‹ Marie!Chapitre 5 sur 7 · V£KG£ANC · texte numérisé non relu

V£KG£ANC

Le coq chanta de nouveau ; et, de bas en haut, une aurore froide et grise gagna lentement toute rétendue du ciel, au sommet duquel scintillaient encore les dernières étoiles. Lorsque Sanda rentra dans la maison, son frère, le visage sombre, se dressa devant elle.

— Depuis quand cours-tu ainsi la nuit?

demandart-il« brutalement*

— Depuis que je n'ose plus me montrer en plein jour, répliqua-t-elle d'une voix dure.

Elle arracha son mouchoir et secoua ses cheveux.

Dragomir étoufb une malédiction.

— Venge -moi! cri^ Sanda, qui disparut dans la cuisine, en frappant la porte derrière elle.

Dragomir n'eut pas besoin de demander quel était l'auteur de riojure. Il sortit de bonne heure, pour ne plus entendre les lamentations d'Ânca, qui se désolait en voyant la tète de Sanda dépouillée de sa parure, navrée que sa jolie sœur fût devenue si laide. Sanda èlle*mème coupa court à ses plaintes :

— Gémir n'y changera rien! Je ferai la

besogne de la maison et tu te chargeras des courses, car je iiq me montrerai à persoune-

Sanda travaillait avec plus d'ardeur que jamais. EUe remplaçait sa beUe-sœur au métier à tisser; celle-ci, en échange, devait aller chercher Teau et pourvoir aux achats nécessaires, ainsi qu'à la vente de l'étoile fabriquée.

Dragomir allait partout, ne songeant qu'à sa vengeance, quand il s'aperçut qu'on l'évitait, que le vide se faisait dès qu'il paraissait, qu'on lui répondait de mauvaise grâce, ne lui adressant jamais la parole. Pârvu avait gagné tout le village à sa cause, ce qui ne lui était pas difficile, à lui, riche et savant. L'amertume de Dragomir grandissait de jour en jour.

— Faut-il mettre le feu à sa maison, Sanda?

— Non, ce ne serait pas une vengeance, on lui

en rebâtirait une autre ; c'est la maison d'école, ^ Faut-ii rendre son cheval boiteux ?

— Il en achèterait un autre, il a de Targeut.

— Faut-il le tuer d'un coup de fusil?

— On t'enverrait aux mines !

— Faut-il brûler son colza?

— Il lui resterait assez de mais.

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Bragomir ne pouvait trouver 0^O|ine yengeance qui satisfit Sauda. Elle avaij^ (]L<es objections à tout, mais elle ne trouvaijb rien elle-même quand g lui demandait un cons^iL

Elle avait brisé et écrasé sous ses pieds^ après y avoir aperçu une seule fois son visage, un tout petit miroir qu'elle possédait. Ses cheveux noirs, ébouriffés, ses yeux très grandSt lui donnaient Taspect d'une tète de Méduse; elle avait peur de sa propre image. Elle espérait d'ailleurs écraser; avec le petit miroir, ilnterrogateur mystérieux qui, au dedans d'elle, s'informait sans cesse de sa haine et ne la trouvait plus aussi grande, aussi profonde qu'elle aurait dû être. Sanda s'interrompait tout à coup dans ses moments de plus gran(^e activité et demeurait perdue dans son rêve, les yeux fixes. Puis elle se secouait et reprenait à la h.âte son travail,

— Ancuza, dit un soir Dragomir, Pârvu est trop fort pour moi; il a excité contre moi tout le pays. Chacun m'évite ; je ne puis conclure aucune aiïaire* ][1 vaut mieux ^ue je quille io village et (^ue j'aille ciieiciier du

travail ailleurs, jusqu'à ce que cette histoire soit un peu oubliée.

— Et nous ? demanda la jeune femme.

— Vous resterez ici, et vous veillerez sur mon bien.

Anca soupira. Ses angoisses étaient si grandes qu'elle ne savait plus ce qui valait le mieux pour elle-même. Elle avait renoncé à toute joie en ce monde; son seul bonheur était de serrer son enfant sui* son sein et d'écouter ses chers gazonillements* EUé y répondait avec une tristesse douce, et souvent elle s'épouvantait de la tendresse trop brusque de Dragomir pour son fils. Sanda aussi, attirait violemment Tenfant à elle sll pleurait, et le repoussait avec dédain.

^ Il ne sera pas de notre race; ce sera de la mamaliga (bouillie de maïs), tout comme sa mère I

Un jour que Dragomir traversait le village, une pierre lancée l'atteignit et donna le signal à une grêle d'autres pierres dont Taccablèrent les gamins qui sortaient de Fécole. Il ramassa les cailloux, visa les enfants et leur riposta

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si bien qu'ils s'enfuirent en hurlant. Un des

garçons avait Toeil hors de la tête ; une fillette était gravement blessée à la cheville ; un autre enfant avait un trou au front. La main de Dragomir était habituée à frapper juste. Il y eut un véritable soulèvement dans le village. Les parents Taccusèrent près du notaire, demandèrent des dommages et intérêts» On confisqua ce qui lui restait, puisqu'il était incapable de payer; bientôt il fut pourchassé comme une bète fauve.

— Sanda, dit-il, tu es plus forte que bien des hommes. Je te confie ma femme et mon fils. Il faut que je parte 1 Tout ira mieux pour vous, quand je ne serai plus lài Mais vous ne demeurerez pas sans vengeance : seulement, ils sont & cette heure trop nombreux contre moi. Ce maître d'école, que le diable emporte, les a tous mis de son parti. Il faut , que je parte I

Sanda fit un signe d'acquiescement et lui prit Tenfant des bras. Anca s'enfuit dans la maison pour ne pas le voir partir.

Pftrvu tordit, en souriant, sa moustache»

village. U s'étonuait seulement de ue rien voir venir de cette vengeance q^u'il attendait à toute iièuré. Souvent il onvraii son coffre et touchait les cUeveux de Sanda. Il aurait voulu les jeter ^bur conjure^ le tbanvais soit ; mais ce mauvais sort avait une si étrange douceur... pourquoi récarter de lui ?

Il pensait à la vengeance suspendue sur sa tête et souriait en caressant les cheveux : il revoyait la belle jeune fille en pleurs sippùyée à son arbre, et il était pris d'un tel désir de la contempler encore qu'il lui semblait qu'elle l'attirait avec des ciiaînes. Il avait cbâtié,

humilié jusqu'à la poussière, la fille la plus forte et la plus fière du village ; il se sentait un héros» et, à côté de cela, il était possédé du besoin &e là ]^rendre dans ses bras et de la caresser, comme un enfant qu'on vient de punir.

C'étaient les vacances, véritable délivrance pour le maître et les écoliers, par ces pénibles chaleurs. Sanda ne parut ni parmi les moissonneuses ni à Itt teinte des moutons ; Ànca fit sa

besogne, mais, beaucoup moins bien qu'elles La jeune femme était d'ailleurs épuisée ; elle

passait les nuits à écouter si elle u'enteadrait pas revenir son mari. Il revenait, en effet, par les beaux clairs de lune, pieds nus, sur

un cheval sans selle ni bride ; il revenait pour surveiller sa femme car il était férocement jaloux et avait déjà levé plus d'une fois son fouet sur elle, quand il s'imaginait qu'elle avait eu un regard pour ceiui-ci ou celui-là. Du reste, Ânca trouvait cela tout naturel. Sa propre sœur n'avait- elle pas réclamé le divorce du seigneur de son village, parce que son beau et bon mari ne Tavait pas battue une «eule fois en trois ans de mariage?

— 11 ne m*aJme pas, il n'est pas même ialoux ; je veux divorcer.

Sur quoi, le seigneur avait exhorté Tépoux trop indi£[éient :

— Prends-la donc par ses tresses et tratne-la Dar terre, puisqu'elle en a envie 1

— Ah! notre maitre ! je ne puis pas, elle est si belle ; ça me ferait trop de pitié I

Anca pouvait se déclarer satisfaite , elle

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avait assez souvent senti ia lourde main de son mari, et elle savait qu'elle serait la proie de la mort, si elle paraissait seulement oublier ses devoirs.

Dragomir revint encore une fois, à bride abattue, par une nuit de pleine lune. Voulant être sûr de son fait, il laissa son che* val à quelque distance et se glissa dans les buissons. Il vit un homme tourner sans bruit autour de sa maison, et, de rage et de frayeur, son cœur cessa de battre. Les yeux étincelants, la main sur le couteau, il épia l'intrus... et le reconnut... Pàrvu 1 Que venait-il faire? Mettre le feu à la maison, assassiner Fenfant, séduire la femme? Bien de bon ne ramenait au seuil de son ennemi.

Pàrvu frappa doucement à la petite fenêtre de ia cuisine.

Sanda I dit-il à demi-voix, Sanda, écoutemoi 1

II attendit. Dragomir attendait aussi.

— Sanda, je ne veux pas te faire de mal ; écoute-moi seulement.

La petite fenêtre s'ouvrit brusquement et

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Sanda parut, dans un rayon de lune, les joues pourpres soas ses cheveux emmêlés» ainsi qu'un enfant qu'on tire de son berceau.

— Que veux-tu encore de moi ?

Elle voulait être fière et hautaine; mais sa voix tremblait, sa poitrine se soulevait, haletante.

— Je veux que tu me pardonnes.

Sanda partit d'un éclat de rire bref et rauque.

— Depuis quand ce mot est-il d'usage entre nous ? Nous ne le connaissons pas.

— Sanda, je n'ai plus de repos. Tes cheveux m'ont ensorcelé 1

— Alors, rends-les-moi 1

— Ohl te les rendre? Certes, noni Je les ai pris, ils sont & moi. -

— Comme le bien volé est au voleur.

— A quoi te serviront -ils, si je te les rapporte ?

— Je les mettrai autour de ma tête et j'irai danser & Vhot^a, au lieu de me cacher comme un hibou.

— Alors, je les garde* Tu es trop bellOi

tu n'iras pas à Vhora, Je veux que personne ne te voie.

Dans sa cachette, Dragomir se pinçait les lèvres comme s'il voulail siincr longuement.

Un sourire diabolique se jouait dans ses yeux ; il murmura :

A présent, je te tiens ! Tu es perdu!

Sanda jeta sur Pârvu un regard rapide, et craintif.

— Depuis quand me donnes-tu des ordres?

dit-elle, sur un ton de défl.

— Depuis que je t*ai vaincue, Sanda! Tu es tombée en mon pouvoir, tu ne peux plus t'en délivrer.

Elle voulut repousser la fenêtre^ mais il avait placé sou bras à Tintérieur.

— N'essaie pas, mauvaise tête! Je resterai tant que je voudrai.

— Si mon frère te voyait! s'écria Sanda.

P&rvu se mit & rire.

— Crois-tu que j'aie peur de lui, comme tu as peur de moi?

^ Je n'ai pas peur de toi> pas un instant 1

— Pourquoi trembles-tu donc ? Pourquoi ton

cœur bat-il si fort que les veines de ton cou se goiiilent et que ta cliemise se soulève sur ta poitrine ?

— Parce que je ne suis pas encore vengée.

Dragomir sourit dans Tombre :

— ïu auras ta vengeance, dès que tu le tiendras dans tes filets.

Pârvu, ftevenu très grave, dit à demi-voix :

— Tu es vengée, mais tu ne le sais pas.

— Écoute... murmura Sanda. Quel est ce bruit?

— Un hibou, ou quelque chauve-souris.

— Non, j'ai entendu rire et respirer.

— Ce sont des pigeons sauvages. Sanda, avoir peur? Qui l'aurait cru? Depuis quand?

^ Depuis que j'ai perdu mes cheveux.

— Ils repoussent comme du blé nouveau.

Il voulut saisir ses boucles; Sanda recula.

— Si seulement j'étais devenue un garçon !

— Que ferais-tu, alors?

— Je te poignarderais.

^ Vraiment! voici mon couteau, tue-moi I U mit dans sa main la large lame. Sanda la contempla, êtincelante sous lès rayons de

lune ; son regard chercha Pârvu, qui attendait devant elle, avec calme, toujours appuyé à Temb asure.

— Je ne suis qu'une fille ! dit-elle, entre ses dents.

Elle ferma violemment le couteau et le lui rendit.

— Saiida ! Sanda ! où es-tu ? appela la voix d'Anca.

Sanda disparut en un clin d'œil. Pârvu demeura quelques moments encore plongé dans ses pensées; il soupirait et souriait. Il ne voyait pas les yeux de Dragomir étinceler dans le buisson, il ne voyait que cette superbe fille, dont il était amoureux fou. Il aurait volontiers reçu de sa main le coup de couteau, car ensuite il Taurait prise dans ses bras et couverte de baisers, tant qu*il aurait eu une goutte de sang dans les veines. Pourquoi ne Tavait-elle pas frappé? Une joie folle lui brûlait la poitrine, à cette seule pensée qu'il la tenait réellement en son pouvoir. Doucement, il referma la petite fenêtre et s'éloigna.

Anca avait eu un rêve effrayant; il était impos-

sible de la calmer. Enfin, elle se rendormit ; Sanda rentra dans la cuisine, rouvrit sa fenêtre, et| se penchant) regarda longuement au deliors î II lui sembla entendre le trot d'un cheval se perdre dans le lointain. Ce bruit finit par se confondre avec la voix du ûeuve, qui le couvrit tout ifait. Sanda appuya sa joue sur sa main et repassa tout ce qu'elle avait éprouvét pendant que Pârvu, en lace d'elle, altcudait soi. coup de mort. Quel sentiment avait paralysé sa main et fait taire sa soif de vengeance?

Gomme des nuages sur la lune, les pensées se cliassaient à travers son cerveau ; elle ânit par frissonner et, s*imaginant que la nuit était froide, elle referma la fenêtre, puis se coucha sur boii banc, aocoatuinée à s'endormir aussi lôt.

Mais, ce soir, le sommeil ne venait pas. Elle se retournait sans cesse ; bientôt^ elle eut chaud à étouffer. Alors elle se leva, sortit sans bruit de la maison, descendit jusqu'au âeuve et s'assit sur le bord. Des truiLes argentées sautaient au clair de lune ; les vagues passaient, avec leur couronne écumante ; Sanda les voyait venir et se briser toujours contre le même

rocher. Il lui semblait être une de ces vagues, et

Pàrvu était le rocher, tandis qu'elle avait cru l'entraîner comme un caillou. Elle rabattit ses cheveux sur ses yeux, puis les repoussa en arrière. Elle avait tremblé sous son regard comme un enfant. Où donc avait-elle pris ce cœur de lièvre ? jLorsqu il s'était précipité sur elle avec fureur, auprès du puits, l'autre fois, elle Tavait traité si dédaigneusement l

Alors, elle songea à la vache qu'on avait dA tuer, et eUe fut prise d'une étrange pitié pour la pauvre bête, beutiment tout nouveau qu'elie n'avait encore jamais éprouvé et jamais compris chez les autres. Sa pensée retourna vers Pàrvu, vers le moment où il avait trouvé son frère assassiné. Qu'avait-il l'ait? Qu'avait-il res^ senti? Il sembla tout d'un coup à Sanda qu'elle ne pouvait plus aimer autant Dragomir, parce qu'il avait tué le jeune frère de Pârvu. Celui-ci avait-il crié? S'était-il arraché les cheveux? Avait-il appelé sou frère mort ? L'avaitnl couvert de baisers ? Les longs cils de Sanda se mouillèrent. £Ue se leva d'un bond et s'en alla plus loin pour éciiapper à ces pensées.

VENOEANOB 191

Mais ces pensées la suivaient à la trace^ la raillaient, la torturaient et la consumaient, de si mauvaises pensées qu'elle ramena ses cheveux sur £>es yeux, pour que la lune ne pût les lire dans son regard.

— HéJ Saiida! oie plumée! moineau saus ailes I crièrent derrière elle quelques enfants, un matin qu'elle s'était attardée au puits.

D'ordinaire, elle y allait toujours avant le lever du soleil. C'était encore la faute de ces

sottes idées qui lui venaient au milieu de son

travail^ ne lui laissant ni trêve ni repos. Le

sang lui monta au visage, et, comme un grand chien de race après lequel aboie une troupe de roquets, elle ne détourna pas la tête et suivit son cheiuiii. La troupe de ses per^^écutcurs grossissait de minute en minute, et le bruit se gonflait ainsi qu'un ruisseau après Forage.

— Rôtira-t-on la poule?

^ Qu'as'-tu fait de ta laine^ pauvre agneau ?

— Rasée 1 plumée !

— Mouton de la Saint- Jean 1

Tous criaient à la fois. Brusquement^ le .

silence se fit, car, semblable à l'ange exterminateur, Pàrvu avait surgi, armé de sa longue baguette et distribuant de droite et de gauclie des coups si bien appliqués, qu'ils nettoy&rent en peu d'instants la piace.

— Pauvre enfant ! murmura-t-il.

Des têtes curieuses s'allongeaient derrière les murs et les palissades. Les écoliers avaient cru que leur maître serait ravi de les voir insulter Sanda ; et à présent, cela ne lui convenait plus !

Sanda continuait son chemin sans mot dire.

— Les odieux gamins 1 reprit P&rvu.

— C'est ton ouvrage, fit la jeune fille.

— Puis-je t'accompagner, pour qu'ils ne recommencent pas?

— Mei cil J'aime mieux aller seule, et il m'est fort égal qu'ils crient après moi, répondit-elle, vertement.

Pàrvu demeura comme enraciné au sol, regardant l'orgueilleuse fille. Elle s'en allait sans se retourner, mais ces paroles chantaient encore à ses oreilles, devenues toutes roses. Les enfants restaient tellement stupéfaits, qu'ils

sniTirent longtemps des yenxles deux ennemis^ s'éloignant dans des directions opposées.

— Vois donc! ii voudrait lui faire la condnite I chuchotaient deux fillettes entre elles.

— Et elle ne demanderait pas mieux 1 fit derrière leur dos, un garçon qu'elles n'avaient pas aperçu.

Elles poussèrent un cri et se fermèrent mutuellement la bouche» en riant comme des folles.

Dragomir revint encore une fois, comme un fantôme, à travers la nuit noire : il vit sa sœur sortir de la maison dès que Pàrvu frappa aux carreaux delà fenêtre ; il vit ce dernier prendre Sanda dans ses bras, sans qu'elle fit de résistance. Dragomir se mordit le doigt si fort que l'empreinte de ses dents y resta marquée; il étouffa la malédiction qui lui venait aux lèvres, pour mieux entendre ce qu'ils allaient dire.

Mais tous deux passèrent devant lui et se per« dirent dans la forêt, parlant très bas, à la manière des amants. Dragomir avait déjà la main au couteau, prêt à s'élancer sur P&rvu, comme un tigre« et à lui enfoncer la

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lame entre les épaules. Cependant il se ravisa ;

il était sûr de sa proie ; avec un peu de vigilance, il poavait la laisser aller et jouer avec elle. Peudant des semaines, il jouirait de sa ven* geance j l'eau lui viendrait à la bouche en y songeant ; un frisson délicieux lui courrait le long des moelles. C'était prolonger le plaisir : son adversaire mort, tout serait bien fini ; rexistence n'aurait plus de charme. Il se faisait aussi uiic fête de torturer longuement >sa sœur, de la tuer à petit feu. Sa cruauté saurait inventer un châtiment digne du crime.

Sanda était devenue rêveuse et taciturne. Elle entendait bien ce que lui disait Anca^ mais elle n'en comprenait pas le sens. Les paroles frappaient son oreille comme un bruit désagréable au milieu d*un monde d'autres sensations, d'autant que ces paroles étaient le plus souvent des plaintes :

— Pourquoi Dragomîr ne revient-il plus?

— Il reviendra bientôt, répétait Sanda avec

impatience.

— Sanda» disait la jeune femme, les yeux dilatés, je fais des rêves terribles I Si cet aôreux

P&ryn avait tué mon mari i Sauda, Je ne le sap» porterais pas.

— Et <iue ierais-tUj alors ? demanda Saada

d'un ton si froid et si distrait que sa beile-sœur

seatit ses terreurs s'en accroître. £Ue la sai&it par r Apaule et la secoua.

~ Sanda, mon mari est mort et tu le saisi

— Non, il n'est pas mort et personne ne le tuera.

— Gomment peux-tu en être si sûre?

Je le sais.

Aucune supplication ne put lui arracher un mot de plus ; elle démettra comme un sphinx impénétrable et glacé» fixant dans le vide ses grands yeux las. Tout lui était devenu indifférent : le frère, la sœur» Tenfant, tout I Une seule pensée ne la quittait ni jour ni nuit, et elle demeurait assise à terre, les bras croisés sur ses genoux. Jamais elle n'avait trouvé le travail aussi fatigant que cette oisiveté. Eaiin, Anca lui criait de se mettre au métier, ou elles n'auraient bientôt pius de quoi manger I Sanda se levait lentement, et tissait pendant des heures avec le môme regard fixe, sans souffler mot.

196 TENGEANCB

La pauvre petite Ânca finissait par avoir peur

d élie et pleurait tout bas. Une ou deux fois, elle avait essayé de mettre son enfant sur les genoux de la jeune âlle absorbée, mais celle-ci l'avait repûu:3:iù avec un geste d'iiorreur et 8*était enfuie dans le bois* Elle courait le long de i'Olto jusqu'à une cabane éioiguée, couverte de mousse et tombant en mines, où demeurait une mystérieuse vieille» tireuse de cartes et sorciùiô, qui s'entendait en outre à préparer des philtres d'amour et plusiears sortes de remèdes avec des herbes. Pas une âme ne savait ce que Sanda allait faire là ; on ne se vantait pas d'ordinaire de ses visites à la vieille* Anca trouvait sa bcile-sœur toujours plus pâle, et elle finit par lui demander timidement si elle était malade.

— Moi? Pourquoi cela? Je vais bien.

— Pourquoi donc es-tu pâle à faire peur ?

— Parce que je ne me larde pas comme les autres.

— Si tu me disais ce qui t'afflige, je pourrais peut-être f aider.

— voudrais bien savoir à ^uoi tu es bonae{

Tu n'as pas pour trois paras d'intelligence ni de volonté.

— Vous êtes bien plus habiles que moi, vous deux, je le sais ; mais cette habileté ne vous a guère porté bonheur.

— Notre bonheur est un bonheur étrange, comme le vent qui abat une forêt.

Les semaines passaient; Dragomir attendait.

Un soir, les deux amants s'arrêtèrent tout près de sa cachette ; et il entendit sa sœur, jadis si fière, murmurer : •

— Pârvu, j'ai peur,

— Toi, avoir peur, mon enfant? Ne suis-je pas là ?

— Je n'ai pas peur pour moi, mais pour toi.

Mon frère se tient trop tranquille ; on n'entend plusparlerdelui. S'il découvrait notre secret...

— La forêt est grande et la nuit sombre.

— Il est comme le lynx, il voit la nuit et franchit d'un bond les distances.

— Je suis fort et armé.

— Il saisira le seul moment où tu seras sans défense. Je ne puis plus vivre ainsi ; je meurs d'angoisse! Depuis des semaines, je n'ai pas

dormi un instant. Mes yeux restent ouverts et secs ; je ne puis plus les refermer. Et je voudrais tant dormir !

Son accent était celui d*un enfant lassé ; elle se serra contre la poitrine de Pârvu, qui Tétreignit passionnément. Dragomir retint son souffle.

— Fuvons, alors! dit enfin Pârvu.

— Oui, oui ! fuyons ! Au delà des frontières, personne ne nous connaîtra, personne ne nous trouvera !

Elle parlait avec une ardeur fiévreuse et se suspendait au cou du bien-aimé, comme si elle sentait un abîme au-dessous d'elle.

— Dimanche soir, je serai avec mon cheval près du puits. Nous fuirons, et avant que le coq chante, nous serons bien loin dans la montagne. Au lever du soleil» nous aurons passé la frontière.

— Ah! soupira Sanda, avec une satisfaction profonde. Alors je n'aurai plus peur, plus jamais ! Tu ne sais pas, Pârvu, comme c'est

affreux, la peur ! C*est un dragon, un monstre qui nous saisit et puis nous lâche, jusqu'à ce

V£NÛ£ANGB 199

qu'oQ se seBte devenir chauve d'aogoisses et que le dragon nous étrangle.

Pàrvu sourit : — * Non, je ne connais pas cela, car je n'ai eacoro jamais eu peur !

Kt derrière lui étincelaient les yeux de son ennemi mor tel.

Ânea tomba malade et dut se mettre au lit.

banda la soigna Jour et nuit avec le plus grand zèle, mais, intérieurement, avec une frayeur affreuse que la maladie ne s'aggravât. £ile dit à son amant ses remords d'abaudoiiaer la pauvre faible créature.

— Bahl il ne manque pas de voisines. Laissela mourir (Ton frère n'aura que ce qu'il mérite.

Saiida se rendit ciiez une voisine.

— Mabelle-sœnr a une mauvaise fièvre et j'ai tant veillé près d'elle que je n'en puis plus de fatigue. Voulez-vous veiller cette nuit et me laisser dormir chez vous ?

— Voioiititirs ! que me donneras- tu pour cela ?

— Notre petite chèvre, et si vous venez plusieurs nuits, une pièce de toile.

— Je voudrais avec cela ton mouchoir rouge ; alors, je viendrai six nuits.

— C'est conclu, dit Sauda. Elle ôta le mouchoir, un présent de Pârvu, et le tendit à la femme. Celle-ci fut ravie que la jeune fille eût si aisément accepté ce marché exorbitant, mais elle garda son étonnement pour elle et ne dit pas non plus qu'elle trouvait Sauda bien changée.

Les lignes de son visage s'étaient creusées ; ses joues étaient pâles, ses yeux cerclés de uoir comme si elle s'était peinte, ses paupières pesantes et gonflées, — peut-être par les veilles, si elle disait vrai.

La nuit était tiède et obsenre : au ciel, une pluie d'étoiles iilautes ; sur terre^ uae pluie de vers luisants. Il y avait comme de petits feux de joie dans les herbes, de grandes fusées dans rair. Tout iaisaii silence et cependant tout n'était qu'éclat et mouvement, amour et mort. Les étoiles filantes étaient-elles, comme on le dit, des amants, se hâtant de se rejoindre pour un embrassement éternel ?

Pârvu attendait déjà près du puits avec son cheval, lorsque le pas léger de Sanda glissa sur

TEKGEAKCB SOI

rherbe. Un petit ver luisant s'était pris dans ses cheveux, sous son mouchoir et jetait sa laenr claire jusqu'aux sourcils de la jeune fille, comme une lampe perpétuelle au fond d'une grotte som« bre. En dépit de la clialeur, elle tremblait de fièvre, et la main que saisit P&rvu était glacée.

— Pars-tu à regret ? demanda-t-il, ardemment.

-r- Oh I non, de tout mon cœur I Mais mon angoisse est si grande. Vois-tu les étoiles tomber du ciel? La nôtre est peut-être parmi elles I Entends-tu mugir TOito, d'une voix irritée et sauvage, comme s'il réclamait une victime ?

— Folle I ne me parle pas de tes histoires superstitieuses I On les oublie vite quand on sait lire. Tu ne te doutes pas que sur ton front, une flamme brille et que .tu semblés toi-même une étoile lumineuse.

— Une flamme! Mon Dieu! mon cerveau va brûler.

— Enfant I

Il prit le ver luisant et le serra dans ses doigts ; la flamme s'éteignit.

— Ce n'est qu'un pauvre insecte. ïu es aujour-

3oa

d'hui tout à fait déraisoimabie ; ou ne peut te dire un mot I ajouta-Vfl sévèrement.

Sanda appuyait les doigta sur ses paupières

closes. Sans uu mot de plus, il la prit par la taille et la jeta sur son cheval.

Dès le premier pas» l'animal iHOita et refusa d'avaneer.

— Vois tu 1 un malheur nous menace I cria

Sanda.

Mais P&rvu prit sa figure mauvaise, jura

entre ses dents et donna au cheval un coup de cravache qui le fit bondir, lui laissant une marque sanglante.

Selon r usage du pays, Sanda montait à la façon es hommes et elle était solide en selle. Tous deux tournèrent autour du village endormi, sans même faire aboyer un chien, et suivirent le bord du iieuve, pour le traverser, s'il fallait dissimuler leurs traces* Ils retournaient souvent la tête, mais personne ne les suivait.

A l'aurore, ils étaient bien loin dans les montagnes qui bornent la Transylvanie, et quandle premier i^ayon de soleil colora de rose la pointe des sommets, ils reispirirent : une demi-heure

encore» ils auraient fraiM^hi la fronti&re I Sanda sonrit pour la première fois à son compagnon, et son iregard perdit son expression

eÛaréo.

— Tu vois, lui dit P&nru^ que tu t'effrayais à tort. Tout va bien 1

11 avait à peine prononcé ee dernier mot que le Yiaage p&le de Dragomir» contracté par la rage, surgit derrière uu rociier. Les amants crurent voir un spectre ; mais avec ce cri : c Je te tiens I » il s'élança sur Pàrvu et lui plongea son large couteau dans la gorge, dans les yeux, insatiable de coups, retirant son arme pour • frapper sans relâche, quand déjà Tennemi r&lait à terre.

Sanda avait sauté de cheval» et, comme paralysée, s'appuyant de tout son poids contre la selle» elle regardait avec une fascination terrible son frère acharné sur Vagonisant . Il se ruait après sa victime, lui arrachait les entrailles, lui coupait le nez, les oreilles, et recommençait à frapper, mais sans toucher au cœur, pour prolonger la torture*

Lorsqu'enfin P&rvu ne donna plus aucun

signe de vie, Dragomir, grimaçant, couYert de sang, se retourna vers Sanda»

— Merci, ma sœur, de me l'avoir livré. Nous

voilà quittes avec lui à jamais 1 lUs donc,

Sanda l

Et le rire de Sanda s'éleva; si épouvantable, si prolongé, qu'il éveilla les échos de la montage, et que Dragomir, ce démon, fut lui-même pris de frayeur. Il voulut la saisir et la mal- .traiter ; mais elle évita son contact avec horreur, et le rire s'éteignit dans ce cri : « Du sang î du sang I »

— Voyons I reste tranquille et pense à ce qu'il faut faire pour qu'on ne me prenne pas. A quoi me servira ma vengeance, si on m'envoie aux mines d'Ocna ?

Le regard de Sanda redevint fixe.

— Je sais un moyen de l'empêcher. Viens d'abord au fleuve laver tes habits, ton visa^^e tes cheveux ; alors tu seras débarrassé de ce sang.

Elle remonta à cheval, et sans regarder der* rière elle, reprit le chemin par où elle était venue.

DiQi

TBNOEANCB S05

Dragomirla suivait rapidement, non sans s'assurer, par des coups d'œil jetés de tous i

cotés, que personne ne l'épiait, li vit uu vautour décrire des cercles & une grande iiauteur» puis ua second ; les oiseaux descendaient lente* ment.

— Ah ! fit-il, en saisissant la bride du ci^ie* val, qu'ils nettoient la place ! On pourra ensuite chercher longtemps.

A peine le Yallon fut-il désert que les vautours commencèrent leur œuvre; il en vint d'autres, jusqu'à quarante, et bientôt il n'y eut plus à la place du cadavre de Pftrvu, que quel* ques os blanchissants.

— Que vais-je faire de toi ? dit Dragomir, menaçant sa sœur du regard.

Sanda ne répondit rien ; elle attacha les yeux sur lui avec la même indifférence que sur un rocher ou sur un arbre.

— Tu li^as donc pas pour de moi ?

^ Peur ? De quoi aurais-je peur ?

— Du châtiment que je te réserve. Je te prépare un avant-goût de Tenfer, ma colombe ! Çeja te fera du b4en«

— Viens te laver, il faut te laver, ou tu Iras aux mines d'Ocna, fit-elle tranquillement, comme s'il n'avait rien dit.

— Qu'est devenue ta crainte, Sanda? Tu étais comme un enfant, tu tremblais. Maintenant te voici en ma puissance ; tu sais que je sais tout, que je t'ai vue avec lui, et tu ne trembles plus?

— Viens vite, vite te laver, ou tu iras aux mines!

Ils sortirent du défilé et se trouvèrent au sommet des roos qui surplombaient l'Olto. Le fleuve mugissait avec des bonds sauvages, resserré entre les murailles énormes.

— Peut-on descendre par là ? demanda Sanda.

— Non, fit Dragomir.

Il laissa aller le cheval et se pencha aur le bord pour mieux voir

— Va te laver !

Ces mots sifflèrent à son oreille ; les mains de fer de Sanda l'avaient saisi par la nuque et le lançaient dans le vide. Elle sauta de cheval q\ le regarda tomber. Son corps rebondit sur Iqs pointes de rocher et disparut dans l'eau

VBNGEANGS 207

bouillonnante. Sa main s^éleva nn moment audessus des vagues, puis ou ne vit plus rien. La

masse des eaux recouvrait Tabîme profond qui Tavait englouti et se précipitait vers la vallée, emportant, au milieu de son écume et de sou tonnerre, cet effroyable secret.

Auca s'était réveillée de son délire de plusieurs jours ; la voisine Favait quittée pour retourner à son ménage, et elle demeurait tranquille, sans mouvement, avec la sensation de bien-être que donne parfois une extrême faiblesse. Tout à coup, une pierre tomba près dù son lit. EUe tourna péniblement les yeux vers la fenêtre. La tête de Sanda apparut. Ses ciieveux fous retombaient sur ses yeux j elle montra dans un sourire ses dents étincelantes, &t un signe de tête et s'enfuit.

^ Sanda t cria la jeune femme, d'une voix éteinte.

Elle crut à un nouveau fantôme de la fièvre et se signa faiblement. Mais le caillou demeu-* rait là : cette apparition était donc une réalité !

De longs jours se passèrent sans qu'on entendit parler d'elle. Le cheval de Pàrvu revint, la

bride teinte de &ang, s'arrêter à la porte de soa

maître ; puis des enlauts accoururent un matin dire qu'ils avaient vu Sanda, assise dans le tronc creux d'un sapin. Elle .ornait de Heurs sa tète et ses vêtements et elle chantait.

On chercha à découvrir ce qu'était devenu Pârvu, d'autant qu'on apprit du village voisia que Dragomir avait également disparu. Sanda allait le long du fleuve en chantant ; mais quand ' on approchait d'elle, elle s'enfuyait toujours. On plaça de la bouillie de mais dans l'arbre creux* et l'on vint pendant qu'elle mangeait; à toutes les questions, elle secoua ses cheveux et refusa de répondre. Anca vint aussi la supplier ; Sanda rit & sa vue, sans qu'un mot s'échappât de ses lèvres.

— € Sanda est devenue folle* Le cheval était couvert de sang ; que s'est-il passé ? »

On ne disait plus autre chose dans le village. Beaucoup de gens voulurent prendre Sanda chex

eux, car ou croit que loger des fous porte bonheur ; il fut impossible de lui faire quitter son arbre. Ses vêtements tombèrent en haillons. Avant l'hiver, on lui en apporta de neufs, qui

VENOEANCB 209

ftirent bientôt dans le même état ; leurs cou*

leurs déteintes n'en étaient que plus pittoresques et elle les orna de feuilles jaunes et rouges et de branches de ronces, quand il n*y eut plus de lleurs. La neige tomba : elle ne sentait pas le froid. Les loups sortirent de la forêt : elle n'avait pas peur. Durant les clairs de lune» elle ne cessait de chanter, et quand elle ne se croyait oas observée, elle parlait sans s'arrêter:

— Viens, mon bien-aimé 1 jeté couronnerai de fleurs. Tu reposeras sur ma poitrine, si douce et si belle ! Viens, nous irons au fleuve laver nos habits. Nous irons au bois et nous nous aimerons, mon bien-aimé.

Une fois, elle disparut assez longtemps. Quand elle revint, elle rapportait un crâne qu'elle déposa dans son arbre. Elle le gardait des heu*

res sur ses genous, le baisait, le berçait, le cou« ronnait de fleurs et lui chantait des chansons telles que celle-ci :

Feuille verte de bruyère, Je t*ai bâti une cabane,

Sous les étoiles, sous les ileur8t

210 TfiNQBANOB

Viens^ mon bieiihaiiiiét où toiU fleurit.

Viens au bois où le ruisseau coule,

Où ramoiir lurûlant 8*apaiset

J c te couvrirai de fleurs,

l'appuierai ma joue sur toa cœur.

Je plongerai mes yeux dans tes yeuse»

Te murmurant des mots d*amour !

Les clochettes des muguets sonnent la fête,

Des flocons de soleil nous éclairent;

Des vers luisants portent les flambeaux ;

Les sapins chantent la litanie,

Et de tous les amours sans nombre

Le monde est demeuré si l>eau.

Viens! la nuit tombe et Is roeée»

Feuille verte de ]>ruyére î

On chargea deaen&nto de la auivre. Us arrivèrent un jour avec elle à la gorge rocheuse où elle fouilla longtemps renidffoit du meiiFtre..SUe finit par retrouver To» d'un doigt et s eoMt avec son trésor, en répétant toujours-: «r Pftimii Pârva 1 » Les enfants cherchèrent à leur tour, sous les feuilles amassées, les digitales et les épilobes serrées comme une forêt. trouvèrent la bourse de Pàrva encore pleine. Ou com-

VBNO^ANCE 211

prit alors qu'il n'avait pas succombé à Tattaque êftin brigand; mais à une Vengeance* Seulementt qu'était devenu Dragomir ?

Un jour, Sanda descendit dansTOlto, brisant les glaçons attachés ans rochers et les dévorant avec des manifestations de joie. On croyait à tout instant la voir disparaître, mais elle allait eomme un enfant, chancelant souvent, sans jamais tomber. Enfin, elle se courba et retira de récame et de la vase un lambeau d'étoffe, puis un autre. Chaque fois qu'elle plongeait sous les vagues, elle rapportait un nouveaa débris. Alors elle remonta, le visage serein, cette peate périlleuse. On fouilla le lit du iieuve avec des crochets et on ramena un cadavre. Le couteau à sa ceinture était celui de Dragomir. Sanda fut de nouveaa accablée de questions.

Elle se mit à rire.

— Il s'est lavé dans l'Olto, lavé de tout ce sangt

0;i n'en tira pas autre chose.

L'enfant d*Anca ne pat se passer du lait

miternel; il se ûétrit comme une fleur. Sa mère lui survécut peu.

212 YENOEANCE

Les enfants da village atteignirent rfl.ge

d'homme. Sauda vivait toujours. Sanda vit encore dans son arbre, heureuse et ravie, parlant sans cesse à son bien-aimér Elle semble ne pas vieillir et coinserve les traces d'une rare beauté. Son histoire est racontée comme une légende^ et lorsij[u'on la voit, daus sa sérénité enfantinei jouer avec ses fleurs, on a peine à croire que^ par sa main^ se soit accompli le dernier acte de la vengeance héréditaire.

MAREILI

€ Je crois qae notre Me est guérie.

La femme qui parlait avait une taille majestueuse, de grands yeuz bleus au regard ferme, des cheveux gris, ombrageant un front calme et résolu. Son mari, chétif et absorbé, oublis^it son déjeunert dans Tétude d'un manuscrit jauni. Elle arrosa les fleurs de la fenêtre et en approcha soigneusement un fauteuil et un tabouret.

— < Mareili va pouvoir se mettre ici ; le

soleil donne de la force.

L'homme leva vers elle ses yeux rêveurs, soupira et dit :

— c Quel misérable savant je fais, incapable de te procurer même le nécessaire, de te seconder dans tes soucis et tes soins! Tu viens encore de te fatiguer jour et nuit sans aide,

214 AREILI I

ma femme, et j'ai beau travailler, Je n'arrive à rien.

Son front puissant se creusa d'un pli profond, et une souffrance vive contracta ses sourcils. Sa femme passa derrière lui et lui mit la main BurTépaule. Cette main, comme le visage, révélait la iermeté du caractère ; tout était calme eu cette femme, les mouvements et la pliy&Àouomie, la voix et la démarche.

— Nous soiiimes-nous piaiats? Ai-je défailli? Le bon Dieu nous a aidés jusqu'ici ; il continuera sans doute. J'aime mieux avoir pour mail un pauvre savant qu'un riche oisif; d'ailleurs nos enfants sont élevés. Xu vois que Henri réusait fort bien à Java.

Le père soupira.

— « Oui; à Java 1 Autant ne pas avoir de fils ! Mais Mareili, celle-là, nous ne lui laisserons jamais qui lier la maisout Bégiae, je te le dis, quand je devrais vendre mes plus précieux manuscrits.

— «Si Dieu le veut, Ruder, nous la garderons longtemps encore^ Jusqu'ici, il n'y a pas de danger qu'elle nous quitte.

A ce moment, on bonna à la porte de la rae, et «iiie voix jeune i^iitée ébmMêm si Mme Solder était chez elle*

< Oui, '€it le professeur aussi.

On gravît xa^iéement l'escalier. Vm, grauà jeusie kemme entra, trop grana, car cette taille exagérée donnait Ae la ^ndierie 4 «es mouvements. Il avait les cb^venx très noirs, Bxsm q«e la barbe, et des yeux Aoirs |»er* çaais.

— (c Bonjour, ma tante ! Et vous, onde, B'éma-t-il, jetant son cbapean sos: le faatenâ entouré de ûeurs. Il tendit la main à ses hôtes «et oommença à parooarir la «chambre

à grands pas.

— € Lorsqu'un homme ^ttbMnt la prenrière

bruiehe verte «t qu'au même imitant, ^n scie l'arbre au-dessous de tai, que veux -tu qu'A ftsse, matante?

— c L'arbre ne tombe pas tout de suite ; on a le temps de sauter. Est-ce qu'on te ma/nque de paMte au Chili ?

— « Non, j'ai toiyours la place, mais c est ma femme 1

316 MAIiEXLI !

— € Eh biôn ! ta femme ?

— € Ma femme refiise de me Boivre âa Chili.

Mme Buder devint soudain fort rouge.

^ € Alors tu vas perdre cette belle situation?

» « Non, je vais lâcher ma femme.

— € Mais, Rudolph 1 dit le professeur, qu'est-ce que cette folie?

— « Une folie 1 C'est au contraire un acte très réfléchi. J!ai besoin d'une femme qui soit prête à me suivre à travers le monde entier, à partager tout avec moi» bonheur et malheur, la faim et le froid, à être une femme comme toi, ina tante. Sans cela, qu'elle aille au diable ou ailleurs, si elle veut ; je n'ai que faire d'elle.

— € Mais il faut une femme à la tète d un établissement comme le tien, Budolph, dit le professeur. Qui donc mènera ta maison, présidera les repas, surveillera les domestiques ? Sans femme, tu ne peux accepter cette place.

— c Je me le suis déjà dit, et c'est pourquoi je viens vous trouver, s'écria impatiemment le

jeune liomiiie. Il me faut quelqu'un à emmener au Chili.

MAREILI 217

*— Tu as ta vieille tante, ou biea encore, ma cousine. L'une ou Tautre t'accompagnera volontiers pour conduire ta maison.

, Le jeune homme se mordit la barbe.

— Elles n*ont pas Ténergie nécessaire, murmura-t-il.

La porte s'était rouverte, et Ton vit entrer lentement, s'appuyant à la muraille, une belle jeune fille, qui unissait les traits réguliers et fermes de sa mère, au regard profond de son père. Ses cheveux bruns» coupés court, frisottaient sur son large front pâle. Les tempes étaient encore creusées par la maladie, mais une légère rougeur accompagnait son délicieux sourire.

— « Quoi ! te voilà, Budolph ; je te croyais déjà en route pour FÂmérique.

Son cousin se précipita vers elle, et la conduisit avec mille précautions au fauteuil, lançant son chapeau à terre pour lui faire place« Il la côiitemplait avec ravissement. Ses cheveux étaient dorés par un rayon de soleil*

— - Tu as été bien malade, Mareili ?

La jeune fille sourit de nouveau; on eût

918 IfARGILX

dit ^ue Id istyon de soleil s'épandail sur tout sou viaage»

— Ah ! c'est vraiment fort gentil d'être maliide. Durant une on deux semaines, j'ai làit des rêves merveilleux. Quand je m'éveillais, j'étais si lasse, que maman me g&tait comme uue toute petite £lle.

Elle appuya teadremeut sa joue amaigrie contre te main de 43a mère*

— Maintenant, elle nous est rendue, 4it le prafesseiir, et toute idée de nous qidtter, 4e travailler, est l>ien Join. Mais il faut que j'.aille & mon oours ! je suis d^jà en retard.

lie jeune liomme demeuraaprès que le prefesseur fut parti. Il semblait absorbé. On appela Mme Buder au jardin ^ quelqu*w T<»ulait lui parler.

EUe s'en alla à regret^ ^e écouta distraitement oe qu'en venait lui dire, queiqu'il s'agit

de l'impression d'une brochure de son Cinari. Pourtan;t, ces queations-là^eile ies prenait d'or^ dinaire fort à cœur, car en vrai savant, il était incapable de s'eccu]^ d'afTaiMk Mais im fille la préoccu|iait. Eile craignait que seoi neveu

MAEEILI 219

ne lui racontât, avec sa violence habituelle, les eimois qui lui arrivaieut EUe craignait un maliieur, une fatalité, quelque chose d'indéiinissable* Lorsqu'elle remonta près des jeunes gan&, Mareili vint tranquillement à elle, et lui dit:

« Mamau, c*est ooncAu, je pars avec Budolpb pour le Chili.

^ € Mon Dieu ! tu ne songeapas ànous fàire ce chagrin! Voyons! tu es à peine guérie* Et aller ai loin I Sais-tu qu'il faut trois mois pour recevoir la réponse à une lettre ! Mon enfanti mon enfant, «'est impossible. Et toi, égoïste que tu es, tu viens ici pour nous prendre notre fille I

— < Maman, par do mie -moi, mais je le désire tant.

A toutes les représentations de sa mère, elle fit la même réponse. Quand le professeur rentra, la lutte devint encore plus vive ; la jeune fille resta inébranlable. Enân la mère désespérée se dit que peut-être l'amour ésgarait Mareili.

— € Sais-tu que jamais ton père ni moi, nous

ne consentirons à te voir épouser un homme

220 MAREILI

divorcé, jamais nous ne te donnerons notre bénédiction 8i ta aimes ton cousin? Je connais Rudolph depuis l'enfance. C'est un brave garçon, cependant il ne m'inspire pas assez de confiance pour le charger du bonheur de ma

— c Oh, mére, sois tranquille I je te promets

de ne jamais être sa femme. C'est un serment sacré... Cette vie lointaine m'attire ; ne m'em*

pèche pas de gagner mon iadépendance 1

Deux jours, les parents iutlùrcnt pour garder leur fille,

— « Hélas 1 Mareili a hérité de ta fermeté de caractère» disait le professeur ; jamais encore elle n'a modifié une résolution prise.

M°** Ruder eut avec son neveu une conversation sérieuse ; elle lui déclara nettement qu'il n'avait poiuL à songer à épouser sa fille. Dieu seul sait quelles nuits d'angoisses blanchirent les cheveux, de la pauvre femme! Elieimplorait le ciel de réclairer, si c'était vraiment la volonté diviae que son trésor, à peine a«*raché à la mort, la quittât, pour une séparation presqu'aussi complète que la mort même. Mais le

MAREILI 221

cîel lui refusait d'autre signe que l'inébranlable volonté de Maréili.

Les parents doutaient encore d'avoir perdu leur fille que déjà celle-ci était sur l'océan immensa,^ seule dans le monde inconnu.

Elle ne tarda pas à sentir doublement son isolement. Ân bout de quelques jours, son cousin commença à l'accabler d^attentions fort désagréables, quoiqu'elle les écartât avec son impassible fermeté. Jamais elle ne l'avait vu surexcité ainsi ; on eût dit que le calme ' .qu'elle lui opposait achevait de l'irriter.

. Mareili avait l'âme trop vaillante pour se laisser aller à ses inquiétudes. Elle avait pris son fardeau volontairement sur ses épaules, et était résolue à le porter sans murmures et sans peur. Souvent le mal se présente sous une tout autre forme que nous ne l'attendons. Mareili avait presque souri des inquiétudes de sa mère^ qui voulait voir partout des dangers d'un seul genre. Aujourd'hui, avec l'instinct de la pureté et de l'innocence parfaites, elle sentait nettement que son cousin n'était plus le même.

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