L’ATELIER DE JOSEPH
Ainsi que Grisel l’annonçait à Barras, le couvent de 1,’Assomplion était devenu le foyer principal de la conjuration de Babeuf. Le Gracque y avait trouvé un logement sûr et commode chez un nommé Clerex, ouvrier tailleur qui occupait l’aile opposée à celle
qu’habitait le ménage de Joseph Simard. Chaque jour, à mesure que le secret de la retraite du tribun se répandait parmi les siens, on voyait arriver au sein du couvent de6 locataires nouveaux, des hommes du peuple, des femmes surtout, et dans le nombre les anciennes habituées des tribunes des jacobins. Babeuf avait ainsi les plus chauds de ses partisans sous la main et une sorte de garde autour de sa personne, composée de couturières, de brodeuses, de chamarreuses et de fleuristes.
Joseph Simard s’était décidément attaché à la fortune de ce monomane. En cela, il obéissait à une nature plus passionnée que réfléchie, à une fatalité dont il ne pouvait se défendre. Deux mobiles dominaient -cette organisation, l’enthousiasme et l’entrainement. Joseph s’exaltait pour les idées et pour les hommes, et, une fois arrivé là, il se donnait sans réserve. Babeuf trouva dope en lui un instrument précieux, et il en abusa sans pitié. L’ouvrier avait monté dans les
caveaux de l’Assomption un petit atelier d'imprimerie, d’où sortaient chaque jour des pamphlets virulents contre le Directoire, diatribes sans goût et du plus misérable style. Le parti des Égaux n'était pas riche : Joseph avait dû installer le matériel à ses frais, se procurer les caractères et les presses à l’aide de ses seules ressources. Ses épargnes de cinq ans avaient été employées à ces divers achats sans y suffire, et pour parer au reste, l’ouvrier s’était endetté. D’un autre côté, son temps appartenait désormais à la conspiration, et quand le jour ne suffisait pas pour achever sa besogne il y consacrait de longues veillées, quelquefois des nuits. La conspiration était donc loyalement servie; mais elle payait avec peu de régularité. La caisse des Égaux se trouva plus d’une fois à sec, et Joseph était alors obligé de se contenter d’à-compte insuffisants. Son zèle ne s’en ralentissait pas; les embarras d’argent n’ébranlaient en rien son dévouement stoïque.
Cependant, autour de lui tout le monde se ressentait de ce changement de situation. Son petit loge-
ment n’avait plus cet air d’aisance qui naguère l’animait; peu à peu le dènûment se glissait dans cet asile où, il y a un mois, régnait tant de bien-être. Longtemps, à force d’activité et de soins, la pauvre Marie avait pu atténuer les tristes suites de cette position nouvelle, et tenir sa maison sur un pied régulier, malgré le manque d’argent et les incertitudes du salaire. Mais elle fut bientôt vaincue, et malgré ses efforts la misère gagna du terrain. L’héroïque femme ne fit pas entendre un murmure et continua à lutter contre le mal, même en désespérant de le surmonter. Quand le père Brontin exhalait quelques plaintes contre Joseph, Marie .'prenait chaudement sa défense et lui faisait un titre des griefs que le vieux serrurier lui imputait.
— C’est son bon cœur qui le perd, petit père; on ne peut pas lui en vouloir.
— S’il se perdait seul, oui; mais il te perd aussi, fillette, il perd son enfant, il vous mettra sur la paille.
— Nous sommes à lui, petit père; il dispose de ce qui lui appartient.
Le père Brontin avait beau revenir à la charge, Marie ne se départait pas de sa résignation. A l'honneur du vieil ouvrier, il faut ajouter qu’il ne s’en tenait pas aux remontrances. Depuis que Joseph ne subvenait plus d’une manière suivie aux besoins de la maison, le beau-père apportait religieusement le produit de sa journée, sans en détourner la part qu’il réservait autrefois au Beaugency et à la cuisine de la mère Pluchon ; il allait au travail de meilleure heure et en revenait plus tard, afin d’adoucir autant que possible les privations que l’insolvabilité des Égaux occasionnait dans le jeune ménage. Le brave homme faisait tout cela naturellement, d’instinct, presque à la dérobée; aussi sa fille le devinait, et plus d’une fois, quand son père lui glissait le soir dans la main quel-
ques pièces de monnaie laborieusement gagnées, Marie, en embrassant le vieillard, laissait tomber une larme sur ses joues bronzées par le feu et sillonnées parle charbon. Le père Brontin ne regrettait plus ses peines, il ne sentait plus ses fatigues; il était payé.
Joseph n’était pas aveugle au point de ne pas voir combien sa position devenait irrégulière, mais comme tous les hommes de parti, il vivait dans un monde chimérique. Il lui semblait que le succès de la république des Égaux allait être prochain, immédiat; il s’apprêtait chaque jour à triompher avec elle. Quel honneur pour lui d’avoir souffert et tout sacriûé pour cette cause! L'ambition s’en mêlait et ajoutait à l’exaltation naturelle de l’ouvrier un certain calcul d’avenir. C’est là, du reste, le caractère général de ces maladies; elles reposent sur une illusion mêlée de vanité et
d’égoïsme. Quand une fois on y est tombé, on ne voit
le monde que par le côté dont on s'est épris, on s’imagine qu’il suffit d’un soufOe pour renverser la masse
des seatiments et des intérêts qui prévalent. Quoique placé sur le second plan, Joseph se mêlait à ces passions et à ces chimères avec*' l'ardeur de l’enthousiasme et l'inexpérience de l’âge. Les privations qu’il imposait à sa famille l’afîectaient sans doute, il eût voulu les lui épargner, mais il croyait toucher au jour de la revanche et il se promettait d’indemniser Marie de ce qu’elle avait souffert.
Cependant les choses en vinrent à un tel point, que les illusions n’étaient plus permises. Il fallait prendre un parti. La misère du temps était grande et le travail du père Brontin s’en ressentait quelquefois. Le pain même allait manquer dans la maison. Quand le jeune ouvrier eut compris l’étendue de sa détresse, il tomba dans un accès de tristesse sombre, et, loin de renoncer à sa poursuite, il s’y attacha en raison des sacrifices qu’il lui avait faits. Seulement, son humeur devint inégale; pour des riens il se montrait d’une susceptibilité excessive, s’emportait contre sa femme, contre
son beau-père, contre tout le monde. Marie traversa cette nouvelle épreuve avec son inaltérable douceur, résignée à tout pardonner, à tout souffrir. Elle comprenait que Joseph était mécontent de lui-même et faisait retomber sur les autres le poids de ce combat intérieur; elle devina l’état de son âme et se promit de ne pas élargir la blessure. Jamais ange n’eut des paroles plus consolantes, des soins plus tendres et plus affectueux. Elle traitait son mari comme un malade, et il l’était en effet.
Triste et tourmenté, Joseph apportait dans son atelier une portion de l’humeur que faisait naître en lui une gêne toujours croissante; il allait même parfois jusqu’à la plainte avec les Égaux qu’il voyait le plus fréquemment. De ce nombre était Grisel. Entre les adeptes du Bonheur Commun, Grisel se distinguait par sa manière d’écrire. Après Babeuf et Sylvain Maréchal, personne ne fournissait plus d’aliment aux presses de Joseph Simard. C'était lui
qui' allait le plus loin dans la polémique de corps de garde et dans cette littérature, assaisonnée de jurons, qui semblait éteinte depuis la mort d’Hébert. Aussi se montrait-il fort assidu dans l’atelier, où il surveillait lui-même la composition et le tirage de ses chefs-d’œuvre. Joseph, autant par suite des souvenirs de son duel que par l’effet d’une répugnance instinctive, s’était d’abord défendu de toute intimité ; mais l’officier se montra si prévenant, si rond, si plein de naturel, que l’ouvrier se laissa gagner et s’engagea de plus en plus dans une liaison qui cachait un piège. De Joseph Georges Grisel voulait arriver à Marie.
Un jour que l’ouvrier cherchait dans un travail forcé une, diversion aux douleurs et aux angoisses de sa position, Grisel entra dans l’imprimerie en fredonnant le Chant du départ. Jamais il n’avait paru plus rayonnant, plus content de lui-même.
— Joseph Simard, dit-il en entrant, laisse là tout
MARIE BB0NTIN
ce que tu as. Vite, mon brave, ton plus beau caractère. Voici un morceau qui doit révolutionner Paris.
— Citoyen Grisel, répliqua l’imprimeur, j’en suis au désespoir, mais il y a du Babeuf à composer.
— Du Babeuf? Ça ne nous arrive pas à la cheville, mon Aston. Tu vas en juger, ajouta-t-il , en tirant un manuscrit de sa poche.
Et, après avoir roulé ses moustaches entre ses doigts, il se mit à lire à haute voix \