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LE CLUB DU PANTHÉON

Le père Brontin avait deviné juste ; les rancunes de l’estomac sont envoyantes. Son gendre était au club du Panthéon ; il y oubliait sa femme et son souper au milieu de scènes fort graves.

Ce club datait du. lendemain de vendémiaire; c’était un gage que le Directoire avait cru devoir accorder au parti vainqueur, et un contre-poids aux nombreux comités royalistes qui enlaçaient les provinces et la capitale. Les réunions se tenaient dans un couvent, situé près de l’ancienne église Sainte-Geneviève, et la

salle des séances était le réfectoire môme des Génovéfains, pièce spacieuse et nue, dans laquelle il fallait ou se tenir debout ou s’asseoir sur les dalles.

Dans l’origine, cette société se composa d’un petit nombre de membres, animés d’un esprit d’ordre et Or sagesse. Toutes les opinions qui désiraient le maintien du régime républicain y envoyèrent des représentants; le Directoire y trouva souvent de l’appui et le paya par quelques services. Pour éloigner l’idée d’un rapprochement avec le club des Jacobins, il avait été résolu que la société du Panthéon n’aurait ni bureaux, ni procès-verbaux. On se contenta de nommer un orateur et un vice-orateur, chargés de maintenir la police de la salle et de régler le mouvement des délibérations. Les séances avaient lieu le soir, aux flambeaux, et, sans se déranger de leur trayail, les classes ouvrières pouvaient y assister.

Comme cela arrive toujours, l'intention des fondateurs du club fut bientôt dépassée, et à mesure que les

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affiliations devenaient plus nombreuses, la modération cédait la place à la violence. L’admission ayant lieu sur la simple présentation de deux membres et les cotisations étant volontaires, l’affluence fut considérable, et, au bout du premier mois, le vieux réfectoire des Génovéfains vit le soir près de deux mille personnes réunies sous ses voûtes. Dès lors aucune séance ne se passa sans trouble. Les amis du Directoire cherchaient en vain à apaiser les mécontents; des motions contradictoires se succédaient, les unes favorables, les autres hostiles et passant presque sans transition de l’apologie à la menace. La politique la plus ardente, la plus passionnée, avait établi son siège au Panthéon : on y élevait tribune contre tribune, on y discutait jour par jour les mesures prises ou agitées dans les deux Conseils, on y lisait les journaux à haute voix, on les commentait en y ajoutant des personnalités blessantes, on faisait ostensiblement des quêtes destinées à préparer l’insurrection.

L’esprit d’oppositioe alla plus loin encore. Les 8 et <4 ventôse an II, la Convention, dans un moment où

il fallait, sous peine de périr, tendre tous les ressorts ,

du pays vers le salut du territoire, avait rendu deux de ces pompeux décrets qui devaient rester toujours dépourvus de sanction : le premier affectant un milliard snr les biens nationaux à la récompense des

défenseurs de la patrie; le second disposant delà lofa-

lité des biens dés émigrés pour le soulagement des malheureux. Ces deux décrets frappés de désuétude, le club du Panthéon essaya de les réveiller et en fit môme l’objet d’une délibération formelle; C’était recommencer l’histoire des Jacobins, mais il manquait au Panthéon, pour compléter là ressemblance, l’assentiment exalté et les manifestations de la multitude. L’audace, pour être impuissante, n’en était pas moins réelle; le Directoire le sentit et se prit à regretter la complaisance qu’il avait montrée jusqu’alors. La secte des Égaux commençait à acquérir quelque consis-

tance; elle avait fait du Panthéon le foyer le plus actif de sa propagande.

Michel Buonarotti, l’un des chefs notoires de cette nouvelle jacquerie, avait été nommé orateur, c’est-àdire président du club. Réservés au début, les Égaux ne cachaient plus leurs projets d’expropriation universelle, et, s’ils ne les portaient pas à la tribune, ils n’en montraient que plus d’ardeur à en prêcher la réalisation. Babeuf, déjà sous le coup de poursuites, ne paraissait pas dans la salle des Génovéfains, mais il en était évidemment le héros; son esprit y régnait. Plus d’une voix s’y éleva pour l’exalter et pour flétrir ses persécuteurs. Le Tribun du peuple y passait de main en main, et ce style ampoulé, où se reconnaissait la main dü Gracque, excitait des admirations bruyantes.

Tout cela devenait inquiétant, sinon dangereux. La presse royaliste mettait le Directoire en demeure ; elle dénonçait le Panthéon comme un repaire où fermen-

taient des idées subversives et des desseins de pillage ; elle demandait au gouvernement s’il n’avait sévi contre les sections que pour laisser s’élever impunément, au grand scandale public, de nouvelles Jacobinières. La plainte était juste et le devenait de plus en plus. Le Directoire se promit de l’apaiser et de couper court, à la première occasion, à cette recrudescence intempestive.

Le jeune ouvrier, dont l’absence causait ce soir-là tant d’inquiétudes à la bonne Marie et jetait tant de trouble dans l’estomacdu père Brontin, Joseph Simard, se trouvait donc au Panthéon, où la violence de l’orage n’eût pas suffi pour le retenir. La séance était chaude; elle absorbait toutes les pensées du jeune ouvrier. On pouvait le voir, au centre d’un groupe, pérorer avec feu et soulever des murmures d’adhésion. Joseph n’était pas beau, mais il n’avait pas une figure vulgaire. La petite vérole avait ravagé ses traits, et son teint gardait cette couleur plombée qu’entre-

tient la vie des ateliers. En revanche, de grands yeux noirs éclairaient sa physionomie, qui devenait plus distinguée à mesure qu’il s’animait davantage. Venu trois ans plus tôt, Joseph eût peut-être joué un rôle parmi ces plébéiens puissants par l'action -et par la parole qui s’élevèrent de la foule pour accomplir une révolution et la sceller de leur sang. Maintenant, les temps de lièvre étaient passés, et une ambition pareille ne pouvait conduire qu’à des mécomptes. Le jeune ouvrier y cédait pourtant; il y avait en lui du tribun. Il appartenait à cette portion de la classe ouvrière que sa tâche met en rapport direct avec les produits de l’intelligence, et d’où sont sortis des écrivains et des penseurs : il était typographe, et ses camarades avaient sur-le-champ reconnu en lui une supériorité qui les dominait. Aussi, quand il paraissait

au Panthéon, devenait-il le centre d’un groupe nom-

breux qui l’écoutait avec déférence. C’était, d’ailleurs, l’usage dans le club de se classer ainsi par nuances

d’opinion, ce qui lui donnait l’aspect de camps en présence, plutôt que celui d’une réunion animée par un sentiment commun.

Non loin de Joseph et dans un autre groupe était un homme dont les moustaches et certaines habitudes militaires trahissaient la profession. On le nommait Georges Grisel ; il était entouré de quelques sous- * officiers du camp de Grenelle, alors en congé. Cet homme semblait être en proie à une exaspération constante : quand il parlait du Directoire, c’était l’injure à la bouche et avec une brutalité faite pour inspirer le dégoût; les allusions cyniques, les propos soldatesques composaient le fond de son éloquence ** t lui valaient un auditoire de chenapans, qui renchérissaient sur ses grossièretés. Grisel était ce que l’on appelle vulgairement 'un bel homme, s’il y a une beauté possible là où manque la distinction. Ses traits étaient réguliers, quoique fatigués, sa taille haute et sans grâce. Il était aisé de voir que l’abus des liqueurs

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fortes, la débauche et des excès de tout genre avaient passé par là. A ces tristes stigmates, Georges Grisel joignait ces airs conquérants que donnent la fréquentation des mauvais lieux et les faveurs des femmes perdues.

Tel était cet homme qui représentait, dans la secte des Égaux, le parti militaire, et s’était chargé de pratiquer dans l’armée un embauchage étendu au profit de la doctrine du bonheur commun. Dans ce moment,, Grisel était le centre d'un groupe de méchants drôles qui accueillaient ses jurons avec des explosions de rires.

— Oui, dishit-il, c’était bien la peine de changer un Capet pou r u n Barras ! Palsembleu , la belle avance! Nous avions un gouvernement populaire où, comme le dit le père la Tulipe, chacun avait le droit de se croire bourgeois. Très-bien ; on le confie à des vauriens de commis. Qu’est-ce qu’il en retourne? Cinq directeurs! Cinq lions caparaçonnés, harnachés et

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panachés comme des mulets de Provence; des rois de paille entourés de Scapins , de Scaramouches et de Cartouches. Eh bien! excusez du peu!

— Bravo ! Grisel, disait le groupe.

— Moi, je sors d’en prendre, continua le bravache, cinq Capets poür un; merci. Je ne veux pas du change. Rendez-moi ma monnaie.

— Toujours plein d’esprit! ce Georges, dit une voix.

— Eh bien ! quoi ! n’est-ce pas la vérité véridique que le peuple français est mis indéfiniment à la drogue par ces Capets rafistolés, que la révolution a tiré sa poudre aux moineaux, que les sans-culottes en reçoivent une indéfinie, et que les grenadiers de la trentehuitième demi-brigade ont en vain ébréché leurs sabres sur les casaquins des loups couronnés? Les choses n’ent sont-elles pas là?

— Oui ! oui 1 dit le groupe.

— Alors, qu’est-ce qui vous retient? N’y a-t-il plus

de cartouches dans les gibernes, plus de baïonnettes au bout des fusils? Parole de jacobin, il faut que vous ayez diablement de sirop d’orgeat dans le ventre pour prendre les choses avec autant de calme. Attendezvous qu’on vous mange le blanc des yeux pour vous insurrectionner?

Ces propos, tenus à voix haute, commençaient à répandre une certaine émotion dans la partie de l’assemblée qui avoisinait Georges Grisel et ses amis, et il était dangereux de laisser cet homme se livrer à ce débordement de déclamations et d’injures. Joseph Simard, qui se trouvait à portée et qui subissait impatiemment ces rodomontades, s’approcha de l’orateur au plus beau moment du triomphe, et lui dit avec calme et fermeté :

— Citoyèn, un peu plus de modération; tu vas tout compromettre. Nous sommes entourés d’agents de police.

A ce reproche, Grisel se redressa comme un homme

*»**!£ urontin

qui n’est pas hgmtue'a un langage pareil, et toisant l’ouvrier avec dédain :

— Tiens ! qu’est-ce qu’il a donc, ce blanc-bec? Si ça te gêne, mon petit, on prendra des mitaines pour parler. Mêle-toi de ce qui te regarde, gringalet.

— Pas de propos inconvenant, citoyen, répliqua Joseph en saisissant la main du militaire et la serrant comme dans un étau. Après la séance, si tu as quelque chose à me dire, je serai là. Tu as affaire à un homme !

— Veux-tu me lâcher, pékin, dit Grisel en se dégageant. Tudieu! quelle poigne! Ah çà, jeune homme, raisonnons, ajouta-t-il d’un ton de voix plus radouci; tu en veux donc manger, puisque tu offusques le militaire.

— Ce sera comme tu l’entendras, citoyen.

— Eh bien ! nous en causerons à deux, mon petit ; tu me fais l’effet d’un bon lapin, j’aime mieux ça. C’est rare dans le civil; à quand la partie?

— Quand tu voudras.

— Et le genre de rafraîchissement T

— A ton choix.

— Bravo ! pékin, cela s’appelle ne pas reculer d’une semelle. De la poigne et du cœur, lu iras loin. Comment te nomme-t-on ?

— Joseph Simard. Et toi?

— Georges Grisel, capitaine au troisième bataillon de la trente-huitième demi-brigade de ligne.

— C’est bon ! au revoir.

— Au revoir.

Cet entretien rapide avait eu lieu à demi-voix, et sans doute il eût été plus remarqué si un incident nouveau n’était venu s’emparer de l’attention de l’assemblée. Jusqu’alors les orateurs les plus fougueux n’avaient pas osé porter à la tribune l’acrimonie qui éclatait dans les conciliabules particuliers, et l’on s’était surtout abstenu de personnalités blessantes contre le Directoire. Ce soir-là, l’un des chefs des

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Égaux, Darthé, avait résolu de faire un éclat. Buonarotti, qui occupait le siège du président, ne devait s’opposer à aucune témérité et était moins un modérateur qu’un complice. Armé d’un numéro du Tribun du peuple, Darthé demanda donc la parole, et dominant le tumulte, il lut deux articles où les directeurs- étaient traités de la manière la plus ignominieuse, Babeuf y avait prodigué les pompes de son style, mêlées à des trivialités qui résonnaient aux oreilles de l’auditoire comme autant d’échos du père Duchesne. C’était une verve d’injures, un luxe de gros mots qui n’appartiennent qu’à cette époque et à cette littérature.

Le succès fut prodigieux. Chaque phrase outrageante fut saluée par des cris frénétiques, et il fallut que Darthé recommençât deux fois cette lecture. Cependant, à mesure que l’auditoire gagnait en exaltation, on le voyait diminuer en nombre. A un moment donné, plusieurs individus disséminés dans la salle

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se retirèrent à la fois, comme s’ils eussent obéi à une consigne. Les révolutionnaires ardents ne s’aperçurent pas de cette retraite, tant la passion les maîtrisait. Dartbé était toujours à la tribune et y continuait une guerre cruelle aux personnes et à la politique des directeurs. Les émotions de 93 semblaient retrouvées; cette assemblée palpitait sous une impulsion de haine et de colère; on eût dit qu’elle n’attendait plus que des victimes à dévorer.

Cependant, au dehors il se passait un autre incident. Le Directoire attendait, pour fermer le club du Panthéon, que la mesure fut comblée; elle venait de l’être. La violence, longtemps contenue, s’était fait jour, l’irritation avait débordé. Averti par les agents qui, depuis longtemps, surveillaient l’attitude de l’assemblée, le ministre de la justice prit sur-le-champ ses mesures. Le général Bonaparte, qui commandait alors l’armée de l’intérieur, se trouvait à Paris : il se chargea de cette exécution. Un détachement de trou-

pes et une partie de la légion de police furent dirigés vers le quartier du Panthéon. On disposa les soldats de manière à surveiller l’évacuation de la salle et à réprimer aux besoin les résistances. Tout cela fut conduit avec tant de célérité et de précision, que personne, dans l’assemblée, ne soupçonna l’orage qui s’apprêtait à fondre sur elle.

Darthé avait fini etBuonarotti venait de prendre la parole. Sous un extérieur calme, l’Italien cachait un

feu qui n’attendait qu’une occasion pour éclater. Dar-

thé s’était contenté de peindre le Directoire sous des couleurs odieuses, Buonarotti quitta ce terrain de la personnalité pour faire un appel direct à l'insurrection. Il évoqua les souvenirs de 93, parla de l’égalité que le régime d’alors méconnaissait, de la liberté qu’il foulait aux pieds ; il récapitula les holocaustes de patriotes qui avaient ensanglanté sa politique, les proscriptions sans nombre dont elle s’enorgueillissait ; il le montra réservant toute sa démence pour les

conspirateurs monarchiques, et accablant de ses rigueurs les hommes qui avaient vingt fois sauvé la république par leur énergie et leur loyauté.

Après ce sombre résumé de la situation, Buonarotti ajouta :

— Maintenant, citoyens, est-il possible que cet état de choses se prolonge sans avilissement pour le caractère républicain et sans péril pour les libertés que nous avons conquises?

— Non ! non ! s’écriait-on de toutes parts.

— N’est-iî pas temps de mettre un terme au nouveau despotisme qui s’est imposé à la France, au moyen de la division et de la lassitude des partis?

— Oui ! oui !

— Vous ne voulez pas voir revenir l’armée de Co-* blentz, n’est-ce pas? et avec elle les nuées de ci-devant dont elle est l’avant-garde?

— Non! non!

— Vous avez gardé le souvenir de la constitution

de 93, si indignement violée par des renégats?

— Oui ! oui î

— Eh bien ! alors, vous savez ce qui vous reste à faire...

L’orateur en était là quand la force armée pénétra dans la salle. On aurait pu croire que, sous l’empire de cette effervescence, une collision entre les membres du club et la troupe allait ;éclater. Il n’en fut rien, la trempe des esprits n’était plus la même et les circonstances avaient changé. A la première sommation l’enceinte fut évacuée, et ce vaste réfectoire des Génovéfains, siège de passions si turbulentes, retomba bientôt dans une solitude profonde. Quelques baïonnettes avaient suffi pour cela. Le petit coup 4’État eut un succès complet; le club du Panthéon ne se rouvrit plus.

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