MARI«I
un coap d œil rapide et laissant retomber sa tète sur mon cœur. Je mourais du désir de te reroir^ Jannino.
— € Âh 1 tu m'as tant fait souffrir que Je doute de toit même quand je te tiens dans mes bras.
. EUe se laissa glisser sur ses genoux.
^« Tue* moi, si tu veux; mais croîs- en ma parole. Avec quoi pois-je êti*e vraie» si meâ lèvres mentent, si mes yeux mentent et aussi mon cœur tremblant ? Dis, avec quoi puis-je être vraie ? .
Je la relevai. Tout son corps frissonnait.
— « Ah I Lavinia^ si tu pouvais être à moi, je te garderais, je te protégerais, je t^envelopperaiB de mon amour, pour Vabriter contre le moindre regard insultant. Si tu étais à moi !
— € Je suis à toi de toute mon àme I fitelle très-bas. Mais comincut te le dire, si ta ne veux pas me croire? J'ai appris à te regarder comme un être inaccessible et sacré, Jannino. Comment te parler de mon amonrt
Je ne sais plus ce que je lui dis^ ce qu'elle ^répondit. Je sais seulement que je Taimais
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par dessus tout, non en saint, hélas I mais d'an ampur bien terrestre, avec toat ce 4a'il y a en moi de passions bonnes et mauvaises.
J'étais contraint par une force plus paissante que ma volonté à le lui dire, à Tenvelopper de mon tout-puissant amour ; le monde, le temps n'existaient plus, ni les hommes, ni le passé l Il n*y avait que le présent, terrible, suprême, renversant des digues qui semblaient à jamais inébranlables; tous ces obstacles qu'avaient entassés entre nous ses fautes et les miennes, son destin et mon destin. Tout était emporté par le tourbillon de cette unique passion qui avait dévoré ma vie.
Enfin je revins à moi. On remords affreux traversa comme une lame d'acier mon cœur triomphant. Je i-epoussai celle que je tenais encore dans ma violente étreinte, et je lui .criai d'une voix presque menaca^nte :
— f Lavinia, que fais-tu de moi ? Va-t-en I Pars d'ici. Jamais je ne te reverrai l Entre nous, il faut que ce soit fini pour toujours, Lavinia.
Elle devint blanche comme nne morte.
— € Pars d'ici 1 répéfcai-je rudement.
— « Jannino l
— € Je me mépriserai, si mes yeux te reToIent jamais. Pars 1 Je suis un misérable I
Je m'étais laissé tomber sur un siège bas Elle glissa à terre près de moi ; ses grands yeux sans larmes me regardaient.
» c Suis-je donc si indigne de toi, Jannino?
— c Non^ c'est moi qui suis quelque chose de pitoyable. Tous mes combats, mon héroïsme, .deviennent en nne heure cendres et poussière i Pars 1 Je ne suis plus libre, Lavinia l
— « Je t'ai toujours obéi, mon maltrOt — dit* elle> d'une voix qu'on entendait à peine.
^ € Si je ne Vaimais pas si follement» je te haïrais, comme je me hais moi-même.
— € Hais-moi, mais ne m'oublie pas î
Elle prit mes deux mains et s^en cacha le visage. Ses larmes coulaient entre mes doigts.
— € C'est ma faute 1 sanglotait-elle, Jannino, tu m'as quittée uue première fois ; ton éloignement m'a perdue et je te l'ai pardonné 1 Âujour^ d'huif je te quitte ; j'en mourrai en te le pardonnant. Mais ne me garde pas rancune
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d'avoir traversé ton chemin, et de t'avoir par deux fois rendu iiialheureux.
— c Lavinia, tu as fait de moi un insensé !
Qne Dieu te le pardonne! Tu t'es emparée de moi, avec une puissance de démon, et maintenant j'erre à travers la vie, sans voie^ sous but. . . Va-t'en I Je te maudirais !
Je la laissai à genoux, et me précipitai hors de la chambre, sans une seule fois me retourner. Je courus à la forêt, écoutant toujours si elle ne me suivait pas. Je trouvais qu'elle aurait dû me suivre, et pourtant je ne voulais plus la revoir jamais ! Il me semblait la haïr et que néanmoins mon cœur se briserait si je ne la conservais pas. Je ne sais quand je revins chez moi \ il faisait nuit noire, tout était silencieux. Je ne voulus éveiller personne; je retournai dans la forêt aux neiges étincelaates, montant et redescendant les pentes, à travers des coins obscurs, des vailons éclairés par la lune. Je faisais lever devant moi le gibier ellarô ; les grands oiseaux de nuit effleuraient sans bruit mon front brûlant. J 'errais comme un pauvre être éternellement privé de paix, à travers la
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nuit gileocieuse, moi, mort vivant, ombre de
moi-même, enchainé à la vie par ma faute et mon repenti!', mes erreurs et mes faiblesses f J'acousaia Diea de m'avoir ainsi créé, avec cette soif du beau, cette âme insatiable et cette volonté défaillante, inhabile & dominer mes passions. Je me serais laissé périr de froid; mais j'étais incapable de rester assez longtemps immobile. J'allais sans cesse comme ei j'avais Tenfer derrière moi ; ce n'était pas Teuler, mais toute une longue vie perdue.
Le lendemain, j'éprouvai un besoin si violent de la revoir que je courus chez elle. — EUe était partie, réellement partie. Je l'avais voulu ; cependant cette nouvelle fut pour moi uu coup de foudre. Il me sembla que, sans elle, j'allais mourir. Je in'enfois dans la montagne, comme un fou. Avait-elle prévu que je ne pourrais vivre loin d'elle ? Est-ce une sirène qui pousse ses vicLimes à se perdre? Ou bien na-t-elle voulu que m'obéir et me donner la mesure de son amour?
Pour la première fois, Non^ s'est un peu irri« tée de ce que j'étais resté absent si longtemps.
MARifi I
, € Je croyais te rendre Texiateiice agréable
eu nous créant des relations^ ei, tu n'es jamsôiS là.
— « Je ne puis supporter la vie d'Jiôtel.
— - c Alors retournons à Haxtroden.
c Oh 1 non, tout plutôt que cela.
Je recule devant cette perpétuelle solitude avec moi-même et mes remords. On est bien fou de ne pas savoir juger de son tempérament et de ce qu'il pent supporter. Il ne faudrait commettre aucun acte dont le souvenir paisse , troubler la digestion. ' . .
Un cœnr léger trouve des accommodements
avec sa conscience. Moi, je iie sais pas { Je ne devrais jamais Tonblier I . — € Que puis*je faire pour toi ? me dit Nora- ^ c Donne-moi un congé de quelques jours.
Je sois d'humeur remuante et voyager te fatigue encore.
— « Ponr te comprendre, il faudrait une science surhumaine !
— € Je ne me comprends pas moi-même.
— € Parce que tu n'as pas plus de volonté qu'un enfant.
— € Eu toas cas, je m^abandonoais jadis sans réserve à toutes mes imijulsions ; depuis que je ne le fais plus» mon talent est mort, ma pinme paralysée»
— * € Je> place la volonté au-dessns da talent.
— € J'avais toujours regardé le génie comme un don de Dieu ; il paraît que je me trompais.
— € Que m'importe le génie, si l'homme qui le possède est méprisable ?
— c Tu es bien sévère, Nora t
— ' ^ Je suis vraie et tu ne Tes pas* Sans ajouter uu mot, je la quittai. Nous ne nous revîmes qu'à table ; elle fat aussi calme, aussi amicale que si aucune parole fâcheuse n*avait été prononcée entre nous* Elle semblait avoir oublié mon désir de continuer seul notre voyage 5 elle me dit seulement que le médecin renvoyait suivre un traitement à Fribourg.
Côme, 27 février.
Je suis seul pour bleu peu de temps, congé-
dié par le docteur lui-même qui veut garder ma femme à Fribourg. Le désir de revoir Lavi-
^ nia me consume, et je souffre des tortures mora-
I les. Je ne sus rien d'elle. Peut-être est-elle
malade .? Je passe mes journées à ramer sur le lac, ou couché au fond de la barque, je regarde le ciel jusqu'au soir. Une résolution mûrit en moi, lentement, très lentement. Si je
i rexécute, je m'en repentirai, c'est possible.
' Depuis quelque temps^ les chances heureuses
semblent me fuir : tout ce que je fais tourne contre moi. Je suis perpétuellement au sup-
plice; et j'aspire vers la liberté comme un galérien.
La chose est faite : j'ai écrit à Nora pour lui demander si nous ne pourrions* nous reiidre mutuellement notre liberté. Depuis que la lettre est partie, j'éprouve d'intolérables appréhensions. Je lui ai dit que nous ne nous com-
10 mars.
106 KARIft I
prendrions jamais» qu*aatant valait nous séparer. J'ai peut-être commis encore une erreur, je n'ai plus la force d'eu juger. Mais il me semble que je sais parjure envers eile» que c'est mauquer à rhouuèieié la plus élémentaire de ne pas la délivrer de moi. Je lui suis tr&s vraisemblablement à cbarge ; sou vif sentiment du devoir Tempèche seul de prononcer le mot qui , nous délierait*
24 mars.
J'ai attendu sans trêve une réponse qui ne
venait pas. Mon agitation était grande. Je passais mes journées & faire des marches
forcées» mes nuits sur le lac. Je croyais ma lettre perdue ei je me demandais s'il me serait possible d'en écrire jamais une seconde* Hier soir, je reiitre. Nora étaii dans ma
chambre. Slie me regarda bien en face, avec sang-froid.
— f Non, Ewald, je ne céderai point la place à une ûlle 1 Je sais tout, j'ai été à Bade, j'ai
ICABIÊl ' 107
questionné. £Ud y était^ tu la voyais chaque jour 5 cela me suffit. Tu n'ignores pas sa mauvaise réputation? On dit môme qu'elle a eu un enfant. Ce n'est pas une femme pour mon mari. Tu vas t'indigner contre moi, mais plus tard^ tu me remercieras de t'avoir défendu contre toi-même» Tu n'avais qu'à ne pas m'épouser, si tu Taimais tant. C'est ton affaire, si tu m'as meati, si tu m'as trahie î ïu as • fait de moi ta femme; je compte garder mes droits.
Je m'assis, sans mot dire. Je n'avais fait dans ma lettre aucune allusion à un second mariage ; je ne lui avais parlé que d'elle, de son bonheur, de ses souffrances. Mais que pourrait-on sous* traire à ce regard ?
— < Je le sais bien, continuâ-t-elle, c'est toujours la même, Tltalieune de Zurich. Je me la suis fait décrire. C'est la femme que tu as connue à Sorrente. Elle était à Bade; elle est partie je ne sais où. Tu Tas toujours regrettée; mais elle n'est pas digue de toi.
Crois-moi, elle a d'autres amants. Ne te révolte pas ; tes yeux ne voient pas aussi clair que
les miens; c'est pour cela que je dois veiller sur toi. Maudis-moi aujourd'hui; quelque jour, tu seras heureux par moi, tu me remercieras d'avoir préservé ta vie d'un grand malheur et ton nom d'une souillure.
Je me levai, et j'allai à la fenêtre. La lune s'élevait au-dessus de la montagne et prolongeait ses rayons sur le lac. Un parfum do violettes et d'orangers montait jusqu'à nous, comme pour nous attiiei. J'aurais voulu être couché sous le flot clair, sentir mon front brûlant se glaceri mon cœur s'apaiser dans la mort.
IL y eut entre nous un long silence. Enfin, je me détournai. Le clair de lune me montra la forme et le visage de Nora, son proûi énergique, ses lèvres serrées, et la flamme de son regard où se lisait une mortelle puissance de haine. Elle était debout, les deux mains appuyées sur la table, terrible comme la destinée. Je me retournai vers le lac.
— a Comme tu voudras, dis-je enQi}.
~ € Vois-tu, Ëwald, je t'aime assez pour supporter avec joie toutes les souffrances qui
MARIÉ î 109
me viendront de toi. Et tu m'en as déjà donné d'assez lourdes à porter.
Sa voix se brisa :
— c A cause de ces son£frances, reprit-elle, accepte-moi patiemment et ne murmure pas. Notre vie est assez riche d'autres biens, si nous ayons la volonté d'en jouir.
Elle était toujours dans la même attitude^ et parlait très bas et très distinctement.
• « Je ne suis pas digne de toi.
— € Je tiens à toi, cela suffit.
Si elle s'était emportée, j'aurais fait de même. Mais elle semblait toujours plus froide et plus calme ; seulement ses yeux étincelaient de lueurs presque phosphorescentes. J'essayai d'y plonger, j'y renonçai vite. La lune froide et lointaine me regardait ; les montagnes s'enveloppaient d'épaisse obscurité, tandis que, sur le premier plan» tout était lumineux et nettement éclairé. Une barque se balançait doucement; de petites vagues étincelaient contre sa coque ; le batelier, étendu, la tète sur ses bras, chantait à demi-voix une romance sans fin.
— c Je ne vaudrai jamais rien.
Oigitized
110 WkSitt
— c Ta Tanx assez pour moi.
— c Ta ue connais pas ma nature d'orage i ^ « Nous la dominerons.
Ces mois sonnèrent comme ane menace, si
douce que fût la voix.
Le garçon d'hôtel apporta de la lamière, et mit
la table pour non e i>oaper. Nora vint me rejoindre à la fenêtre, et regarda an dehors sans parler. Mon ccBur devenait aussi froid que la nuit; une intolérable souffrance, profonde et obscure comme le lac, le gonfla, si lourde qu'elle ne pouvait même se soulager par un soupir.
— € Pardonne-moi, Ewald, dit Nora» don-»
cernent.
Je gardai le silence.
^ c Tu es trop noble pour tomber dans des
erreurs vulgaires. Je ne lesouflrirai pas.
< Je ne suis plus rien.
€ Parce que ta volonté dort ~ € Je ne puis pins vouloir.
— « Cela veut dire que les eaux sont trop sombres et que tu voudrais to tuer? Tu n'agiras pas aussi lâchement. J'ai perdu tout par toi^ la sautét TespérancO) la joie et le repos. Suis-
MAKIÉ 1 111
je si peu de chose à tes yeux que tu veuilles aussi m'ôter mon mari ?
— 'Xn es cause que je suis écrasé de remords,
au delà de mes forces.
— € Pardon, Ewald ! — Sa voix trembla et deux grosses larmes roulèrent lentement sur ses joues pâles, étincelant au clair de lune.
Florence, 4 mat
Nous vivons dans les musées, nous restons des heures devant chaque tableau pour Tanaly-» ser. Le soir, Nora me lit des ouvrages d'art. Elle ne parle plus de sa santé ; ses joues amai*
gries disent seules ses souiïraiices patiemment supportées ; mais ses yeux ne trahissent rien et me maîtrisent
i2 avril.
Hier devant les tombeaux des Médicis, qui
lia HABIÉ f
rencontrons-nous? Mon ami Hermano. Nora
Favait secrètement invité. £Ue cherche de toute manière à me rendre la vie commune snppor-»
table. Quelle sérénité que celle d'Hermanu 1
Il a le cœur léger j aucun remords, aucuu amour
défendu ne le tient dans ses serres. C'est
étrange I j'ai envie d'écrire quelque chose.
i5 avriU
J'ai en effet composé* mais j'ai tout brûlé
ensuite. Rien ne va plus. Les cordes sont brisées, elles ne donnent aucun son.
S acHL
Nora a bien fait d'attirér ici mon ami, pour
couper ce fâcheux tète-à-tête. La conversation est fort gaie, Hermann ne se doutant de rien. Il volt bien que je suis souvent fatigué et soucieux. Mais il Tattribue aux souûranccs éprouvées et au peu d'espoir que me laisse l'état
fftchenx de ma fémme* Son agréable société me read seule la vie supportable.
NicBi iô maU
Nous sommes eu route pour Paris. Nora Ta proposé. Si elle savait qui est là-bas, elle no se montrerait pas aussi imprudente ; je lui ai laiblemeni offert de retourner chez nous par la Suisse, mais elle veut Paris.
— € Tu pourras Vy abreuver de musique tout à toii aise, — a-t-elle dit, mais d'un ton grave, comme s'il ne s'agissait nullement d'une Jouissance. Pour elle, cela va sans dire, la musique est un véritable épouvantail.
Nous sommes arrivés. Demain, j'irai à la
recherche de Lavinia. Je buis dans une telle agitation que jè ne puis écrire.
Digiii
Je vis encore, en dépit de cette aflreuse secousse» et j'ai toute ma raison, puisque je comprends ce que j'écris.
Après de longues recherches, je découvris sa demeure. J'entrai et m'informai d'elle. Le concierge me regarda d'un air singulier, et me demanda si je voulais monter à Tatelier. Naturellement ; tout de suite ! J'entre en treirJilaru. Tout est silencieux et vide ; sur le chevalet, un grand portrait de moi, d'une frappante ressemblance. Je me détournai. Le concierge me regardait et regardait le portrait.
— « Où est l'artiste ?
^ € Vous ne savez donc pas ? Il y a quatre semaines, tout Paris en parlait. C'est ici que nous ravons placée dans son cercueil. Elle était d'une beauté mervexUeusa » une foule de personnes sont venues la voir, au milieu de ses tableaux* Tous ont été vendus, sauf celui'oci.
ojgjtiiMil^apgle
£Ud y a travaillé jusqu'A son dernier Jour.
Angèle I Angèle 1 apporte du vinaigre. Moa- Biear se trouve mal 1
Je n*ai plus rien vu ni rien entendu pendant fort longtemps ; il me eemblait qae J'étais mort. Si on m'avait laissé mourir 1
S8 Juin.
Aujourd'hui, j'ai eu le courage de retourner là-bas. J'ai loué rateliert et j'y cherche les moindres traces de son passage. J'ai essayé de me faire raconter sa mort; mais je ne puis pas ; je n'ai pas la force d'écouter. £Ue n'a pas laissé un seul mot écrit, rien que ce portrait qui me regarde sans cesse ; elle a dépensé ses dernières. forces à y tracer le témoignage de son immense amour.
Quand je revins aujourd'hui, le tableau avait