‹ Marie BrontinChapitre 14 sur 17 · VOYAGE DÉS PRISONNIERS · texte numérisé non relu

VOYAGE DÉS PRISONNIERS

Quelques minutes de réflexion suffirent au ministre

pour le détourner d’une rigueur injuste et inutile.

Tout ce qui lui venait de la part de Barras lui était suspect et à bon droit peut-être ; mais Barras était l’homme d’action du Directoire et l’un des membres de la majorité.

Comme subordonné, le chef de la police n’avait qu’à

obéir, et, quoique engagé dans une révolte sourde, il n’osa pas entamer des hostilités aussi directes avec son supérieur. Par un éclat prématuré, il craignit d’ailleurs de compromettre le mouvement réactionnaire qui se préparait dans le club de Clichy et dans les deux Conseils. Aussi, au moment où les agents s’apprêtaient à remplir ses ordres et entraînaient vers la prison l’ouvrière éplorée, le ministre les arrêta-t-il d’un geste :

— Laissez celte femme, djt-il, j’ai à l’interroger.

Il introduisit alors Marie dans son cabinet. Éprouvée par tant de secousses, l’ouvrière n’avait plus qu’une énergie passive; son amour seul la soutenait. Le ministre lui fit quelques questions, et il vit promptement à qui il avait affaire. Cette découverte le rendit confus; et, jaloux dès lors d’effacer le souvenir de son premier accueil, il se montra humain et affectueux et prodigua les bons procédés. L’aventure de la nuit pouvait devenir fâcheuse pour Joseph et l’exposait à

une condamnation incidente ; le ministre, fort de la

recommandation de Barras, fit en sorte d’étouffer cette affaire et couvrit l’événement d’une sorte d’amnistie. Le geôlier et les guichetiers, à qui un procès fut intenté, se virent mis hors de cause; Drouet lui-même ne fut recherché que pour la forme.

Quant à. Marie, elle ressentit la première les effets de ce changement. Cette paiivre âme en peine ne se doutait pas du combat qui s’était passé dans la tête du ministre. Comment aurait-elle pu s’imaginer que le succès de sa démarche dépendrait d’un calcul de forces politiques et qu’elle serait ainsi placée entre la majorité du Directoire et la fraction dissidente? Tout ce qu’elle comprit, à la fin de l’entrevue, c’est que les portes de la prison allaient s’ouvrir et qu’elle pour-r rail oublier toutes ses angoisses dans les bras de Joseph.

L’ouvrier dormait d’un sommeil profond dans le cachot où on l’avait jeté, quand un bruit de clefs le

réveilla en sursaut. La porte s’ouvrit en criant sur ses gonds et, à. la lueur de la lanterne du guichetier, Joseph aperçut une forme confuse qui pénétrait dans ce repaire infect. D’un œil dans lequel se peignaient à la fois l’inquiétude et la douleur, la personne introduite interrogeait l’obscurité et cherchait son chemin au milieu des ténèbres. Quand l’ouvrier eut reconnu sa femme, un cri s’échappa de sa poitrine :

— Marie ! dit-il.

A cet accent si familier et si cher, Marie s’élança vers le côté d’où partait la voix, et quoique sa vue troublée ne pùl encore rien distinguer, elle tomba entre les bras du prisonnier en disant d’une voix étouffée :

— Mon Joseph!

C’était le premier moment de bonheur qu’elle eût goûté depuis trois mois, et son saisissement fut tel, qu’elle en resta d’abord comme anéantie. Lorsque ensuite elle releva la tête et que, à l’aide d’une clarté

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douteuse, elle put voir ces murs humides, ce hideux grabat, ce plancher glissant, son cœur se serra et elle fondit en larmes. Heureusement les rigueurs du ca-

chot allaient finir : le jour môme Joseph devait ôlre transféré dans une chambre mieux éclairée et plus saine. Son secret était levé; les communications devenaient libres. Désormais l’ouvrière et son enfant purent venir consoler le prisonnier et s’établir dans sa chambre. Marie n’y manqua pas un seul jour ; elle arrivait au guichet dès l’ouverture, et ne sortait de la prison que lorsque la règle l’en chassait. Elle s’habitua sans peine à cette vie, malgré les fatigues et les embarras d’un double déplacement. Les semaines s’écoulaient ainsi, et l’ouvrière eût presque recouvré le bonheur, sans la mélancolie sombre de Joseph et les doléances du père Brontin, qui se plaignait de l’irrégularité de ses repas.

L’instruction de l’affaire fut en fin achevée; la haute cour de Vendôme allait se réunir, etil fallait transférer

les prisonniers dans la ville où ils devaient être jugés. Cette opération eut lieu de nuit, et la police, craignant que le parti révolutionnaire ne voulût à cette occasion essayer de nouveau ses forces, déploya un grand appareil de troupes afin de conjurer toutes les tentatives. D’un autre côté, les royalistes menaçaient da.se faire justice eux-mêmes, et, dans la crainte que le Directoire ne voulût soustraire les coupables à l’action des lois, ils allèrent jusqu’à susciter une émeute autour de la prison. Des pièces d’artifice furent tirées dans divers quartiers de Paris, et le lendemain on trouva sur le pavé des rues des cocardes blanches et des proclamations qui invitaient le peuple au rétablissement de la royauté. Ainsi de grandes précautions étaient indispensables pour que le dernier mot restât à une justice régulière, et que les prévenus fussent soustraits, soit à la vengeance de leurs adversaires, soit aux entreprises de leurs amis. A quelques jours delà, l’insurrection du camp de Grenelle justifia ces

mesures et prouva que tous les ferments de trouble n’étaient pas anéantis. 4

Une grande partie de la garnison de Paris fut donc mise sous les armes à l’occasion de ce transfèrement.

Chaque prisonnier, minutieusement fouillé, prit place

dans une voiture fermée avec soin, et dont les ouvertures étaient garnies de barreaux de fer. La foule qui s'amassait gardait plutôt une attitude hostile que sympathique. Le club de Clichy avait convié ses hommes d’action au spectacle de ce départ, et plus d’une injure fut adressée aux malheureux qu’emportait ce convoi. Dans le trajet des prisons jusqu’au delà des faubourgs, une double haie de soldats accompagna les voitures. Quand on eut quitté la zone populeuse et atteint la campagne, un fort détachement de gendarmerie et un régiment de cavalerie fournirent de nombreuses escortes. On s’avança à petites journées et dans cet ordre par Rambouillet, Chartres et Chàteaudun. Quarante-sept accusés étaient ainsi con-

duits devant leurs juges, et cette marche avait quelque chose d’imposant et de lugubre.

Harie, informée du départ des prisonniers quelques jours auparavant, n’avait pas hésité un instant sur ce qui lui restait à faire. Joseph partait, elle allait partir avec Joseph. Le père Brontin s’inquiétait vainement des suites de ce voyage, des fatigues qu’elle aurait à essuyer ; sa fille se montra inébranlable.

— Petit père, disait-elle, la place d’une femme est auprès de son mari. Si ma pauvre mère était là, èlle me dirait : Pars, mon enfant.

— Oui, fillette, répondait le vieux serrurier, ému malgré lui, c’est vrai, cela. Tu juges bien la pauvre défunte. Mère Brontin eût fait comme toi; elle eût marché dans le feu plutôt que de reculer. Quel cœur d’or! aussi elle est partie, ajouta le brave homme; la mort n’emporte que les bons.

— IJhbien! petitpère, jeferai cequ’elle eûtfp.it, disait Marie : je suivrai Joseph jusqu’au bout du monde.

— Entêtée ! ta es bien pâlotte pourtant. Allons, soit ! à la garde de Dieu ! Si lu marches, toute la maison marchera. Le vieux père ne peut pas rester seul à Paris.

Il y aura bien une forge à Vendôme, et que je batte le fer ici ou là-bas, c’est tout un. Satané Joseph ! il avait bien besoin de se lancer dans cette manivelle de complot!

— Chut, petit père, point de mal de lui ; il a tant souffert!» 1 '

Le voyage en commun fut donc décidé, et quand les voitures qui portaient les prévenus s’ébranlèrent, Joseph put voir sa femme et son beau-père suivre silencieusement le convoi. Marie portait l’enfant et le montrait à l’ouvrier, qui lui souriait de loin. Joseph, d’ailleurs, en présence de ses compagnons d’iufortune, avait repris une attitude énergique et calme; on

voyait qu’il se contenait, qu’il posait presque. Le

dévouement de sa femme le touchait, ihais la première place dans ses pensées n’appartenait pas à ce

sentiment : le contact des autres accusés l’avait rendu à des passions politiques qui le dominaient au point de laisser tout le reste sur un plan secondaire. Les prévenus, réunis dans la môme voiture, se livraient à des déclamations violentes, entonnaient des chants révolutionnaires, insultaient les officiers de l’escorte, prodiguaient enfin les manifestations que l’on peut attendre d'hommes aigris par la persécution et exaspérés par un long séquestre. C’était d’ailleurs pour eux une distraction à ce douloureux voyage, et il en naissait une sorte d’ivresse qui endormait leurs soucis.

Pendant ce temps, la pauvre Marie suivait à pied, s’appuyant sur le bras de son père et confiant parfois son enfant au vieil ouvrier. La captivité de Joseph avait jeté la maison dans un tel dénûment, qu’il ne fallait pas songer à prendre une voiture. La route devait s’achevér ainsi tout entière par pénibles étapes.

Marie, d’ailleurs, n’était pas la seule femme qui eût fait preuve d’un semblable dévouement : quinze ou

\ingt compagnes d’infortune marchaient à ses côtés. Toutes avaient dans celte prison roulante un frère, un père ou un époux, et toutes elles soutinrent cette pénible épreuve sans faiblir, sans se rebuter. Marie se montrait héroïque, mais ses forces notaient pas à la hauteur de son courage. A Rambouillet, la caravane fit une longue halle ;sans cela l’ouvrière serait tombée morte sur le chemin ; les voitures allèrent déposer les détenus dans la maison d’arrêt, et le père Brontin profita de ce moment pour conduire sa fille dans une auberge et la forcer à prendre quelque nourriture.

Le lendemain il fallut se remettre en route. L’automne allait commencer : les arbres laissaient déjà tomber cette pluie de feuilles qui assombrit le paysage et semble être une maladie de la nature. On voyait partout la sève se retirer; à coté de branches touffues encore, se montraient des branches entièrement dépouillées. Rien n’est plus triste que la campagne dans

cet état de dépérissement. Le sommeil de l’hiver renferme au moins la promesse d’une renaissance; mais l’automne n’a rien de pareil; c’est la destruction à l’œuvre, c’est l’anéantissement graduel de la force vitale. Les prés eux-mêmes quittent leur robe verte pour prendre une teinte jaune et fanée. Les reflets du ciel, les bruits qui s’échappent des bois, les odeurs qui s’élèvent du sol, tout dispose l’âme au deuil et le corps à la langueur. C’est l’époque où les cœurs atteints sentent le plus vivement leurs blessures, et où les organisations affaiblies s’éteignent avec le plus de rapidité.

Pour résister à ces impressions et pour soutenir cette marche pénible, Marie n’avait que le ressort d’une volonté inébranlable. Ses pieds meurtris ne faisaient plus qu’un travail machinal, et c’était presque un prodige qu’elle pût se tenir debout. Cependant elle s’obstinait à porter son enfant, cette héroïque mère. Il fallut que le vieux serrurier fît acte d’autorité pour

le lui enlever et l’installer avec toutes sortes de précautions sur ses larges épaules. Encore Marie n’étaitelle pas rassurée et suivait-elle son père pas à pas, de manière à ne jamais perdre de vue le précieux fardeau. S’oubliant elle-même, elle se partageait entre les objets de ses affections, et quand les voitures faisaient une halte, elle s’approchait de celle où Joseph était renfermé pour échanger avec lui un regard ou quelques paroles. Quelquefois un gendarme, plus brutal que les autres, empêchait ces communications furtives, et alors la pauvre femme s’éloignait le cœur gros et l’œil humide. Quant au père Brontin, il avait retrouvé l’une de ses connaissances, l’ex-marquis d’Antonelle, impliqué comme les autres dans la conspiration, et roulant vers Vendôme, en compagnie de Darthé et de Babeuf.

— Tiens, c’est vous, père Brontin, lui dit le marquis, en l’apercevant sur la route, où diable allezvous comme cela?

— Ne m’en parlez pas, ci-devant, ça fait pitié. Un vainqueur de la Bastille, un homme que la patrie a comblé de moellons d’honneur, se traîner à pattes sur le parquet des grandes routes ! Crédié, ça n’a pas de nom !

— Et qui vous y oblige, mon brave homme? Iriezvous, par hasard, à la découverte d’un petit Beaugcncy ?

— Plaisantons pas, ci-devant, c’est trop sérieux.

Qui m’y oblige, dites-vous? belle question! Celte guimbarde de gouvernement ! Ce méchant carrosse à cinq chevaux poussifs, que l’on nomme le Directoire ! En voilà un dont j’honore les vertus I Si je pouvais seulement lui en repasser une d’aubade ; quel feu j’y mettrais ! , -

— Ah ! très-bien, vous voilà enfin Converti ! Vous ôtes des nôtres à présent, père Brontin ! Vous criez donc : Vive l’égalité et le bonheur commun !

— Plus souvent !

— Mais alors, pourquoi cette sortie?

— De rien I J’ai la démangeaison de laper sur quelqu’un; voilà mon opinion politique. Je laperais sur les Égaux, s’ils n’étaient pas généralement enfoncés ; je taperais sur le Père éternel, si je ne le vénérais pas; je taperais sur vous-même, ci-devant.

— Merci !

— Que voulez-vous? Je ne me connais plus. Il ne me reste qu’une fille au monde, ma joie et mon sang, le portrait vivant de sa mère. Eh bien, celte pauvre créature, qui n’a jamais eu une mauvaise pensée, on me l'agonit, on me l’abreuve de tourments. Son mari

se jette dans un complot d’imbéciles, pardon, excuse, ci-devant.

— Allez toujours, père Brontinl

— Je dis donc dans un cotnplot d’imbéciles, et au lieu de prendre pitié d’un pauvre ouvrier qui n’eàt làdedans qu’un zéro en chiffre, on le mène de Caïphe en Pilate, on l’entasse dans un cachot, on le fait rou-

1er comme un galérien sur les grands chemins, on le porte ati tribunal comme un veau à la boucherie. Et vous ne voulez pas que j’aie envie de taper sur quelqu’un ! Dieu de Dieu , il faut que je me la passe !

— Eh bien ! que ce soit sur le gouvernement ! 11 ne l’aura pas volé !

— Lui ou un autre, ci-devant; c’est parfaitement mûr, voyez-vous; ça ne demande qu’à partir. Quand je vois ma fille se meurtrir les pieds sur les cailloux de la route, il me prend des rages qui me rendent fou: j’ai envie de me jeter sur les gendarmes, sur les voitures, d’assommer les chevaux, de faire une fricassée des geôliers, des conducteurs, des postillons, de ravager tout cela jusqu’à ce qu’on m’ait haché en cinq cent dix-neuf mille morceaux. Voilà dans quel état je suis, respectable ci-devant ; je mangerais un directeur tout cru, et sans l’éplucher encore ! Qu’on me le serve, et l’on verra.

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— Calmez-vous, père Brontin, le brigadier nous écoute.

Tels furent les épisodes dont la route fut semée. L’escorte, composée de troupes d’élite, observa une consigne très-sévère, et se montra prête à réprimer les symptômes d’effervescence dangereuse. Les prévenus avaient compté sur l’enthousiasme et la sympathie des populations; leur calcul fut trompé; ils ne recueillirent en route que l’indifférence et n’excitèrent qu’une très-faible curiosité. Les malheureux étaient réservés à tous les genres de déception.

Jusqu’à Maintenon le temps, sans être complétement’serein, favorisa leur marche. Il régnait encore dans l’atmosphère cette tiédeur qui survit longtemps aux derniers beaux jours. Les nuits seules étaient fraîches et brumeuses. Mais, à quelques lieues en avant de Chartres, une pluie fine et pénétrante descendit des nuages et ne quitta les voyageurs qu’au delà de Cloyes, et à peu de distance de Vendôme. Près de

MAINE BRÔNTIiN

Châteaudun l'intempérie redoubla de rigueur: une averse violente pénétra les vêtements des piétons et obligea l’escorte à, faire une halte de quelques heures à Bonnevçd. Triste et pénible marche pour une femme chargée d’un jeune enfant! Les terrains étaient si détrempés, que plus d’une fois le père Brontin fut obligé de porter la mère et le marmot. Le sol n’offrait qu’un point d’appui incertain, et malgré vigueur herculéenne, le vieil ouvrier n’aurait pu soutenir jusqu’au bout ce pénible .service, si un gendarme, plus obligeant que ses camarades, n’avait consenti à prendre Marie en croupe pendant quelques heures. ■Ce fut ain,si seulement qu’elle put suivre, par étapes, la voiture qui emmenait Joseph.

Enfin, après quatre jours de marche et d’agonie lente, la caravane fit son entrée h Vendôme. La maison d’arrêt avait été disposée pour recevoir les prévenus : ils y furent enfermés. Marie chercha un abri pour elle et son enfant, tandis que le père Broutin

MARIE JVRO.Î'fTl!*

allait demander aux forgerons de la ville du travail pour lui et du pain pour sa famille.

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C’est à Vendôme que devaient sc passer les dernières scènes de. ce drame mêlé de comédie, et les prévenus n'épargnèrent rien pour conserver à leur affaire un caractère théâtral. Tant qu'on les avait tenus au secret, il leur avait été impossible de s’entendre sur un plan de défense uniforme. Quelques accusés, et Babeuf en tête, avaient avoué le complot, d’autres l’avaient nié, d’autres enfin, comme Joseph, s’étaient renfermés dans un système de silence absolu. De là des incohérences dans l’instruction et des té-

moignages contradictoires. Chaque prévenu avait obéi, en cela, soit à sa position, soit à son instinct. Les plus compromis voulaient aborder les choses de haute lotte et engager devant le tribunal une discussion de théorie sociale ; les plus timides, les moins menacés, n’entendaient pas se priver des bénélices de leur réserve et s’immoler pour l’honneur des principes.

Dans la prison de Vendôme, ces deux nuances se reproduisirent parmi les accusés. Les exaltés préféraient les moyens hardis, les modérés penchaient pour les moyens dilatoires. Ces derniers firent valoir des considérations puissantes même sur les cœurs les plus résolus; ils dirent qu’il y aurait de la folie à ne pas défendre des têtes - que le Directoire avait intérêt à voir tomber. La majorité des prévenus fut ébranlée par cette perspective et vaincue par cet argument. Il fut convenu que, loin d’avouer la conspiration et de s’en glorifier, . on en repousserait l’idée cl l’intention, dans le sons que l’accusation y atla-

MARIE BRONTIX

chait. Sans nier les faits avérés, on devait décliner toute pensée de concert, de préméditation, de conjuration enfin, dans le sens légal du mot. Chaque ac-

cusé restait d’ailleurs libre d'accepter ou de repousser toute solidarité particulière; mais dans l’ensemble et afin d’éviter les contradictions, il demeurait entendu qu’un démenti uniforme et obstiné prévaudrait dans les interrogatoires publics. C’était le moyen de ménager la conscience des jurés et de laisser la voie ouverte à des acquittements. Quant à la défense, elle pouvait être empathique et fanfaronne, mais à la condition de ne pas comprometltre, par des aveux intempestifs, cette ligne de conduite et ces procédés de tactique.

Certes, rien n’était plus sage qu’une semblable résolution ; on ne pouvait mieux rompre avec une entreprise insensée. Malheureusement le public n’ah» tendait pas cela de Babeuf et de ses complices; ce fut un désappointement. Il vit avec peine que l'on appor

MARIE BRONTIW

lât tant de prudence dans une folie, et du calcul là où on devait compter sur du vertige. L’intérêt de l’affaire s’en ressentit; un peu de dédain s’attacha à des conspirateurs si avisés. A l’audience, ils achevèrent de s’amoindrir par une succession de chicanes préjudicielles, par des déclinatoires et des moyens d’incompétence qui furent tous écartés et résolus contre eux. Des révoltés s’appuyant sur le droit et employant pour se défendre des armes à l’usage d’une société qu’ils ont voulu détruire, ne sauraient ni faire naître l'émotion ni captiver la curiosité. Aussi le délaissement s’en môla-t-il bientôt; la lenteur des débats acheva de lasser le public, et l’attention se détourna dès lors d’une affaire dépourvue de grandeur. C’était là le calcul et l’attente du Directoire: il se félicita qu’un pareil spectacle fût donné au pays, et que ce procès, prolongé outre mesure, s’éteignît dans l’indifférence.

La haute cour de Vendôme se composait de cinq

MARIE RROÜSTIN

juges et de seize jurés : le banc du ministère public était occupé par MM. Vieillard et Bailly (des Aedennes) ; parmi les sept défenseurs présents à la barre, un seul, M. Réal, portait un nom qui a acquis quelque célébrité. Quarante-sept accusés parurent devant la cour; dix-huit furent jugés par contumace. Les plus importants étaient, parmi les premiers, Babeuf, Darlhê, Buonarotti, Germain, d’Antonelle, Amar et Ricord ; parmi les seconds, Drouet, fLindet, Félix Lepelletier et Rossignol. Quoiqu’une force imposante garnît la salle et le prétoire, et que la maison de justice fût gardée par de forts détachements de troupes, on devine à quel point une pareille masse de

prévenus rendait la police de l’audience difficile, et

ingrat le rôle de la magistrature. Ces organisations exaltées s'échaudaient les unes les autres, et il en résultait des scènes pleines de scandale. Les juges et les jurés se voyaient interpellés à chaque instant, l’accusateur public était l’objet de mille insultes. Le prési-

dent n’a plus de pouvoir; ce sont les prévenus qui ordonnent. Un jour Amar se plaint de voir, dans l’auditoire, des places réservées ; il dénonce ce privilège elle fait supprimer. Des dessinateurs avaient été •admis dans l’enceinte et y esquissaient les portraits des principaux prévenus. Ricord s’irrite d’être donqé en spectacle, et exige qu’on renvoie ces artistes. A chaque instant, c’est une exigence nouvelle; les gendarmes, outragés, sont obligés de vider les lieux ; tout spectateur qui déplaît aux accusés est renvoyé de l’enceinte. Us régnent jusque dans le prétoire et y

maintiennent une effervescence indigne d’un tel lieu.

C’est surtout à propos de Babeuf que ces explosions se manifestent. En paraphant une pièce de la procédure chez le ministre de la police, le Gracque avait laissé tomber une énorme tache d’encre sur un passage délicat. Était-ce involontairement? était-ce à dessein? Là-dessus une effroyable tempête éclata devant la cour, des injures furent proférées, et pour

prévenir les voies de fait, il fallut appeler un détachement de troupes et lever brusquement la séance. Encore, les accusés prolestèrent-ils en entonnant le couplet de la Marseillaise : Tremblez tyrans et vous perfides ! qu’ils continuèrent à chanter dans les rues et jusque sous les verrous.

Une autre scène égaya le lendemain l’auditoire. Après Grisel, le témoin le plus important était un nommé Pillé, secrétaire de Babeuf. Pitié, arrêté en flagrant délit et leffrayé des suites de cette affaire, s’étatt décidé à des aveux complets. Seulement, comme moyen personnel de défense, il alléguait une sorte de fascination et ajoutait qu’un démon, un mauvais génie, l’avait poussé chez le Gracque où il copiait machinalement les pièces qui lui étaient présentées. Quand Pillé reproduisit cette justification devant la cour, un éclat de rire circula sur tous les bancs. Alors Babeuf se leva : «Vous voyez bien que c’est un fou, dit-il aux y> jurés. — S’il y a un fou ici, c’est toi, répliqua le

» secrétaire avec vivacité. Pendant que je copiais dans » ta chambre, tu courais, tu renversais les chaises, tu » gesticulais, tu sautais, tu criais de toutes tes forces : » il y a insurrection! l'insurrection commence ! — » Sans doute, répondit Babeuf, mais ce n’était qu’un > moyen pour m’animer à un style mile, à l’exemple » des grands écrivains. »

Ainsi se passaient les audiences, et, pendant trois longs mois, les jurés et les juges eurent à endurer des scènes analogues. Les confrontations d’écritures, les dépositions des témoins donnaient lieu à. des sorties, à des difficultés qui, à chaque moment, entravaient les débats et auxquelles les magistrats, disputant pied à pied leur autorité méconnue, étaient obligés d’opposer délibération sur délibération, arrêt sur arrêt. Jamais pareil désordre judiciaire ne s’était produit et n’avait eu une telle durée. L’accusateur public semblait être l’accusé et les véritables juges siégeaient sur le banc des prévenus. « Il faut que l’on connaisse

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