ça me connaît J’ai là mon passe-port, ajouta-t-elle en montrant son visage.

il*

— Eh bien! je suis à votre disposition. Nous irons quand vous voudrez.

— Mais toutde suite; il n’y a qu’à enlever la chose.

Allons! » v .

— Allons !

Marie fit ses dispositions, et par un de ces petits

calculs qui n’échappent à aucune femme, elle choisit

ses plus beaux ajustements, la robe qui la parait le mieux, le bonnet qui faisait le mieux ressortir son gracieux visage. Animée par un léger mouvement de fièvre, elle était vraiment belle et Euphémie ne put s’empêcher de le remarquer. Elles partirent et gagnèrent le Luxembourg.

C’est là que siégeait le plu£ remuant et le plus actif des cinq directeurs. Barras. C’était un véritable soldat, qui, dans les jours difficiles, parlait de monter à cheval et de sabrer les ennemis de la république. Grand et beau de sa personne, il avait dans le regard quelque chose de sombre et de sinistre, et, quoique de

. MARIE BR0NTÏM , ' * |9f

famille ancienne, dans ses manières, quelque chose de brusque et de commun. Ardent et débauché, il avait fait du Luxembourg le foyer de cette corruption qui devait bientôt gagner le pays, y détruire les derniers éléments du régime républicain et préparer les voies à l’usurpation consulaire et impériale. Ses salons étaient peuplés de femmes qui ne brillaient ni par la chasteté, ni par la décence ; ce fut là que prirent naissance ees modes qui cherchaient à effacer les nudités grecques et romaines et parodiaient l’antiquité dans le sens du cynisme. Barras présidait à ce mouvement dissolu, et y ajoutait le spectacle de ses propres dérèglements. , >

Tel était le protecteur qu’aliait implorer l’innocente Marie. Sa compagne courait moins' de risques, et iie craignant rien pour elje-même, elle s’était pro-

mis de servir de chaperon à la jeune ouvrière. Quapd les deux femmes furent arrivées devant le Luxembourg, Euphémie, au lieu de se diriger par la grande

entrée du palais, prit à gauche et gagna les jardins. Là, sur l’une des ailes de l’édifice, se trouvait une petite porte cachée derrière des caisses d’orangers. Elle y frappa, on ouvrit ; un valet de pied se trouvait dans cette pièce; il reconnut la concubine de Grisel, échan-

gea avec elle un regard d’intelligence, et poussa une deuxième porte; puis, quand les deux femmes l’eu-

rent franchie, il la referma avec soin. Tout cela avait eu lieu sans qu’aucune parole eût été prononcée, et Marie, troublée malgré elle, commençait à regretter sa démarche. Le souvenir de Joseph la soutenait seul et lui rendait quelque énergie. . '

La pièce dans laquelle on venait de les introduire était un vaste et élégant boudoir, dont les deux croisées donnaient sur le jardin. La végétation se trouvait alors dans tout son éclat ; on était vers la mi-juin. Un soleil éclatant bïisait sa lumière dans la nappe d’eau, et les orangers remplissaient l’air d'aromes balsamiques. Çà et là, dans les deux quinconces, on voyait

courir les enfants et se promener les mères ; la foule allait et venait au milieu de mille bruits, et les oiseaux joyeux engageaient dans l’air des mêlées amoureuses. Rien n’égalait la beauté des plates-bandes qui s’étendaient devant la façade comme un tapis diapré. Barras, qui aimait les fleurs et s’y entendait, avait refait en entier ce jardin un peu négligé par la république, et menacé de devenir un champ de pommes de terre. Dans ce moment l’œil s’y reposait avec plaisir, et il s’en exhalait un mélange de parfums pénétrants qui rendent l’air si doux à cette époque de l’année.

L’émotion involontaire que lui causait ce spectacle n’empêcha pas Marie de regarder avec attention autour d’elle. Le boudoir où elle se trouvait étalait un luxe qui n’était pas exempt de mauvais goût. Le meuble, les rideaux, les consoles, les divans, les bronzes, tout visait à l’effet et avait un caractère pour ainsi dire trop ambitieux. Rien n’était assorti, rien ne semblait à sa place. Quelques belles peintures tapissaient les murs,

mais au premier coup d’œil que la jeune femme jeta sur elles, une rougeur subite colora son front et empourprason visage. C’étaient des toiles de maîtres, exécutées avec toute la liberté que comportaient les dernières années dn xvm B siècle. En les voyant, on se souvenait que la duchesse de Berry avait longtemps habité ce pavillon et que le duc d’Orléans y avait passé. D’autres détails achevaient de donner au local une signification plus précise, et à mesure que Marie les examinait mieux, elle sentait s’accroître ses terreurs et redoubler ses inquiétudes. Quant à Euphémie, elle semblait être chez elle, touchait à tout, se -couchait sur les meubles, arrachait quelques feuilles de géranium aux vases qui garnissaient la console, exécutait un petittemps de danse ou fredonnait un air.

— Eh ! n’est-ce pas que c’est cossu ! disait-elle. Dame! c’est que Barras s’y entend, et il a de quoi ! Ils sont ici un tas de fournisseurs qui mangent la républiquél Pauvre chatte de république! ils en verront

MARIE BRONTIIf #95

vite la fm ! Voyez donc ces sophas, madame Simard ; plus que ça de galon ?

Au lieu de répondre à la pensée d’Euphémie et de la suivre dans son inventaire, Marie continuait à faire un profond retour sur elle-même, et à se demander si elle n'avait pas été trop imprudente en venant au Luxembourg sous de tels auspices et en pareille compagnie. La manière dont elle avait été introduite, l’aspect de la pièce où elle se trouvait, tout la pénétrait d’inquiétude et de terreur. Naturellement calme et résolue, elle était devenue timide en songeant à la puissance de l’homme entre les mains duquel on l'avait conduite, et au moyen étrange qu'elle avait employé pour arriver jusqu’à lui. Plus l’attente se prolongeait, plus ses frayeurs devenaient vives ; le moindre bruit la troublait, et cet état d’alarme fut tel, qu’en entendant ouvrir une porte dans l’intérieur du Luxembourg elle prit la main d’Euphémie, et, la serrant d’une manière convulsive :

MARIE BRQNTIN

— Partons, dit-elle, je me trouve mal ici.

— Encore quelques minutes, madame Simard, lui

répliqua sa compagne, Barras va venir : ne vous impatientez pas.

— Non, non, allons-nous-en; allons-nous-en, vous dis-je, ajouta Marie avec une agitation toujours croissante.

— Tenez, voici Barras; calmez-vous donc, madame Simard.

En effet, c’était le directeur qui venait visiter sa volière et voir quels oiseaux s’y trouvaient.

l’aüdi ence

Barras fit une entrée de conquérant. La chaleur était forte ce jour-là. Il était vêtu d’une de ces robes

< Googl

de chambre en basin blanc, qui sont d’on usage assez

générai dans ies contrées méridionales. Un pantalon de nankin à pied et des pantoufles en maroquin complétaient ce négligé d'intérieur. C’était ainsi que le sultan du Luxembourg recevait ses visites du petit lever, et le seul luxe qu’il se permît dans ce cas était un linge d’une blancheur et d’une finesse merveilleuses, que relevaient des dentelles d’un haut prix. Pour comble de laisser aller, il avait le cou nu et la chemise légèrement entr’ouverte. On pouvait, dans Barras, reconnaître deux hommés, l’un appartenant à cette noblesse qui voulut finir en épicurienne, et s’ouvrit les veines au sortir d’une longue orgie ; l’autre animé de l’instinct révolutionnaire et avide de popularité. Dans la vie privée, c’était le premier mobile qui dominait; dans la vie politique, c’était le second.

Quand le directeur pénétra dans ce réduit familier, le pemier objet que le frappa fut Euphémie, qui s’était portée au devant de lui. Par un mouvement involon-

taire, Marie venait de s’effacer de manière à n’être pas

d’abord aperçue. A la vue de la courtisane, le visage de Barras parut changer d’expression. De radieux qu’il était, il devint ironique, et l’on put même voir errer sur les lèvres de l’homme à bonnes fortunes un sourire contracté, qui trahissait un secret désappointement. Cependant il était trop grand seigneur pour faire peser sur une pauvre fille les mécomptes de sa luxure. Il alla donc à elle, la prit par le menton, et y ajouta d’autres privautés qui glacèrent Marie d’effroi : — Ah! c’est toi, Euphémie, dit-il, quel bon vent t’amène, petite folle? il y a conseil aujourd’hui ; je n’ài pas deux minutes à te donner,

— Dame ! citoyen Barras, répliqua la courtisane, un peu humiliée de cet accueil qui avait un témoin, ce n’est pas pour moi que je suis venue. Un peu que je me jetterais à la tête des gens ! Mais voici la femme d’un honnête ouvrier

En même temps elle indiquait du regard la pauvre

Marie que cette scène atterrait et qui conservait l’immobilité d’une statue. Barras tourna les yeux de ce côté, et sur-le-champ il fut saisi de la pose, de l’expression du regard et de la beauté de cette femme. Ses manières se ressentirent de cette découverte ; son visage s’anima, ses yeux brillèrent d’un éclat particulier. On voyait la passion s’allumer, le désir renaître. Autant la vue d’Euphémie avait produit sur lui peu d’effet, autant celui de cette jeune ouvrière y réveilla de sentiments tumultueux. Cette nature méridionale avait retrouvé son ardeur ; les sens y parlaient de nouveau avec une énergie qui se trahissait de mille façons. Le premier bénéfice de cette réaction fut pour la courtisane.

— Tu m’en diras tant, Euphémie ! A la bonne heure, voilà ce qui s’appelle des attentions I Mademoiselle est une de tes amies?

Marie faillit s’évanouir en entendant ces mots; d’incarnat qu’il était, son teint prit tout à coup la teinte mate et livide de la cire. Elle chancela et fut

obligée de s’appuyer sur le marbre d’une console. La concubine de Grisel devina les angoisses de son àme, et avec plus de dignité et de gravité qu’on n’en eût pu attendre d’une pareille créature, elle dit :

— Non, citoyen Barras, madame n’est pas mon amie, elle est honnête et je ne le suis pas ; elle a des mœurs et je suis une dévergondée. Ce n’est pas pour tes menus plaisirs que je te la présente. Phémie a fait bien des commerces, mais pas celui-là, grâce au ciel. Nous venons pour causer d’affaires, citoyen Barras, mets un peu d’eau dans ton vin. Allons, voyons, du calme.

Le directeur crut que la courtisane ne parlait pas sérieusement et qu’il n’y avait là-dessous qu’un jeu pour donner plus de prix à son entremise. Aussi s’épuisait-il en gestes et en mouvements de tête pour faire entendre à Euphémie de le laisser seul afin qu’il pût profiter de cette bonne fortune. La courtisane ne

faisait pas semblant de comprendre ses intentions et

murmurait entre ses dents de façon à n’ôtre pas entendue:

— Oui ; un peu que je te la confierai, cette brebis du bon Dieu, vilain satyre ! Ah bien ! pour que tu en fasses quatre bouchées. Vas, roule tes yeux, roule tes yeux, tu en seras pour tes frais. On t'en amènera des êtres purs comme celui-là? Adresse-toi à tes princesses, libertin. Comme s’il en manquait, des femmes!

La scène aurait pu se prolonger ainsi pendant longtemps, Marie demeurait dans un angle de la pièce, interdite et n’osant plus ouvrir la bouche; Barras ne savait quel parti prendre pour se délivrer d’un témoin importun, et Euphémie trouvait un malin plaisir à jouir de cet embarras. Enfin le directeur comprit que la situation n’était pas tenable et qu’il

fallait en sortir. Il s’avança vers la jeune ouvrière, et, « ' ' • pour trancher la difficulté, il essaya de la traiter sur

un certain pied de familiarité. Marie se recula vivement, et son visage s’anima d’un tel sentiment de pu-

deur, que Barras, tout corrompu qu’il était, ne put s’empêcher d’en être frappé. Il se contint alors et prit le parti d’entrer en explications.

— Eh bien! dit-il, comme s’il répondait h sa pensée, que me veut la citoyenne ?

Marie parvint à maîtriser son trouble, et d’une voix claire, quoique encore émue, elle répondit :

— Monsieur le directeur, je viens vous demander justice.

— Soit, mais parlons d’abord comme il faut parler. Je suis pour tous les Français le citoyen directeur et non monsieur le directeur *. Vous me prenez peutêtre pour un ci-devant, ma petite,

— Non, monsieur, mais c’est le langage que m’a

appris ma mère : je n’en ai jamais connu d’autre.

1 A cette époque, on ne savait qu’employer du mot citoyen , ou

du mot Monsieur: ces habitudes de langage trahissaient l’opinion de l’interlocuteur. Les clkhiens et tous les réacteurs royalistes étaient revenus à l’ancienne formule ; les révolutionnaires demeuraient fidèles aux usages de 03. Dans les armées, ces nuances se

MARIE BR0NTIN

De la part d’une fille du peuple, c’était 1k une leçon indirecte donnée à un homme qui regardait cette fidélité aux traditions révolutionnaires comme une grande partie de ses titres actuels, et mettait quelque affectation à se parer de ce mérite. Dans une autre circonstance, Barras se serait peut-être offensé de cette liberté et de cette franchise ; mais il était alors tout entier au désir qui venait de s’éveiller en lui. Au lieu donc d’abonder dans son propre sens, il parut céder en disant à Marie d'une voix caressante :

~ Que puis-je alors pour vous, mademoiselle T — Je me nomme madame Simard, monsieur le directeur; je suis la femme d’un ouvrier qui a été arrêté comme complice de Babeuf.

Ce dernier nom fit sourciller Barras; évidemment

retrouvaient. Dans Damée du Rhin, le Monsieur était en usage; dans l'armée d’Italie c’était le citoyen, et chaque Jour il y avait des duels dans la division d’Augereau pour l’honneur et le maintien de cette locution.

il n’était pas agréable à son oreille. Cela venait de ce que, dans cette affaire, le directeur avait joué un jeu double, surveillant d’une part les conjurés au moyen des révélations de Grisel, les flattant et les encourageant de l’autre par l’entremise de Germain, sousofficier de hussards, dont il avait surpris la bonne foi. Du reste , la politique entière de Barras reposait sur cette double tactique : opposer les partis les uns aux autres et les caresser pour mieux les anéantir. Le directeur recevait doncchez lui à la fois et les révolutionnaires ardents et les royalistes passionnés; il n’excluait personne, majs ne se donnait à personne. Sans doute, H n’avait pas contribué à perdre Babeuf, cet insensé que rien ne pouvait empêcher de courir à sa ruine, mais il y avait là des victimes obscures, que sa prétendue coopération avait pu rallier à ce complot, et cette pensée n’était pas pour lüi sans amertume.

Cependant l’impression en fut cette fois très-fugi-

tive; Barras n’était pas là pour songer à la politique; le directeur s’effaçait devant le roué ; il s’agissait de plaisirs et non d’affaires. Un peu remise de son émotion, Marie s’était animée, l’incarnat avait repara sur

ses joues, son visage respirait une grâce et une beauté

vraiment rares. Même dans les plus hauts rangs, il était difficile de rencontrer autant de distinction, autant d’attrait. Barras était sous le charme ; cet idéal ' l’attirait, mais il n’en voyait que le côté sensuel, et subjugué par ce qu’il y avait de pur dans cette femme, il n’en rêvait que la profanation.

Commenten venir à ses fins; le même obstacle subsistait toujours. Euphémie ne semblait pas vouloir en démordre; elle ne se prêtait pas aux petits calculs delà passion du directeur. Appuyée sur la croisée du jardin, elle frappait les vitres avec ses doigts, et avait l’air d’attendre de pied ferme la fin de l’audience. Cette tranquillité exaspérait Barras, qui ne savait quelle expression donner à ses regards, et roulait tantôt des yeux

furibonds à l’adresse de la courtisane, tantôt des yeux

langoureux à l’adresse de Marie. Il aurait voulu faire justice de la surveillante sans effaroucher la colombe, et c’était 'une entreprise difficile. Aussi demeura-t-il

longtemps sans répondre aux derniers mots qu’avait prononcés la jeune ouvrière.

— Simard, dit-il enfin, on m’a fait un rapport sur ce nom-là; il est gravement compromis.

Oui, monsieur le directeur, et il a été calomnié. Un ouvrier, voyez-vous; qui est-ce qui le défendrait? qu’une voix l’accuse et il est perdu l.Les pauvres gens, personne n'en tient compte.

— Mais comment? au contraire ! Je suis l’ami du peuple, moi; je ne suis ici que par sa volonté, dit Barras avec emphase, et je n’y reste que pour sa défense.

— Ah ! monsieur, s’écria Marie avec effusion, quel plaisir vous me faites en parlant ainsi ! Protégez donc mon Joseph.

MARIE BRONTIK

Barras parut réfléchir:

— Écoutez, madame Simard, répondit-il après une pause, ceci est une affaire d’état, on ne peut point la traiter à la légère. J’ai ici un double du dossier qui concerne votre mari, mais nous ne pouvons examiner les pièces qu’à nous deux. Tout témoin est de trop, dit-il en insistant et en lançant un coup d’œil sur Euphémie.

Celle-ci comprit parfaitement l’allusion ; mais , au lieu d’y répondre, elle se mit à fredonner des airs, qu’elle entrecoupait de réflexions à voix basse.

— Turlututu, chapeau pointu / On te voit venir, malin! Toto, carabo, compère Guillery! Si tu crois me refaire, tu es loin du compte, beau brun. J’en ai roulé qui étaient plus retors que toi. Akl ça irai ça ira! Tu veux que j’évacue le boudoir. Plus souvent ! On connaît les couleurs.

Ce manège se prolongea encore durant quelques minutes. Barras s’attendait toujours à ee qu'Euphé-

MARIE BRRNTIN

raie prît congé, et celle-ci semblait comme étrangère à ce qui se passait autour d’elle. Elle cherchait dans tous les coins de la chambre des diversions, s’arrêtait près des vases de fleurs, cueillait un bouquet, élaguait les feuilles, redressait les tiges. Barras supporta d’abord patiemment ces petites espiègleries; il croyait qu’elles prendraient fin, et qu’Euphémie se retirerait de son plein gré, après avoir fait une belle résistance; mais, quand il vit que la courtisane y mettait de l’obstination, son caractère fougueux reprit le dessus, ses yeux s’injectèrent, la colère contracta son visage, ses mains crispées semblaient chercher une victime. Enfin, vaincu par la passion, et incapable de se contenir, il se leva, saisit brutalement le bras de la malheureuse et la poussant contre la porte, il s’écria :

— Eh ! guenipe, tu ne vois donc pas que tu es de trop ici?

Euphémie alla frapper contre la boiserie ; mais, se

MARIE BRONTIPr

relevant avec l’élasticité qu’acquièrent les natures habituées aux mauvais traitements :

— Je suis de trop! Barras! Tu crois que je ne le savais pas. C’est égal, tu me pileras, si tu veux ; mais je ne sortirai qu’avec elle.

Mauvaise grêle, c’est comme ça que tu le prends ; tu veux donc qu’on t’administre une correction?

— Ah bien! ça me connaît! Une de plus sur le nombre. Celle-là, je l’avouerai en paradis.

— C’est ton dernier mot. Tu ne veux pas tourner les talons ?

— Non, répliqua cette tille, dont la résistance prenait quelque chose d’héroïque, il s’en est assez souillé ici de femmes ; j’en sauverai une au moins. Elle y est venue sur ma parole; je la tirerai de ce guêpier. Voilà.

Barras était au plus haut degré d’une nature irritable. Quelques semaines auparavant, il avait fait

fustiger par ses domestiques un journaliste, l’abbé

Poncelin, pour quelques anecdotes scandaleuses que celui-ci avait imprimées sur son compte. Qu’on juge de sa colère quand il vit cette femme lui tenir tète ainsi? C’était la résistance du roseau, mais elle n’en était que plus puissante. Euphémie avait l’habitude de ce genre de tempêtes ; Grisel ne les lui épargnait pas. Aussi avait-elle conservé tout son sang-froid. Barras, au contraire, était hors de lui, et un moment l’idée de la violence le domina. Par un mouvement involontaire, il porta la main à la sonnette pour faire venir ses gens et leur ordonner de le débarrasser de cette femme.

Pendant cette scène, Marie était restée comme frappée de stupeur. Elle voyait qu’elle était le prix de ce combat; elle comprenait la faute qu’elle avait faite en se mettant à la merci d’un pareil débauché. Eût-elle pu croire, l'honnête ouvrière, qu’un homme si haut placé, qu’un membre du gouvernement, se laisserait

aller à un tel accès de brutalité, et songerait a une

séduction, quand on venait implorer sa justice? Barras n’était connu alors, dans les rangs du peuple, que sous de bons rapports; les scènes scandaleuses de Grosbois et du Luxembourg n’avaient pas encore percé dans le publie. Aussi, quel ne fut pas le trouble de la jeune femme quand elle put entrevoir toute l’étendue des risques qu’elle courait! Un frisson s’empara d’elle, et il lui fallut rassembler toutes ses forces pour résister à la secousse qui venait de la frapper. Un tremblement convulsif agitait ses membres ; elle sentait dans ses oreilles ce sifflement qui précède les syncopes. Heureusement l’âme fut plus vigoureuse que le corps : son courage la soutint. Quand elle vit que Barras allait terminer cette scène par une odieuse violence, elle lui saisit le bras, et le. pressant avec une énergie incroyable :

— Monsieur le directeur, dit-elle, arrêtez. Pourquoi voulez-vous enlever à une pauvre femme le seul bien qui lui reste : l’honneur? J’ai eu tort de venir

ici, je le sens ; vous avez pu vous tromper sur mon compte, j’en conviens; mais maintenant, au nom du ciel, au nom de ce que vous avez de plus cher, laissez-moi partir. Je ne veux plus rien, je ne demande plus rien que la faveur de m’en aller telle que je suis entrée, pouvant lever les yeux sans rougir et embrasser mon enfant sans remords. J’étais venue pour mon mari, pour mon Joseph; eh bien! j’aurai encore le regret d’avoir échoué. Je ne prétends plus à des faveurs; elles coûtent trop cher. Les pauvres gens n’ont rien à attendre dans ce monde ! Qu’on leur laisse au moins le repos de la conscience!

En parlant ainsi, Marie avait dans la voix un tel accent de prière, et sur le visage un tel caractère de sérénité, que Barras ne put se soustraire à l’émotion qui le gagnait. On eût dit que l’esprit de la mère planait alors sur sa fille et lui inspirait ce langage plus élevé que son rang. Comme toutes les natures passionnées, Barras était sujet à de promptè retours

et passait avec promptitude d’un excès à un autre. Cette scène d'ailleurs était indigne de lui et il le sentait. Il avait cru d’abord que ces deux femmes s’entendaient pour jouer la comédie; mais quand il vit une douleur si vraie, une vertu si sincère, il revint de lui-même, et résolut de ne pas pousser les choses plus loin.

— Madame [Simard, lui dit-il, rassurez-vous. Il est difficile, même à un membre du Directoire, d'intervenir pour des faits qui appartiennent à la justice criminelle. Le procès de Babeuf s’instruit; des magistrats en sont chargés. Ils sauront distinguer quels sont les innocents et quels sont les coupables. Si votre mari n’a pas joué dans le complot un rôle im- 1 portant, les jurés ne se montreront pas rigoureux, soyez-en assurée.

— Ah ! monsieur, que le ciel vous entende ! s’éGria Marie en poussant un soupir. Mais si Grisel le charge par vengeance.

— Les jurés apprécieront cela, madame Simard. Votre mari est un homme du peuple; on sait tous les égards que mérite le peuple; c’est à lui que nous devons notre révolution. Le Directoire est dévoué aux intérêts du peuple, et quant à moi je monterai à cheval pour le conduire contre les royalistes, s’ils continuent à lever la tête et à faire les insolents. Vous voyez, madame Simard, que nous finissons par nous entendre.

Barras terminait ainsi par des assurances banales un entretien qui semblait devoir tourner autrement. Euphémie, qui s'était tenue dans un coin et surveillait tout sans rien dire, s’approcha alors du directeur :

— A la bonne heure, dit-elle! j’étais sûre que tout s’arrangerait. Mais on m’aurait hachée menu plutôt que, de me faire quitter la place.

— C’est bon, on ne te demande pas ton avis, répliqua Barras avec un peu d’humeur. Maintenant

vous pouvez vous retirer; c’est l’heure du conseil.

Minute, citoyen Barras, minute, riposta Euphémie; ça se termine en eau bénite de cour, soit; mais il ne faut pas que celte pauvre femme soit venue ici pour rien. Tu l’as mise dans tous les états, tu lui dois du retour, citoyen.

— Qu’est-ce qu’il te faut donc encore, perruehe ! H

est donc dit que je ne pourrai pas me débarrasser de toi aujourd’hui! '

— Dans la minute, mais c'est bien le moins que tu lui accordes la permission de voir son mari, à cette

pauvre chatte. Voici sept semaines qu’elle va se casser

le nez contre la porte de la prison. Comme c'est honnête!

— Il est donc au secret, son mari.

— Secret ou pas secret, tu lui redois ça, citoyen.

— Oh ! monsieur, ajouta Marie en l’implorant du regard et joignant les mains comme pour une prière.

— Eh bien ! dit Barras, à la bonne heure ! Je vais

lui donner un mot pour le ministre de la police. S’il n’y a pas d’inconvénient grave, elle sera admise dans la prison.

Barras prit la plume et écrivit quelques lignes, Marie le remercia par un regard. Elle avait oublié l’injure, elle ne voyait que le bienfait. Les deux femmes sortirent du Luxembourg par la même porte mystérieuse qui leur en avait donné l’entrée. Marie, en revoyant le ciel, bondit comme une biche ; elle avait l’espoir de revoir Joseph. Euphémie l’accompagnait et hochait la tête en disant :

— Pauvre enfant 1 elle peut me brûler un fameux

cierge; sa vertu revient de loin.

Page 1