SIMON ET SACRÉ FILS, IMP.-ÉDITEURS
nUB DES ALEXIENS, NUMÉRO 13.
DEUX AMIS ÏMIMIÎS.
— C'est <.oi, Gustave! Eh! par quel iieureux. et singulier hasard? que fais-tu ici, à deux cents lieues de la rue Tailbout? s'écria le comte de Paleville en jetant son cip;are, je suis, parbleu! content de te voir, mon cher ami!
— Mais, toi-méine, comment se fait-il que je te rencontre en ces parages? Quelle agréable surprise! répliqua Gustave Darblade d'un air d'empressement qui ne put entièrement dissimuler une contrariété intérieure, un étonncnient mêlé d'incpiiclude et de dépit.
Li..\.V. 1
Le lieu où les deux amis venaient de se rencontrer inopinément était l'allée couverte et profonde qui traverse le jaidin des eaux thermales d'Aix. Même à l'heure de midi il v régnait une clarté fraîche et sombre; ces ombrages muets, ces mystérieux abris étaient embaumés par les genêts d'Es})agne et les roses musquées qui entouraient de leurs grêles rameaux le tronc des platanes; un vent humide et doux murmurait à peine sous les jeunes feuillages. Ce silence, le vert eré{)uscule de ces mélancoliques bosquets semblaient convier aux doux entreliens, aux placides rêveries, aux amoureux souvenirs ; et, sans doute, plus d'une ame troublée, plus d'un cœur é[>ris d'amour était venu s'y réfugier; sans doute, plus d'une jeune fille y avait secrèteuient pleuré , plirs d'une jeune femme était venue y promener de nonchalantes rêveries, et plus d'un pauvre amant y avait rimé de mauvais vers. Mais le comte Raymond de Paleville et son ami Gustave Darblade n'y étaient point venus dans des sentiments si poétiques; et, au moment où ils s'étaient pour ainsi dire heurtés, ils arrivaient, chacun de son côté, pour fumer ])aisibleraent un cigare à l'ombre des platanes, loin des regards de quelques belles dames dont la délicatesse provinciale se révoltait à l'odeur du tabac.
Ces deux hommes qui venaient de se parler avec une amitié familière étaient pourtant d'âges si dififérents qu'au premier abord on ne comprenait guère comiwent ils vivaient ensem-
ble sur un certain pied de camaraderie. Raymond de Paleville avait cet éclat du bel âge, ces grâces juvéniles qui passent avant trente ans; sa taille souple et déliée eût tenu à l'aise dans le corsage d'une jeune (iile ; ses traits d'une fraîcheur un peu pâle auraient semblé peut-être d'une délicatesse trop féminine si une barbe noire et touffue n'eut coupé le contour arrondi de sa joue et donné à son visage un caractère vigoureux et viril; sa tournure était gracieuse et hardie ; sa misç d'une élégance irréprochable. Gustave Daiblaùe avait du posséder quelque vingt ans auparavant les mêmes 'avantages; mais une teinte trop vive commençait à illuminer ses traits jadis, fins et distiugués : il cachait difficilement sous le luxe de ses moustaches les rides que le moindre sourire faisait éclore aux commissures de ses lèvres, et il avait dû recourir à la triste et dernière ressource du toupet pour dlssinmler les nudités de sa tête déjà chauve.
Gustave Darblade avait senti aussi amèrement la perte de ses a\antages phvsiques et de sa jeunesse, que la femme la plus vaine de sa beauté. Le nom de vieux garçou était ce qu'il redoutait et abhorrait le plus aij monde; il no voulait pas vieillir, et pour protester en quelque sorte contre le temps, il avait consené toutes les habitudes de ses belles années. Il n'aimait que la société des jeunes gens ; il ne vivait qu'avec eux, et mettait une espèce de point dlionneur à surpasser leurs folies. Ces dissipa-
lions éternelles avaient fort endommagé sa fortune; il passait pour un homme à peu près ruiné. Ses camarades de plaisir n'avaient pas pour lui une grande considération, et il sentait intérieurement, avec un affreux dépit, que tous ces jeunes lions qni l'admettaient encore dans leurs parties, le traitaient avec une sorte de familiarité moqueuse et ne le souffraient que j)ar habitude. Il éprouvait pour tous ces jeunes gens avec lesquels il ])assait sa vie une envieuse haine; leur présence, leurs propos soulevaient en lui une sourde et continuelle irritation. Il leur en voulait parce qu'ils étaient jeunes, beaux et bienvenus ])rès des femmes ; mais i! dissimulait soigneusement ses impressions; la crainte de paraitre ridicule lui faisait tout supporter, et il n'opposait aux railleries, qui parfois le blessaient si profondément, qu'une dédaigneuse patience. Il était du reste au niveau d'une telle position, l'âge n'avait pas mûiù celte nature mesquine, l'expérience n'avait point nioditiécet espiit futile, ce caractère égoïste et vain; Gustave Darblade avait à (|uarante-huit ans tous les défauts de la jeunesse; il n'en avait perdu que les qualités.
— }\on cher ami, reprit il en tendant à Raymond un étui de paille garni de cigarettes espagnoles, mon cher ami, je croyais t'avoir dit un mot de ce voyage aux eaux d'Aix, tu ne t'en souviens ])as, un soir, chez Fiamma, la charnianle Fiannna?
— Eh ! oui, la dcinicre fois que j'rus le plai-
sir de te voir, je m'en souviens, répondit le comte; mais tu avais l'air de faire des mystères comme s'il s'agissait pour toi d'enlever une infante d'Espagne, et, ma foi! nous avions tous pensé que tu prenais tes passe-ports pour l'étranger, que tu allais à Aix en Savoie et non pas à Aix en Provence. Mais, pour Dieu! dismoi donc ce que tu fais ici?
— Je prends les eaux.
— Bail! des eaux qui ne sont pas à la mode, où l'on ne vient que quand on est réellement malade; est-ce que tu as des rhumatismes?
— Des rhumatismes, moi! interrompit Gustave, en se redressant et en ])ortant le pouce à l'entournure de son gilet, des rhumatismes! pas plus que toi, mon cher ; je n'ai d'autre maladie qu'une certaine irritabilité de nerfs qui, à la vérité, me tue.
— Un excès de vigueur, dit ironiquement le comte, ce pauvre Gustave !
— La vie qu'on mène ici est agréable, reprit Darblade, tous les baigneurs demeurent dans l'établissement, qui est une maison charmante ; tu vois quel luxe de végétation dans le jardin. Et toutes ces fontaines qui coulent dans des sarcophages antiques, c'est très-curieux. Ces eaux produisent des efl'ets merveilleux, mon cher ; des femmes qui arrivent ici pâles, mourantes, redeviennent fraîches comme des roses du Bengale au bout de quinze jours.
— Ah ! je vois ce que c'est, interrompit Raymond en riant, les eaux d'Atx font des miracles ;
in LENA.
elles effacent les rides, elles changent le parcliemin en feuilles de roses; vieux scélérat, tu viens débarbouiller tes cinquante printemps à cette fontaine de Jouvence, tu viens ici falsifier ton acte de naissance et tâcher de faire un anachronisme de dix bonnes années.
— Allons donc ! quelle mauvaise plaisanterie! dit Darblade avec un rire contraint ; et sur le champ pour rompre sur ce désagréable sujet, il ajouta d'un ton confidentiel :
— Mon cher, j'ai des projets qu'il faut que je te dise.
— Des projets de mariage, peut-être?
— Mais peut-être oui... Ne faut-il pas faire une fin tôt ou tard ?
— Il est tard déjà, observa le comte Raymond; mais, vrai, je te fais mon compliment : tune pouvais plus décemment mener cette vie de jeune homme; non, cela ne l'allait plus ; et dis-moi, tu as trouvé ici quelque fille deux fois majeure, quelque respectable douairière.
— Une fille majeure! une douairière! interrompit Darblade d'un air de fatuité sournoisement triomphante, tu verras; je ne te disque cela.
— Voilà toutes les confidences que tu avais à me faire?
— Oui, pour le moment. Aujourd'hui même tu en sauras davantage. Ah ça, mais, toi-même, comment se fait-il que tu tombes ici comme des nues? Depuis quand es-tu arrivé ?
■ — Depuis ce matin.
— Et. peut on savoir quel motif?
— Ah! c'est toute une histoire, une histoire très-romanesque. Tiens, en te trouvant ici j'ai pensé que je ne pouvais te rencontrer plus à propos; j'ai besoin d'un confidenf.
— Me voilà, je serai le tien, à charge de revanche.
— C'est entendu. Pour que tu saisisses bien la situation, il faut que je prenne mon récit d'un peu loin. J'ai des choses lamentables à te conter. Donne-moi encore un de les cigares, je les préfère à ceux de la Havane. Ah! mon cher, j'ai eu bien des peines depuis la dernière fois que nous nous sommes rencontrés chez Fiamma.
— Des peines, toi! ah bah!
— Certainement, figure-toi que je suis ruine en perspective.
— Ah! quel malheur! s'écria Darblade d'un air qui n'était point du tout triste, ah ! comment cela arrive-t-il, mon pauvre ami?
— Un procès, un horrible procès qu'on intente à mon père; une iniquité, une infamie, qu'il serait trop long de te raconter. Il y va de toute notre fortune. J'ai conseillé à mon père de transiger; mais il est entêté comme un Breton qu'il est. Oh! cela sera long; il ira par devant toutes les juridictions; et au bout de cette procédure, nous serons peut-être condammés et ruinés. Dans cette prévision, mon père m'a tout retranché; il me fait attendre des mois entiers un billet de cinq cents francs. Tu sais que je n'aime pas les dettes...
n LENA.
— C'est une jusiice à te rendre, répliqua Darblade, aussi les gens qui ne l'aimaient pas en concluaient que tu étais un cuistre.
— Ah! ah! des gens auxquels j'ai souvent prouvé le contraire en leur prêtant mou avivent? Ces bons amis! va, rien ne m'étonne de Il'uf part.
— Tu disais donc que ton père est devenu difficile à vivre?
— Si difficile à vivre qu'il n'y avait pas moyen d'y tenir, c'est-à-dire de tenir à Paris avec une centaine d'écus par mois qu'il voulait me donner pour tout revenu, tandis qu'il venait en Provence s'occuper de son procès; car lu sauras que c'est pardevant le tribunal de première instance d'Avignon que nous allons plaider. Alors j'ai pris bravement mon parti, j'ai aussi quitté Paiis. Depuis trois mois je voyage «vec mon y)ère d'Avignon à IVimes, de Nîmes à Arles, d'Arles à Marseille, et cela toujours sous Je coup de cet affreux procès. Quand je pense que cela peut durer ainsi pendant des années!... En un mot, il n'y avait qu'un moyen de me soustraire à cette désagréable existence, c'était de me créer moi-même une position indcjiendante, une fortune.
— Ah! bah! interrompit Gustave Darblade avec un dédaigneux étonnement, tu veux travailler?
— Qui l'a parlé de cela? il y a d'autres moyens; pour me créer une fortuneje veux faire <.'omme toi, Gustave, je veux faire une fin, jtt veux me marier.
— Ah rà! mais je ne te comprends plus du tout à présent : est-ce que tu A'iens ici chercher une héritière? est ce que tu crois que les demoiselles riches à niillious abondent aux eaux d'Ai.\? Tu t'abuses étrangement, mon cher.
Le comte Raymond haussa les épaules, secoua la cendre de son cigare, et reprit en souriant :
— Laisse-moi donc achever; ne t'ai-je pas promis une histoire assez romanesque, et ne vois-tu pas que cette histoire, mes projets, mon arrivée ici, tout cela se lie? Vrai, je ne le trouve pas à la hauteur de ton rôle de confident. Tu devrais déjà m'avoir à moitié deviné.
— Voyons, achève, interrompit Darblade en dissimulant un bâillement à travers une large bouffée de t^bac.