‹ Marie BrontinChapitre 15 sur 17 · MARIE B II O N T I N · texte numérisé non relu

MARIE B II O N T I N

» l’esprit de l’accusateur Vieillard, disait Amar : il » faut que sa bassesse et sa lâcheté soient mises au » jour. » La lecture du réquisitoire était, à toute minute, interrompue, et un jour Babeuf, usurpant les fonctions du président, s’écria : « Assez d’horreurs » pour cette audience! Allons-nous-en ; il est trois » heures et demie. »

De tous ces hommes, celui qui garda le plus beau rôle, ce fut Darlhé. Il laissa à Babeuf cette intempérance de langage qui ne l’abandonnait en aucune occasion et n’était jamais à bout de ressources. Darthé, après avoir opposé à l’accusation un démenti froid et invariable, se contenta de protester contre la compétence de la cour, et appuya celte protestation de quelques paroles courtes et énergiques. Cela fait, il se tint à l’écart. Babeuf, au contraire, prit le premier rôle dans les subtilités de procédure, et y chercha des occasions de briller et de déclamer. Comme on lui reprochait cette guerre d’incidents et d’em-

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bûches, il en prit texte pour se draper et prodiguer

les fleurs de cette rhétorique boursouflée et triviale

qui lui était familière. «Quelles sont les voix, s’écria-

» t-il, qui s’élèvent contre la lenteur des opérations?

» Amis du peuple, vous le devinez. Ce ne sont que

» celles de cette caste improprement dite honnête qui

» n’est qu’un point par rapport à la masse, mais qui »

» a bien l’insolence de prétendre être tout, de vivre, » sans rien faire, de l'expression des sueurs du grand » , nombre, de compter pour rien cette masse exclu- » sivement utile, de la juguler, de l'affamer... Vous » aussi, ajoutait-il en se retournant du côté de ses » complices, vous, les amis, les défenseurs du peuple; » vous, mes compagnons de gloire, vous l’avez en- » tendu : c’est le million doré qui appelle votre crucifiement. Vous ne démêlez pas à travers les cla- » meurs de la horde décoratrice, vous ne démêlez » pas les voix de ces vingt-quatre millions d’opprimés, » dont vous avez à soutenir la belle cause. Ils gé-

» missent en silence, nus, dépouillés, tombant d’ina- »nition, adressant leurs hommages aux glorieux » martyrs qui nous ont précédés dans la carrière de » l' établissement de la félicité publique... La vertu » ne meurt pas ; les tyrans s’abusent dans leurs atroces » persécutions ; ils ne détruisent que des corps; l’àme » des hommes de bien ne fait que changer d’enve- » loppe; elle anime, sitôt la dissolution de l’une, » d’autres êtres chez qui elle continue d’inspirer les » mouvements généreux qui ne laissent jamais de » repos au crime dominateur. » A la suite de cette profession de foi psychologique et de cette théorie de la mélempsychose, le Gracque, prenant son accent le plus sombre, terminait ainsi : « D’après les innova- » tions que je vois introduire chaque jour pour hâter » mon holocauste, je laisse à mes oppresseurs toute la » facilité qu’ils désirent : qu’ils frappent sans rien » attendre; je m'endormirai en paix dans le sein de » la vertu. »

Des deux hommes qui primaient dans cè débat, Joseph Simard n’avait pas pris le dôclamateur pour modèle. Il trouvait la réserve de Darthé plus digne que les perpétuelles prosopopées de Babeuf et cette manière d’offrir à chaque instant sa tête. L’héroïsme véritable n’est ni bruyant ni prodigue de paroles. Joseph le comprenait et voyait avec peine les interminables digressions du Gracque. Il y avait dans le

jeune ouvrier un sentiment plus élevé du rôle d’un conspirateur, et il s’indignait des Actions de la défense. Les vaincus se résignent et ne discutent pas. Aussi, lorsque l’ordre des interrogatoires l’appela devant la barre de la cour, n’opposa-t-il aux questions du président que des dénégations soutenues. Il restait ainsi fidèle à la ligne qu’il s’était tracée, et montrait plus de bon sens et de goût que le chef du complot.

- Marie assistait à ces débats qui la tuaient à petit feu. Dès l’ouverture de l’audience, elle était là, avec son enfant, cherchant à se rapprocher autant que

possible du banc où Joseph se trouvait assis, et dévorant en silence ses inquiétudes et ses douleurs. Tandis qu’elle eût volontiers pleuré, on la voyait sourire et s’associer aux passions de cette phalange . d’énergumènes. Vingt fois dans le cours de l’audience,

ses joues passaient de l’incarnat le plus vif à une pâleur mate et presque livide. Peu habituée aux exagérations déplorables que le barreau a consacrées, et dont le ministèrepublic, dans l’intérêt de son caractère, devrait mieux se garder et se défendre, elle n’entendait pas sans effroi ces accusations terribles où le nom de Joseph était mêlé et les peines qu’on appelait sur sa tôle. C’étaient autant de coups qu’elle recevait, autant de blessures nouvelles qui perçaientson cœur saignant. Pour elle, tout était sérieux : les moindres imputations, les moindres menaces, tout, jusqu’à ces formules oratoires, sans valeur même pour ceux qui les emploient. Cette torture dura pendant des mois entiers, et l’on devine ce qu’elle y dut souffrir. La voix

de l’accusateur public n’ébranlait pas Joseph, mais elle allait plus loin frapper une autre victime.

Ce qui redoublait les anxiétés de Marie, c’était la certitude que Grisel continuerait à l’audience le rôle odieux qu’il avait joué dans l’instruction. Venu à Vendôme avec sa concubine, l’officier y rencontra la jeune ouvrière, et, sur-le-champ, ses projets de séduction se représentèrent à son esprit. Marie fut de nouveau obsédée, poursuivie, menacée. Grisel faisait ses conditions ; il était prêt à sauver Joseph, mais aux dépens de l’honneur de sa femme. Euphémie cherchait en vain à le ramener à de meilleurs sentiments, le soudard persistait en lui faisant porter la peine de ses remontrances. La pauvre ouvrière savait tout cela, et elle attendait, avec une terreur maf déguisée, la déposition de Grisel.

• Quand le délateur parut au milieu des hommes qu’il avait dénoncés, un tumulte épouvantable s’éleva de toutes parts. Jamais l’auditoire n’avait été plus

nombreux ; le père Brontin lui-même avait quitté la forge et endossé son meilleur habit pour assister à cette séance. De cet homme allait dépendre le sort de Joseph Simard. S’il persistait dans ses allégations, l'ouvrier était l’une des chevilles ouvrières du complot, s’il se rétractait, un acquittement devenait probable. Qu’on juge des angoisses de Marie, quand l'officier, avant de venir prendre place au banc des témoins, lui envoya un regard où se peignaient la vengeance et la haine. L’assemblée était dans une confusion et un trouble inexprimables. Sans un piquet de gendarmerie, peut-être cet homme n’eût-il pas été en sûreté : des invectives lui étaient adressées de vingt côtés, les noms d’espion et de traître sortaient de toutes les bouches. Il supporta cet orage sans faiblir, et quand le président lui donna la parole, il s’expliqua avec sang-froid et sans émotion apparente.

Grisel, avant toute accusation de détail, raconta l’histoire du complot, la manière dont on l’y avait

affilié et les raisons qui l’avaient engagé à le dénoncer à un membre du Directoire. Puis il rendit compte de la part qu’y avaient prise les principaux accusés, en regrettant de ne pas voir devant la cour les hommes plus considérables dont ceux-ci n’avaient été que les instruments.

Il parla ainsi de Babeuf, de Darthé et de Germain. Ce dernier était, comme Grisel, un militaire en disponibilité, et il faut croire qu’une rancune personnelle animait ces deux hommes l’un vis-à-vis de l’autre. Le délateur accabla Germain, le chargea d’une manière si acharnée, que celui-ci ne put y tenir et se leva furieux. « Misérable, dit-il, puisque tu as juré » notre perte, achève ton œuvre ! Va sur les bords » de l’Aube soustraire au sable qui le couvre le ca- » davre de ma femme ; va en disputer la pâture aux » vers, moins dignes que toi de le dévorer ; précipite- » toi comme un tigre affamé sur ma mère ; joins à ces » abominables festins mes sœurs et leurs enfants;

» arrache mon fils des bras de sa nourrice et broie » ses membres sous ta dent carnassière. Nos soixante » familles l’offrent la même dégoûtante curée ; va la » saisir, va! »

Sur un auditoire aussi passionné, cette énergique sortie fit l’effet d’une étincelle sur une traînée de poudre. Le débat fut interrompu, et pour rétablir l’ordre, il fallut avoir de nouveau recours à l’intervention de la force armée.

Marie succombait à ses émotions. Ce triste tableau que venait de tracer Germain était celui de sa propre maison. Elle aussi avait vu son seul soutien traîné dans un cachot, son repos s’enfuir et se flétrir son bonheur. D’une existence tranquille et douce, elle avait brusquement passé à l’existence la plus agitée et la plus précaire. Cet enfant qu’elle tenait dans ses bras, ce vieux père frappé par la privation et par la douleur, tout cela était le fait de l’homme qu’elle avait sous les yeux, et non content d’avoir causé de

telles ruines, le monstre allait achever, compléter son œuvre de deuil et de destruction.

Le moment fatal approchait. Des accusés que leur position mettait en évidence, le délateur allait passer aux prévenus qui appartenaient à la classe ouvrière, et dire quelle part chacun d’eux avait prise au complot. Le véritable accusateur public n’était pas celui qui siégeait sous la toge, près des magistrats, dans le prétoire, c'était cet homme qui, après s’étre fait le pourvoyeur des prisons, devait compléter sa tâche et préparer de la besogne au bourreau. Toutes ces pensées assiégeaient Marie et la glaçaient de terreur. La force qui l'avait jusque-là soutenue l’abandonnait à mesure qu’elle voyait s’avancer le dénoûment. Sa vue se troublait; la voix du témoin, les bruits de l’audience, n’arrivaient plus à son oreille que comme un murmure confus. Machinalement, et sentant son cœur défaillir, elle s’ôtait rapprochée du père Bronün et lui serrait la main dans une étreinte involontaire;

peu à peu le sentiment de sa situation lui échappait, et elle sentait comme un vide se faire autour d’elle. Enfin Grisel, dans le cours de sa déposition, arriva aux détails qui concernaient l’ouvrier, et le président demanda au témoin :

— Qu’avez-vous à nous dire au sujet de Joseph Simard?

C’en fut assez, la mesure était comblée. Marie, qui jusque-là était parvenue à se vaincre, sentit ses forces l’abandonner.

— Petit père, dit-elle d’une voix agitée, petit père !

— Qu’est-ce que tu as donc, fillette, lui dit le vieux serrurier , ramenant sur elle toute son attention. 1

— Soutenez-moi, je m’en vais, murmura Marie.

C’est tout ce qu’elle put dire. Un tremblement nerveux agita ses membres , et elle tomba dans une profonde syncope. Cet incident attira l’attention de l’au-

ditoire et suspendit les débats. Joseph voulut courir vers sa femme; mais les gendarmes le retinrent. Une émotion générale se répandit dans l’enceinte. Il fallut lever la séance et remettre au lendemain la suite de la déposition. Portée au grand air, Marie reprit ses sens, et, en la reconduisant vers son modeste asile, le père Bronlin se disait :

— Ça. ne peut pas durer comme ça, on me la tuerait. Il faut tirer la chose au clair, crédié t il le faut. Pas plus tard que ce soir. Suffit !

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