‹ Marie BrontinChapitre 4 sur 17 · LES DEUX RENCONTRES · texte numérisé non relu

LES DEUX RENCONTRES

Joseph n’avait pas assisté à la scène qui terminait l’existence du club du Panthéon ; il s’était enfin souvenu de la pauvre Marie, et avait quitté la place quelques minutes après sa querelle avec Grisel. L’orage ne sévissait plus avec autant de fureur ; le ciel était toujours bas et gris, mais chassés par un vent impétueux, -les nuages ne laissaient échapper que quelques larges gouttes. Pour réparer sa faute, Joseph doubla le pas et franchit rapidement la distance qui séparait la montagne Sainte-Geneviève du couvent de l’Assomption. En moins d’une demi-heure de marche, il était rendu à sa porte. Quelle fut sa surprise quand il la vit gardée par une escouade d’agents, et surveillée

par d’autres émissaires répandus dans les ruelles voisines !

Ces mesures étonnèrent le jeune ouvrier sans le troubler. Il ne parut pas s’inquiéter des nouveaux hôtes qui envahissaient son domicile, et ceux-ci, de leur côté, ne semblèrent pas faire attention à lui. D’un pas leste et délibéré, il franchit le seuil, gravit l’escalier, et trouva sur le palier du logement sa Marie, inquiète et aux aguets. A peine i’eubelle reconnu qu’elle 6e jeta dans ses bras.

— Ah ! te voilà enfin 1 s’5cria-t-elle.

— Ça n’est pas malheureux, ajouta le père Bron-

tin en se levant : le morceau de veau est tout ratatiné.

Du parchemin, quoi !

Joseph embrassa sa femme, tendit la main à son beau-père et entra. Mais là une nouvelle surprise l’attendait. Au coin du feu, dans une attitude pensive, un homme était assis ; on ne pouvait apercevoir sa figure, mais son costume n’était pas celui d’un ou-

vrier. Joseph ne savait qu’imaginer : un étranger, chez lui, à pareille heure? Le père Brontin s’empressa de le tirer d’embarras :

— C’est le Gracque, lui dit-il à demi-voix.

— Le Gracque , répliqua vivement Joseph , le Gracque ici !

La chaleur avec laquelle le jeune ouvrier prononça.

ces paroles arracha l’étranger à sa rêverie, il tourna la tête du côté des deux interlocuteurs :

— Oui, dit-il, le Gracque ici ! Le Gracque, forcé de fuir devant les sbires ; le Gracque sans asile I Voilà lé sort réservé aux amis de l’égalité, voilà ce qui atteint les défenseurs des droits du peuple! Les brigands triomphent, et ce qui reste de pur dans la république est mis au ban de la police.

Pendant que son nouvel hôte parlait ainsi, Joseph s’était avancé vers lui, et le contemplait avec une sympathie mêlée de respect.

— Citoyen Babeuf, répondit-il, la persécution n’est

pas funeste à tout le monde, puisqu’elle me vaut l’honneur de te posséder chez moi. Tu es ici comme dans ta famille, grand tribun, et les suppôts du Directoire ne l’en arracheront qu’en me passant sur le corps.

En prononçant ces mots, le visage du jeune ouvrier avait pris un caractère particulier d’exaltation et d’énergie. Ces deux natures que le hasard rapprochait, sans être entièrement identiques, se répondaient l’une à l’autre par bien des points. Le fanatisme de Joseph était plus concentré, celui de Babeuf plus déclamatoire. Dans la poursuite du tribun on pouvait apercevoir l’orgueil personnel et l’ambition de l’homme cachée derrière le succès de l’idée ; chez l’enfant du peuple, il n’y avait qu’une conviction profonde et pas de désir de jouer un rôle. Joseph était un enthousiaste partisan de la doctrine de l’égalité; le Tribun du peuple formait sa lecture favorite, et il professait pour l’auteur de ce pamphlet un culte que

les railleries du père Brontin n’avaient pu affaiblir. Qu’on juge de l’émotion qu’il éprouva quand il vit le Gracque assis à son foyer ! Il se retourna vers Marie, et, l’embrassant de nouveau avec effusion , il lui dit : t

— Merci, femme, merci de m’avoir si bien deviné. Tu as sauvé notre drapeau.

— Ah! ça, et moi, interrompit avec un peu d’humeur le pèreBrontin, je ne suis donc plus qu’un vieux soufflet crevé! Bon à rien, quoi! un zéro en chiffres! un mannequin ! une marionnette !

— * Mais du tout, du tout, petit père, dit Marie d’une voix caressante! Puisque c’est vous qui avez dépisté la police.

— Beau-père, vous avez rendu là un service éminent à la patrie, ajouta Joseph en frappant sur l’épaule du vieux Vulcain. L’histoire en parlera.

— Pas de ça, j’abdique. On en disait autant quand on m’envoya dix moellons d’honneur pour ma part

de la Bastille. L’histoire, c’est trop loin ; je veux être payé de suite.

— Mais comment, petit père !

— Voici, fillette : le veau se calcine, il s’en va à rien; je demande qu’on le retire de la cas§erole et qu’on le mange.

— Rien de plus juste, dit Joseph : va pour le morceau de veau au lieu des dix moellons d’honneur.

— Non, c’est que c’est vrai, reprit le serrurier; la jeunesse n’a aucune pitié pour les estomacs. Voici un gars qui s’alimente de discours au club; voilà une petite qui ne s’imagine pas qu’un vieil ouvrier, *qui a battu le fer tout le long du jour, puisse avoir faim à dix heures du soir. Le gendre est à la politique, la fille est aux champs quand le mari n’est pas là, et le vieux père est obligé de se serrer le ventre devant un rôt qui se brûle. Si ce n’est pas pitié!

Les doléances du père Bron tin rendirent Marie au sentiment de ses devoirs de ménagère, un peu com-

promis, il est vrai, par les événements de la soirée. Elle se piqua d’hormeur, tira de l’armoire son linge le plus fin, quelque peu d’argenterie réservée pour les grandes occasions, son meilleur vin, son pain le plus blanc, répara les petits dommages que sa cuisine pouvait avoir soufferts, et se trouva bientôt en mesure d’offrir, un repas, sinon recherché, du moins suffisant. Le père Bronlin suivait ces apprêts avec une satisfaction évidente : >

' — Bien, petite, Bien, disait-il. A la bonne heure, voilà ce qui s’appelle travailler. Quatre couverts, c’est juste;leOracqueàla place d’honneur! Crédié; comme tuas relevé ton veau, fillette! Il vient de loin, celui-là.

Pendant ces préparatifs, Joseph avait engagé l’entretien avec Babeuf, -et les deux enthousiastes se promenaient dans 'les espaces imaginaires du bonheur commun. Le souper même ne put faire diversion à ce sujet d’entre tien. Le Gracque s'était assis à la table de

ses hôtes et partageait leur frugal ordinaire; il en prit occasion pour parler du régime alimentaire que l’éga-

lité réservait aux générations à venir. Le luxe de la table devait être supprimé ; on allait en revenir au brouet noir des Lacédémoniens; la gourmandise prenait le caractère d’un crime d'État. Le père Brontin, trop occupé pour répondre, ne semblait pourtant pas disposé à sympathiser avec cette portion du système des Égaux. Mais ce qui le révolta par-dessus tout, c’est que la ration de chaque membre de la communauté devait être uniforme, sans distinction d’appétits ni d’estomacs.

— Citoyen Gracque, dit-il, en voilà une que je ne peux pas te passer, elle est trop sévère. Tu vois cette enfant, ce qu’elle mange, ajouta-t-ilenmontrantsa fille; cinq ou six becquées comme une mauviette.

— Elle en prendra ce qu’elle voudra* dit Babeuf; la république des Égaux ne décrète pas l’indigestion.^

— Oui, mais alors elle décrète l'inanition, citoyen

Gracque. Comment veux-tu qu’un homme comme moi qui joue du matin au soir du marteau de forge se contente de ce qui suffit à cette fillette ! Une supposition : tu distribues une ration uniforme; très-bien. Ou elle en aura de trop, ou je n’en aurai pas suffisamment 1 il n’y a pas de milieu.

— Tu profiteras de ce qu’elle ne pourra consommer, père Brontin.

— Mais alors ce n’est plus l’égalité, tribun. Dès le moment qu’on est obligé de s’emprunter les uns aux autres une portion de sa nourriture, la chose d’aujourd’hui recommence. Ça fera un tripotage d’enfer, les uns donneront leur excédent, d’autres le vendront. Tu as beau faire, citoyen Gracque, ce sera toujours la môme rengaine. Les estomacs qui se contentent de peu feront la loi aux estomacs qui ont besoin de se lester à fond. Les aristocrates seront ceux-là qui se serreront le mieux le ventre. Farceur de régime I Que je

plains donc les serruriers qui vivront dessous I

— C’est bon ! c’est bon ! petit père, on vous mettra à la ration ponr vous y préparer.

Cette digression, moitié plaisante, moitié sérieuse, en resta là. Babeuf n’aimait pas qu’on discutât les détails de sa réforme, et le bon sens du vieil ouvrier l’embarrassait évidemment. Joseph ramena l’entretien sur la situation critique où se trouvait le Gracque et sur les moyens de le soustraire aux poursuites de la police du Directoire. Le couvent de l’Assomption était vaste; on pouvait y ménager à Babeuf et à sa famille une retraite presque inaccessible. Les caveaux, parfaitement éclairés, offriraient un local pour l’imprimerie du Tribun du peuple, et Joseph se mettrait à la tête de cet atelier. Ainsi, le Gracque aurait sa feuille sous la main, c'est-à-dire le levier à l’aide duquel il remuait son parti. Ces arrangements une fois pri9, le jeune typographe devait en presser l’exécution et s’aboucher avec les amis du dehors pour leur faire connaître la retraite du tribun. C’est là que désormais se

tiendraient les grands conciliabules où les destinées futures du globe seraient agitées.

En attendant, il s’agissait de cacher Babeuf pendant quelques jours, afin qu’une arrestation ne vint pas déranger cette magnifique entreprise. Marie se chargea de ce soin ; elle mit la main à l’œuvre, et, avec son agilité habituelle, elle eut bientôt fait d'une cellule voisine un petit logement à l’usage du proscrit. Il ne s’y trouvait que les objets les plus nécessaires, mais cela suffisait.

Joseph profita de ce moment pour prendre à part le père Brontin et l’entretenir de la querelle qu’il avait eue le soir môme au club du Panthéon. Le vieux serrurier voulait que son gendre oubliât ce grief. Joseph n’en voulait pas démordre.

— Beau-père j dit-il, c’est tout réfléchi; il ne faut pas qu’un ouvrier recule, ce serait de mauvais exemple.

— Un militaire, songes-y donc, quelque bretteur, quelque prévôt de salle !

— Quand ce serait le bourreau des crânes, beau-père, il faudrait marcher tout de même. Si vous ne vous sentez pas le courage de venir avec moi, j’en choisirai un autre. Mais, pour broncher, voyez-vous, jamais. Le soudard n’aura pas cette satisfaction.

— Eh bien! Joseph, j’irai avec toi. S’il arrive malheur, je serai là au moins. Dieu du ciel, jamais ma pauvre Marie ne me le pardonnerait.

— Beau-père, ne parlons pas de ça. Demain, au jou r, vous irez chez le citoyen Georges Grisel, capitaine à la trente-huitième; vous lui direz que je l’attends à dix heures au bois de Vincennes.

— Suffit! Georges Grisel, au bois de Vincennes ! Ça sera fait, Joseph.

Le vieux serrurier prononça ces paroles assez haut pour être entendu de Marie, qui se trouvait alors dans la pièce voisine. Elle prêta l’oreille, mais l’entretien était terminé; le père Brontin avait regagné sa chambre. Cependant, les mots qui avaient frappé son oreille

y résonnaient comme un écho sinistre ; elle avait le pressentiment d’une catastrophe. Interroger Joseph, c’était s’exposer, non-seulement à ne rien savoir, mais encore à le mettre sur ses gardes. Elle résolut, avec la finesse particulière aux femmes, de l’observer sans qu’il se doutât de ses soupçons. Malgré lui, le jeune ouvrier se trahit. Avec quelque fermeté que l’on marche vers les chances d’un combat, il est impossible que les habitudes ordinaires de la vie n’en soient pas un peu modifiées. Chez Joseph, cette préoccupation éclata par un redoublement de tendresse vis-à-vis desa femme et de son enfant. Cet indice suffit; Marie devina qu’il s’agissait d’un danger, et pendant que l’ouvrier songeait à son dessein, de son côté elle préparait le sien.

La nuit s’écoula ainsi : quand le jour fut venu, Joseph, plus calme à mesure. que l’instant s’approchait, quitta son logement comme s’il se fût rendu à

son atelier; mais une fois arrivé à la rue Saint-Ho-

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noré, il gagna les boulevards et se dirigea du côté de Vincennes. La matinée était sombre, et le terrain, détrempé parla pluie, était glissant. La nature semblait comme endormie et enveloppée dans un linceul. Ah delà de Saint-Mandé, le jeune ouvrier prit l’une des avenues du bois, au bout de laquelle était le lieu du rendez-vous. Il y trouva le père Brontin, et quelques minutes après Georges Grisel arriva. Le capitaine avait apporté sous son manteau un arsenal complet, sabres, épées et pistolets : l’ex-marqcisd’Antonelle l’accompagnait. Sans échanger une parole, on s’engagea dans le bois pour y choisir un endroit convenable. Le choix des armes appartenait à l’insulté, et Joseph aurait pu user de ce droit; mais il s’en dessaisit avec une noblesse qui frappa d’Antonelle. L’ancien marquis avait un cœur excellent; la résolution de cet ouvrier, l’attitude digne et calme qu’il gardait sur le terrain, le frappèrent ; jamais il n’avait vu tant de noblesse naturelle, et ce maintien contrastait

MARIE BRONTIIt

avec la contenance fanfaronne de son adversaire. Il prit à part le père Brontin :

— Citoyen, lui dit-il, un mot avant le combat. Yotre champion a-t-il l’habitude des armes ?

— Lui, citoyen ; pas plus que moi, répliqua le serrurier. Il n’a jamais manié autre chose que les lettres de fonte.

— Diable ! diable ! mais il va se faire enferrer alors ; il a en tête une forte lame. Pourquoi n’arrange-t-il pas l’affaire?

— Arranger ! vous ne le connaissez pas , il se fera clouer sur la place plutôt. C’est une barre d’acier.

Pendant que les témoins échangeaient ces paroles, Georges Grisel mettait quelque affectation à s’assurer si les armes étaient en bon état. Il essayait le tranchant des sabres, faisait ployer les épées, renouvelait l’amorce des pistolets, cherchant à faire ressortir ainsi aux yeux de son adversaire son expérience pratique de ces divers ustensiles de mort. Joseph ne semblait

pas s’émouvoir de cette comédie et la regardait avec dédain. D’Antonelle comprit qu’il fallait en finir pour que des paroles blessantes ne fussent pas de nouveau échangées : il avait pris un parti. Le combat devait avoir lieu au sabre, l’arme la moins dangereuse des trois, et celle qui offre le plus de ressources aux champions inexpérimentés. Le militaire et l’ouvrier s’alignèrent donc sur une pelouse unie où le sol offrait quelque fermeté.Apeine Joseph se sentit-il une arme à la main qu’il fondit sur son adversaire. Avec plus de sang-froid, Grisel aurait fait repentir l’ouvrier de cet élan ; mais quelle que soit l’expérience de l’escrime, il est sur le terrain des émotions qui peuvent paralyser cet avantage. Jamais l’officier n’avait été attaqué avec cette fougue, et malgré lui il rompait devant ce jeu déréglé ; enfin il se remit et commença à presser son adversaire. La partie redevenait mauvaise pour l’ouvrier ; déjà les chairs du bras avaient été à diverses reprises effleurées, et le militaire allait en finir par un coup

MARIE BR0NTIN

de pointe, lorsqu’on vit sortir du milieu des arbres une femme qui se précipita entre les deux combattants, écarta les sabres au risque de se faire percer d’outre en outre et se jeta dans les bras de l’ouvrier, en criant :

— Joseph I

On le devine; c’était Marie. En vain voulut-on l’éloigner de ce champ de bataille, aucune force humaine n’aurait pu la détacher de son époux qu’elle tenait embrassé. Le père Brontin pleurait à chaudes larmes, d'Antonelle retenait mal les siennes, le capitaine luimême était ému. Joseph seul accablait Marie de reproches et frémissait à l’idée qu’on pût l’accuser d’avoir arrangé cette scène. De toutes les manières, le combat ne pouvait plus se continuer; il prit fin. L’ancien marquis intervint au nom du régime des Égaux, et fit valoir le besoin qu’avait la patrie de tous les hommes qui poursuivaient l’établissement du bonheur commun ; il alla ainsi d’un champion à l’autre, se montra

pathétique, éloquent; et finit par obtenir un succès complet. Les antagonistes s’embrassèrent et promirent d’oublier une querelle, au fond assez futile. Marie ne respira que lorsque ce pacte eut été scellé, et remercia par un regard reconnaissant ceux qui lui rendaient •

son Joseph.

Au milieu de cette scène, la fatuité ordinaire de Georges Grisel ne l’avait pas abandonné. La présence d’une femme sur le terrain ajoutait à cet épisode une couleur romanesque qui le charmait. Aussi quand l’affaire eut été arrangée, prit-il les airs cavaliers qui lui étaient ordinaires : il caressait ses moustaches, posait la main sur sa hanche et fixait sur Marie des yeux conquérants.

— Aii fait, se disait-il, j’aime mieux ça. L’artisan a une jolie femme! c’est un homme à cultiver. Et moi qui allais l'enferrer comme un hussard de Berchigny, lui faire passer un détestable quart d’heure! Fi donc! Georges, qu’est-ce que ce genre?

MARIE BR0NTIN

En môme temps il redoublait d’efforts pour se faire remarquer de Marie, qui ne songeait plus à lui et semblait absorbée dans le bonheur de retrouver son Joseph sain et sauf ; .

— Décidément, ajouta-t-il, c’est une petite perle, et

un morceau de roi ! il faut soigner ça.

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