‹ Marie!Chapitre 6 sur 7 · ujlREilî · texte numérisé non relu

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La mer était bien belle, l'air doré, et Mareili avait ane grande soif de voyages ; pourtant, il y avait des keiires où elle aspirait à se retrouver sous Faite maternelle, après avoir quitté volontairement le nid». Mieox vaut être seul que mal izcconipa^né, disent les Italiens. Mareili y songeait, accoudée au bordage du navire et regardant les vagues éternelles.

Enfin, ils arrivèrent dans ce nouveau monde, tout plein pour ^e d'étonnements. Il y avait de quoi seuLir la tête vous tourner, iiécUimoins, Ma- ' reili éprouva un soulagement à rentrer dans la . vie active. Elle n'avait guère de loisirs, car son cousin Tavait mise à la tète d*un hôtel considérable. Elle ne voyait Rudolph que rarement, et savait limiter leurs conversations aux sujets d'affaires. Sa santé s'était fortifiée pendant la traversée. Elle était redevenue fraîche et florissante, et savait, malgré s» grande jeunesse, inspirer le respect à tous ceux qui rapprochaient

L'agitation croissante de Rudolph était pour eUe un grand sujet d'inquiétudes. Un jonr, il se précipita dans sa chambre et lui posa sur le front le canon de son revolver^

MARSILt 228 J

— eSi ta tt6 consens pas sarFheure à fttre à moi, je te tue. Choisis 1

Elle ne vit rien que l'arme menaçante et les yeux terribles de son consin ; mais sa présence ^ d'esprit ne la quitta pas dans ce moment critique. Sans bouger, elle dit a^ee le plus grand calme:

— € Tue-moi !

Rudolph revint à la raison ; il jeta le revolr- ▼er, s'agenouilla devant elle, la conjura de lui pardmmer, et s'enfuit, laissant la porte ouverte derrière lui.

Haceili porta les mains à sa tète» à son cosur , diauçeia et tomba.

Elle ne sut pas combien de temps elle était restée évanouie. Quand elle revint à elle, des bras tendres la soutenaient, des dames étrangères étaient venues Ini porter secours. Elle les regarda d'abord, égarée j puis, revenant au sentiment de sa situation, elle ftit prise d'une crise de lai'mes, qui dégénéra presque en attaque de nerfs. Oh I le mal du pays I Seule, ici, perdue, quei châtiment de son obstination 1 < — Maman I Maman I » saiiglulail-eile. Lei> bienveillantes

324 HAKBILl

étrangères ne savaient que faiie de la malheurénse enfant quand on frappa deux fois à la porte* Un jeune liomme entra, calme et lerme, le regard loyal, vint à Mareili» se découvrit et lui dit en allemand.

— t Mademoiselle, je vous suis inconnu, mais depuis des semaines, je tous étudie en secret* Mou admiration pour vous est si grande, que je serais le plus heureux des hommes, si je pouvais vous offrir mon cœur et mon nom. Je m'appelle Gotthold Berning, je suis commerçant, mais j'ai peu de fortune, pas même Tindépendance, puisque je ne suis que simple employé encore. Pourtant j'ose vous prier de devenir ma femme.

Mareili s'était dressée et se retenait, t^em* blante, aux bras de son fauteuil. Incapable de parler, elle le regardait, les yeux débordant de larmes. Il attendait, le chapeau en main, dans une attitude pleine de respect, et son regard pénétra, comme un chaud rayon, le cœur de la jeune fille.

Elle lui tendit la main.

c Dieu vous récompensera de cette noble

MAREILI 225

action, à Theure la plas amère de ma vie,

Savez-vous que je suis très pauvre ?

— € Je sais tout, — répondit-il.

Maieili ignora toujours comment son cousin apprit ses fiançailles. Il s'enferma trois jours dans sa chambre» laissant peser sur elle tout le poids de la maison. Elle n'avait pas une Ixeure pour respirer.

Berning voulait lui faire quitter sur-le-champ sa place, mais elle était trop consciencieuse; elle voulut auparavant qu'on lui eût trouvé une remplaçante. Bientôt elle dut reconnaître que ce délai était inadmissible. Rudolph recommença à lui faire des scènes, à Tassiéger de son amour.

Elle finit par se sentir coupable envers lui-même de ne pas trancher, sans plus attendre, cette situation. Berning lui procura une autre place, comme institutrice, dans une famille aisée où elle pourrait attendre leur mariage. L'état de Budolph s'aggravait sans cesse et tournait à la monomanie furieuse.

Peu de temps s'était écoulé, quand Mareili se trouva singulièrement souffrante, la tôte lourde,

22G MAREILI

les membres paralysés. Elle finit par ne plus pouvoir se lever ; elle délirait dans son lit. Le médecin déclara qu'elle était atteinte d'une épidémie régnante de typhus, qu'il ne fallait pas la laisser une minute de plus dans cette maison» mais la conduire à l'hôpital. Berning courut toute la ville pour découvrir une voiture» car elle s'était écriée avec terreur :

— Pas la voiture d'ambulance : ce serait ma mortl

Personne ne voulut transporter une victime de l'épidémie, et il fallut bien se résigner. Berning, calme et résolu comme le premier jour, revint près de la jeune fille fiévreuse :

— € Il faut en passer par là, chérie. Si je suis avec toi, tu ne mourras pas.

U la pht dans ses bras pour remporter.

Le médecin voulut Ten empêcher j il résista, monta dans la voiture d'ambulance et fit le trajet, soutenant sa fiancée sur sa poitrine. Un sourire d'enfant récompensa son dévouement U la porta lui-même sur son lit d'hôpitali et vint lavoir ciia(iue jour, sans frayeur de la contagion*

MAREILI 227

Enfin, on la déclara gnérle, comme par nïi

miracle. Elle put se lever, mais elle était incapable de faire un pas seule. Où aller ? H fallait qu'elle quittât rhôpital, et personne ne voulait la recevoir, sortant de ce foyer d'épidémie.

Berning entra un jour chez elle ; elle était étendue dans son fauteuil, ses pâles mains jointes sur ses genoux, et le regard rêveur.

— « Mon Dieu î pensait-elle, m'abandonnezvous donc? Vous savez où je dois aller 1 Yous' ne me laisserez pas sans abri I

En ce moment, une ombre passa entre la fenêtre et ses yeux fatigués. Quelqu'un lui prit les mains, et la voix i^ui l'avait si souvent consolée, lui dit :

— Sais-tu, Mareili, ma petite fiancée, ce que nous allons faire ? J'ai en bas une voiture, je vais t'y porter moi-même, et nous allons tout di Oit nous marier. Une fois ma femme, tu viendras chez moi et je saurai bien te guérir*

Mareili porta en silence à ses lèvres la maîc qui retenait les siennes. Berning la lui retira, confus ; il la prit dans ses bras, emporta ce léger fardeau, et bientôt après, il introduisait

228 MAREILI

sa femme dans la demeure qu'il lui avait pré^ parée à la h&te.

Lapremière lettre que reçurent les parents de Mareili, préoccupés de son silence, disait ceci :

— € Ne tlnquiète plus de moi»Maman, j'ai été en grand dangci,, mais le bon Dieu m'a envoyé son ange pour me sauver, et l'ange est mon mari, devant qui je voudrais être sans ces$e. à genoux, pour le remercier. Je suis la plus heureuse femme de la terre. >

Et le plus beau de ce petit récit, c'est qu'il est vrai de point en point, que le ménage vit eucore au Gliili, où ils ont plusieurs enfants* J'ai obtenu la permission de raconter leur histoire pour réveiller^ chez ceux qui doutent de la vie et de leurs semblables, la conviction que Tabnégation et le dévouement existent encore ici-lDas, et que le bon Dieu est toujours là, eu qui croyaient nos pères.

DANS LES GARPÂTHËS

Dans les grands bois des Garpathes, la tem* pète de neige lait rage. Il y a des hurlements à travers les gorges étroites^ des sanglots dans les pins» des craquements et des détonations sur la Prahova, dont les glaçons, emportés à toute vitesse, vont se heurter à ceux de la Doftana. Les. eaux montent et débordent de leur lit de pierre, comme un torrent puissant. Avec un brait de tonnerre, elles tourbillonnent à chaque angle, arrachant des mottes de terre, des rocs, des sapins et des hêtres qui se laissent emporter on ne sait où. De toutes les hauteurs, se précipitent des cascades, doiît 1 ecunie se congèle en tombant. Tout ce que la main des hommes a édifié, àforce d'art et de travail, la tourmente le détruit en quelques instants ; le pont de la Dof* tana chancelle et s'écroule, comme si ses pierres de taille n'étaient que du mortier, et les rails du

230 DANS LES CARPATHE8

chemin de fer pendent en Tair comme de simples fils d'archaL Les arbres ploient et se tordent, leurâ racines presqu'arrachées ; de grands sat)ins, qui ont défié bien d'antres tempêtes, se voient aujourd'hui découronnés ; leur verdure sombre s'ensevelit dans la nci^u, bientôt recouverte par les flocons pressés qui tombent toujours. Les petits chalets d'été semés sur les pentes de la montagne, sont ébranlés jusqu'aux fondements et semblent prêts à s'écrouler. Un seul parait habité ; une lumière luit à la fenêtre, colorant la neige d'un rouge reflet^ à travers Tobscurité croissante, et vacille en dépit des carreaux bien fermés, comme si elle sentait le soulUe de la tempête.

Cette lumière rouge éclaire une figure plus blanche que la neige et d'une indescriptible beauté. C'est dans un cercueil qu'elle repose, avec ce calme solennel, si paisible, qu'on dirait qu*un souffle va soulever cette jeune poitrine et ces narines transparentes. Les longs cils sombres semblent se relever et projettent leur ombre sur les joues. Mais non, ils ne se relèveront plus jamais I

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BANS LES GAKPATHBS 231

Pas un bruit» pas yin mouvement dans cette

chambre. La tempête secoue toujours la petite maison» et accompagne de son chant funèbre le désespoir d'un homme, muet, immobile près de la table, la tète entre ses mains, regardant la morte. Ses traits sont fias et nobles^ ses yeux bleus sombres; dans ses cheveux blonds, s'enfoncent ses doigts crispés; ses lèvres se compriment comme si elles ne voulaient plus jamais 8*ouvrir, Tangoisse suprême ayant achevé son œuvre et glacé tout ce qui vivait et aimait en lui. Il ne tourne pas la tète ; ses paupières restent immobiles, pendant que la tempête ébranle les vitres et que les îlaiiuaGs des cierges, aux quatre angles du cercueil blanct sluclinent et se tordent dans le courant d*air, comme des êtres souffrants*

Au bout de Tétroit corridor, il y a une chamûre sombre, éclairée seulement par un jet de flamme échappée d'un grand poêle de faïence, où le feu ronfle, ajoutant encore au tapage extérieur. Près de sa chaleur, se blottissent deu > enfants qui frissonnent :

— Entends-tu, Ben, la tempête qui hurle?

232 DANS LES CABPÂXHES

~ Oui, Mad; elle emporte Tàme de ma* mant

— Mais je croyais que les anges viendraient tout doacement l'emporter dans un petit nuage I

— Sais-tU| Mad? Dans ce pays étranger, les anges ne savent plus trouver leur chemin. Ils ont cherché maman, là-bas, chez nous ; et puis ils ont envoyé la tempête à travers TOcéan,

]*ensant (^ue la tempête la trouverait bien sùri

— Est-ce quelle souiiiejusq[ue dans le ciel?

Tu le vois bien aux nuages!

— Mais y aura-t-il d'autres auges là -haut pour recevoir maman? L.i icconnaitront-ils?

— Les anges reçoivent toutes les âmes ; ils sont au ciel pour cela.

— Et ils les conduisent à Dieu, et Dieu les reconnaît?

— Naturellement ; 11 connaît tout le monde I

— A qui ressemble-t-il, le bon Dieu ?

— Tu Tas bien vu, dans la bible de grand' mère, avec une grande barbe, des grands yeux et un manteau. ïe rappelles-tu que je voulais

* DAKS LES CABPATH£S 333

toujours peindre sou manteau, et grand'mère disait que je ne savais seulement pas de queUe couleur il était.

— Il doit être bleu, comme le ciel 1

— Non, rouge comme le soleil quand il descend dans la mer»

La tempête hurlait toujours.

— J'ai peur, Ben, dit la petite, se serrant con* ti e son frère, et leurs boucles blondes se mêlèrent en flots d*or.

— Ohl Maddy, peut«on avoir peur!

Mais lé petit garçon tremblait. Tous deux regardaient le feu, sans oser retourner la tète. La liilette avaiL des yeux gris, le garçon, des yeux bleus comme le ciel du Midi, mais Tun et Tau* tre des cils ombrés, des cheveux d'or, ceux de Ben lui tombant jusqu'aux épaules, ceux de sa sœur jusqu'à la ceinture noiro qui serrait son tablier blanc.

— Je l'ai vue, Ben !

— Et je l'ai embrassée, Mad; mais elle avait si froid, si froid I

Les yeux dilatés de l'enfant s'attachaient sur sa sœur»

234 DANS LB9 OABPATH^d

— Pourquoi aviron froid quand ou est mortf

Bea?

— Piirce qu 011 ne respire plus.

» pela réchauffe de respirer ? Je respire et pourtant j*ai froid, si froid!

Ses yeux gris, profonds comme la mer, devinrent d un vert noirâtre sous Teffor t de la pensée.

— Je ne veux pas que tu meures, ma Maddy I s'écria passionnément le petit frère, entourant de ses bras nerveux la foimc délicate de la fillette, et la serrant contre lui avec un emportement de tendi'esse.

Tous deux pleurèrent ensemble, sans oser bouger, parce qu'ils avaient peur, daus celte obscurité, de passer devant la porte de Tautre chambre. La tempête augmentait toujours.

Bientôt il leur fut impossible de distinguer le son de leur propre voix, et personne ne venait les consoler. Enfin, ils entendirent gratter à la porte, puis un gémissement :

— C'est Buty — s'écria Ben, qui courut ouvrir. Le bon gros chien entra, caressa les enfants, se plaignant et gémissant comme un être humaiu. Ils Tentourèrent de leurs bras^ cacliè-

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BANS LES OARPATHES S35

rent leurs petites tètes dans son poil épais, et tous trois pleurèrent ensemble. Personne ne les

entendait, grâce à la tourmente 5 ils s'arrêtaient par instants pour Técouter, tout muets d'effroi. Le chien dressait ses longues oreiilesi penchait la tète de côté et humait l'air; puis il élevait de nouveau sa lamentable plainte, et les enfants recommençaient à pleurer.

Dans la cuisine, une servante attendait, près du foyer, la cuisinière partie pour Comarnic, après avoir promis de rentrer avant la nuit. La jeune paysanne avait jeté son tablier sur sa tête et se balançait en murmurant des lamentations, tantôt en allemand, tantôt en roumain ou en hongrois, car elle était de Transylvanie. Ses pensées allaient, de sa maîtresse morte, à sa compagne, perdue sans doute dans la tourmente de neige. Elle avait oublié les enfants.

Le feu de la cuisine s'éteignit, puis celui du poêle. Dans la chambre mortuaire, le froid était glacial, mais le veilleur solitaire ne semblait pas le seniir. Ses traits devenaient plus durs et plus accentués, sa main à laquelle brillait Panneau nuptial se crispait davantage. La tempête

23b DANS LES CARPATHES

le berçait et reagourdissait, emportant au loin ses pensées. Il revoyait sademeuredes Antillès; il croyait assister au tremblement de terre qui avait englouti la maison de sa sœur, laissant à peine & celle-ci le temps de fuir, tandis que la mer, soulevée comme une muraille, lançait un énorme vaisseau jusqu'au milieu d*un champ d'ananas. Palmiers, tamaris, arbres géants étaient fauchés comme Therbe ; le sol chancelait et se crevassait partout. Mais lui s'était précipité à travers ce bouleversement, pour chercher sa fiancée^ son amour de jeunesse, sa compagne d'enfance. Son cœur se gonâait encore, en croyant entendre le cri de joie avec lequel Clarisse, la belle créole, s'était jetée dans ses bras, ne craignant plus de lui montrer toute la force de son amour, car elle l'avait cru mort, taudis que la vieille négresse, à la garde de laquelle ils avaient été souvent confiés, le grondait de s'être exposé à un tel daoger.

Tais c'étaient d'autres tableaux : la guerre, la fidélité des nègres qui n'avaient pas voulu abandonner leurs maîtres» quoiqu'on leur eût dit qu'ailleurs ils seraient libres. La guerre

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finie, ils se trouvaient pauvres, la fortune anéantie. Il avait dû chercher une place d ingénieur, Tavait obtenue en très peu de temps, et était revenu épouser sa Clarisse. Il évoquait le souvenir de leur mariage, dans ce pays des fleurs et du perpétuel soleil, et il souriait.

La nuit suivait son cours. La servante S3 rappela les pauvres enfants. A grand'peino, elle poussa la porte, protégeant de la main sa mèche trempée dans Thuile, qui menaçait de s'éteindre. Les deux petits étaient couchés à terre devant le poêle refroidi, les bras enlacés, et le chien les gardait. Des larmes brillaient encore sur leurs joues. La servante les contempla un . instant ; ils étaient si beaux l

— Pauvres anges î mur mura-t- elle. Le petit garçon ressemblait tellement à sa mère, qu'elle en reçut un coup au cœur.

— AUonSi enfants ! dit-elle, en saisissant leurs

petites mains froides, vite au lit I

— Oui, mère ( fit Ben, tout endormi, tandis que sa sœur poussait un profond soupir et se levait sans dire mot. Ils passèrent devant la portCf sur la pointe des pieds.

238 DA.N6 LES CARPATH£S

— N'irons-uous pas dire bonsoir à papa, Bea î demanda la fillette, au bout du corridor.

--•liestlà, Mad?...

— Oui, elle n'est pas seule I

Les enfants se prirent par la main» revinrent lentement sur leurs pas, et ouvrirent la porte funèbre, non sans effort. Leur père ne bougea pas ; ses yeux seuls se tournèrent vers ses enfants, qui regardaient la morte et n'osaient avancer. Et la mère, dans la mort, semblait leur sourire.

^ Bonsoir, père I dit enfin la fillette, s'appro* chant, ses petites dents serrécb de peur et de froid;

— Bonsoir, Magdalen, ma petite Mad. Bonsoir, Benno. Bonsoir l Laissez-nous ensemble !

Ils sentirent que leur présence lui était à charge.

Après avoir jeté au cadavre un dernier regard

timide, ils sortirent sans bruit, emportant sur leurs cheveux une larme du père, dans leur petit lit froid, où personne aujourd'hui ne les écouterait dire leur prière.

Ah ! oui, ils avaient troublé son rêve heuireux !

BANS LES CAPPATUES 239

Comme un blessé dont la douleur aiguë s'est quelque temps engourdie et auquel un pas sur le plancher, quelqu'unheurtant sa couche, cause un nouveau paroxysme, ainsi, la vue de ses enfants lui avait rendu le sentiment de la réalité ; une tempête nouvelle gonflait sa poitrine.

Il se leva et fit quelques pas à» travers la chambre, puis il se jeta sur la morte, baisa ses mains Jointes, ses lèvres, ses yeux, toucha ses cheveux superbes qui ruisselaient autour d'elle, sanglota et pleura & se briser le cœur. Alors, il s'étendit sur la chaise longue, dans un coin de la cIj ambre, et s'y tordit, sous l'empire de l'angoisse atroce qui l'étreignait et étouffait sa respiration. Il se redressa et ouvrit brusquement la fenêtre pour respirer. La neige et le vont entrèrent par tourbilloas et éteignirent toutes les lumières. Ne pas la voir, durant les dernières heures où ses yeux pouvaient se reposer sur ses traits aimés, lui parut intolérable. Il ferma la fenêtre avec effort, et d'une main tremblante ralluma les cierges. Elle était toujours lù. cl lui souriait. Sous ses baisers, les lèvres

DÀKS LES CARPATHES

8*élaient entr'ouvertes, laissant briller les dents biauches. Pris de folie^ il crut qu'il allait Tarracher au cercueil et la réchauffer sur son cœur. La mettre dans la tombe, celle qui, il y a quelques heures à peine, s'endormait dans ses bras du sommeil de la guérison, croyait-il! Il n'avait pas bougé, et elle dormait toujours..., peu à peu, il lui sembla qu'elle ne respirait plus, et lorsqu'il appuya ses lèvres sur les siennes pour sentir son souffle, elles étaient glacées !... Il reprit sa marcha à travers la chambre, s'arrachaut les cheveux. Il se rappelait le jour où il avait reçu la lettre qui lui proposait de venir en Roumanie établir une ligne de chemin de fer. Il avait demandé, eu hésitant, à sa femme, si elle aurait le courage de partir seule, avec ses deux petits enfants et lui, pour ce pays inconnu.

— c Very well, dearf » avait-elle répondu tranquillement, comme si la chose allait de soi.

Il avait sufQ que la frêle petite Mad fût souffrante, que la mère, anxieuse, sautât pieds nus de son lit, par une nuit glacée, ponr que ce fatal climat lui donnât la mort ! Comment avait-il pu

DANS LbS CAliPATHES 241

avoir tant d'imprévoyance ? D'amers remords le torturaient. Il saisit tin pistolet sur sa grossière table à écrire de sapin blanc, l'arma et l'appuya sur sa tempe.

Soudain, la pensée de ses enfants loi revint, et il crut entendre à son oreille le mot: «Lâche!*. Il déposa l'arme, en soapirant, et se rassit près de la table, la tête dans ses mains» résolu à supporter cette donlenr intolérable. De nonveau, ses yeux voilés revirent son pays natal, revirent sa mère, soutenant dans ses bras sajeune femme expirante à la naissance de leur premier enfant. Cette fois-là, aussi, il avait été presque fou d^angoisse, mais l'énergie de sa mère Tavait soutenu et fortiûé. Et ici, il n'avait personne» personne !

— Oh ! mère, mère ! si ta savais I sanglota, t-il.

Une énorme masse de neige tomba du toit, avec un bruit sourd, heurtant la fenêtre dans sa chute. C'était une naii à réveiller les morts. Mais elle ne s'éveillait pas, elle qui était si vivapte pourtant, immobile à jamais aujour* d'hui I Avec quelle patience n'avait-elle pas sup*

242 Dans lbs carpathes

porté toutes ces épreuves, le profond isolement» le long liiver, le langage étranger autour d'elle, rinstallation insuffisante. JJans sa demeure paternelle» c'étaient des fontaines et des dalles de marbre» des nègres obéissant à son moindre signe : ici, des planchers couverts de maigres tapis» des murs blanchis à la chaux» et la solitude auslère et grave de la montagne. Au lieu des fruits et des fleurs de sa maison des tropiques, quelques airelles sauvages. Se procurer seulement le pain et la viande soulevait mille difficuités. Elle ne s'était jamais plaint, mais elle avait pleuré, le jour où il lui avait rapporté de la ville une corbeille de pêches*

— Clarisse ! — murmura-t-il, et il éprouva une sorte de douceur à entendre la tempête couvrir sa voix. Vingt fois» il répéta ce nom, puis, comme effrayé de l*entendre, il se tut.

Ainsi s'écoula cette longue nuit d'hiver. La tempête cessa ; les masses de neige^ tombant du toit et des arbres, troublaient seules le silence profond. La neige était si épaisse que ni les

BANS LES GABPATHES S43

hommes ni les chevaux ne pouvaient se frayer un chemin au travers. Cependant au monastère de Sinaïa, commençait à sonner la cloche qui appelle aux enterrements. Les moines tenaient conseil avec les paysans et les chasseurs : comment faire pour transporter la morte, d'Isvor au cimetière de Poiana-Zapului, à une heure de distance ? Les paysans déclarèrent que les buffles s*en tireraient mieux que personne, et ils arrivèrent avec deux buffles à la maison de deuil. Llngénieur Delorme était sur le seuil, calme et froid en apparence ; il regarda avec étonnement les buffles noirs aux grosses cornes retournées, enfonçant jusqu'aux genoux dans la neige. On lui donna une explication qu'il écouta d'un air indifférent, à tel point que les autres crurent ne pas avoir été compris Il leur fit signe d'entrer. Le moine, en vêtements sacerdotaux, vint auprès du corps et Taspergea d'eau sainte et de vin blanc, en récitant des prières. Delorme s'était enfui pour ne rien entendre ; les enfants demandèrent pourquoi on donnait de grands coups de marteau chez leur maman. La servante fondit en larmes.

— Tu pleures, Maritza ? fit le petit garçou, dont les joues ruisselèrent. Mad, qui s'était ; glissée dehors sans ôtre aperçue, rentra fort ' pâle.

— Us enferment maman dans une boite et

ils clouent le couvercle; empêche-les, viens I Elle tirait Maritza par la main, et celle-ci refusant de la suivre, elle se précipita de nouveau dans la chambre, bondit bur un d^s hommes et lui prit son marteau.

— Ma mère est là-dedans! criait-eiie en rou-

main^ les yeux noirs de colère.

— Non, dit un vieux paysan, se signant ; ta i mère est au ciel, près du bon Dieu j elle n'est

plus là-dedans. Viens ! je vais te montrer où

elle s'est envolée. Là, ce sont de vieux vête- |

ments dont elle n'a plus besoin.

Il prit par la main Tenfant étonnée et la conduisit doucement dans la chambre voisine.

— Begarde, cet endroit où les nuages se séparent ; ta mère est luonlce par là au ciel.

Je veux y aller aussi, je veux I cria l'en-

faut.

Les paysans prirent le cercueil sur leurs

DANS LES GABPATHES 345

épaules 5 on fit passer les buifies devant, pour, frayer le chemin^ puis le prêtre à longue barbe ; .derrière lui, le chantre nasiilard, avec Tencensoir, enfin le cercueil, et Delorme seul pour raccompagner, durant quatre longues heures^ jusqu'au cimetière de Poiana-Zapului.

Des nuages noirs voilaient la montagne comme un manteau, percé par les têtes des sapins chargés de neige. Au-dessous, traçant un .trait noir dans cette blancheur» la Prahova et ses glaçons. La route était rude, et souvent les porteurs durent déposer le cercueil pour s'essuyer le front. Delorme s'arrêtait dans la ;neige, seul et silencieux ; un vent loger, mais glacial, agitait ses cheveux et ses habits* Il sen* tait le froid, après sa nuit de veillée mortuaire. Près du tombeau, le prêtre récita encore quelques prières» pendant que des femmes et des enfants du village, en vestes de fourrure, rentouraient curieusement. Delorme resta jus* qu'à ce que la dernière pelletée de terre eût été jetée ; il couvrit lui-même le tombeau de branches de sapin, sur lesquelles il amassa de * la neige, comme s'il ne pouvait assez voiler sa

bien-aimée. Puis il reprit aussi vite que possible la route de sa demeure ; cette marche forcée rendit quelques couleurs à son visage.

I] n'était pas encore chez lui, qu'il se vit entouré d'ouvriers, lui racontant en roumain, en italien» en allemand, en serbe, les dégâts causés cette nuit par la tempête, qui avait ravagé les travaux du chemin de fer et transporté des i;onts-suspeuda à une distance énorme. La Prahova, toujours gonflée, attaquait ses digues. Il fallait que Monsieur Tingénieur vint tout de suite. Il voulait prendre son cheval, mais on lui dit que la route était impraticable. Les liouvoUes iuquiétantes se succédaient..

L'après-midi était avancé quand Delorme

rentra chez lui ; il trouva ses enfants qui avaient fait pourjouer un cercueil de neige et voulaient s'y coucher tous les deux. Il s'emporta, gronda leur bonne occupée dans la cuisine ; elle lui affirma que la cuisinière avait dû périr en chemin. Alors, il se ressouvint qu'il n'avait rïen mangé depuis la veille. Les enfants lui apportèrent son repas et se disputèrent la joie de le servir. Il sourit malgré lui, mais eu

DAMS LE6 CABPATHBS 247

même temps, ses yeux se remplirent de larmes; il se leva et passa dans sa chambre remise en ordre, et dont toute trace de la funèbre cérémonie avait disparu. Il s'assit à son bureau et s'efforça d'examiner des papiers d'aôaires:

Ment6t, épuisé, il se jeta sur la chaise longue et s'endormit.

De temps à autre, les enfants entraient sur la pointe des pieds, le regardaient dormir et ressonaient sans bruit. La tourmente avait recommencé et menaçait d'ensevelir la maisonnette sous la neige ; durant des heures^ les enfants, à genoux près de la fenêtre, regardèrent tomber les flocons, riant de les voir s'entasser le long de la yitre et fondre sous leur souffle. Parfois, leur chagrin les ressaisissait ; quelques instants après» ils Toubliaient encore, tant ce jour de silence leur paraissait long.

Vers le soir, Delorme s'éveilla, ressentant une douleur dans la poitrine, et dans les membres, un sourd engourdissement dont il ne se rappela plus d'abord la cause. Il entendit la voix des enfants, et se ressouvint 1 II fut alors

pris d'une telle sensation de vide et dlsolemeut qu'il crut impossible de recharger sur sea épaules le fardeau de Texistence, telle qull la voyait devant lui. Il tourna la tête vers ses armes chargées, et la tentation de se délivrer eu un clin d'œii de ce poids insupportable grandit rapidement chez lui, à devenir irrésistible ! Ses enfants-., il lui semblait ne plus les aimer : ils étaient uue ciiarge, voilà tout! Ils ne pouvaient pas même partager sa souffrance actuelle. Ses travaux venaient d'être détruits par la tempête. Il faudrait recommencer complète* ment ce tronçon de ligne, pour qull fût encore anéanti eu un quart d'iieure ! Le travail môme perdait pour lui tout attrait. .Ne plus vivre t

Il posa les pieds à terre. Le moindre mouvement lui était pénible, comme s'il avait les membres paralysés. Il demeura donc replié sur lui-même et attendit que Ténergie lui vint de se redresser et de saisir son arme; ses pensées ne semblaient plus obéir à sa volonté...

Des cris retentirent ; sa petite fille, bouleversée^ se précipita dans la chambre» et vint cacher son visage sur ses genoux.

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DANS liES CARPATHES 249

— Non, papa 1 Ben ment 1 Non 1

Ben s'était arrêté à la porte, l'air Inquiet; son père crut qu'U avait fait mal à sa petite sœur.

^ Qu*y a-t-il donc» enfants ? dit-il d'une YOix

lassée, craignant d'avpir à gronder ou punir,

— Ben dit, sanglota Mad, que nous ne la reverrons plus jamais. Ce n'est pas vrai, dis, .papa? Elle reviendra ! Dis que oui, papa 1

Elle lui entourait le cou de ses bras, et son père, incapable de répondre, la prit sur ses genoux, caressant ses cheveux bouclés. Cela aussi lui fut douloureux ; les cheveux de l'enfant semblaient lui bi-ûler les doigts. Ben s'avança lentement.

— Nous 11 avons jamais revu le petit frère que les nègres ont emporté. Lui aussi, on Tavait mis dans une boite et il était tout froid. Je le sais bien.

— Maman est dans le ciel, et elle nous voit!

Il n'en put dire davantage, il se sentait presque coupable d'affirmer cette chose à laquelle il n'osait croire. Lorsque son propre père

était mortj c'était pourtant ce que lui avait dit sa mère pour le consoler.

— Mais je veux la voir. Si je suis très... très sage, je la verrai, papa?

— Oui, si tu es sage toute ta vie.

II ne put achever ; un sanglot lui coupa la parole. S'il pouvait croire seulement qu'une vie malheureuse sert à mériter le ciel... mais il ne croyait plus. Les enfants, tout effrayés de le voir pleurer, demeurèrent immobiles, le regardant fixement.

— Papa l dit enfin le petit garçon, en appuyant la main sur son épaule.

Il commençait à faire sombre et ils. avaient peur. Delorme chercha à se dominer»

— Il faut aller dîner, eniaulsl

— Toi aussi, Maritza Ta dit.

— Moi!

Manger! II allait refuser, quand il pepsa:

que dirait-é^^^ si, dès les premiers jours, il laissait les enfants seuls? ii lui avaii promis pourtant de prendre soin de ses enfants, qu'elle avait eu tant de peine à quitter!

— Eh bien I allons dîner, dit-il en se levant.

DAKS LES CARPATIIES 251

Ili6s prit par la main et passa avec eut dans la salle & manger. La lampe éclairait la table toute servie, le feu pétillait, et dans un coin, son ouvrage clait, oucore là, comme si elle allait entrer. Le petit garçon murmura le BenedicUe^ puis tous gardèrent le silence. Ce premier repas auquel manque un être aimé est presque intolérable. Il semble que chacun écoute et attend qu*un souffle surnaturel dénonce la chère présence. Plus le silence se pro* longe, i)lus Taugoisse est vive. Jusqu'alors, après le dîner, les enfants regardaient avec leur père un livre d'images, ou leur mère leur racontait des histoires pour les endormir. Ils demeuraient près du poêle, ne sachant que devenir, comme s'ils étaient égarés dans un désert ou dans une tourmente de neige.

Mais, lorsque, dans une maison, personne ne sait plus à quoi se reprendre, rinstinct maternel s'éveille dans tout cœur féminin, même dès Tenfance, et une fillette devient, en un clin d'œil, la providence du foyer.

Dans les yeux de la petite Magdalen s'agitait tout un monde ; ils devenaient sombres ou

252 DANS LES CABPATHBS

clairs, à mesure que les pensées se classaient

dans sa tète* II lui semblait découvrir, en quelques instants, ce que des années n'auraient pas suffi à lui enseigner.

— Papa, dlL-elle, je vais t*apporter la lampe sur ton bureau.

Ainsi dit, ainsi fait. Puis elle revint.

— n fait clair dans la chambre, et chaud !

Viens I

Il se laissa conduire par elle, comme s'il devait lui obéir.

— Maintenant, papa, raconte-nous quand tu étais petit, tout petit, chez grand'mère. Je vais m'asseoir sur un de tes genoux et Ben sur Tau* tre.

bans le savoir, elle forgeait le premier anneau de la chaîno qui allait ratlaclier son père à la vie. Il fallut qu'il prit ses enfants sur ses genoux et leurs questions ne cessèrent plus. Ben avait compris Tidée de âa sœur et la secondait.

— Et tu montais sur le grand palmier, papa ?

— Et grand'mère avait bien peur ?

— Et tu faisais semblant d'être un singe, et lu jetais en bas les noix de coco?

BANS LES GABPATHES 253

— Et le nègre qui te portait toujours, papa, ta Tas battu, un jour ?

— Et après, tu l'as bien embrassé, pour qu'il te pardonne ?

Ainsi gazouillaient les voix enfantines, pénétrant le cœur du veuf, comme un baume sur une blessure cuisante. Enfin, Maritza mit la tùte à la porte et dit qu'il était temps d'aller dormir*

— Quand nous serons dans nos lits, tu viendras nous faire dire nos prières, papa? Maritza t'appellera.

— Oui Je viendrai.

L'instant d'après, il regretta cette promesse, mais il la tint pourtant, et aux baisers, aux caresses de ses enfants, il comprit qu'il n'était pas libre de mourir, ainsi qu'il se Tétait promis. Mad demeura souriante et sereine tant que son père fut là ^ après son départ, elle ensevelit ba ùte dans se^ oreillers, en pleuraut amèrement. Deux grosses pattes se posèrent sur son lit, et un gros museau toucha son visage. Elle entoura le chien de ses bras, l'attira contre elle et s'endormit ainsi. Au milieu de la

254 DAî^S LES CARPATHES

nuit, Ben s éveilla tout inquiet et se glissa hors du lit, pour voir si sa sœur dormait. Ses mains touchèrent une fourrure épaisse» et il sentit le chien les lécher. — Tu es là, Baty 1 — fit-il à demi-voix. Il se recoucha tranquille ; sa sœur avait un consolateur 1

Delorme passa la nuit tout habillé sur le canapé. Il n'avait pas encore pu se décider à rentrer dans la chambre à coucher. Quand, au matin, Mad vint réveiller, le lit était intact.

— Maritza, dit-elle, il faut que nous fassions un lit en bas, pour papa.

La servante, stupéfaite, regarda l'enfant et lui obéit comme à sa maîtresse. Sans perche plus de paroles, un lit fut dressé pendant Tab*^ sence de Deloi'me.

Ce fut le dernier ouragan de Thiver. La neige fondit, et le Pelesch et la Prahova, rUrlatoave et la Dof tana devinrent des torrents écumeux, au bi uit de tonnerre, heurtant les rochers, arrachant et entraînant des arbres, pour les abandonner un peu plus loin, sur un autre point de leurs rives, où ils s'efforceraient vainement de

PANS LES CARPAÏHES 255

reprendre racine. Cyclamens et gentianes»

renoncules jaunes et pervenches d'un violet délicat» anémones de montagnee d'un vert métalii(iue, au duvet épais, balançaient leurs tètes dans la rosée. Les nouyelles feuilles deslierres étincelaient comme de petits miroirs, tandis que les jeunes pousses de hêtres se frayaient un passage à travers les feuilles mortes» couvrant le sol de leurs masses serrées, en fraternelle union avec les sapins naissants. Les bergers commençaient à gagner la montagne, conduisant leurs troupeaux, caravanes sans fin, où les agneaux, dont la laine épaisse avait une odeur de thym, se pressaient derrière leurs mères. Les plus jeunes de ces bergers, aux yeux noirs comme des mûres, aux longs cheveux noirs sous leur grand bonnet de peau d'agneau, laissaient errer au loin leurs regards rêveurs; on eût dit le monde entier trop petit pour eux ; ce qui gouverne, ce qui lutte, souffre, jouit, se lamente en bas dans la plaine, leur importe aussi peu que le vent qui agite les tètes des sapins. Ils ne savent même pas que Tédelveeiss et les roses des Alpes sont belles. Us voieiii tout cela de trop haut.

Le souci ne saurait gravir les hautes montagnes; il reste à leur pied^ et c'est dans les étroites maisons où s'enferment les humains qull loge, et là qu'il broie les cœurs

Un homme était seul dans le petit cimetière, ' devant une tombe modesté, et pleurait. Il était prêt ù. accuser la terre d'avoir dévoré ce qu'il aimait, et il lui semblait impossible de se sépa* rer de cette tombe sacrée, ba tàciie était achevée, la ligne de chemin de fer rétablie et terminée. A présent, il fallait partir, sans savoir où il irait. Il avait dans sa poche une lettre de sa mère, qui l'appelait et l'attendait, qui lui parlait d'une amie de jeunesse devenue veuve. Et sur la table^ une autre lettre lui offrait des travaux à entreprendre dans le Caucase. Il était là, près du tombeau.

» Dis-moi, que dois-je faire ?

Et il lui semble entendre sa voix, comme durant les derniers jours de sa vie : c Mes enfantSi mes chers petits enfants I >

Et il choisit le Caucase, la solitude du cœur, le pain assuré pour ses enfants. Il renonce à tout espoir d'un nouveau bonheur conjugal, il

BANS LES CAJtPATHES 257

prononce lo serment sacré de ne jamais donner une belle-mère à ses eafauts 1 Peut-être auraitil obéi à rappel de sa propre mère, sans cette phrase au sujet de Tamie devenue libre!

— Clarisse, je te resterai fidèle, jusqu'à la mort!

Une voiture passe, toute pleine de visages joyeux qui s'attristent un Instant, en apercevant cet homme en larmes près de cette tombe* Derrière lui, son chien baisse la tête, comme s'il partageait son deuil. Les passants ressentent le contre-coup de cette immense douleur, qui jette un voile sombre sur ee beau jour de printemps.

Peu de temps après, Delormo s'en allait de nouveau vers l inconnu, conduisant ses deux enfants en deuil, et laissant derrière lui son œuvre achevée et son bonheur enseveli.

HÛJIIA

Des rbododendroQs cbuvi^^ent Batchedi

de leurs massifs épais, répandant ce parfum aromatique qu'ils n'ont que dans les Carpa»

tbes, si puissant qu'il imprègne même la toison des brebis, semées, comme d'énormes fleurs t>Ianche8, le long des pentes de la Fumlca.

Sur les hauteurs, un jeune berger, le visage caché dans ses genoux, sanglotait ayec un désespoir en apparence inconsolable. Un chien au poil gris et rude, s'était assis en face de lui, la tête de côté, les oreilles dressées» et le contemplait. Il finit par se mettre à iiurler d'une voix si profonde, h lui lécher les mains avectant de zèle, que son jeune maître releva la tète, jeta ses bras autour du cou de Tex* collent animal» cacha son visage dans Tépaisse

260 HOEIA 1

fourrure et pleura encore plus fort* Le chien ne savait que faire pour le consoler ; il gémissait, agitant sa queue en panache et léchait les longs cheveux noirs du jeune garçon. La douleur de celui-ci n*admettait pas d'adoucissement ; c'était la première épreuve de sa vie. Le chien la comprenait» la partageait même ; mais il ne pouvait voir son petit mai tre si malheureux ! Gela, c'était pire que tout le reste !

Le vieux chien, fort intelligent, avait cent fois guidé le troupeau dans sa descente de la Furniça aux vallées de Baragan et de Dobrudgea ; il connaissait les tempêtes d'hiver, la neige et les loups, la chaleur, la poussière, les ours, les Carpathes et les Balkans, l'Argesh et le Danuhe ; il savait distinguer entre les aïeule» et les jeunes brebis, bref, c'était un chien plein de sagesse et d'expérience. Mats il n'avait encore rien vu de pareil ; il n'avait jamais vu pleurer l'enfant qu'il aimait, jamais entendu ses sanglots. Tous ses efforts demeurant inutiles, il s'allongea à terre, et poussa un iiurlement prolongé. Il avait enfin trouvé ce qull

HORIA ! 261

pouvait faire de mieux dans la circonstance ; et bien des humains» trop oublieux de la leçon biblique ; « Pleurez avec ceux qui pleurent », auraient pu profiter de son exemple, au lieu, par leurs consolations banales» de couvrir de sel des blessures à vif.

— Ne crie pas, Bumir 1 Les brebis auraient peur, et les autres bergers croiraient qu'il se passe quelque chose.

L'enfant avait relevé son visage^ bruni par le soleil, et rose comme un beau fruit savou* reux : Tovale en était d'une régularité parfaite, le nez classique, les yeux noirs et veloutés comme de grosses mûres, sonsFarc fin des sourcils, les lèvres fraîcbes, au pli fier, les dents fortes et bien rangées comme celles d'un jeune chien. Les longs cheveux qui encadraient son visage le faisaient ressembler à un portrait de Rembrandt. Il était coiffé d'un bonnet brun, en peau d'agneau, très large et terminé en cône, beaucoup plus volumineux que sa tète.

Soudain, il bondit sur ses pieds, se secoua à la façon des chiens, essuya les larmes suspendues à ses longs cils et saisit son buccium,

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