‹ Marie BrontinChapitre 8 sur 17 · LETTRE DE FRANC-LIBRE · texte numérisé non relu

LETTRE DE FRANC-LIBRE

Soldat de l'armée circo parisienne ,

A son ami La Terreur, soldat de l’armée du Rhin.

* Nous sommes f mon pauvre ami La Terreur,

» oui, nous sommes f et sans ressource, si nous

1 On devine que ceci est textuellement cité. Que le lecteur excuse ces échantillons de style à l’usage de la secte du Bonheur Commun. '

* gobons jusqu’au bout la pilule qu’on nous a mise » dans la bouche. En vain avons-nous ébréché nos > sabres sur le casaquin des plats soutiens des loups » couronnés; en vain avons-nous bivouaqué , jeûné,

» combattu, sué sang et eau, et tué des c.... et des » esclaves durant quatre ans, nous avons tiré notre » poudre aux moineaux; et cette liberté, ce digne » objet de nos vœux, ainsi que la douce égalité , son » inséparable compagne, ne sont plus que de vaines » images empreintes sur les torchons de cuisine des » héritiers de Capet, qu’une vaine fumée comme celle » de ma pipe. Sous les mots d’ordre et de discipline, » nous et tous nos frères , nous sommes enchaînés » comme des chiens de basse-cour...

— C’est bien 1 citoyen Grisel, dit Joseph en l’interrompant; nous allons mettre cela en mains. Mais il n’y a qu’un petit inconvénient....

— Écoule encore cette phrase, Simard, tu vas voir

comme c’est astiqué. C’est fait pour insurger le camp de Grenelle.

Et il continua à lire :

« Ah ! nom d’un triple coquin de sort, mon brave La » Terreur, eussions-nous jamais abandonné nos foyers, » nos femmes, nos enfants, nos pères, nos mères, pour » terrasser les coquins qui menaçaient notre patrie, » si nous avions cru que, durant que nous f... sur le » bec aux émigrés et sur la gueule au roi, des tigres à » poil doré auraient étranglé , déchiré , dévoré nos » parents, nos amis, la liberté même! Oui, mon ami, » oui; quelque étrange...

— Assez, citoyen Grisel, la besogne presse. Écoute ce que j’ai à te dire.

— Eh ! c’est-il crânement touché! c’est-il du chenu! Plus que ce petit morceau, Simard.

« Durant que nous ramassions au demi-cercle les

» j.... f.... qui trouvaient à redire sur ce qu’il nous „ » avait plu de faire chez nous, des coquins de com- » mis, auxquels nous avions confié le soin de nos » affaires, après avoir égorgé ceux d’entre eux qui » voulaient nous être fidèles, ont établi, sous le nom » de directoire exécutif, cinq lions qu’ils ont capara- » çonnés, harnachés et panachés comme des mulets » de Provence, qui, tous ensemble, ont quintuplé la » morgue, l’insolence et le despotisme de feu Co...

» Capet, leur digne prédécesseur. »

— Hem! qu’en voilà une de perlée de période! Si ça ne met pas l’armée en révolution , il y aura du malheur. Un housard de Chamboran en prendrait les armes. Maintenant, fiston, il faut presser ça. Chaud ! chaud! chaud!

— Il n’y a qu’un petit malheur, citoyen Grisel, c’est que tout le caractère est employé. Les casses sont au plus bas.

— De quoi I mon petit, des caractères ? Eh bien ! faut en acheter ! c'est la moindre des choses.

— Acheter, c’est aisé à dire, répondit Joseph, en étouffant un soupir; mais de l’argent !

Ces mots furent prononcés d’un ton si triste et avec un tel accent de douleur contenue, que Grisel en fut frappé; il comprit qu’une grande misère se cachait làdessous. Ce fut poux lui une découverte. Jusqu’alors il n’avait pu s’introduire chez le jeune ouvrier sur un pied de familiarité ; la réserve de Marie, le manque de prétextes l’en avaient empéché. Aussi ses projets de séduction demeuraient-ils à l’état d'ébauche. Une occasion se présentait enfin et il fallait s’empresser de la saisir. Lier Joseph par un service d’argent était un coup de partie. Justement Grisel se trouvait en fonds. Barras venait de lui faire passer un millier de francs, aimant mieux payer ainsi les révélations de cethomme, que de rendre à l’armée un officier avili. Quelques jours plus tard cet or eût été dissipé : le hasard

voulait que Grisel ne l’eût pas encore prodigué dans scs orgies habituelles. Ainsi tout le servait et, dans un rapide calcul, il comprit qu’il pouvait tirer parti des circonstances. Ces réflexions furent promptes comme la pensée et il répondit à Joseph : *

— De l’argent ! mon petit. Mais que ne parlais-tu plus tôt ? Les Égaux en ont toujours, de l’argent.

En môme temps il puisait dans son gousset quelques pièces d’or et les jetait sur la table.

— Combien te faut-il ? Cent, deux cents, trois cents francs? Parle. Que diable! Entre égaux on ne se gène pas. Mais j’y pense! Puisque tu vas imprimer mon Franc-Libre, ce n’est qu’un à-compte sur le travail. Prends donc, Joseph, prends ce que tu voudras, mon garçon.

L’ouvrier refusa d’abord, mais l’officier revint à la charge avec tant d’instance qu’il finit par accepter une petite somme. C’était pour lui une ressource inespérée et inappréciable.

MARIE BR0NTIN

Aussi une intimité très-étroite s’établit-elle entre ces deux hommes. Dès lors la maison de Joseph fut ouverte à Georges ; il y put pénétrer à toute heure, à tout instant : l’ouvrier aimait à le voir et allait luimême au devant des occasions. Qu’on juge des inquiétudes de Marie? Mieux que Joseph elle avait compris ce que le militaire cherchait dans cette liaison ; elle vit qu’elle allait être en butte aux séductions et peutêtre aux brutalités de ce soudard.

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