‹ Marie BrontinChapitre 13 sur 17 · LA TENTATIVE D'ÉVASION · texte numérisé non relu

LA TENTATIVE D'ÉVASION

Joseph avait supporté les ennuis de la captivité avec un courage stoïque : aux charges qui pesaient sur lui, il n’avait opposé qu’un démenti froid et dédaigneux. Dans l’espoir qu'il se déciderait à quelques révélations, on l’avait séparé des autres détenus „ cette solitude ne fit que rendre plus opiniâtres son laconisme et satacilurniié.

La prison de l’Abbaye où il se trouvait renfermése composait de deux corps de logis, l’un formant façade sur la place et regardant la rue du Foui^Saint- Germain, l’autre situé au fond d’une cour et clos par une enceinte latérale à la rue de l’Abbaye. C’est dans cette partie retirée de la prison que Simard avait été

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déposé. Il y occupait une chambre de douze pieds carrés, garnie d’un lit de camp et éclairée par une lucarne que défendaient quatre énormes barreaux de fer. Là, depuis six semaines, Joseph n’avait eu d’autre s visites que celles du guichetier et du juge d’instruction. Chaque jour le guichetier venait déposer dans sa cellule l’ordinaire frugal des détenus, et de temps à autre, le magistrat le faisait comparaître devant lui pour essayer do vaincre son impénétrable réserve. L’ouvrier s’était fait à cette vie ; son fanatisme sombre le soutenait. Il sentait bien qu’il avait laissé au dehors de oette enceinte un cœur qui saignait de son absence, et plus d’une fois le souvenir de sa femme vint troubler son courage ; mais ces faiblesses étaient rares et sa fierté les étouffait. La tendresse n’occupait, dans cette organisation, que la seconde place ; l’amourpropre y donnait le ton et dominait la sensibilité. Les persécutions dont il était l’objet flattaient l'ouvrier et l’exaltaient an lieu de le vaincre ; il trouvait, dans

ce rôle de martyr, une compensation secrète aux peines de sa détention. C’était pour lui un premier piédestal, et il se promettait de continuer, devant les jurés de Vendôme, ce système de stoïque silence et de haine concentrée. Ilélas ! l’égoïsme peut se glisser dans les actes les plus désintéressés en apparence, et l’héroïsme n’est bien des fois qu’un ingénieux déguisement de la vanité. Que Marie était plus grande et plus simple dans son dévouement !

Cependant, les jours et les nuits se succédaient pour Joseph avec la plus triste monotonie. Rien pour se distraire, pas même des livres, pas môme du travail. Assis sur son lit, il recommençait, chaque matin d’un regard morne et ennuyé le court inventaire de sa chambre, suivait dans la lumière avare que lui versait un soupirail la révolution du soleil, écoutait les bruits de la prison et cherchait à en deviner le sens. Dans le cachot contigu au sien, il avait entendu quelque mouvement. Ce cachot était donc habité, mais par

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qui? Le voisin était-il un détenu poliliqueou un malfaiteur? Joseph appliqua son oreille contre la cloison,

afin de recueillir quelques indices et de surprendre quelques paroles. Ce fut en vain : le mur avait une épaisseur considérable, et les sons ne le traversaient que confusément. Le voisin d’ailleurs paraissait être, comme l’ouvrier, un silencieux personnage. Joseph avait presque oublié cette circonstance, lorsqu’un matin un grincement aigu et prolongé attira son attention; on eût dit un instrument enjeu. Le prisonnier tressaillit et regarda autour de lui. Le plâtre de la muraille se détachait et retombait sur le sol ; évidemment il se faisait un travail dans la cloison. En effet, quelques secondes après, la mèche d’une longue vrille pénétra dans sa cellule et fut vivement retirée. Que signifiait tout cela et que voulait-on à l’ouvrier? 1} essaya d’appliquer l’œil à l’imperceptible ouverture qu’on venait de pratiquer, mais au moment même un objet se montra de nouveau en saillie sur le mur, et

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comme poussé par une pression intérieure. Joseph y

porta la main; c’était un papier roulé. Il l’ouvrit et

lut ce qui suit :

« Citoyen,

» J’ai su par le guichetier que tu es des nôtres, je » viens de limer mes barreaux et je pars cette nuit par » le chemin des hirondelles. Si le cœur t’en dit, je » t’enverrai mes instruments. Dans le cas où la pro- » position t’irait, applique ta bouche sur la saignée » que j’ai pratiquée au mur et crie : Oui ! Dans le cas » contraire, garde le silence. Ce soir, si tu es prêt, je

» te ferai passer des cordes par la lucarne. Il n’y a

» que quarante pieds à descendre et autant à remon-

» ter. Avec des poignets et du courage, on en vient à » bout. L’Abbaye n’est pas le Spitzberg. Ainsi, à ce

» soir, si tu as du cœur au ventre.

» Drouet.

» P. S. Quand tu auras reçu ton affaire, mastique » le trou de ton côté pour que le guichetier ne s’aper- » çoive de rien, et enlève tes plâtres si tu en as. »

A la lecture de ce billet, Joseph fit un.bond sur luimôme, et collant sa bouche au mur intermédiaire :

— Oui! cria-t-il d’une voix forte. ,

Un instant après il vil arriver par le môme chemin trois limes de petite dimension, mais d’une trempe excellente. Il s’en empara avec transport et les cacha sur lui; puis avec de la mie de pain il masqua le trou que l’instrument avait fait dans la cloison, et enleva les débris que cette opération avait répandus dans le cachot. , ......

Pour faire comprendre toute l’importance de la communication que Joseph venait de recevoir, il faut se souvenir que Droùet était l’homme le plus considérable du complot de Babeuf; celui qui, en sa qualité de membre du conseil des Cinq-Cents, avait conduit

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tous les conjurés devant une juridiction exceptionnelle. Drouet était, en outre, un homme très-populaire dans les faubourgs, depuis qu’il avait ramené de Varennes le monarque fugitif, et récemment encore l’Assemblée nationale, après l’avoir arraché des prisons de l’Autriche, venait de l’admettre daus son sein

par une faveur toute spéciale. Qu’on juge si l’orgueil de Joseph fut flatté! Sans compter que toute évasion sourit à un prisonnier, c’était un honneur pour lui que d'en courir les chances en aussi bonne compagnie. Il se mit donc sur-le-champ à la besogne; le temps pressait.

Malheureusement il était difficile d’atteindre à la lucarne qui seule pouvait lui fournir une issue; celte ouverture était située à huit pieds au-dessus du sol et il n’y avait dans la cellule ni chaise, ni table qui pussent servir de marchepied pour y atteindre. Ensuite la lucarne était dominée de toutes parts, et un travail exécuté en plein jour aqrait attiré l’attention

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des employés qui surveillaient les détenus. Il fallait donc attendre la nuit pour commencer le travail, et comme les jours étaient fort longs, à peine restait-il quelques heures pour l’entreprendre et l’achever. Ces difficultés n’arrêtèrent pas Simard; tout le long du jour, il dévora son impatience, composa son maintien de manière à mettre les guichetiers en défaut, s’étendit sur son lit de camp et chercha à se rendre compte des moyens que Drouet allait employer.

C’était, il faut le dire, un maître dans l’art des évasions. Retenu dans la forteresse du Spitzberg, il avait eu l’audace de se précipiter d’une hauteur de

deux cents pieds, espérant amortir le coup à l’aide

d’un parachute qu’il avait fabriqué avec ses draps. Le succès n’avait pas malheureusement répondu à tant d’audace ; Drouet était tombé sur un lit de rochers à demi mort et avec un pied fracassé. Cette fois l’entreprise était moins difficile, et il était à croire qu’il en aurait préparé tous les moyens. Joseph se fia à l’étoile

de son complice et à l'habileté dont il avait fait preuve. Quant à lui, il ne devait songer d’abord qu’à enlever les barreaux qui lui faisaient obstacle. Ce fut une opération fatigante. Ne trouvant sur le mur aucun

pointd’appui, il fallut que l’ouvrier se retint aux bar-

reaux d’une main, tandis qu’il les limait de l’autre. Cependant il y mit une telle ardeur, qu’au bout de deux heures il y en avait trois de détachés. Malheureusement cela ne suffisait pas pour lui livrer pas-

sage ; il fallut porter la lime sur le quatrième afin de pratiquer une trouée suffisante et pourtant ménager un tronçon do fer sur lequel on pût fixer la corde qui devait servir à l’évasion. Tout cela demanda du temps : à minuit, l’œuvre n’était pas encore achevée. Seulement Joseph avait pu prendre un point d’appui sur la lucarne et s’y tenir plus commodément. Il y continuait son opération à bas bruit quand une voix se fit entendre : c’était Drouet.

— Camarade, disait-il, êtes-vous prêt ?

— Dans quelques minutes, répliqua Joseph.

— Eh bien ! ajouta Drouet, je prends les devants ;

tendez le bras hors de la lucarne.

Joseph obéit une corde tomba presque sur sa . main, il s’en empara et la ramena vers lui.

. , — Tenez-vous l’objet ?. dit la mûnie voix.

— Oui, merci ! • *.

— Eh bien ! adieu ! bonne chance 1 vous trouverez là-bas l'échelle de cordes pour franchir le mur d’enceinte. Et surtout pas de bruit ; les geôliers ont l’oreille fine.

En même temps l’ouvrier aperçut un corps qui se détachait de la façade et qui descendait peu à peu vers la cour avec une adresse et une agilité incroyables. On voyait bien que ce n’était pas le coup d’essai du prisonnier. Joseph alors ne songea plus qu’à lui ; re~ doublant d’ardêur, il acheva d’ébranler le barreau qui obstruait encore le passage et le fit disparaître sans bruit ; puis, après avoir fixé la corde, il la saisit à

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deux mains et se lança dans l’espace. L’ouvrier commençait à se rapprocher du sol, lorsqu’un coup de fusil retentit du côté de la rue de l’Abbaye, en même temps qu’un tumulte se faisait entendre dans l’en^ ceinte de la prison. L’évasion de Drouet venait d’être découverte au moment où il franchissait le mur extérieur, et la sentinelle donnait l’alarme. Joseph comprit que l'atlaire était manquée et un instant il resta suspendu en l’air, sans savoir s’il payerait d’audace ou remonterait dans sa cellule. Celte hésitation ne fut pas longue, et pourtant avant qu’il eût pris un parti, la cour de l’Abbaye se remplit de guichetiers armés de torches. Tous les gardiens, le geôlier en tête, étaient accourus à demi vêtus, cherchant partout les vestiges de cet audacieux coup de main et laissant éclater les signes d’un grand désappointement. En effet, malgré l’alerte qui avait été donnée, Drouet s’était dérobé aux poursuites. Dans sa déconvenue, Joseph eut au moins cette consolation: l’un

des oiseaux était libre et ne reverrait plus la cage.

Quand l’ouvrier eut compris qu’il ne lui restait plus que le choix des capitulations, il se laissa glisser rapidement par la corde qu’il tenait entre les mains, et tomba comme une bombe au milieu des guichetiers ébahis : ,

*— 1 Tiens, un autre à présent, s’écria le geôlier; mais on a donc démoli mes cellules? Empoignez-moi ce gaillard-là et bouclez-moi-le dans le cachot noir.

Trois guichetiers se jetèrent brutalement sur Joseph, et quoiqu’il n’opposât aucune résistance, l’acca-

blèrent de mauvais traitements : ils ne pouvaient lui pardonner d’avoir mis leur vigilance en défaut.

— Ah ! tu voulais fensauver, gredin ! disaient-ils à l’envi. Eh bien! tu la danseras! Dix-huit mois de

plus de boulet, Toilà ton compté net et clair. Ça . * t'apprendra à endommager les barreaux du gouvernement.

On conduisit ainsi le pauvre ouvrier dans une

pièce sombre, située au niveau du sol. A la lueur des torches, il put voir les murs salpôtrés et suintant de toutes parts. C’était le cachot où l’on jetait les prisonniers insubordonnés. Joseph ne parut pas s’émouvoir de l’aspect de son nouveau gîte, il s’étendit sur quelques bottes de paille éparses dans un coin et no tarda pas à s’endormir profondément.

Par une singulière coïncidence, ce fut le jour suivant que Marie se rendit chez le ministre de la police avec la lettre que lui avait remise Barras. L’hôtel était en rumeur par suite des événements de la nuit. L’é-

vasion de Drouet compromettait l’administration, qu’on accusait de complicité dans cet acte. Le parti royaliste jetait feu et flammes; l'arrestation de d’homme qui avait joué un si grand rôle dans la fuite deVarennes lui semblait une expiation précieuse et un exemple à donner aux peuples. Or, cette vengeance allait lui échapper. Dans cet état des esprits, la police était obligée de déployer une grande activité, ne fût-

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cç que pour prouver qu’elle n’était pas complice de cette fuite. Le ministre, par instinct, s’associait d’ailleurs à la pensée secrète des royalistes, et n’eùt pas été fâché de retrouver Drouet pour embarrasser la portion du Directoire qui lui était hostile. C’eût été un échec pour Barras et un triomphe pour Carnot et Letourneur. Aussi une grande agitation régnait-elle autour du cabinet du ministre quand Marie s’y présenta. Renvoyée d’un huissier à l’autre, elle était parvenue jusqu’à l’antichambre, et ne savait plus à qui s'adresser pour être introduite, quand ce haut fonctionnaire sortit par hasard de son cabinet et l’aperçut. Il faut croire que l’événement avait réagi sur son humeur, car'il dit d’un ton assez brusque :

— Que fait ici cette femme?

L’ouvrière s’approcha, etj tirant de sa poche les lignes que lui avaient remises Barras, elle les présenta au ministre de la police , sans oser ajouter une parole. Celui-ci reconnut l’écriture du directeur.

— Dtgtrizmtry'-eoogle

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ouvrit vivement la lettre et la parcourut. Pendant cette lecture, il était facile de voit qu’une idée fixe préoccupait le ministre et que des soupçons soudains venaient l’assaillir.

— J'y suis, disait-il, en.répondant à sa propre pensée, et comme si Marie ne se fût pas trouvée là; j’y suis maintenant. C’est Barras qui m’a joué ce tour, c'csl lui qui l’a fait évader. Il est complice, et il se trahit. Ah! Barras! Barras! je vous croyais plus fin.

Eu même temps il relisait la lettre pour mieux s’assurer qu’il ne faisait pas une confusion de noms :

— Simard! c’est bien Simard! Il me recommande un Simard! Un ouvrier qui est au secret! Ce Simard est son protégé. Eh bien ! c'est ce même Simard qui est complice de l'évasion de l’Abbaye. J’ai là le rapport : Simard, oui, Simard, exactement le même nom ! Ah ça, Barras, mon ami, pour qui me prenez-vous donc?.Croyez-vous que je sois un ministre de paille?

Pour comprendre le sens de ce monologue, il faut

savoir que le génie d’un ministre de la police est de voir partout des machinations et des combinaisons diaboliques. L'évasion de Drouet avait porté sur la cervelle de celui-ci et il cherchait partout des coupables. S’il n’en eût pas trouvé il se serait arrêté luimême. Ainsi procède un homme de police digne de ce nom. Or, ce qui l’occupait alors, c'était un syllogisme dont voici les termes : Barras connaît et protège Simard; Simard a participé à l’évasion- de Drouet; donc Barras est l’âme de l’évasion de ce dernier. Il n’y a qu’un ministre de la police qui puisse établir des arguments de cette profondeur. Subsidiairement

Marie, la pauvre et innocente femme, qui venait là avec la joie dans le cœur, qui croyait qu’avant une heure elle serait réunie à celui dont la vue lui était précieuse comme la lumière du ciel, Marie elle-même devenait peu à peu suspecte aux yeux de l’homme qui regrettait son prisonnier, si bien que, dans un accès de fièvre d’incarcération, il s’écria :

— Qu’on arrête cette femme I elle doit savoir certainement où se cache Drouet.

Tel fut l’effet de la recommandation de Barras. Décidément la pauvre Marie était née sous une malheureuse étoile.

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