‹ Marie d'Énambuc (volume 2)Chapitre 9 sur 16 · LA FOLLE · texte numérisé non relu

LA FOLLE

Raymond avait eu la pensée de répondre par écrit à la lettre d'Elise ; mais en rentrant au château il rencontra dans le parterre mademoiselle de la Grélière. Sans rien dire, il offrit son bras à la jeune fille , et , après un moment de silence, il lui rendit la lettre.

— Je ne dois pas, dit-il, garder cette preuve d'une imprudence que vous regretterez bientôt sans doute.

— Oh ! monsieur, murmura mademoiselle de

la Grélière en pâlissant, j'ai donc eu tort de m'adresser à votre indulgence, à votre générosité ! Je ne devais pas y compter.

— Il ne fallait compter que sur mon amour, répondit Raymond avec une passion qui n'était point feinte; à présent que je vous ai vue, pensez-vous qu'il me soit possible de renoncer à vous? Mais je vous aime, moi aussi!

— Ah i quel malheur! s'écria Elise avec efiFroi. '

A cette naïveté cruelle, Paleville sourit amèrement. Oui, je vous aime, reprit-il, et le sacrifice que vous me demandez est au-dessus de mes forces. Il y a plus, je ne le crois pas nécessaire à votre bonheur. A ous oublierez bientôt cette folle inclination. Vous serez heureuse avec moi.

— Jamais! jamais! murmura la jeune fille sufToquée par les larmes.

— Non , je ne vous donnerai pas ])Our ainsi dire à mon rival, continua Raymond avec véhémence; je ne renoncerai pas à mou bonheur, au vôtre... Un autre homme, moins épris, moins pénétré d'estime et de respect pour vous, reculerait j)eul-étre devant l'aveu que vous m'avez fait; mais moi, je ne crains rien pour le présent ni pour l'avenir; je sais que vous n'avez à vous reprocher qu'une imprudence , et que lorsque vous serez ma femme vous accomplirez vos devoirs. J'ai confiance en votre vertu, en votre honneur.

— Vous avez raison, dit la jeune fille avec une douleur mêlée de fierté, je ne les trahirai

pas. Je mourrai!... A ces mots, elle détourna la tète en faisant signe que tout était dit, qu'elle ne voulait pas en entendre davantage, et elle s'éloigna en pleurant.

— Dans quinze jours elle sera madame de Paleville, et elle n'en mourra pas, murmura Raymond en la snivant d'un regard ardent. Puis il alla retrouver M. delaGrélière dans la bibliothèque.

— Nous avons des alliances avec les meilleures familles de Provence et du Languedoc, dit le vieillard avec orgueil, il faudra annoncer votre mariage à tous ces parents inconnus. J'ai dressé une liste de toutes les })ersonnes auxquelles de mon côté je dois des lettres de faire jiart.

Raymond prit cette liste et la parcourut rapidement du legard ; mais il n'y trouva point le nom de Pérorani.

Le soir, au moment de se mettre à table, M. de la Grélière dit à son futur gendre :

— Ma fille est malade, cela ne sera rien, c'est le trouble, l'étonnement de sa nouvelle situation; il faut qu'elle s'accoutume à cette idée de mariage, à votre présence : jusqu'au jour où elle vous a vu pour la première fois, elle ne songeait pas qu'il y eût au monde d'autres hommes que son père; elle est d'une innocence un peu sauvage.

— Comme presque toutes les jeunes filles bien élevées , dit Raymond avec un sourire ironique.

Le souper fut long; mais cette fois Paleville se défia des vins d'Esjjagne; il se souvenait avec un certain effroi de la mauvaise nuit qu'il avait passée huit jours auparavant; à onze heures il monta dans sa chambre; son domestique le suivit.

C'était toujours la même chambre, froide et sombre comme tous les lieux depuis longtemps inhabités, Raymond fit jeter une brassée de bois dans la cheminée , il alluma toutes les bougies; puis, n'éprouvant aucune envie de dormir, il renvoya son domestique se coucher dans l'antichambre, et s'installa près du feu.

Les vagues terreurs qui avaient assailli Raymond la première fois qu'il était entré dans cette chambre n'agissaient plus aussi vivement sur ses sens. Il éprouvait bien encore un certain malaise; mais d'autres préoccupations l'absorbaient; il souffrait dans son orgueil, dans son amour, dans sa jalousie. Pourtant il voyait assuré le triomphe de sa passion , il savait que mademoiselle de la Grélière serait à lui.

— Oui, je l'épouserai! se dit-il avec une joie mêlée de rage; de gré ou de force elle deviendra ma femme! Et malheur à celui qui oserait encore l'aimer, quand elle portera mon nom ! Il y a de bonnes traditions déjà dans la famille... mais je ne ferais pas comme M. de la Grélière, ce n'est pas elle que je tuerais!

Au milieu de ces agitations la pensée lui vint d'écrire à Elise ; il lui sembla (ju'une lettre qui exprimerait son amour la toucherait peut-être;

il alla prendre son nécessaire de voyage et l'ouvrit sur une table à côté du feu. Ce petit meuble contenait, avec les objets pour la toilette, un couteau bien affilé et un écritoire. Souvent dans ses voyages, Raymond avait porté ce couteau en guise de poignard, car avec cette lame à la main on pouvait se défendre et tuer un homme.

Paleville s'accouda sur la table et commença une lettre, la plus sincèrement passionnée qu'il eû( jamais écrite.

a Je vous aime, disait-il, vous vous êtes » emparée de ma vie tout entière. Ma pensée » ne vous quitte plus; elle vous environne, elle » vous presse en quelque sorte de ses secrètes » étreintes, et vous sentirez toujours autour de vous l'invisible présence de mon amour.

Mais votre cœur se laissera -t- il gagner? Pourrez-vous m'aimer enfin!... Oh! fatales craintes! cruelles jalousies! tounnents aft'reux de mon cœur, cesserez-vous un jour ! Hélas ! depuis vos funestes aveux, je vous aime avec tant de passion et de douleur, avec tant de tendresse et d'irritation, avec des espérances si vives et cependant si mêlées d'effroi, que je ne puis supporter ni tant de souffrance ni tant de bonheur, et que je succombe à ces douloureuses joies, à ces élans de mon âme. Je n'avais pas aimé avant de vous connaître ; quelle femme, si ce n'est vous, pouvait m'inspirer de telles ardeurs... » Au moment où Paleville traçait ces mots ,

un léger bruit se fit entendre derrière la boiserie, en face de la cheminée. Raymond leva la tète et écouta. Le même bruit se renouvela; puis une porte cacbée dans le panneau s'ouvrit lentement, et une femme s'avança, une fem.me vêtue de noir, pâle, maigre, échevelée. Raymond la regarda d'un œil fixe, slupide d'étonnement et murmura :

— Lena !

Elle avait refermé la porte et sans paraître s'apercevoir de la jirésence de Raymond elle fit le tour de la chambre; puis venant vers la cheminée elle dit en passant ses mains sur la flamme : Ah ! du feu!

M. de Paleville avait reculé. La folle arrêta alors sur lui ses yeux hagards et secoua sa chevelure épaisse et grisonnante avec un mouvement sauvage.

— Vous ne me reconnaissez pas? dit le jnarquis avec eflort.

— Raymond de Paleville! dit-elle d'une voix rauque.

Il y eut un silence. Raymond, saisi d'horreur, détournait la vne;])uis, ne pouvant dominer son trouble et son elVroi, incapable de soutenir plus longtemps le regard que la folle arrêtait sur lui, il voulut sortir; mais Lena s'élaiira d'un bond à sa ])0ursuitc et le ramena devant le feu. Alors il essaya de lui faire entendre ([d'elle devait se retirer elle-même ou le laisser allei'.

— Ma chère Lena, dit -il avec douceur,

voyons, soyez raisonnable, retournez chez vous. Certainement le niaitre de cette maison se fâcherait s'il savait que vous courez ainsi la nuit. Pourtant si vous tenez à rester devant ce bon feu, c'est moi qui m'en irai.

11 fit encore un pas vers la porte en disant ces mots; mais la folle le retint en disant d'une voix impérieuse ; Restez!

— Eh! bien, oui, je reste, reprit il avec une impatiencemélée de crainte; mais prenez garde, Lena; mon domestique est là dehors; je vais l'appeler. Allons, ma chère Lena, vous qui étiez si douce, si charmante, vous faites la méchante, à présent; vous me contrariez!... Je vous dis que cela n'est pas bien. Tenez, sortons d'ici...

Tandis qu'il parlait ainsi, les yeux de la folle s'animaient d'une sombre fureur : on eût dit que le son de cette voix éveillait en elle des instincts farouches, des idées violentes et confuses; tout à coup elle s'élanca et saisit Raymond d'une main de fer.

— Julien! ausecouis! cria-l-il d'une voix étranglée.

— Tais-loi! dit la folle. El comme il criait encore, elle ])rit le couteau dans le nécessaire et le })longea deux fois dans la poitrine de Ravmond. A présent, il ne criera plus! ditelle.

Le malhenreux était tombé la face contre terre. Après quelques mouvements convulsifs , il exi»ira.

Pendant le reste de la nuit il ne se fit aucun bruit dans cette chambre; le domestique n'avait rien entendu ; il ne se réveilla que le matin, et n'entra pas chez son maître.

Vers dix heures du matin, M- de la Grélière lui-même monta chez son futur gendre. En entrant dans la chambre il aperçut Lena accroupie devant la cheminée où elle avait pris soin d'entretenir le feu, et derricre elle le corps de Raymond de Paleville au milieu d'une mare de sang. M. de la Grélière ouvrit la fenêtre et appela au secours ; à ses cris toute la maison accourut. On releva le cadavre ; il était déjà roide et glacé. Lena contemplait d'un œil froid et stupide tout ce tumulte ; évidemment elle n'avait aucune conscience du meurtre qu'elle venait de commettre et dans sa démence elle ne se souvenait de rien.

On eut d'abord quelque peine à expliquer comment elle était entrée dans cette chambre. Quelqu'un fit observer que, comme elle habitait le château depuis douze ans, elle devait en connaître tous les secrets passages; en effet, elle et ait sortie de la chambre où on l'enfermait le soir par une porte cachée dans la boiserie, et selon sa coutume, elle avait rôdé une partie de la nuit ; puis, apercevant de la lumière dans une chambre ordinairement inhabitée, elle y était entrée : c'était ainsi qu'une fois déjà elle était ajjparue à Raymond de Paleville.

Les gens de justice vinrent faire leur procèsvcibal. Il résulta de ren(iucle que Lena avait

T.KNA. 113

agi sans discernement, sous l'influence d'un accès de monomanie homicide, et qu'il n'y avait pas lieu de poursuivre. Tandis qu'on procédait à ces formalités, M. de la Grélière, triste et consterne, se tenait près du lit de sa fille malade de saisissement et d'efiVoi.

— Mon enfant, lui dit-il, je ne sais plus à qui vous marier maintenant ; nous attendrons encore un peu, puis vous choisirez vous-même.

Elle baisa la main de son pèie, qui reprit ;

— Demain nous repartirons pour Avignon ; maintenant, j'ai ce séjour en horreur. Je veux vendre Rocheinaine. Quant à cette malheureuse, je la ferai enfermer à la maison des fous.

— Mon père, dit mademoiselle de la Grélière en levant sur lui un regard plein de larmes, je vous en supplie, laissez Lena ici sous la garde d'une personne sûre; ne la chassez pas de cette maison où la pitié de madame de Rochemaine lui avait donné asile , où depuis si longtemps elle passe sa triste vie; avez pitié d'elle, souvenez-vous qu'elle est ma sœur.

— Oui, la fille de Magdalena Pérorani! murmura le vieillard ; ces deux Itmmes ont eu une destinée fatale!... Puis passant la main sur le front incliné d'Elise , il ajouta tristement : Et toi, mon enfant, seras-tu heureuse?

— Ah! oui, nmrmura la jeune fille ; j'épouserai celui que j'aime !...

Le lendemain la liste de faire part que M. de la Grélière avait dressée pour envoyer les let-

très de mariage, servit pour envoyer les billets (renlerreinent. Raymond fut inhumé près de Ilochemaine, dans un cimetière du village. M. deia Grélière lui fit élever un magnifique mausolée. L'épitaphe rappelait tous les titres du défunt et était surmontée des armoiries de la maison de Paleville.

Deux ans plus tard, on jeta dans la fosse commune, au pied de ce tombeau, le corps de Lena Pérorani.

Page 1