‹ Marie d'Énambuc (volume 2)Chapitre 4 sur 16 · LES CONFIDENCES · texte numérisé non relu

LES CONFIDENCES

— Tu sauras, mon cher, que j'étais à Marseilles, il y a une quinzaine de jours, reprit le comte Raymond. Je m'ennuyais, je m'ennuyais , comme on s'ennuie en province quand on a | ])assé toute sa vie à Paris, dans notre Paris à nous.

— Le Paris des boulevards, là où il y a le Café Anglais, l'Opéra, les jolies femmes, les beaux chevaux et les heureux de ce monde, murmura Darblade en soupirant.

— Je m'ennuyais donc beaucoup, continua Raymond, et pour tuer le temps je m'étais lié avec quelques jeunes gens, la fleur du pavs, de charmants garçons auxquels je serais enchanté de faire un jour les honneurs du Café de Paris. Chaque dimanche nous allions ensemble à la campagne, dans une jolie maisonnette située au bord de la mer du côté de }Iontredon. Cette bicoque avait été louée par la joyeuse société qui l'avait fait arranger et meubler dans un goût assez bizarre. Figure-loi une grande salle dont les fenêtres s'ouvraient sur une terrasse. Au milieu de cette salle une longue table, toujours convenablement garnie de verres et de bouteilles, une vraie table de cabaret. Dans le fond, en face de la porte, une large cheminée au-dessus de laquelle étaient arrangés en manière de trophée un violon, une pipe d'écmiie de mer, un kriss malais, un éventail chinois et une paire de castagnettes. Tout autour de la salle on avait pratiqué dans la muraille des espèces d'alcôves, semblables aux cabines des navires, c'étaient les lits de ces messieurs lorsqu'ils avaient la fantaisie de coucher à la campagne.

Il y a eu dimanche dernier quinze jours, nous étions une douzaine de jeunes fous à la Bastide. Le soir il se trouva que chacun avait affaire en ville ; moi j'avais en j)erspective une conférence relative à notre procès avec l'avocat D..., une des lumières du barreau de Marseille. Je me décidai à coucher à la campagne. Le len-

demain matin je me levai de bonne heure, et, saisi de je ne sais quelles idées bucoliques, j'allai me promener à travers champs. Un sentier que je suivais au hasard nie ramena sur le rivage. Il faisait nne chaleur lourde et accablante; le ciel était serein, la mer unie comme une glace. Je t'assure que c'est un grand plaisir, par un temps pareil, de s'asseoir au pied d'un rocher qui vous donne de l'ombre, et de fumer en regardant la mer, en écoutant le bruit de la vague qui clapote à vos pieds. J'ai compris là lineftable })aresse des Orientaux, qui passent des journées entières sans pailer, sans faire un seul mouvement, assis près d'un jet d'eau, leur ])ipe à la bouche et une esclave favorite à leurs genoux.

J'étais là depuis une heure peut-être, lorsque tout à coup le vent se leva, un vent furieux qui soulevait le gravier et le chassait comme la paille le long de la jdage. La mer, un instant auparavant si tranquille, commença à moutonner et à se briser contre les rochers avec un fracas horrible. Le ciel se couvrait de gros nuages noirs : c'était horriblement beau. Je n'avais jamais vu une tempête sur mer, si ce n'est à l'Opéra, et j'étais frappé de ce spectacle ; je trouvais un plaisir sauvage à contempler cette furie de tous les éléments. J'avais gravi jusqu'au sommet d'une roche qui s'avance comme un petit cap au-dessus de Montredon. De cet endroit, la vue domine toutes les échancrures du rivage. La pluie tombait par ondées,

le vent soufflait d'une violence à renverser bêtes et gens ; je commençais à en avoir assez des sublimes tableaux de la nature, et j'allais redescendre à la Baslide, lorsqiîe je crus voir au fond d'une petite crique, à deux cents pas de moi, comme des fantômes noirs qui se mouvaient à travers les flots d'écume que la mer jetait contre les récifs; au moment où la vague se retirait, je distinguai effectivement deux figures de femmes debout sur des lochers à fleur d'eau, l'une d'elles agitait un mouchoir blanc, comme pour appeler du secours, et il me sembla entendre au milieu du bruit de l'orage des cris de détresse. Je boutonnai mou pantalon, j'enfonçai mon chapeau sur mes veux et je me mis bravement à marcher parmi les roches glissantes, et coupées de ravins inondes; j'arrivai ainsi à l'entrée de la crique.

Alors je vis debout et serrées contre le rocher deux femmes qui j)leuraient, s'embrassaient et jetaient des cris de terreur. Elles étaient vêtues de longs peignoirs de laine noire qui les enveloppaient entièrement et retombaient sur leurs pieds nus. Ce costume m'expliqua la situaiion où je les trouvais. C'étaient des baigneuses surprises par le mauvais temps. Sur les rivages de la Méditerranée où il n'v a jioiiit de marées, ou ne se baigne pas comme dans l'Océan ; au lieu d'aller sur la plage, couverte d'un sable fin, on cherclie dans les rochers quelque réduit tapissé de plantes marines, quelque petite anse piolégéc tout alentour par des roches à pic. C'est

dans une de ces salles de bain naturelles que je trouvai les deux dames. Du premier coup d'œil je A'is qu'elles ne couraient aucun danger réel, et que la vaguCne j)Ouvait pas les atteindre; mais les pauvres femmes, étourdies par le mugissement des lames dont l'écume allait jusqu'à leurs pieds, croyaient toucher à leur dernier moment et recouunandaient leur âme à Dieu. En m'apercevant elles tendirent les bras vers moi; je dus leur j)araître un sauveur envoyé par le ciel même. Il n'y avait qu'un moyen de les tirer de là, c'était d'aller jusqu'à elles et de les mener hors de la crique eu suivant au pied des rochers l'étroit sentier que la vague arrêtée par les brisants n'avait pas complètement envahi. Je descendis, ne craignant pas d'entrer dans l'eau jusqu'au genou. En quelques minutes je fus près de ces femmes ; je saisis par la main celle qui se trouva le })lus près de moi, et je l'emmenai en la soutenant et en criant à l'autre de m'attendre. La dame, épuisée et haletante, se laissait conduire. Quand nous fûmes à j)ied sec hors de la crique, elle s'écria en j)leurant et en joignant les mains : — Monsieur, il faut sauver aussi cette enfant... je vous en supplie, retournez la chercher... Àh! malheureuse que je suis!... elle est noyée peut-cire!...

Elle semblait au désespoir. Je pensais qu'elle était la mère de celte enfant qu'elle me suppliait de sauver. Alors, animé d'un nouveau courage, je regagnai la rri(jue. La jeune fille avait tenté de nous suivre ; mais transie de frayeur, saisie

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