‹ Marie!Chapitre 4 sur 7 · VARIÉ · texte numérisé non relu

VARIÉ

disparu. Le concierge me dit qu'âne dame inconnue ravait acheté. Le soir, en rentrant dans notre salon, je Ty trouvai. Je regardai Nora ; elle rougit, malgré sa pâleur* € Gomment l' as-tu découvert?

— € En te suivant.

— € Tu sais donc quelle est la personne qui

Ta peint ?

— « Oui, et Je savais aussi qu'elle était morte,

— € Tu le savais ?

— c C^était dans les journaux. Je ne te les ai

point caciiésj tu as pu les lire tout comme moi. Je croyais même que tu avais lu, mais qu'assez naturellement, tu ne voulais pas m'en parler.

— c £t tu veux garder ce portrait?

— « Oui, il est très ressemblant.

Je revis dans ses yeux Tédair que j'y avais vu passer^ le soir» à Cùme. Sa haine poursuit au delà de la tombe ; elle pense me torturer au moyen de ce portrait. C'est sa vengeance.

ICARIÊ I 117

Etrelat, 4 juilleL

On m*a envoyé au bord de la mer parce

qu'on nie trouvait trop faible, et que d'ailleurs, an dire des médecins, cela pourra être sala*» taire à Nora* Nous yoici donc en Normandie.

La mer gronde dans les creux des falaises^ siffle, écume et fait tapage. Je reste étendu sur le bord du rocher, tellement anéanti que je n*ai pins la force de vouloir me précipiter.

C'est du reste inutile :j'ai la mort dans le cœur; je n'ai qu^à l'attendre patiemment. Je n'ai plus même le droit de me tuer, de fuir lâchement une vie où je dois expier' et me faire pardonner.

€ Tu étais comme un saint, Jannino I > — J*entends toujours ces paroles, dans le bruit des vagues, dans le souffle du vent^ dans mon propre cœur.

Je me tordrais volontiers sous cette souffrance l Comment ai-je pu la laisser mourir

116 UkKlt i

seule? Pourquoi suis-je aujourd'hui chargé de remords? J'étais libre et heureux: j'étais poète, et je oroyais» ô Dieul que la vie s'éteindrait plu* tôt en moi que les chaats.

J'ai fait le malheur de ma fetnme ; aussi je la hais; j'ai abandonné ma bien-aimée, je Tai repoussée ; j'ai tué mon enfant. Si les furies cessaient de me poursuivre, je respirerais peut-être librement. Mais elles aie pourcbassenti me foulent aux pieds» et me laissent à terre, désarmée incapable de me relever, de fuir» de fermer mon oreille à leurs cris. Nora s'est vengée, et cruellement, lorsqu'elle m'a laissé venir à Paris, sachant ce qui m'y attendait.

J*ai failli y perdre la Vie, mais elle serait néan* moins demeurée victorieuse, et elle aurait écrasé de son mépris tous les pauvres pécheurs.

Qu'a-t-eiie pensé, quand elle m'a vu partir pour chercher Lavinia ? Elle n'a pas montré la moindre agitation. Et quand, après de longues heures, elle m'a vu rentrer malade, épuisé^ elle ne m*a pas questionné. C'est un bon chirur-* gien ; sa main ne tremble pas, eu taillant dans le vif. Et elle dit qu'elle m'aime ! Peut-être !

mabiêI 119

C'est peut-être deramouri Elle est dans son droit. Elle s'est défendue jusqu'au bout, et sa main inflexible me désigne ma route, d^on geste qui dit : c'est le devoir.

Je Tai priée de me laisser souvent seul. Elle s'assied sur la plage et lit des ouvrages savants, pendant que j'erre avec mes pensées, ou que le plus souvent, je fiiis devant* elles, et qu'elles me poursuivent.

Mretal^ 26 Juillet

Il y a ici un cercle intéressant, composé presque uniquement d'artistes, qui ont cherché ce coin tranquille pour s'y reposer. Ma femme les a promptement réunis autour d'elle. Sur la plage et à table d'hôte, elle est le centre des conversations ; tout le monde admire son Intel* ligence masculine. Je garde le plus souvent le silence, mais écouter est en soi senl un apaisement et une distraction pour moi. Alors il me revient parfois que j'appartiens en réalité & ceux-ci, que moi aussi j'ai su jadis créer.

7 âoût.

J'ignore qui leur a dit que je chantais. On

m'a contiaiat de me mettre au piano, un piano qu'ils avaient secrètement fait venir de Paris. Hier, toute la soirée, je leur ai chanté ma musique. Ensuite, j*ai passé la nuit étendu sur la grève, dans un accès de désespoir. Les vagues allaient et venaient avec des sanglots, des gémissements, me parlant dans leur grave langage des souiïrauces et des crimes de co monde, de Péternelle mort. Au matin, je me suis endormi. La mer m'a réveillé en venant mouiller mes pieds. Pourquoi ne pas m'avoir emporté dans mon sommeil, au lieu de m'éveiiler sans pitié pour un nouveau jour de tatigue et de lutte ?

— « Savez- vous que vous êtes un grand artiste? me disait aujourd'hui une personne de notre société.

«- ce J'aurais pu le devenir, peut-èti'e.

— < Vous le devieudrez encore, vous n'avez qu*à travailler.

€ Je ne suis pas ambitieux.

— « Tant pis pour vous f Restez cet hiver à Paris, avec nous, et vous serez célèbre.

— « Je resterai à Paris, mais pas pour travailler ; je n'en ai plus la santé*

4 août.

Un proverbe oriental dit : € Si tu as un grand chagrin, dépose-le sur les eaux ; les eaux remporteront ! >

Mais la mer iiuinense ne saurait aliéger ma souffrance et décharger mes épaules du poids intolérable de ma situation. Nora m'a brisé et elle le sait ; comme toutes les natures fortes, elle pense : — « Mieux vaut briser la vie que de laisser l'âme périr. »

Je revis sans cesse cette heure de Bade. Jo croyais que Laviuia triompherait de me voir incapable de lui résister. Au lieu de cela, elle se

laisse injurier par moi, elle s'en va tranquillement et elle en meart. Nora savait qa'elle était morte ! Je commence à avoir vraiment peur de ma femme, quand je songe à la crnautéi à la soif de vengeance qu'elle a montrées. Maintenant, elle est sans cesse d'humeur bienveillante, me remercie de ia moindre attention^ et n'exerce sur moi aucune sorte (Je tyrannie. Elle évite adroitement d'ôtre seule avec moi ; elle ne me demande jamais : — « D'où viens-tu? pour-« quoi es-tu sorti ?^ » — même si je passe les nuits sur la grève. Elle doit pourtant le savoir, elle qui sait tout. Parfois, je mu crois fou , c'est que j'entends toutes sortee de voix s'élever de la mer; ie corps de Lavinia Hotte sur les vagues mais jamais il ne vient j usqu*à moi.

Paris, 20 décembre.

Nora vit d'expositions artistiques et de confé*

reaces; elle réuuit autour d'elle des savants distingués^ et se crée une vie aussi large et

aussi gaie que possible. Je ue puis lui refuser

mou admiration. Je vais souvent an cimetière,

pins souvent encore à l'atelier de Lavinia que

j'ai arrangé pour mon usage. Je dors sur la chaise longue où elle a rendu le dernier soupir; car elle a'a pas voulu se mettre au lit; elle a travaillé jusqu'à la mort. Aujourd'hui, j'ai eu l'inspiration d'examiner cette chaise longue. J'y ai trouvé caciiées quelques lignes écrites de sa main.

€ Mon Dieu, ayez pitié de moi» à cause de c mon grand amour I Je ne voulais pas humilier € son cœur ûert jusque dans la poussière ! Il ne « devait pas être humilié par le souvenir d'uuo « faute, et c'est pourquoi je l'ai quitté. Mon a Dieu ! ayez pitié, et laissez-moi entrer dans c votre paradis ; j'ai traversé sur terre le pur- € gatoire et l'enfer^ et je suis si lasse I Quand il c viendra pour me ciierchor, il me trouvera c morte. Il ne sera donc point coupable et pourra « songer à moi sans repentir» sans malédiction c sur les lèvres. Mon Dieu, que ce soit bientôt « fini I J'aipresqu'achevé son portrait. Il le trou-* « vera ici et saura que je n'ai cessé de lui ap-

€ partenir de corps etd'&me. Seigneur I sauvez*

€ le du crime et du remords, donnez-lui lapaix!* Je crus sentir autour de moi des ailes d'ange, sentir une main pure m'eniever à travers la nuit obscure, vers le repos éternel. Je baisai la feuille; je m'agenouillai devant sa couche mor-*

tuairo ; j*y appuyai mon front, Tinvoquai longuement tout bas et la remerciai du fond de râme. Elle est partie sans révolte et sans amertume ; sous la seule influence de Tamour, la sirène dangereuse était devenue un ange de paix.

4 janvier.

Kora m'a pris un abonnement au Conservatoire.

— « Vas-y tout S3ul. Je te gâterais ton plaisir ; je suis si peu musicienne.

La musique m'enveloppe, pénètre profondément mon cœur attristé et m'enlève jus-* qu'aux sommets oùportentseuls Tart et Tamour. Je puis jouir encore, si je ne puis plus créer.

Digiiizca

MABIÉ I 123

6 février •

J*ai fait mettre un piano dans l'atelier et j'y

déchiffre beaucoup de partitions. Des musiciens Tiennent me ebanter lears airs d'opéra. Le soir, nous recevons beaucoup, souvent des gens très remarquables. Ma femme est briUante» tient tète à tous les hommes et remporte victoire sur victoire. Ou vient volontiers dans notre salon ; Nora et moi, nous vivons en paix ; jamais un mot d'aigreur : ni orages, ni tendresses !

Notre vie n'est donc pas un mensonge et nous nous sentons» Tun et Tautre, libres.

Biarritz^ 8 novembre»

C'est triste de courir sans cesse après la santé sans pouvoir l'atteindre.

Il y a ici un couvent de pénitentes. Quelquesuneis se sont fait bfctlr, à côté de Tédifice prin«

cipal, des huttes de bois dans la lande stérile| et elles demenrent dans ces cellules diminnti* vas. On les voit circuler en vêtements de laine blanche, avec nn capuchon sons lequel il est impossible de reconnaître le moindre trait de leur visage. Elles ne prononcent plus jamais une seule parole. Mon cœur se mit follement à battre, à la pensée q^ue Lavinia aurait pu se cacher ici, que je pourrais me trouver en sa présence, et cela> sans nous en douter. Peut-être n*a-t-elle voulu que me faire croire à sa mort, et ezpie-t-elie ici, comme une ombre échappée à l'autre monde? Et moi je serais devant elle; moi, pauvre pénitent aussi, qui ai bouleversé ma propre existence et celle de Tétre qui m'était confié, moi qui ai tué mon enfant I Rien ne nous séparerait plus, rien que cette mince étoffe qui arrête le regard.

Je dus m'éloigner rapidement, pris de verti.

ge. Si ma vie avec Nora devient impossible & snjiporter et que je ne me sente pas encore de droit au suicide, je pourrai me iaire trappiste. Quelles folles pensées traversent un cerveau malade 1 Mon héroïque Lavinia n'aurait pas un

HARIÈ I 127

instant hésité devant le suicide plutôt que de fuir ici lâchement Texistence. Elle, cette âme d'artiste, ensavelia dans ce désert de sables, dans ce silence et cette inaction... jamais !

On me conseille de passer tons mes hivers dans le midi. Dieu sait de quelle maladie je souffre I Je ne le demande pas.

Sorrente^ 4 février.

J'ai absolument vonln venir ici . Nora y a consenti tout de suite* Mais je vois que j'a^ trop présumé de mes forces. L'ancienne agitation se réveille. Ma femme, toujours intelligente, propose Alger et un .beau voyage de retour par FEspagne» Elle soutient que je supporterai très bien ces fatiguas. Qermann nous accompagnerai.

128 UkRit t

PariSf 24 Juin.

Alger et x^spagae .sont loin derrière nous.

Je me sens mieux dans le voisinage de cette chère tombe. Nous avons repris nos habitudes^ mais je m'aperçois que mes forces diminuent.

C'est presque une sensation bienfaisante»

comme un grand repos, après de grandes fatigues : un pauvre oiseau errant, aux ailes briséesy à qui Ton donne un nid moelleux» pour qi; il soit moins triste.

Hermann, par sa chère présence, nous a fait une vraie joie de ce voyage qui pouvait être un supplice.

Il est grand admirateur de rintelligence de ma feuiine et j'écoutais silencieusemcut leurs conversations animées*

Que de fois il m'a reproché mon chagrin exagéré de n'avoir pas d'enfants: une femme aussi remarquable est un vrai trésor ; qu'a-t-on besoin d'autre chose? Je le laissais dire en souriant comme un voyageur qui gravit seul un glacier

MAEIÊ l 129

et auquel quelqu'un» d'en bas, crie le chemin qn*il doit suivre. Au début, Nora craignait évidemment que je lui fisse des conMences; elle ne nous laissait jamais seuls. Mais bientôt elle 8'est tranquillisée, sans que nous eussions échangé un mot là-dessus. Nous ne nous disons jamais rien d'intime, rien qui ne puisse se répéter dans un salon.

Notre voyage a donc été fort agréable.

Hermann me regardait quelquefois avec Tinquiétude de me voir jaloux; mais lui aussi ne tarda pas à se tranquilliser et à redevenir • raimable compagnon qu il est naturellement.

Ceux qui nous auraient rencontrés» nous auraient crus fort heureux, n'était ma miséra« ble santé, qu'il me faut traîner avec moi, et qui me réduit à l'état d'ombre, de chevalier de la Triste-Figure.

ffaaOrodenf 24 fuUlet.

Les folies de rnen frère nous ont obligés à

130 MÀBIÊ !

revenir ici pour quelque temi)s, afin d'y remettre de Tordre. Ma mère a été épouvantée à ma vue ; clic a fait à Nora les plus vifs reproches de m'avoir laissé tomber dans un tel état.

— « Le dos voûté I Des ckeveux gris ! Et ces grands yeux, ces tempes creuses! Et cette démarclie ! Qu'as-tu fait de ton pas élastique ? Tu te traînes comme un pauvre infirme. >

Je Fai entendue dire à mou frère.

€,Si seulement il ne voulait pas sourire!

Je ne puis supporter cela, ce sourire avec ce regai'd désolé I Sa maigreur en parait plus effrayante. C'est affreux! Faut-il le laisser mourir, mon pauvre enfant? N'y a-t-il ni médecins ni remèdes pour le guérir?

Pauvre mère! Je ne me savais pas si changé ; je lui aurais épargné le chagrin de me revoir*

S7 muet.

Quelles nuits précieuses dans mon cher atelier l Je joue des heures^ la fenêtre ouverte^

. pour laisser entrer Tair parfamé. J*ai missar le piano le portrait de Lavinia et la pliotogra* phie que ses admirateurs ont fait faire d'elle après sa mort. Je ne cesse déjouer, jusqu'à ce qu'une sorte d'engourdissement me prenne et que je m'endorme sur le divan. Cette pliotographie me la rappelle, telle que je Tai si souvent vue à SorrentO) durant ces nuits où je la veillais» écoutant son souffle bien faible et redoutant sans cesse qu'il ne vînt à s'arrêter, — « Tu as été un saint^ Janninol ^» Le désespoir, Tangoisse me resaisissent, et je me jette à terre, tenant ma tête à deux mains pour Fempê^cher d'éclater. Pourvu que je ne devienne pas fou ! Ce serait le dernier degré de misère I La volonté doit pourtant suffire pour conserver la santé de l'esprit. La nuit ne peut pus se faire en moi, ou ce sera la mort»

ttaortroâent 6 août.

Sncore quelques pénibles jours à passer ici^

et nous reprendrons notre vie errante. En dépit des iudicibles ennuis que j*y retrouve, il y a un sen riment de repos et de douceur, à être sous son propre toit. Le parc, la forêt sont spleD i et sous le moindre vent, murmu it co ame au temps de mon oragt ise jeunesse, où ces arbres centenaires m*apaisaient par leurs mélodies douces, me répétant que j'étaiî ua génie, que j'arriverais à tout, que je n'aTjiis qu'à vouloir. Tout me semblait facile : je nepouvais compre idre qu'on prononçât le mot: Impossible ; il n'existait pas pour moi. Oui, le matin a été beau, le navire était joyeusement pavoisé. Mais roragc s'est trouvé plus fort que moi ; il m'a jeté à la côte, et je reste dans le port comme un débris inutile, qui inspire la compassion. Le monde a presque oublié que je promettais d'être un grand artiste.

Dans trois jours, je pars dlci et je n'y rentrerai pas vivant. Mes vieux arbres murmure-» ront au-dessus de mon cercueil. Si c'étaient seulement les Idu llles de cet automne qui dussent couvrir mon tombeau? Mais il n'en sera pas ainsi 1 Ma mère rend la vie intolérable à Nora.

icabiê! 133

C'est sa faute si je dois m'exîler pour toujours

de mon pays. Je ne puis proposer à Nora de rester. Elle u'a pas un mot de plainte, mais je vois qu'elle n'y tient plus. Elle ne souffrira paS| ne fùt'Ce qu'une heure, à cause de moi; j'apprendrai d'elle la sérénité ^ c'est moins difficile qu'on ne le pense ; il no s'agit que d'en prendre l'habitude. Il est plus facile de paraître gai que triste; il faut pour cela, non beaucoup de volonté, mais une grande indifférence, un parfait désintéressement de soi et du monde ; ne plus rieu désirer, rien espérer, comme dans le tombeau. On plante bien des fleurs sur les tombes pour qu'elles aient l'air souriant. Je pars avec cette ferme résolution, et il n'y a rien ni personne qui puisse maintenant ébranler ma volonté.

Mon frère s'est cru aujourd'hui le droit de me faire une scène mélodramatique, parce qu'on lui a donné un conseil judiciaire. J'avais envie de rire, tant la chose me paraissait plaisante. 11 m'accablait d'un flot de déclamations prétendues violentes que j'écoutais aussi froidement

qu'on écoute une eau qui coule, malgré son ta-> page. Je dessinais entre temps un maigre clown

184 VABIÊ I

donnant un sou à une dansense de corde, plas maigre que lui : le premier avec un tricot

déchiré, la seconde avec des souliers éculés, une jupe en lambeaux* Gela faisait une scène d*un comique amer,

— € As-tu fini? — dls-je enfin, d'un ton si

calme qu'Edouard me regarda stupéfait. — Tu aurais pu l'épargner tant de peine. La chose est irrévocable, et tu attendrirais un rocher plus aisément que moi,

— € Mais, Hans^ comme tu es changé I

— (C J'ai découvert que j'étais trop patient.

— < Aussi patient qu'une borne 1 s'est écrié Edouard hors de lui.

Se» enfants mettent le château sens dessus dessous, et chacun les ûatte comme s'ils en étaient les futurs maîtres.

— € Il faut avouer, Nora, disait ma belle-sœur aujourd'hui, que tu as bien dressé ton mari.

J'obtiens tous les jours un peu moins d'Edouard ; Hans ne semble respirer que par toi. Je ne m'imaginais pas qu'il t'aimât autant. Mais vous êtes le couple le plus étrange du monde ! Il te fait la cour comme un amoureux et tu vig

comme une reine. Quel est donc ton secret?

— « Je Tai étudié et ne me suis jamais occur . pée que de lui et de son bonheur.

— « Faut-il une étude pour cela?

— « Je le crois. Sans peine, on n'a rien en ce monde.

Ils prennent avec nous des airs timides, comme s'ils ne pouvaient nous déchiffrer. Mon calme et mon indifférence sont surtout pour eux choses si nouvelles qu'elles les déconcertent. Qu'est-ce qui pourrait encore m'émouvoir et m'ébranler ? Ah ! pourtant, la chaise où s'asseyait Lavinia dans le couvent de Sorrente m'a arraché des larmes brûlantes, quand je l'ai revue à la même place !

Pans, 10 novembre.

Si on pouvait, à propos de modestes individus tels que nous, parler d'héroïsme, je dirais que nous en montrons dans nos vaillants efforts de support mutuel. Nora semble presque gaie

186 MAHIË !

et je m'efforce de ne pas déparer son salon. J*ai

secrètement le mal du pays; mais Nora ne veut plus ontendre jjarler d'Haxtroden ; elle prétend n*en pouvoir supporter le soavenir. C'est seulement parce qu'elle redoute ma iamille qui lui est antipathique. Ayant brisé sa vie, je ne me sens pas le droit de Tobliger à me sacrifier rexistënce en apparence assez calme, qu'elle a su se refaire. Cet hiver, nous resterons ici. Je vis beaucoup dans mon atelier, le seul endroit où je sois mon maître, où je puisse m'étendre quand je suis trop souffrant, sans que des yeux pénétrants me questionnent. Je travaille en secret, j'ai écrit des vers, composé de la musique, jeté sur lepapier des pensées, des essais de romans. J'y trouve une sorte de repos. Le flot puissant de la faculté créatrice a été chez moi brusquement arrêté et refoulé dans une autre direction ; mais, parfois un mince filet traverse les digues et entraîne avec lui une part de ma douleur.

Puis, je cesse de sentir, et je retombe dans une bienfaisante inertie.

MABIË I

Haootroden^ 12 septembre i8„.

Sept ans pUts tard.

L'huile de la lampe baisse. Je suis revenu dans ma patrie pour y moarir. Ma mère habite • une terre que je lui ai donnée, afin que sa présence ne g&tàt plus la vie de Nora, surtout quand je serai mort et que ceiie-ci deviendra maîtresse d'Haxtroden. J'ai pris d'autres dispositions à régard de mes frères. Personne ne saura la gravité de mon éiat, car je ne veux voir personne. Nora me suffit.

Elle est d'humeur toujours égale, si vivante, s'intéressant à tout. Elle me lit à voix baute^ pendant des heures que je reste étendu sur le divan de Tateiler. Mon Dieu ! qu'il est doux de mourir 1 Je ne soutire même plus, je m'affaiblis peu à peu. Kora iir ist une ûdèie société ; je ne puis me passer d'elle.

Nous ne parlons jamais du passé ; il semble n'avoir jamais existé; on dirait que jamais le

188 MABIÊ !

malheur ne nous a brisés et écrasés de son poids. Ce passé, je le paie de ma vie, mais c'est justice. Je ne murmure pas, je murmure seulement de n'avoir pas eu Ténergie de m'élever audessus de moi-même, et en.me retrempant dans la création de nouvelles œuvres, de devenir un homme nouveau.

Je lègue mes tristes essais à Hermann; peutêtre y prendra-t-il quelque plaisir, ou souffrira-t-il de ce que je n'ai pas su faire , davantage ? j'ai mal pris au début l'écheveau de ma vie, et je me suis épuisé vainement à le dé^^ mêler. Qu'on ne pleure pas sur moi ! Tout est bien ; la lutte est ûnie, la souffrance éteinte ; le calme et le dévouementhabiteut seuls ces murs entre lesquels jadis je me débattais comme un fou. Mes paupières sont pesantes, mamains'aff9,iblit. Sans secousse, je me laisse glisser doucement dans le suprême repos.

Clair d'étoiles. L'Olto mugit et bouillonne entre ses grands murs de ruchers. Un vent froid passe à travers les gorges où se précipitent les torrents des montagnes» qui viennent confondre avec les eaux du fleuve leurs eaux écumantes.

Dans une de ces gorges, se glisse un être de haute taille que l'obscurité fait paraître gigantesque. La lune, qui monte lentement, verse soudain une large nappe de rayons, épaississant les ombres au milieu desquelles cette forme géante s'est efl'acée.

La lune inonde de sa lumière les villages plongés dans le sommeil» les bois qui semblent respirer doucement, les prés où dor-

140 TEK6EANCE

ment les troupeaux, mêlant leur souffle aupartam des innombrables âeurs.

Dans la prairie, vient de reparaître la forme mystérieuse : un homme grand comme un sapin et vêtu d'une courte veste brune. Des armes étincellent à sa ceinture ; son pantalon de laine blanche est rentré dans ses bottes ; le chapeau de feutre, posé sur ses longs cheveux et orné d'un bouquet, abrite un Iront bas, d'épais sourcils ; ses yeux luisent comme deux charbons ardents. De sa main, petite mais ner* veuse, il tord sa longue moustache, puis tire de sa ceinture un couteau et une corde. A pas rapides et muets, il s'approche d'une des vaches. Ses dents brillent à travers la moustache, la courbe de son nez s'accentue, et il murmure :

— Ta peau va me fournir une paire de sandales.

En un clin d'œil, il a lié les jambes de la pauvre bête, et le large couteau luit au-dessus de son poil satiné. Il taille soigneusement deux amples morceaux et rit des r&les de la vache à la torture.

Oig'itized

Le sang, à flots noirs, inonde le gazon.

L'homme rince au premier ruisseau les deux )^ lambeaux de cuir, les roule ensemble et dispa-

rait comme si Tombre l'avait englouti.

La lune co Qtinue son chemin et épie^ entre les rochers noirs, TOlto, dont les vagues tumultueuses se couronnent de crêtes d'argent.

L'homme lève très douce ment le loquet de sa porte et va pour se couoher sur le banc qui court le long du mur de Tétroite chambre.

Sa jeune femme ne dort pas ; elle a allumé le u cierge de Pâques ; elle joint les mains, et ses

' grands yeux semblent fouiller la nuit. Quand

elle voit du sang sur les mains de son mari, un cri «est tout près d'échapper à ses lèvres. Mais il rit de sa frayeur.

— N'aie donc pas peur, ce n'est que sa vache qui vient de m'offrir une paire de sandales.

Sa peau, à lui, viendra plus tard.

Il éteint le cierge et s'allonge sur le banc. Âu I même instant, un coup de vent ébranle les bar-

» deaux du toit, hurle dans les volets, renverse

les pots de fleurs du balcon de bois, et éveille le nourrisson couché dans l'auge suspendue par

14f^ V£N6EANCB

des cordes aux poutres duplai'oud bas. Il éveille aussi une jeune fille endormie sur le banc de la cuisine ; elle se lève, court au foyer, rassemble les charbons dispersés par la bourrasque et souffle dessus. La flamme éclaire un visage qui ressemble à celui de riioiume de tout à Flxeure : le même nez d'aigle, les mêmes yeux enfoncés et noirs comme des charbons, le même front bas, où les cheveux noirs se massent lourdement et retombent en nattes ébouriffées jus* qu'aux genoux. Elle se redresse de toute sa hauteur ; sa tète touche presque le toit de la cabane ; elle écoute et hoche la tète en entendant crier l'enfant.

^ Veux-tu du lait» belle -sœur ? demande-t^

elle, à la porte de la chambre.

— Oui, Sanda, 8*il n'est pas aigre, car voici un orage qui vient.

La jeune fille goûte le lait, le met sur le feu, puis ouvre les volets pour regarder au dehors. Des nuées sombres courent devant la lune, et le vent lance, par la petite fenêtre, des tourbillons de poussière mêlée au violent parfum des tieurs. Il se fait un grand calme..., puis au éclair dé'-

cbîrele ciel tout près d'elle, et le tonnerre

éclata presque en même temps. La jeune fille se signe, ramène le volet, retire du foyer le lait bouillant, le verse d'une écuelle dans Tau*tre, pour le refroidir, en fronçant avec impatience les noirs sourcils qui se rejoignent audessus de sou nez d'aigle. L'enfant pleure plus fort, mais sa petite voix est couverte par le bruit de la pluie et de la grêle. Quand Banda pénètre dans la chambre, avec son écuelle de lait, le cierge de Pâ^^ues a été rallumé» et la jeune mère serre vainement le noui issoii sur sa poitrine.

^ Si je n'avais pas eu cette frayeur I J'étais si bonne nourrice ! Et maintenant plus rien l Sainte Mère de Dieul quels éclairs 1

La jeune fille hausse les épaules avec dédain.

— Aussi, pourquoi être si poltronne?

— Je lui ai fait payer ta frayeur, Ancuza, ricana le mari.

— Oui, mais cela ue me rend pas mon lait.

Je n'en ai que plus grand'peur l Sainte Mère

de Dieul quel tonnerre 1

La jeune femme etreufaut avaient tous deux des yeux bleus, de long cils sombres et frangés, des . cheveux blonds. En voyant sa belle-sœur trembler si violemment, Sanda lui pritTenfant des bras et le fit boire. Alors, elle releva son xegard et vit les mains sanglantes de son frère.

— L'as-ta tué? demanda-t-elle» paisiblement.

L'homme éclata de rire :

— Sanda n'est pas aussi craintive que toi, Âncuza.

— Non, je ne suis pas craintive ; mais si tu

l'as tué, tu feras mieux de t'en aller de i autre côté de la montagne. Veux-tu que je selle ton cheval ?

— Je me sids contenté de saigner un peu sa meilleure vache, pour qu'elle . perde son lait^ comme Ancuza, quand il a incendié notre grange. -

— Ah I que va-t-ilnous faire ? gémit la jeune femme, se tordant les mains.

— Ce qu'il nous fera, nous le lui rendrons, n'est-ce pas, Dragomir, mon frère?

TENGEANCE 145

L'enfant s'était endormi ^ans les bras de Banda ] elle le posa dans Tange, caressa le front et les cheveux de sa petite belle-sœur pour Papaiser ; puis elle rentra dans la cuisine, cou- Trit soigneusement les tisons, se jeta sur son banc et tomba aussitôt dans un profond sommeil. Cependant Forage s'éloignait, et chaque feuille» chaque brin d'herbe humide étincelait BOUS les ravons de lune.

Il existait depuis bi en des générations une vieille haine héréditaire entre la famille de Dragomir et celle du maître d'école Pârvu. Au village, on racontait des histoires remontant jusqu*aux époques légendaires, sur la façon dont Tune et l'autre avait tour à tour satisfait sa soif de vengeance. Il ne se passait guère de semaines sans que le bruit d'un nouveau méfait effrayât les voisins. La pauvre Ancuza vivait dans une perpétuelle angoisse. Cette nuit-là» encore, elle ne put se rendormir ; elle ne cessait do se représenter les malheurs qui pourraient résulter de cette action de son mari.

Pârvu s'était couché ivre la veille. 11 était fort tard lorsqu'il entra dans la salle étroite et

146 VBNGEANCB

basse de Técole* Selon la cotitnme en été, il n'y trouva que les plus jeuuea et les plus faibles des enfants, ceux qu on ne pouvait utiliser aux champs* Pàrvu portait le costume des paysans, quoiqu'il eût habité la ville et que, même aux examens, à Craiova, il eût trois fois remporté le premier prix. Il se faisait remarquer par des formes athlétiques, des yeux gris, pleins d*éclairSy d'abondants cheveux noirs coupés ras, et il savait di.bcourir mieux que personne. Aussi avait-il dans le village un grand nombre d'ad* mirateurs.

— n sait des livres ! disaient les paysans, qui le contemplaient avec un respect craintif* Les eufauts avaient de lui une frayeur extrême et apprenaient comme de petits perroquets, de sorte qulls pouvaient débiter par cœur des p^igcs entières. Car, entre les mains du maître, la baguette devenait un instrument de supplice fort redouté.

Ce matin-là, P&rvu était de mauvaise humeur, et ses écoliers, épouvantés, se serraient les uns contre les autres, attendant avec une terreur mortelle la première interrogation.

YfiKaEANCS 147

Florica I appela le maître.

Une fillette maladive se leva. Ses cheveux emmêlés lai retombaient sur les yeux et cachaient son visage, d'une jaune pâleur. , Ses yeux, très noirs, s'attachèrent avec angoisse sur le maître, puis les lourdes paupières se baissèrent, et, suivant du doigt les lignes, la petite lut péniblement une fable dont elle ne

comprenait pas un mot. Pàrvu ne Técoutait

pas.

— Lis toujours t souffla un gamin placé derrière elle \ et, rinsunct de la conservation la soutenant, Fenfant continua de lire, sans points , ni virgules. Les autres épiaient le visage du terrible maître d'école,

Pàrvtt s'absorbait dans ses pensées* Un seul être, au monde, avait été à lui : sou jeune frère qu'il adorait. Quelques semaines avant ce jour, il l'avait trouvé assassiné dans la foièt« Cette image reveuait sans cesse à sa mémoire, quoi qu'il fît pour l'écarter. Parfois il s'efforçait de la noyer dans Teau-de-vie \ mais, l'ivresse dissipée, l'image était là, effrayante : il ne voyait et n'entendait plus rien. Il refaisait le chemin qui

148 TEKGEAXCE

le ramenait de la ville, ayant à la main nn paquet de tabac pour son frère, car il aimait à lui faire de petites surprises. La soirée était avancée : les rocs projetaient de longues ombres sur la route. Soudain, il vit quel(j[u'un assis sur une pierre, immobile, la tète appuyée an mur de rocher. En approcliant, il lui sembla reconnaître son frùro, mais pourquoi ac bougoait-ilpas? < Moisel » cria-t-il de loin. Pas un mouvement. La irayeur le prit, il se mit à courir ; arrivé près de lui^il lui toucba Tépaule. Les membres du jeune liomme étaient glacés; les yeux, grands ouvertSj le regardaient fixement Par vu poussa un cri, et crut étouffer. Il frictionna vigoureusement le corps; il Tappela tout bas, puis à grands cris, jusqu'à ce qu'il eût découvert la plaie béante. Âlors il comprit que Moïse n'entendrait plus jamais le son de sa voix. Il se jeta à terre, pleurant, s'arracbant les cheveux. Puis, la pensée de se venger de Dragomir lui revint et suffit pour sécher ses larmes.

La fillette lisait toujours, du même ton monotone, et cette fois un passage de l'histoire nationale :

€ Mais le prince Tzepescli ût serment de se venger des boyards qui s'étaient révoltés contre lui. Il les invita à un repas splendide où tous vinrent avec leurs pins magniûques habits de fêtes : les boyardSi leurs femmes, leurs fils» leurs gendres et leurs filles. Pendant qa'iis man-geaient et buvaient, ils se virent soudain entourés de soldats armés, et Tzepesch leur cria, en riant d'un rire terrible :

— € Vous ne sortirez pas d'ici que vous n'ayez construit pour moi et de vos propres mains la forteresse de Tscbetazuia. Vous travaillerez nuit et jour, ou vous serez empalés..

« Les hôtes devinrent blancs comme la muraille et commencèrent à supplier le prince de leur permettre du moins de dépouiller leurs joyaux et leurs habits de fête.

c J'accepte volontiers les joyaux 1 dit Tzepescli, toujours en riant; je les offrirai aux ambassadeurs turcs pour conserver mon trône; mais vous garderez vos habits I

« Et, tels qu'ils étaient, on les mena au travail à coups de fouet : les femmes les plus belles, les hommes les plus vieuxl Bientôt leurs mains

et leurs pieds saignèrent ; bientôt leurs beaux

habits tombèrent en lambeaux. Leurs corps étaient presque nus, leurs visages pftles et hagards ; les coups de fouets pieu valent sur eux sans pitié . Ils durent entasser pierres sur piei'res pendant de longs mois, avant l'achèvement de la forteresse. Tzepesch, debout sur les murailles, riait en voyant ces êtres lamenta* bles tomber d'épuisement et poussés sans relâr clie, jubcj^u'à ce que la luort eût délivré le plus grandnombrede leurs tortures, jusqu'à ce que Torgueilleuse citadelle s'élevât au bord du fleuve... 1

La sueur perlait sur le front de Pàrvu ; il CiOyait sentir encore le poids du cadavre peser sur son épaule» pendant qu'il le rapportait à la maison. Il avait juré de punir le meurtrier i et, jusqu'alors, il n'avait pas tenu son serment. IL avait bien mis le feu à la grange de Dra* gomir, à toute sa récolte de maïs, en partie vendue, en partie réservée pour semence \ il avait vu s'élever les flammes qui réduisaient Dragomir à la misère ; mais était-ce une vengeance ?

Était-ce Téquivalent de la vie de sou frère?

Moïse avait; il est vrai, insulté Sanda, ua jour que celle-ci était venue à Vhora^ et Pavait forcée à quitter la danse, non sans serrer les poings et murmurer quelques mots entre ses dents. Pârvu se frappa le front : si c'était Sanda qui l'eût tué de ses propres mains? In on, la chose était impossible I Moïse était plus grand et plus fort qu'elle ; il ne se serait pas laissé frapper par une femme! A cette seule pensée, Pàrvu avait le vertige ; il n'entendait plus la lecture, où il était maintenant question d'un agneau, que sa désobéissance à sa mère conduisait à l'abattoir. La voix monotone de l'enfant se confondait, dans son oreille, avec le bruit du torrent qui roulait à travers le village, pour se jeter dans TOlto.

Il se rappelait que son père avait été pope dans ce même village où le père de Dragomir était cultivateur. Il évoquait le souvenir d'un drame barbare : le pope avait à se venger...

De quoi? Pàrvu ne le savait plus! Un jour, il revenait à cheval d'un bourg voisin ; il rencon« tra le paysan désarmé, occupé à laver ses brebis. Celui-ci vit un pistolet étinceler dans les

150 VENGEA.NCB

mains du pope; il bondit et s'enfait, rapide comme le vent, faisant des sauts et des zigzags. Le pope, sur son petit cheval, courait derrière lui. Le fugitif aperçut Téglise; il se précipita jusque dans le sanctuaire et embrassa TauteL Plein d'une aveugle rage, le pope poussa son cheval à la suite du malheureux, dans Téglise môme, et tua le père de Dragomir, dont le sang éclaboussa TauteL

En punition de ce crime, il fut interdit, rasé et enfermé dans un cloître. Pârvu resta seul avec son petit frère à élever.

Les eulauts taillaientlcurspupitres avec leurs couteaux, dessinaient sur leurs ardoises et crachaient ensuite pour les nettoyer. Les mouches bourdonnaient contre les vitres malpropres; Tair devenait de plus en plus étouffant. Quel(iues écoliers bfii liaient.

La porte s'ouvrit soudain, et un gamin eq chemise se précipita, un lourd bonnet de four* rure enfoncé sur sa tignasse noire.

— Maître ! bégaya-lril, maître, votre vache t

Pârvu s'éveilla de son rêve.

Qu' est-il arrivé à ma vache ?

— Votre vache l balbutiait le gamin, venez et voyez !

Les enfants avaient peine à contenir leur joie, d'abord d'être quittes de la classe et ensuite d'assister à quelque ^ène tragique. Ils se précipitèrent vers la porte et se répaudirent, en criant, dans le pré. Bientôt la moitié du village fut réuaie autour de la bête blessée, qui soulevait avec ses cornes d'énormes mottes de gazon et repoussait sou petit veau, lequel lui demandait à boire avec dos accents lamentables. Ses grands yeux semblaient accuser ceux qui Ten^ touraient. Des gouttes de sueur inondaient le front de P&rvu, tandis qu'il plaçait sur les blessures de larges feuilles mouUiées, pour en apaiser le feu.

Les femmes, leurs nourrissons dans les bras, hochaient la tète, sous les voiles blancs qui les faisaient ressembler à des matrones romaines. Les enfants se pressaient alentour avec curiosité, en groupe serré, car ils avaient peur et de ranimai saignant, et de la fureur du maître, qui pouvait aisément se i^etourner contre eux et des énormes taches ronges du gazon, passant

rapidement au noir. Une graude et belle fille plongeant avec compassion la main dans un seau de laity donna ses doigts à sucer au petit veau, tout en ^iant au contact avide de ce mufle velouté qui la chatouillait et aux grosses plaisanteries d'un garçon, dont les yeux brillants ne la quittaient pas. Les femmes se poussaient le coude.

— Vois donc ! elle n'est pas sotte! C'est au maître d'école qu'elle en veut!

Soudain, tous les regards se tournèrent vers le chemin, où la forme majestueuse de Sanda apparaissait, enveloppée de soleil, illle avançait, Tamphore verte de terre veriûssce posée obliquement sur ses cheveux noirs, la quenouille à la taille, le fuseau à la main. Pour marcher plus à l'aise, elle avait relevé par devant la jupe rouge aux plis lourds, qui tombait de ses hau. cheS) retenue par une ceinture de cuir ; de sorte qu'on apercevait sa chemise blanche et ses beaux pieds nus. La chemise, rioliement brodée aux épaules et aux manches, s'ouvrait sous le collier d'ambre à plusieurs rangs, assez pour laisser deviner le contour admirable de la poi«-

triue. La tête était enveloppée d'au ûchu jaune dont les bouts, rejet^és par derrière, couvraieDt les petites boucles qui frisaient sur le cou, sous les nattes. La peau aux tons d*or, brunie par le soleil, les puissants sourcils noirs, l'étrange gravité du visage donnaient à cette appariiiuii quelque ciiose de sévère et de grandiose. Les garçons du village avaient peur de Sanda, qui ripostait à leurs taquineries par des répliques acerbes, pires que des soufflets» les laissant à court comme des imbéciles.

Sanda attacha ses grands yeux sur la vache ei demeura un instant immobile, observant tous les gestes de Pàrvu. Bientôt, elle lui entendit prononcer le nom de son frère, et tout d'un coup elle se vit entourée et accablée de questions.

Pârvu fendit le cercle, et, semblable à deux lions, le maître d'école et la jeune fille demeu^ rèrent face à face, croisant leurs regards farouches.

— C'est Dragomir qui a fait cela 1 dit Pârvu, grinçant des dents.

Sanda garda le silence.

— Kie, si tu peux, ciia I*àrvu.

156 TENGBAKCE

Sanda continuait à se taire et à le regarder.

Parle, ou je te secoue f Sanda le mesura de la tète aux pieds, répondit de sa voix calme et profonde :

— Tu aurais de la peine à me secouer : tu es trop faible, liseur de livres t Tu n'es boa qu'à mettre le feu, la nuit, quand personne n'est là pour t'en empêcher.

D'un large geste, elle se . fit place et passa son chemin sans regarder autour d'elle. Pârvu était devenu jaune de rage.

— Tu me le paieras ! dii-il entre ses dents.

— Sais-tu ? fit un vieux paysan. Épouse cette Me ; elle est forte, capable de faire beaucoup de besogne; ce sera la fin do la vieille haine.

— L'épouser 1 cria Pàrvu. Que l'Olto m'en* gloutisse avant que j'épouse cette vermine l Mais je lui laisserai de moi un souvenir qui l'empêchera de lu'oublier jusqu'au dernier jour de sa vie. Je rhumilierai si bien qa*elle n'osera plus ouvrir la bouche ni se montrer ! Je me vengerai, et avec moi^ tous les garçons du village.

VBNaBAKCE 157

Les jennes flUea se regardèrent ; les garçons sourirent ; les hommes tirèrent leurs bourses &

tabac pour rouler une cigarette; les femmes s'en allèrent à lear ouvrage. Quand les écoliers se virent seuls avec leur maître, ils s'enfuirent le plus vite qu'ils purent, et Pârvu demeura près de la vache enfiévrée, lui rafraîchissant la langue et les narines avec de l'eau, et se demandant s'il ne ferait pas mieux de l'abattre.

Sanda s'était dirigée vers le puits, avait saisi le gigantesque levier qui se dessinait comme une potence» sar l'horizon éblouissant de la vaste plaine et, abaissant le seau, avait rempli son amphore. Elle ne savait pas combien elle était belle en ce moment-là ; le rouge éclatant de sa jupe, la chemise blanche, le fichu jaune, au milieu de ces vagueb de verdure, auraient ravi uii peintre; tous ses mouvements étaient pleins de vigueur et d'harmonie. Mais elle ne pensait qu'à la haine sauvage qui fermentait dans sou &me contre Pârvu ; elle pensait qu'elle en avait dit trop peu, qu'elle aurait dû le llageiler davantage, lui faire sentir son mépris d'une façon plus mordante encore. Eh quoi? Eux n'a*

158 Y£Na£ANC£

valent rien dit, quand il avait anéanti par le feu

tout ce qu'ils possédaient. Et lui, pour une misérable vache, il ameutait tous les voisins^ par ses cris et ses lametitations, parce qu'il savait lire dans les livres I Et les autres Técoutaient, parce qu'ils le croyaient supérieur à eux ! A cette pensée, son profil d'aigle s'accentua davantage et ses sourcils se rapprochèrent. Elle se disait aussi qu ou leur en avait voulu, dans le village, à elle et à son frère, de leur orgueilleux silence, et que depuis, on les avait plus que jamais regardés comme les meurtriers de Moïse. Ces gens-là ne comprenaient que les gémissements et les accusations violentes ; le silence leur semblait quelque chose de suspect. A.ncuza n'était pas aimée, parce qu'elle vouait d*un autre village, et qu'avec ses yeux bleus, elle avait l'air d'une étrangère. On n'avait jamais pardonné à Dragomir de tfavoir trouvé à son goût aucune des filles de ses voisins ; on en attribuait la faute à Sanda, qui n'en avait jugé aucune digne d'eux, ni assez douce pour plier devant elle, banda savait tout cela. Ce n'était pas en vain qu'elle possédait des yeux

et des oreilles ; et si peu d'amis qu'on ait, il s'en trouve toujours un pour nous répéter les choses désagréables qu'il a entendu dire de nous ou même pour en inventer : « On dit ceci et cela sur ton compte. » Sanda connaissait trop cette phrase» parce que nul n'avait le courage de lui donner direcLoment un avis. On n'ignorait pas ses colères subites, sa langue affilée, son bras d'acier, qui avait dégagé une charrette d'un bourbier, d'où quatre bœufs, sous les coups de iouet, s'eôorçaient en vain do l'arracher.

Il se racontait sur sa force des histoires

fabuleuses, et sou audace était passée en proverbe. Dragomir disait souvent^ en riant, qu'il ne craignait pas les voleurs, tant qull avait Sanda dans la maison. Pendant une de ses absences, une bande de brigands était venue attaquer son logis ; mais Sanda s'était présentée au capitaine avec tant de sang-froid, qu'il avait voulu remmener, comme sa femme, son frère, son camarade, même au besoin comme reine de la bande ; tout, pourvu qu'elle consentit à les accompagner ! Avec un sourire fugitif

IGO V^NGEAXCE

et un étrange éclair dans le regard» Sauda avait décliné cet honneur...»

— Ce n*est pas que je û*eusse euvie de Tac* cepter, dit-elle plus tard. Si ma petite belle- Bœur et l'enfant n'avaient eu besoin de moit Je serais peut-être partie avec eux... Alors, ils ea auraient vu de rudes I Us auraient dû m'obéir comme des esclaves.

Mais elle s'était dit que son frère pouvait à toute heure disparaître» victime ou assassin, et qu'en ce cas, elle resterait seule, ciiargée du double soin de la défense et de la vengeance, A partir de ce jour, la maison de Dragomir fut sacrée pour les brigands.

— Tu pleures toujours, Anca! dit-elle sévèremcut, en rentrant dans la cuisine avec sa cruche pleine.

— Ah ! non ! non 1 je n*ai presque pas pleuré, Sanda. Hais on dit que P&rvu est fîirieux et qu'il va nous faire quelque chose de terrible î Ah! laoïi Dieu, que devenir! que devenir! comment é,lever mon petit enfant au milieu de vous autres, si farouches, si sauvages!

— Laisse-le moi ; j'en ferai un homme.

La jeune femme n'en pleura que plus fort*

— Tu lui apprendras la haine et la vengeauce, et cela n'aura jamais de fin I

— Jamais^ tant quli restera quelqu'un de nos

deux familles!

Mon pauvre eafant 1 je voudrais le garder semblable à un petit œillet; je voudrais qu'il fût doux et bon.

— Je veux le rendre pareil à un sapin.

— Alors il sera renversé 1

— Il défiera la tempête, et il sera fort comme nous autres!

— Il ira au ciel» car il a les yeux bleus, san« glotala jeune mère.

Sanda haussa impatiemment les épaules, sortit et revint avec une charge de jeunes tiges d'arbres qu'elle jeta brusquement sur le sol pour les briser à coups de hache et les lancer daas le foyer, dont les longues llammes envoyaient, en pétillant, des nuées d'étincelles jusqu'au plafond noirci.

— Ce bois est trempé, grommelait Sanda; j'ai horreur des pleurnicheries et des averses.

162 YENGEANOE

Après, on n'a plus de feu, plus rien que de la famée on dés étincelles qui ne chauffent pas!

La belle jeune femme s*étaît assise à la fenêtre, ét leô petites mailis maladroites de Tenfant arrachaient les feuilles du géranium qui garnis sait Fembrasiire. Ânca, perdue dans ses peuséeSi jouait avec les boucles d'un blond presque argenté qui entouraient d'une auréole le visage de son ûls. Elle chantait une mélopée monotoae et triste, donl l'air eût ùié impossible à noter, un chant de douleur qu'en roumain on nomme doïna :

Feuille verte du saule, l Je souffre et je languis 1

Quand j'étais chez ma mère,

Je riais toule l'année I

J'ai suivi l'étranger

Là où je ne puis plus rire,

Je prie, je travaille, je pleure,

Et me désole toute seule ;

Mes jours sont tristes et pesants t

Quand j'étais chez ma mère 1

Petite mère, ô mère» écoute 1 Feuille Terte da saule,

Je sou^Cre et je languis 1

Les gazooillements de l'enfant faisaient un accompagaement à cette chanson singulière ; et un rayon de soleil, qui se glissa par une fente de la cloison, vint mettre sur cette tête blonde comme un baiser céleste.

Le pope passait au moment même ; il s'ar-> rèta près d un des piliers de bois de la cabane.

— Ce n*est pas beau, Ânca^ ce qu'a fait ton maril

— Qu'a-t-ilfait?

— Tu sais bien comment il a traité la vache.

— Quelle vache?

La jeune femme frissonnait, blanche jusqu'aux lèvres. L'enfant se frottait les yeux et cachait sa petite tête dans le sein de sa mère.

— Ne fais pas semblant de tout ignorer, comme si tu étais un agneau candide. Je vous connais, race de brigands t

— Mais les autres nous traitent bien plus mal?

164 VEKGEA.NOR

— Alors, Dragomir a voulu se venger de ce que l'autre a mis le feu chez lai» & ce qu*U pré^ tend?

Le pope ricanait dans sa grande barbe et regardait malicieusement la jeune femme effarée.

— Il n'aura pas de paix qu'on ne Tait

envoyé à Ocna, la tète rasée, les chaînes aux pieds, pour travailler aux mines de sel, dans la nuit perpétuelle. Je te le dis, Anca, si tu ne m'apportes plus de cierges, plus de gâteaux de froment bien sucrés, surtout si tu ne fais pas dire une couple de messes, les choses tourneront mal, très mal I

— Les messes ne servent à rien I

— Eh bien ! nous dirons des prières pour ' obtenir ^a ruine et la mort de Pârvu.

— K 'as-tu pas dit deux messes pour la ruine et la mort de mon mari ?

— Tu n'as qu'à mettre un plus gros cierge ; tes messes seront les meilleures.

^ Je ne puis pas ; je suis pauvre, à présent !

— Alors, tant pis! ton mari ira aux galères* Et le pope s'éloigna, en secouant la tête.

— Que t'a dit ce prêtre, que le diable em-

porte? demanda Sanda.

— Il m*a dit que Dragomir irait aux galères, si...

— Si quoi?-

— Si nous ne faisions pas dire de messes.

— Je le pensais bieni Et toi, qii'as-tu répondu?

— Que je n'avais pas d'argent pour les payer. ~ Tu ras dit î Vrai I tu Tas dltl II va nous

noircir aux yeux de tout le village 1

— 0 Sanda ! ne m'as-tu pas défendu de lui donner un seul para?

— Pourquoi ne lui as-tu pas fait cadeau de tes boucles d'oreilles pour sa femme ?

— Je vais les lui porter.

» Pas tout de suite 1 Dieu, que tu es sotte I

— Il sait déjà Thistoire de la vache !

— Naturellement! Pârvu a convoqué tout le village. Il a crié & tue-tète, il m*a insultée t

— Il t*a insultée, Sanda ! Et tu ne m'en avais rien dit!

— Cela m'est bien égal, je lui ai rendu sa

nioimaiel

— L*orgueil vous perdra bientôt I dit une

voix soudaine qui les fit toutes deux tressaillir d'effroi. C'était le notaire : un long nez, de gros yeux de grenouille et des lunettes.

— Je viens voir si je ne trouverai pas ici deux morceaux de cuir de vaclie, enlevés à leur légitime propriétaire.

— Où étiez-vous donc quand on a mis le feu notre grange ? dit Sanda.

— Ah! par malheur, j'étais en ville.

— Alors, je vous conseille d'y retourner bien vite avant que mon frère n'apprenne que vous avez montré votre nez chez nous. D'ailleurs, cherchez tant qu'il vous plaira..

Elle avait mis & l'abri les deux morceaux de cuir et avait déj& commencé à les tanner.

— Salue ton frère de ma part et dis-lui qu'il prenne garde de tomber aux mains de la justice. ,

Le notaire s'éloigna.

— Mous nous faisons justice nous-mêmes I fit Sanda entre ses dents.

Peu de jours après, elle eut une course à faire. Elle voulait porter quelques poules à une

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VpNaEANOE 167

ferme éloignée éWe partit, ses yQlafjles pendues par les pattes, la tète en bas, à an l>$>ton posé rar ses épaules. faisait chaa4 l6S pauvres bêtes laissaient retomber languissamiQpnt leurs tè^e^ qui ef^euraient» comme des cpfmelicots empourprés, les blés en fleurs» 4oi}^ Id pollen volait en nuage de fine poussière. Autrofois, Sanda allait toujours à p^eval, le^ ^Pj^lr les accrochées à sa selle; mais ils avaieul dû vendre un de leurs chevaux, et Dragomir n^pnr tait Tautre.

D'un pas léger, la jeune fille marchait sous ce soleil brûlant» (lui faisait reluire comn^e de ^'or mat le plumage brun de ses poules. Sa chemise blanche se voyait de fort ioin. L'atmosphère avait cet éclat jaunâtre qui n'appartient qu'à rOrient ; on Teùt dit saturée de rayons en pou* dre ; au bord de l'horizon» elle semblait vit)re|: comme au-dessus d'un foi^r à chaux. |lies grU- Ions faisaient un bruit assourdissant» pour couvrir le coassement des grenouilles et le sifflement des crapauds*

Sanda se hâta de gagner la fof*êt» qui» ton), le long du fleuve» offrait l'ombre épaisse (|e ses

168 TENGKAKOB

arbres sî vieax qae beaucoup tombaient de

vétusté, et son beau tapis de mousse, moelleux aux pieds nus. Sanda n'entendait pas qu'on la suivait C'était Pàrvu qui se glissait à travers les buissons comme un chasseur après un coq de bruyère, et dont les pieds également nus couraient sans bruit sur la mousse. Soudain la jeune fille perçut tout près de son oreille un souffle haletant; elle n'eut pas le temps de se retourner; elle reçut dans les jarrets un coup brusque, qui la ût tomber en avaat, et Pàrvu mit le genou sur son dos. 11 tira un couteau de sa ceinture. Sanda vit briller l'acier et se crut morte*. Mais elle sentit qu'il détachait la lourde couronne de tresses qui faisait deux fois le tour de sa tète ; un instant après, il les brandissait

en Tair; il les avait tranchées dans le cou, et lui en fouettait le visage. Blême de rage, il n'avait pas prononcé uu seul mot.

Suis-je trop faible pour venir à bout de toi ? dit-il enûn d'une voix étranglée. Honte pour honte! Tète rasée, fille déshonorée ! Ta n'ose«> ras plus te montrer. Ta langue devra s'user au logis, insolente I diablesse I

VENGEANCB 169

À chaque mot| il lui ÛageUait la figure» et faisait claquer les longs cheveux dans Tair^ comme aafoaet; Saada se tordait, se débattait en vain ; il la lâcha seulement quand son bras fat tout à fait las. Elle avait caché son visage dans la mousse et demeurait comme morte.

Alors Pârva se leva ; le sang revenait à ses joues et à ses lèvres. Sanda se redressa d'un bond ; il l'attendit de pied ferme, croyant qu'elle allait se précipiter sur lui comme une jeune lionne. Mais elle s'appuya contre un arbre, ensevelit son visage dans ses vastes manches de toile et éclata en sanglots amers, de vrais sanglots d*enfaat. Pârvu demeurait indécis et stupide, pareil à un gamin qu'on vient de corriger ; ses yeux allaient des magnifiques cheveux noirs qui s'enroulaient dans sa main an mouchoir jaune arraché par lui et jeté sur la mousse, où un rayon de soleil faisait jouer l'ombre tremblante du feuillage des hêtres. Une bergeronnette s'approciia en sautillant; la tête penchée de côté, elle examina les poules gisant à terre et trai* nant dans la poussière leurs crêtes rouges.

La belle fille continuait à sangloter, comme

170 VBNGEANCS

si elle avait perdu & jamais la force et la

joie de vivre. Pârvu restait à la regarder ; il voyait qa*6lle était fort belle, et un singalier frisson, au contact de ces cheveux qu'il tenait, semblait lui remonter le ioag du bras jusqu'au cœur et lui couper la respiration. Il se trouvai t méprisable, lâche, honteusement criminel. Sa haine était partie, sa rancune oubliée. Il avait insulté une enfant et ne pouvait lui rendre ses cheveux, quoiqu'il eût volontiers donné sa vache, toutes ses vaches* pour cela ! Il s'était attendu à tout, à une scène de fureur, à un coup de couteau, à une morsure, à tout, excepté à ces larmes désolées;, qui le réduisaient à Timpuissauce.

Enfin Sanda se redressa, ramassà son mou*

choir dont elle s'euveloppa la tête jusqu'aux sourcils et s'enfuit à travers bois, sans un regard ni une parole» aussi vite que ses pieds purent la porter.

Pârvu regardait, tx*ès irrésolu, les cheveux qu'il tenait â la m du. Allait-il les laisser là, ou les jeter dans la rivière ? Soudain, il les roula et les mit dans sa poitrine. Alors, il reprit la

. VENGEANOS. J71

route du village, s'efforçant de garder un air inditférent; mais les cheveux touchaient son cobur ; il sentait sans cesse leur caresse douce, étrange, quelque chose de très jeune et de très charmant. Une fois chez lui, il ouvrit son coffre, le vida, y plaça soigneusement les cheveux tout au fond, puis entassa dessus ses effets, referma le coffre et prit la clef sur lui, ce qu'il n'avait encore jamais fait, ne possédant rien de précieux.

Le soleil, à son déclin, apparaissait entre les grands troncs comme un œil lumineux. Sanda se glissait d'arbre en arbre, semblable àundaim effaré, jusqu'à» ce qu'elle eût retrouvé la place où ses malheureuses poules étaient restées, le bec ouvert, prêtes à mourir de soif. Elle choisit une large feuille qu'elle remplit au ruisseau, et leur versa des gouttes d'eau sur la langue. Quand elles furent ranimées, elle les rechargea sur son épaule, et les emporta à grandes enjambées, non sans jeter derrière elle des regards craintifs.

Elle les remit à une paysanne qui, de très grand matin, avant le jour, devait s en aller au

marché de la ville. Au retour, elle se lava les mains, les pieds et le visage dans le ruisseau. Les gouttes d'eau fraîche suspendues à ses longs cils calmèrent la cuisson de ses paupières gonflées de larmes. Elle rentra dans la forêt; la nuit noire renveioppa. Elle se sentit soulagée ; personne ne pouvait la voir. En arrivant au lieu témoin de la lutte et de sa honteuse défaite, elle s'assit sur un arbre renversé et repassa le tout dans sa mémoire. Pour la première fois, elle songea que Pârvu, un homme et son ennemi mortel, l'avait vue pleurer. Qui donc pouvait se vanter d'avoir jamais arraché une larme à Sanda? Sanda plus forte que tous les garçons, Sanda qui avait défié les voleurs, elle avait versé des larmes, et devant qui ?

Les joues lui brûlaient tellement qu'elle dut détacher son mouchoir et ensuite l'oter tout à fait; elle dénoua en outre le cordon de sa chemise, car les veines de son cou étaient gonflées à éclater.

Elle aurait dû Fétrangler, le poignarder,

Tégorger ! Il lui avait fait la plus grande injure qu'on puisse faire à une fille, et elle, qui toute

sa vie n'avait songé qu'à la vengeance, n'avait sa

en un tel moment que pleurer et s'enfuir, comme un enfant coupable devant le mattre redouté.

Elle passa les doigts dans les épaisses mèches tout emmêlées qui lui pendaient sur les yeux et ressentit une impression nouvelle, un bienêtre inconnu, à pouvoir secouer sa crinière comme un poulain. Il lui sembla être devenue un garçon et avoir le droit de se montrer plus indomptable et plus sauvage que jamais, à présent que ses longs cheveux n'étaient plus là pour lui rappeler sa condition de femme. Mais, au milieu de ces pensées, l'image de P&rvu grandissait toujours en elle, Purvu, le premier qui l'eut contrainte à plier, qui lui eût fait sentir un maitre, qui eût été plus fort qu'elle, capable de la maltraiter et de la faire pleurer. Elle ne l'avait pas regardé en s'enfuyant; elle avait les paupières baissées, et cependant elle l'avait bien vu, là-bas, les cheveux dans sa main et les yeux troubles. Le sang empourpra de nouveau les joues de Sanda. Qu'étaient devenues ses tresses ? Il les avait sans doute jetées dans rOIto? Pourquoi, du moins, ne lui avait-elle pas

arraché sa chevelure ? A quoi avait-elle pensé; de la lui laisser ! Elle appuya son coude sur son genou, enionça tous ses doigts dans ses cheveux courts et se mit à réfléchir.

La nuit devenait toujours plus profonde : il régnait dans la foret un grand silence, comme si des milliers et des milliers d'êtres vivants n*y eussent pas respiré. Sanda frissonna légèrement, en songeant aux doigts de fer qui avaient saisi ses tresses, au froid de Tacier sur sou cou, et à ce moment où elle avait cru mourir.

Il Tavait tenue en sa puissance ; il pouvait •l'égorger comiiio un agneau I Pourquoi ne Tavait-il pas fait?... Plutôt la mort mille fois que cette honte et cette ignominie ! Et cependant elle était heureuse de respirer, d'entendre son cœur battre^ au lieu d'être étendue, raide et glacée dans la mort. Il lui avait en quelque sorte fait présent de la vie, ce voleur, ce brigand, ce scélércftt! Elle sentait encore i'acier sur son cou, et elle dut y porter la main, pour s'assurer qu'elle n'avait pas la plus légère blessure. Gomme ses cheveux avaient grincé sous le couteau ! Quel bruissement dans ses oreilles, quand il avait

mis le genou sur elle, TétoufTant sous son poids 1 II lui avait fouetté le visage avec ses propres cheveux, comme avec des lanières, et ensuite il Tavait sileucieusemeut regardée pleurer! Pourquoi ne pas Tavoir raillée, Tavoir maltraitée encore? Pourquoi n'avoir pas ri de joie à cette vengeance si complète ? Les doigts de Sanda persistaient à rava* ger sa courte clievelure. Elle revoyait Pârvu déconcerté, irrésolu, attachant sur elle de grands yeux, et le sang montait par vagues aux joues de Sanda. Désormais elle aurait honte devant lui ; elle baisserait les paupières si elle le rencontrait. Du reste, elle ne pourrait le rencontrer, car elle ne sortii*ait plus de sa maison I

L'obscurité épaississait toujours. Sanda s'aperçut tout d'un coup qu'il lui était impossible de distinguer les arbres ni les sentiers. Il lui fallait donc rester & sa place jusqu'aux premières lueurs du jour. Le temps ne lui parut pas long, quoiqu'elle ne cess&t de penser à la même chose. Par instants, elle sentait battre toutes ses artères, au cou, aux mains, aux

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pieds ; son cœur palpitait à Tétouffer ; puis tout cessait, et elle reprenait ses efforts pour cornbiaer avec calme une vengeance digne de rinjure. Mais elle n'y parvenait pas. Elle ne pouvait ni penser ni vouloir ; sa volonté était comme liée. Sans contredit il y avait là un sor-

tilège : elle demeurerait en sa puissance tant qu'elle n'aurait pu lui reprendre ses cheveux. Mais les avait-il gardés ? Pourquoi s'imaginer qu'il les avait gardés ? Parce qu'il ne les avait pas lancés aussitôt loin de lui? Il avait pu les jeter ensuite, et les corbeaux les prendraient pour garnir leurs nids, comme si elle était morte et devenue la proie des bêtes sauvages. Plutôt cent fois qu'il les gardât ! Là-dessus elle se reprit à pleurer, sans savoir pourquoi, mais elle pleura et sanglota longtemps.

Soudain elle crut entendre, loin, bien loin, le chant du coq. Déjà! La nuit était donc passée ? En elïet, on commençait à distinguer vaguement la forme des arbres. Elle se leva brusquement, rattacha son mouchoir et se dirigea vers le village, aussi vite que la clarté; encore indécise» le lui permit.

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