‹ Marie BrontinChapitre 6 sur 17 · LA COURTISANE · texte numérisé non relu

LA COURTISANE

Quelques jours après l’incident du bois de Vincennes, Grisel était couché sur un sofa dans l’état de toilette incomplet qu’autorise le chez soi. Pour charmer ses loisirs, le sultan avait à la bouche une longue pipe et exhalait par intervalles d’énormes bouffées de tabac qui emplissaient peu à peu la pièce d’un nuage épais. L’aspect du logement était de ceux qui trahissent une vie de désordre, un de ces ménages au mois, rompus aussitôt que formés. Des superfluités coûteuses y abondaient, mais on y remarquait l’absence des objets nécessaires. Les rideaux étaient en damas, mais malpropres au point d’inspirer du dégoût; le lit était d’une belle ébénisterie, incrustée de nacre, mais

les draps offraient de nombreuses solutions de continuité, et quoiqu’il fût trois heures de l'après-midi, l’alcéve ressemblait encore à un champ de bataille. Sur la cheminée une pendule en rocaille et des flambeaux d’une grande richesse frappaient le regard, mais le verre de la pendule était brisé et les flambeaux supporlaientdeux mauvais bouts de chandelles surmontés d’éteignoirs en laiton. Partout le môme contraste; des nœuds de ruban à côté d’une paire de bottes, un chapeau de femme accroché au mur près d’un pistolet d’arçon, des eaux sales sur les marbres des consoles, enfin tous les témoignages et tous les vestiges d’une vie de bohémiens.

Ces détails d’ameublement supposaient une femme; elle était là, fredonnant et sautillant dans la chambre, mordant pour se distraire dans un morceau de cervelas et une tranche de pain. Ce n’est que par euphémisme qu’on pouvait la dire habillée; les pieds nus traînaient sur le parquet des pantoufles fripées, la che-

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mise fort courte laissait voir une jambe bien prise, et un petit fichu entortillé autour du cou défendait mal le buste contre les indiscrétions du regard. Probablement c’était là le moindre souci de la nymphe ; elle portait ce costume avec une aisance qui prouvait à quel point il lui était familier. Il faut ajouter à sa louange qu’elle ne perdait rien pour être vue ainsi : c’était une superbe créature, et le visage seul n’eût pas donné une idée satisfaisante de ses mérites. Le nez au vent, l’œil effronté, le teint d’une beauté rare, les tons blancs et transparents de la peau, des formes bien accusées, partout une solidité qui n’excluait pas la grâce, une fraîcheur, compagne de la santé et de la jeunesse, voilà ce qui attirait dans cette femme; mais, en l’examinant avec quelque attention, il était facile de reconnaître dans tout cela le passage de la débauche, et les premiers stigmates de cette flétrissure qu’amènent toujours les excès. Quand on souille les dons de la nature, elle se venge en les retirant.

Sans perdre un coup de dent de son déjeuner improvisé, la belle semblait en proie à une irritation qu’augmentait le calme du militaire, noyé dans les vapeurs qu’exhalait sa pipe :

— Décidément, tu ne veux pas, Georges; tu me laisses encore le bec dans l’eau ce dimanche-ci?

— Que veux-tu, Phémie, le métal manque. Il n’y en a jamais assez pour toi; tu me coûtesles yeux delà tête.

— Alors, fallait pas me déranger, sans cœur. J’avais un état. Demande au citoyen , Gardel si ce n’est pas moi qui ai fait le succès de son ballet du Jugement de Pâris. Le berger me regardait, ajouta-t-elle en se cambrant, et puis il me donnait la pomme.

— Au fait, ce n’était pas volé, dit le militaire : il faut profiter de ses avantages.

— Les autorités 0Dt voulu voir ça : les directeurs, les membres des conseils, toute la kyrielle. Demande au citoyen Gardel. J’ai eu un succès par-dessus les maisons. Au point que, quand je passais dans les rues, on

se retournait pour se dire : — C’est la pomme du Jugement de Paris. Ça (latte, ces choses-là I

— Qui te dit le contraire? Voici cent cinquante fois que tu reviens sur ton citoyen Gardel et ton Jugement de Paris, répliqua Grisel avec un peu d’humeur. On dirait que tu as été élevée à la serinette; tu ne sais qu’un air.

— C’est qu’aussi on ne peut rien t’arracher qu’avec des tenailles, grigou que lu es. Tu m’aurais trouvée dans la rue, que tu ne me traiterais pas plus mal. Voilà deux dimanches que je te prie de me mener à Tivoli. Il y a grand spectacle, jeux de bague, feu d’artifice, bal, tir à l’oiseau, enfin de quoi s’amuser comme des bienheureux. Eli bien, non! monsieur me tient ici comme dans un couvent. Dieu de Dieu ! je me vengerai bien quelque jour.

— Ah ça, veux-tu te taire, perruche? Quand je te dis que les fonds sont bas, que mon pingre d’oncle ne veut plus financer.

— Et ta solde, sans cœur!

— Supprimée ! On m’a renvoyé du corps. Hoche a fait passer de mauvaises notes sur mon compte. En disponibilité; zéro de solde par vingt-quatre heures et multiplié indéfiniment, voilà mes rentes.

— Oui, reprit la nymphe en hochant la tête; il n’y a plus d’argent pour la maison, mais il y en a pour le dehors. Tu crois que je ne sais pas toutes tes fredaines, coureur. Et ta petite ouvrière du couvent de l’Assomption, qu’est-ce que tu en fais? Est-ce que tu lui refuses aussi ses fantaisies, à celle-là?

Georges Grisel qui, jusque-là, était demeuré impassible, sans quitter sa position de sybarite et sans perdre une bouffée de tabac, Georges, à cette allusion qu’il ne semblait pas attendre, rejeta tout à coup sa pipe, et se levant avec brusquerie :

— Que veux-tu dire par là, méchante langue?

— Je dis ce que je sais ; je t'ai surveillé, j’en ai le droit. Si tu crois que tu m’en feras, des queues, sans

que j’y regarde d’un peu près, tu es loin de ton compte.

— Ah! c’est comme ça que tu le prends, reprit l’oflicier. Eh bien 1 nous allons voir ! En avant, la grande musique!

En même temps, il jeta les yeux sur un angle du logement où était suspendue une cravache. Sans doute, sa malheureuse compagne de débauche était dressée à ce régime, car à peine eut-elle aperçu ce mouvement, que tout d’un coup ses airs mutins firent place à la prière et à la résignation.

— Eh bien ! non, mon petit Georges, non ! c’est moi

qui ai tort ! Au fait, je suis trop jalouse. Mets que je

n’aie rien dit; allons, oui, c’est vilain d’espionner les gens; je ne le ferai plus.

Tout en parlant ainsi, elle cherchait à apaiser son

bourreau par des caresses. Cette soumission parut

satisfaire le sultan ; il crut apparemment qu’il pouvait,

sans déroger, se montrer magnanime, user de clé-

mence, couvrir le délit de son pardon. Il laissa dormir l’instrument de correction, s’étendit de nouveau sur le sopha et reprit sa pipe. Euphémie, le cœur gros, chercha dans les soins du ménage une diversion à cette scène. Elle mit de l’ordre dans le logement, arrangea le lit, ouvrit la croisée pour renouveler l’air, parvint enfin à donner à ce réduit un aspect un peu plus décent.

Grisel, pourtant, ne se dérangeait pas de son attitude; il semblait alors comme dominé par la réflexion et occupé à méditer un plan de campagne. Enfin, il sortit de son immobilité, et de lui-même alla vers sa maîtresse, comme s’il eût voulu la consoler de la rigueur qu’il avait déployée tout à l’heure. La pauvre fille accueillit ce retour avec une joie manifeste et comme on accueille un rayon de soleil après la pluie. Elle s’épanouissait et revenait rieuse et folâtre pendant que Grisel conservait, même dans sa bienveillance, un air de gravité.

— Phémie, loi dit-il, en rompant le silence, il faut que tu ailles demain chez Barras.

— Encore, Georges ! Mais je t’ai raconté ce qui m’est arrivé l’autre fois. Il est entreprenant, le directeur.

— Il le faut, Phémie, il n’y a pas à reculer. Hoche m’a nui ; il n’y a que Barras qui puisse me tirer d’affaire; il m’a promis les grosses épaulettes. Tu iras chez Barras, Phémie ; tu iras demain, ajouta l’olBcier en appuyant sur ces mots.

Euphémie n’était pas femme à reculer devant une visite, même au prix de quelques risques. Ses scrupules n’étaient donc pas vifs; mais avec la promptitude du coup d’œil qui caractérise les beautés accommodantes, elle comprit qu’elle pouvait tirer parti des nouvelles dispositions de son maître et, quoique timidement, elle répliqua :

— J’irai, mon bichon, j’irai demain ; mais tu devrais me revaloir ça. Si nous allions ce soir à Tivoli.

Elle s’attendait, en hasardant de nouveau cette de-

mande, à un orage et en avait bravement pris son parti. Aussi, quelle ne fut pas sa surprise, lorsqu’au lieu de s’emporter, Grisel lui dit doucement :

— Eh bien ! oui, nous irons à Tivoli; mais écoute.

— J’écoute, répondit Euphémie en ne pouvant réprimer un bond de joie.

— Tu iras chez Barras, et tu lui répéteras ce que je vais te dire, tu le lui répéteras mot pour mot, entends-tu ?

— Et si tu l’écrivais, Georges, ce serait bien plus sûr.

— Pas de ça : l’écriture perd un homme, étourdie : mieux vaut la parole, elle ne laisse point de traces. Écoute donc.

— J’écoute.

— Tu lui diras que la conspiration marche, que les montagnards font encore les difficiles, mais qu’on les travaille : il y a eu réunion, jeudi dernier, chez Amar, rue de Cléry. Six conventionnels y étaient. J’enverrai

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leurs noms à la police. Tu retiendras bien, n’est-ce pas ? Amar, rue de Cléry.

— N’aie pas peur, rue de Cléry. Amar, j’y ai logé.

— Tu lui diras que Drouet en est aussi, que Félix Lepelletier fournit de l’argent, que Jullien (de la Drôme) s’.est rallié, qu’on soupçonne Barrère et que Lindet hésite. Te souviendras-tu de tous ces noms ?

— Dame ! c’est plus difficile.

— Drouet, Lepelletier, Barrère, Lindet, je te les ferai apprendre par cœur en nous promenant à Tivoli.

— Il serait joli, le délassement! Enfin, puisque ça te regarde. Tu dis donc Drouet, Le culottier, Bapaire...

— Lepelletier, Barrère; mais laisse-moi finir. Tu

diras encore à Barras que j’ai l’œil de l’autre côté. Je

sais où se cache Babeuf que la police cherche dans

tous les coins de Paris; je sais où \\ en est de ses

plans, quels sont les complices, ce qu’il veut faire, et

comment il doit s’y prendre. Qu’on surveille le camp

de Grenelle et la légion de police, il y a là des hommes qui tourneront le dos au Directoire au premier signal. Tn comprends !

— Très-bien ! le camp de Grenelle et la légion de police I J’y ai connu un lieutenant dans la légion de police ! Un corps soigné, bonne tenue !

— Voyons, sois un peu à ton affaire. Je sais bien que tu en souffleras la moitié de ce que je te dis, mais Barras est au courant des choses.

— Oh ! oui, un malin et un chaud ! Peste, comme il y allait. Mais puisque ça ne te fait rien.

— Va ton train et tâche de te souvenir de ce que je te dis. Barras voulait saisir le Tribun du peuple; c’est son cauchemar que cette feuille ; elle l’insulte chaque jour ; elle raconte de petites historiettes galantes qui lui sont personnelles.

— Dame! il m’a fait l’effet de donner là-dedans, le cher homme? Au Jugement de Paris il m’avait remarquée; c’est un connaisseur.

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— Tu rassureras Barras ; tu lui diras que je sais où s’imprime le Tribun du peuple, quel est l’ouvrier qui conduit la besogne et où il se tient. Il faudra, quand il en sera temps, organiser une descente de police dans son atelier. Je donnerai le jour et l’heure et indiquerai l’endroit.

— Tout ça, mon petit, c’est aisé à retenir, mais c’est diablement féroce. Qu’est-ce qu’il t’a fait» cet ouvrier pour que tu le fasses tarabuster ainsi ? Faut être humain pour les pauvres gens, mon chat ! Ça travaille pour vivre.

— ■ Mêle-toi de ce qui te regarde, répliqua Grisel, avec un mouvement d’impatience : ce sont des secrets d’État. On ne lui fera rien d’ailleurs, à cet ouvrier; c’est simplement une mesure de précaution.

— J’aime mieux ça ; autrement j’en aurais gardé un poids sur l ; estomac.

— Voici donc qui est entendu : parlons peu etpar-

Ions bien. Les choses marchent du côté d’Amar et du côté de Babeuf. Répète !

— Du côté d’Amar et du côté de Babeuf, c’est su maintenant.

— On sait où s’imprime le Tribun du Peuple et quel est l’ouvrier qui en est chargé. Répète !

— Ça me va moins ! enfin, je le digérerai. N’aie pas peur. Où s'imprime le Tribun du Peuple et quel est l’ouvrier... Suffit, sois tranquille.

— Il y a eu des réunions tenues sur divers points. J’enverrai à la police les noms des personnes et la désignation des lieux... Répète!

— Très-bien ! on n’est pas si niole, va ! Des réunions ! on donnera les noms pour qu’on puisse les pincer. Pas plus malin que ça.

— Maintenant j’ai quelque chose à ajouter pour mon compte; fais bien attention, Phémie.

— C’est pour toi en particulier ; je suis tout oreilles, Georges.

— Tu diras à Barras, qu’en retour du service signalé que je rends au Directoire, au prix de ma vie et de mon honneur, j’attends de lui non-seulement ma réintégration, mais de l’avancement. Sans cela plus d’avis secrets.

— Au fait, c’est bien le moins qu’ils te doivent ! Tu les tires d’un joli bourbier, mon chat.

— Voilà ce que tu lui diras pour mon compte, Phémie.

— Ne t’inquiète pas... Ah ! ça, Georges, parlons maintenant pour moi. Si ton singe de directeur recommence son commerce de l’autre fois, sur quel pied faut-il danser avec lui ? Ceci est pour mon compte.

— Alors, Phémie, cela ne me regarde plus, tire-toi d’affaire comme tu l’entendras.

— Vraiment, mon chat ?

— Oui.

— Eh bien, suffit !

Cet entretien révélait le rôle que jouait Grisel dans

la conspiration, celui d’un espion et d’un dénonciateur. En proie à des besoins d’argent, il avait vendu ses amis et ses frères. La vie désordonnée qu’il menait, des habitudes de luxe, la fréquentation des

femmes perdues l’avaient conduit sur le bord de l’a-

Mme, et la crainte de voir sa carrière militaire à jamais fermée l'y avait précipité. La conjuration de Babeuf n’était donc pas un secret pour le gouvernement, et pouvant l’étouffer au berceau il aima mieux la laisser se développer, afin de s’en faire plus tard un titre auprès des conseils. Les honneurs de la répression et de la surveillance devraient être d’autant plus grands, que le complot aurait plus d’importance et plus de ramifications.

Pour compléter les instructions d’Euphémie , Georges lui tint parole ; il la conduisit à Tivoli ; elle était aux anges ! C’était la première fois que Grisel lui avait cédé et ne répondait pas à ses caprices par des brutalités. Cependant la pauvre créature ne jouit

qu’à demi de sa soirée. Au lieu de la laisser s’épanouir dans le bal et renouveler ses succès du Jugement de Pâris, Georges la garda sous son bras pour lui remettre dans la mémoire le thème qu’elle devait réciter le lendemain chez le directeur. La leçon fut parfaitement apprise, mais aux dépens des plaisirs qu’Euphémie était venue chercher dans ce lieu de fête.

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