‹ Marie d'Énambuc (volume 2)Chapitre 5 sur 16 · LE>A · texte numérisé non relu

LE>A

de vertige à l'aspect de cette mer iiritée qui semblait s'avancer pour l'engloutir, elle était tombée sur ses genoux et se letenait des deux mains au rocher. J'eus un moment d'épouvante; la lame roulait jusqu'à ses épaules. Je m'éloncai vers elle, je la relevai et la soutins hors de leau. Par un premier mouvement instinctif, elle appuya son visage sur mon épaule et passa ses mains autour de mon cou; ])uis, revenue à elle et se voyant dans les bras d'un homme, elle rougit faiblement et me repoussa avec un geste de pudeur, de confusion adorable. Je compris sur le cha'mp que, pour la première fois, cette jeune fille avait senti sa main dans la main d'ua homme, que j'étais le premier peut-être dont les yeux se fussent d'aussi près arrêtés sur elle. Cette pensée me troubla, je lavoue. Je n'avais point d'idée d'une telle innocence, d'une telle pureté. J'essavai de lui parler , de la rassurer, mais le bruit des vagues l'empêchait de m'entendre ; elle ra'abvindonna pourtant son bras, et je l'emmenai lentement avec ])récaulion à travers les récifs; parfois le flot couvrait nos pieds d'écume, et la jeune fille, tremblante, éperdue, s'attachait à moi avec un tiessailleuient nerveux; je sentais son cœur battre violemment contre ma poitrine; ses yeux s'arrêtaient sur les miens avec une expression indicible de terreur, de confiance et d'espoii'; enfin , nous parvînmes à gagner l'endroit où j'avais déjà mis en sûreté l'autre femme. — jla tante! ma chère tante! nous sommes sauvées! s'écria la jeune fille.

Elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre avec des sanglots. J'étais attendri, je t'assure. Quand cette émotion fut un peu passée , on commença à se reconnaître. La tante me parut une personne fort respectable; mais la nièce! toute autre femme eût été affreuse dans une telle situation, vêtue d'un jupon de laine noire .«ierré au cou et ruisselant d'eau salée, les cheveux épars et trempés, les joues pâles; mais elle, mon Dieu! mon Dieu! qu'elle était belle! Il me semble la voir encore debout, ses lonjjues tresses retombant jusqu'à ses genoux, ses mains croisées contre son sein comme pour retenir les plis mouillés de sa robe, sous laquelle passait le bout de ses pieds d'albâtre. Tandis que je nie livrais à cette contemplation , j'entendis des voix de femmes au-delà des rochers ; c'étaient les suivantes de ces dames qui couraient éplorées de tous côtés, ne sachant par où il fallait passer pour aller au secours de leurs maîtresses. Les pauvres filles, au moment où le gros temps était venu, se promenaient le long de la plage, tandis que le batelier, après avoir amarré sa bar- <iue, était allé je nesaisoù. On eut ditd'unnnufrage. Les vêtementsde ces dames étaient dans la barque. Elles frissonnaient dans leurs peignoirs mouilUis, Il s'agissait de leur procurer au j)liis lot un abri et des habits secs. La Bastide était à quelques cents pas de là; je m'empressai de la mettre à leur disposition avec tout ce qui s'y trouvait. Un (juart d'heure après, elles étaient assises devant la cheminée où j'avais fait jeter

une brassée de sarments. La femme du paysan, qui nous servait de domestique et de concierge, était accourue; je lui ordonnai de préparer deux lits , ra'excusant beaucoup de n'avoir point d'autre appaitement à oSrir que cette grande salle qui, avec une cuisine, fonnail tout le logement. Ces arrangemenis pris, je me disposai à me retirer. Jusque-la les deux dames ne m'avaient pas adressé la parole, elles étaient assises l'une près de l'autre, le visage tourné vers le feu, et si pâles, si épuisées, que je crus, Dieu me pardonne : qu'elles allaient s'évanouir tout de bon. Lorsque la tante s'aperçut que j'allais m'eloigner, elle fit un effort pour rae dire quelques phrases entrecoupées que je n'entendis pas. Je compris pourtant qu'elle me remerciait d'avoir sauvé la vie de sa chère enfant et la sienne. La jeune fille se taisait; mais au moment où j'allais sortir, elle leva les yeux sur moi, deux grands yeux noirs timides, troublée, pleins de douces flammes.

— Déjà!... interrompit Darblnde d'un air d'incrédulité railleuse, déjà éprise d'amour jjotir toi!

— Ai-je dit cela? lépliqua le comte avec impatience; je n'oserais le dire!

— Pourtant, qui sait?...

— IS'e souris pas ainsi d'un air goguenard , \ieux fou! Est-ce que lu peux avoir la moindie idée de ce qui se passe dans le cœur d'une jeune fille en un pareil moment!

— Achève... C'est fort ir.téressa:il tout cela, (lit nonchalamment Dar'olade.

— Je nie relirai dlscrèlement, reprit le oomle Ba\ niond, et j'allai sécher mes boites au soleil. Le temps s'ét«it tléjà remis, je montai à cheval et m'en retournai à Marseille.

— Tandis que ces dames restaient à la Bastide? Voilà une tactique!

— Tu ne la comprends pas ; les choses se passaient autrement de ton temps, répondit dédaigneusement le comte; vous procédiez plus carrément. A ma place, tu serais resté. Moi, point du tout, je partis; je partis parce qu'il était clair que j'avais affaire à des femmes d'un certain moude, capables de certaines susceptibilités, et que je devais les laissera elles-mêmes jusqu'à ce qu'elles se fussent remises de cette secousse , et qu'on leur eût apporté des robes et des chapeaux. Du reste, je n'avais alors aucune pensée arrêtée.

Tout cela s'était passé dans la matinée. A une heure j'étais à Marseille et j'attendais le soir avec quelque impatience. Mais en arrivant à la Bastide, je fus cruellement désappointé : ces dames étaient ])arties depuis un quart criieure, elles étaient retournées à la ville par mer, avec ce même baielier qui avait failli les laisser noyer. Leurs vêtements, (ju'elles avaient quittés dans la barque pour se baigner, s'étaient retrouvés secs fort heureusement , et elles n'avaient pas eu besoin d'attendre qu'on allât chercher de nouvelles toilettes. Ce fut la femme du paysan qui me donna tous ces détails , et elle n'oublia pas non plus de me raj)porter que

ces dames lui ayant demandé qui j'étais, elle n'avait jamais pu le leur dire, attendu que comme ces messieurs m'appelaient Raymond tout court, elle ne savait que mon nom de baptême. Elle ajouta que ces dames avaient été bien désolées de ne pas savoir à qui elles avaient une si grande obligation, et qu'elles lui avaient recommandé de me le dire. Je m'étais figuré que mon rôle de sauveur ne finirait pas si brusquement et je ressentis un certain dépit de m'ètre trompé. Si j'eusse retrouvé ces femnies à la Bastide, si au bout d'une demi-heure d'entretien, a[)rès avoir reçu mille actions de grâce et rendu autant de protestations de dévouement et de respect, je me fusse retiré avec la permission de revenir, je ne m'en serais pas soucié peut-être, et tout aurait été fini là; mais la contrariété m'irrita. Cette jeune fille me parut encore plus belle à travers mes souvenirs, je voulais la revoir, je le voulais absolument. Je m'acharnai à sa poursuite. Je la cherchai dans les rues, dans les promenades, partout; j'interrogeai moi-même tous les bateliers du port, toutes ces peines furent inutiles. Au bout dequinze jours, hier seulement, j'ai appris, par hasard, que ces femmes, dont lien n'avait pu me faire retrouver la trace, vivaient à quelques pas de moi, dans le même hôtel, et qu'elles étaient parties depuis une semaine. Les caquetages de la domesticité me renseignèrent audelà de ce que je désirais savoir. La tanle, veuve depuis quelques mois seulement, a cent

mille livres de rente, dont sa charmante nièce est l'héritière. La jeune fille, en attendant, sera splendidement dotée par cette bonne i)arcnte qui l'aime comme sa propre enfant. Que te dirai-je!... Les ennuis excessifs de ce maudit procès, l'humeur de plus en plus cliajyrine et parcimonieuse de mon père, le penchant de mon cœur, l'exaltation où je vivais depuis quinze jours, tout cela m'inspira subitement, il me vint une idée... une idée de mariage.

— Et c'est avec 1 espoir de rencontrer l'objet de ta passion que tu es venu aux eaux d'Aix".* demanda Darblade.

— C'est avec la certitude de l'y trouver.

— Comment! cette jeune fille?...

— Elle est ici. Et tu la connais sans doute?

— C'est possible, interrompit Darblade, avec une sorte d'inquiétude. Son nom? Veux-tu me dire son nom?

— Un doux nom. un nom sicilien : Lena Pérorani. El la tante s'appelle madame la baronne de Rochemaine.

En entendant ces mois, Darblade serra les lèvres sous sa moustache, et un mouvement de sang dont il ne fut pas maitre, répandit une teinte carminée sur son visage. Le comte Raymond le regarda avec itonnemcnt.

— Comme te voilà pourpre! s'écria-t-il, est-ce que tu tombes en apoplexie? Ce nom de Lena l'érorani t'a troublé, mon cher. Puis, le regardant de plus près entre les deux yeux, il ajouta en riant : Est-ce que tu serais mon rival? Est-ce

que c'est par hasard en épousant la belle Lena que tu veux faire une fin? Pour une (éle à perruque comme la tienne, l'idée est bonne. Quoi! mon cher, voilà cette confidence que tu devais achever de me faire aujourd'hui?

— Je ne le nie pas, répondit Darblade en tâchant de prendre un air dijjne, comme toi je suis amoureux, et mademoiselle Lena Pérorani n'est pas une de ces femmes qu'on pense à séduire ; mes intentions étaient pures.

— Je le crois bien, parbleu! interrompit le comte avec une gaieté moqueuse, tu voulais épouser une fille de vingt ans, belle à miracle, riche à millions! Excusez du peu ! Avec cela que tu te présentes orné de grands avantages, un extérieur de père noble, et pas mal de dettes pour toute fortune. Allons donc ! tu es fou ! mon cher! Mais c'est fini, tu renonceras à tes projets ; de bonne foi, voyons, tu ne peux pas avoir la prétention de l'emporter sur moi.

Darblade secoua la tête avec un rire amer; le comte reprit :

— Sois donc raisonnable, et résigne-toi à ton rôle de confident, sinon tu seras ridicule.

— Ton confident! Qu*as-tu besoin d'un confident? murmura Darblade.

— Comment ! si j'en ai besoin ! Je t'assure que ton emploi ne sera pas une sinécure. Tu donneras le bras à la tante, tu lui liras les journaux, tu joueras au piquet avec elle, et en toute occasion tu lui feras mon éloge. ^ oyons, à ce prix, veux-tu la continuation de notre amitié, la paix

entre nous, et un échange de bons offices auquel tu n'auras rien à perdre ; ou bien veux-tu la guerre, la guerre dont le résultat sera pour toi une honteuse défaite?

A ce discours, moitié sérieux, moitié railleur, Darblade avait intérieurement éprouvé des transports de fureur, de jalousie et de haine; mais il avait compris que la lutte, une lutte ouverte contre le comte Raymond était impossible, et il lui répondit en contenant le fiel amassé au fond de son cœur : Soyons amis.

— Soyons amis! répéta le comte; dès aujourd'hui tu entres en fonction, mon vertueux confident, tu m'accompagneras lorsque j'irai présenter mes respects à madame la baronne de llochemaine, chez laquelle je suppose que tu as déjà eu l'honneur d'être admis.

Darblade s'inclina avec un geste d'assentiment. Alors le comte, cessant tout à coup de railler, reprit d'un ton bref et sérieux :

— C'est bien! je me fie à toi; mais pas de coup de Jarnac. Tu me connais, Darblade, tu sais que je ne manie pas mal une épée, et que les deux ou trois duels que j'ai eus n'ont pas été malheureux. Eh bien! je t'avertis qu'à la moindre trahison tle ta part je te force à me faire raison, et, sur mon honneur, je te tue.

Le vieux lion s'inclina de nouveau en affectant une tranquillité insouciante, et dit en tendant au comte l'étui de paille à peu près vide : Allon.s, encore un cigarito.

UXE DOUAIRIERE.

— Chère tante, dit Lena en s'asseyant aux pieds de la baronne de Rocheniaine, et en lui serrant les mains avec tendresse, chère tante, vous voulez donc que je devienne tout à fait votre fille?

— Tu l'es déjà, tu l'es selon mon cœur; je n'ai que toi au monde, ma Lena, répondit la bonne dariie; je veux que tu m'appartiennes comme si j'étais réellement ta mère. Je veux l'adopter. 11 y a des formalités à remplir; les

us LENA.

gens d'affaires m'ont expliqué tout cela. Maintenant ce serait impossible; tu es trop jeune encore, et moi je ne suis pas assez vieille; mais clans quatre mois j'aurai enfin cinquante ans, et toi lu seras majeuje; alors rien ne s'opposera plus à ce que je te donne légalement mon nom.

— Et en attendant, je veux, par anticij)ation, m'appeler Lena de Rochemaine, interronqiit la jeune fille en baisant la main blanche et sèche qu'elle retenait entre ses petites mains. Oh! je quitterai sans regret ce nom de Pérorani; tous ceux qui le portaient ont été malheureux; mon père mort si jeune, et ma mère, hélas ! ma pauvre mère ! et moi-même qui ai tant souffert avant que vous vinssiez à mon secours!...

— Allons, enfant, ne pleure pas, dit la baronne essuyant les larmes qui tout à coup avaient inondé le visage de Lena, tous ces malheurs sont finis, tu ne me quitteras plus; je te marierai à ton gré, lu épouseras un homme jeune, aimable, beau, tu l'aimeras et tu sera^ heureuse.

— Il ne faut pas encore penser à cela, dit la jeune fille pensive. Et après un moment de silence elle ajouta : N'avez vous pas été bien étonnée, ma bonne amie, eu reconnaissant ce jeune homme, M. de Paleville?

— J'ai été bien contente* et bien embarrassée tout à la fois, répondit la baronne; c'est comme toi, lu étais confuse.

— Oh! certainement; je me suis senlie rougir, et volontiers je me serais cachée. Je m'attendais si peu à le revoir !

— IVous ne pensions guère à lui , certainement.

Lena sourit légèrement à ce mot, et dit d'un air de reproche sous lequel elle essayait de dis- ' simuler l'espèce de trouble où la jetait ce sujet d'entretien :

— Comment! vous ne pensiez plus du tout a notre sauveur! Vous êtes ingrate, ma bonne amie; moi je me souvenais de lui souvent.

— Pourtant, lu n'en parlais jamais.

— Mais si, ma bonne amie, c'est que vous ne faisiez pas attention à ce que je disais, répondit Lena.

— M. de Paleville est très-bien, reprit la baronne; son ami aussi a de fort bonnes manières, ce sont des gens comme il faut.

— Ainsi vous les verrez quelquefois avec plaisir; vous ne serez pas timide et sauvage avec eux comme avec tout le monde?

— Mon Dieu! je ne sais pas, répondit la baronne d'un air ingénu (jui contrastait avec ses cheveux gris et sa tournure de douairière.

La baronne de Rochemaine était un type unique peut-être entre les femmes de son âge; sans la moindre prétention de se rajeunir, sans nulle affectation, elle avait le geste timide, la physionomie nniVe et la simplicité d'une pensionnaire. Cette singulière anomalie s'expliquait parfaitement par la position exception-

nelle où madame de Rochemaine avait passé toute sa vie. Sa destinée était de celles que n'ont point frappées de g^rands malheurs, mais qui ont été perdues, parce que rien n'est arrivé à point dans la séi'ie d'événements dont se couipose notre existence. La baronne appartenait à une famille noble du comtat Venaissin; elle était une jeune fille à l'époque où finissait la révolution. Quoique son père n'eût pas émigré , il avait perdu toute sa fortune dans les revirements politiques, et elle n'avait d'autre dot qu'un bon naturel, une sage éducation et une ravissante iigure. Avec ces seuls avantages beaiicouf» de iilles ne se marient pas; cependant pour celle-ci deux partis se présentèrent. L'un des prétendants était jeune et presque aussi pauvre qu'elle, l'autre jiortait un titre aboli pour le moment , mais qu'il pouvait reprendre un jour. Il avait eu le bonlieur d'être oublié dans ses terres pendant les jours les plus terribles de la révolution, et, sauf ses droits seigneuriaux, il n'avait rien j)erdu d'une très-belle fortune. On le tenait généralement pour un galant homme. Il avait soixante-cinq ans.

Les parents n'hésitèrent pas. Ils aimaient tendrement leur iille, ils voulaient assurer son bonheur, son avenir, et, presque à leur insu peut-être, leur choix fut déterminé par un triste calcul : si M. de Kocliemaine avait eu seulement cim{uante ans il aurait été refusé ; mais, en lui donnant cette enfant de seize ans, il semblait qu'on ne la sacrifiait pas pour long-

temps. Selon toutes les probabilités, elle devait rester à la fleur de son âge veuve et maîtresse delà grande fortune que lui assurait son contrat de mariage. Les parents étaient de trop honnêtes gens, et ils respectaient trop l'élévation d'âme et la pureté de leur enfant, pour lui laisser entrevoir dans quelles prévisions ils accordaient sa main au baron de Roclieniaine : la jeune fille les accusa peut-être de tyrannie au fond de sou cœur; mais elle était accoutumée à l'obéissance ; elle se laissa marier sans opposition et en apparence sans regrets. Le lendemain des noces, M. de Rochemaine monta avec sa femme dans un vieux carrosse qui avait figuré au sacre de Louis XV , et il l'ennnena dans son château de Rochemaine.

Bien que ledit château ne fût qu'à quelques lieues d'Avignon, la jeune femme put croire que son mari l'avait conduite à l'autre bout de la terre, tant elle se trouva complètement séparée du monde où elle avait vécu jusqu'alor?. Le lioron était un petit vieillard sec, méfiant, rusé, colérique et jaloux. C'était trait j)Our trait un de ces maris espagnols dont Cervantes a si bien peint les allures prudentes, les astucieuses précautions et lincxorable vigilance. 11 commença par séquestrer absolument sa femme, lui déclarant nettement qu'il agissait ainsi pour ne pas grossir la liste des époux ridicules. Contre l'ordinaire des gens de ce caractère, il ne déguisait pas sa jalousie ni ses appréhensions , et sa tyrannie ne clierchait pas de

prétextes. Il ré{)était vingt fois par jour à la baronne qu'il we se faisait pas illusion, qu'il savait bien qu'elle était aussi jeune et aussi belle qu'il était vieux et laid; mais qu'il avait pleine confiance en ce proverbe provençal qui dit : Si tu ne veux être volé, tiens nuit et jour ton bien sous clef.

Madame de Rocheraaine yilia sous le joug. C'était une femme d'un naturel faible et doux, d'un esprit assez borné; elle se laissa enfermer dans son vieux chàleau et supporta sans impatience, sans aucune velléité de révolte l'isolement absolu auquel la condamnait la jalousie de son mari; elle s'accoutuma à vivre sous la surveillance immédiate de deux ou trois vieilles suivantes, véritables duègnes , contemporaines* du baron, élevées (ians sa maison et auxquelles il avait toute confiance. Les parents inquiets, révoltés par de tels procédés, se consolaient en pensant que tout cela aurait bientôt un terme, et ils attendaient avec une certaine impatience le jour où leur fille deviendrait veuve. Les années s'écoulaient cependant, et ils moururent laissant encore leur gendre dans toute la force de sa verte vieillesse.

La baronne vit insensiblement s'écouler son bel âge; les grâces Je son printemps se flétrirent, et sans s'en apercevoir elle arriva à son automne. Mais pour son mari presque centenaire elle était toujours une jeune femme, et il ne cessa pas de l'environner des mêmes soupçons jaloux et de la même surveillance. Ses pré-

cautions allaient si loin que de peur d'éveiller en elle de mauvaises pensées, il ne lui permettait pas la lecture des romans, et qu'en fait d'œuvres d'imagination elle en était encore aux contes de Berquin.

Cette union dura trente-quatre ans. Pendant ce laps de temps, M. de Rocliemaine n'avait pas perdu sa ieninie de vue un seul instant; jamais aucun étranger n'était venu en visite au château, et jamais madame de P.ochemaine n'avait franchi les limites de ^es terres. Elle avait près de quarante-neuf ans quand le haron mourut; il lui laissa toute sa fortune qui était plus que doublée par les econoniies d'un si long séjour à la campagne.

La pauvre femme voulut alors rentrer dans le monde ; mais elle v arrivait sans expérience , sans aucune idée des bénéfices de son âge, et c'était une chose tout à la lois grotesque et touchante de voir ses airs ingénus, sa simplicité, son bon cœur, et ses façons d'agir timides et toujours embarrassées. Jamais les passions n'avaient grondé dans cette àme ignorante ; ses facultés, si longtemps et si violemment refoulées, semblaient éteintes; ce qui lui restait de puissance d'aimer s'était concentré sur Lena. Bien que la baronne appelât celte jeune fille sa nièce, elles étaient en réalité étrangères l'une à l'autre ; mais toutes deux également isolées en ce monde, elles s'étaient promptement et tendrement aimées, malgré la difiércnce dàgcs et de position.

Lena était aussi un type rare, presque unique , le type de la plus parfaite beauté physique , unie à la plus grande noblesse d'àme, à la plus candide fierté, à la plus sainte innocence. L'ensemble de ses traits accusait une origine méiidionale; elle avait les beaux yeux, languissants, les cheveux abondants et noirs, les formes correctes et puissantes des femmes du midi de l'Italie; mais son teint, d'une blancheur animée, rappelait la carnation des blondes Yénitiennes de Paul Veronèse. Cette belle tète avait ordinaireîiient uneexpression sérieuse et calme; mais parfois la profondeur du regard, de soudaines pâleurs, décelaient un caractère ardent, une âme tendre et exaltée, et des passions impétueuses. Plus intelligente que la baronne, J'un esprit plus droit, elle gouvernait sans y songer cette enfant de cinquante ans, qui aurait dû être son guide dans le monde.

Ce jour-là donc, madame de Rocheraaine reprit, après réflexion :

— Décidément il faut que je m'habitue à voir le monde, à recevoir des visites; le ])remier moment d'embarras passé, je sens que cela m'amusera. Je me suis déjà un peu habituée au visage et à la conversation de ce M. Darblade (jue depuis quelques jours nous rencontrons à table, au jardin, partout.

— En effet, dit simplement Lena, sans cesse on le retrouve : il a toujours l'air de nous chercher.

Le Iciidenniii, Raymond de Paleville et son

ami se présentèrent chez madame de Rochemaine qui perdit contenance à leur aspect, et les reçut toute rougissante et troublée. Lena les salua timidement et s'assit à l'écart. A la vue de Raymond elle s'était involontf\irement souvenue de ce moment où, saisie d'une si mortelle frayeur, elle s'était pour ainsi dire réfugiée dans ses bras. Elle frissonna, croyant sentir encore cette étreinte, et comme si l'on eût pu deviner ses impressions, elle baissa la tête avec une secrète honte. Raymond comprit bien ce silence, cette apparente froideur. Un regard adressé à Darblade exprima sa satisfaction ; puis, se tournant vers la baronne, il entama la conversation. Au premier abord, ce n'était pas chose facile, et Gustave Darblade avait déjà fait bien des frais pour vaincre la gêne et l'embarras d'un semblable entretien. Le comte sentit sur le champ qu'il n'avait pas affaire à une femme du monde, et au lieu d'essayer d'avoir de l'esprit, il se mit à causer tout simplement et à questionner madame de R^ochemaine sur les lieux où ils se rencontraient et qu'elle semblait connaitre mieux que lui. Bientôt la bonne dame fut à l'aise. Elle expliqua comment ayant vécu toujours à la campagne, elle venait aussi pour la première fois aux eaux d'Aix ; elle raconta aussi la vie retirée qu'elle avait menée si longtemps dans ses terres. Alors les deux amis commencèrent à comprendre ses airs naïfs et sa complète ignorance des choses de ce monde. Lena s'était insensiblement rapprochée, une

main appuyée au fauteuil de la baronne, elle écoutait cette conversation sans y prendre part.

— Mademoiselle a été élevée aussi à la campagne? dit Raymond en levant les yeux sur Lena; elle ne vous a jamais quittée, madame?

— Hélas! non, monsieur, je n'ai ])as eu ce bonheur, répondit la baronne; tandis que j'habitais Rocheniaine, Lena était à Avignon,

— A Avignon! s'écria J>I. de Paleville, c'est là que demeure mon ennemi mortel, mon adversaire dans un procès dont dépend toute ma fortune. Mademoiselle doit avoir entendu parler de lui; c'est un homme sur lequel ont plané toutes sortes de soupçons et qu'on n'a pourtant jamais pu convaincre de ses crimes. Sa fortune est considérable et il l'a acquise on ne sait comment. 11 était marié; il avait épousé une jeune veuve, une Italienne admirablement belle. Un jour elle est morte, morte subitement; tout le monde dit qu'il l'a tuée de sa main, par jalousie.

En entendant ces mots, madame de Rochemaine changea de visage et serra la main de Lena qui, devenue tout à coup pale comme une morte, appuyait son visage au dossier du fauteuil ; mais aucune autre manifestation ne trahit le trouble et la frayeur des deux femmes.

— Cet homme s'appelle M. de la Grélière, continua Raymond; il est notre parent éloigne, à ce que disent les gens très-fort en généalogie; maintenant, à bout de ses autres méfaits, il tra-

vaille à notre ruine ; le droit est pour nous ; raïiis peut-être la loi sera pour lui. Si jamais une telle iniquité se consomme, si nous sommes condamnés par les tribunaux, sur mon âme! j'en appellerai au jugement de Dieu!

— Vous vous battrez en duel, monsieur, dit Lena d'une voix brève et en relevant la tête, vous tuerez votre ennemi, n'est-ce pas?

— Oui, mademoiselle, si je peux, répondit-il froidement. Est-ce que vous connaissez M. de la Grélière?

Elle secoua faiblement la tête et se rassit près de la baronne. Un peu après le comte et Darblade se levèrent. Raymond baisa avec une galanterie respectueuse la main que lui donna madame de Rocheraaine et sortit en adressant à la jeune fille un simple salut. Gustave Darblade le suivit de l'air morne et ennuyé d'un confident fatigué de donner la réplique. Quand ils se furent éloignés, Lena retomba comme affaissée sur son siège et dit en appuyant sa tête sur l'épaule de madame de Rochemaine : Ah! mon Dieu ! mon Dieu, je tremblais ! Il faut cacher cela ! Vous ne le direz pas ! vous ne le direz jamais, jamais, ma bonne amie!

— Non, non, n'aie pas peur! s'écria la baronne, M, de Paleville ne saura rien; qui pourrait lui dire?... Sois tranquille, il ne saura rien!

sous LES PLATAXES.

En sortant de chez madame de Rocliemaine, le comte dit ironiquement à son ami : Vrai, Darblade, tu as été charmant: tu t'es efl'acé avec la plus complaisante modestie; je t'ai toujours vu attentif à me donner la réplique ; mais avec tout cela je te trouve un air contraint et sournois. On voit clairement qu'au fond de l'âme lu n'es pas content, mon cher ami. Est-ce que lu trouves que mes aflfaires vont déjà trop bien?

— Moi, point du tout, répliqua Darblade, le

cœur gonflé d'un sombre dépit, et en afl'eclant un sourire indiflérent ; j'ai abdiqué en ta faveur toutes mes prétentions. Mais je ne vois pas j.ourquoi tu as l'air si triomphant : l'actueil uu'on t'a fait ne signifie absolument rien. La belle Lena m'a semblé médiocrement occu])ée de son sauveur.

— Tu crois! fit le comte Ravmond en hochant la tête avec un certain sourire qui exaspéra encore les bons sentiments de son ami.

Le vieux lion passa la main dans son toupet ébouriffé, et reprit en se contenant :

— Mon cher, je suis fâché de te le dire : aujourd'hui tu n'as pas été habile, tu as gâté la position.

■ — Ah! et comment? demanda le comte.

— En jiailant de ce malheureux procès; à quoi bon laisser entrevoir à madame de Uochemaine que tu peux un jour être ruiné? Pourquoi lui montrer le côté fâcheux de ta position? Llle s'en souviendra certainement le jour où tu lui demanderas sa nièce en mariage, et, ma foi! lu risques d'être refusé.

— Tu crois donc que je dois un de ces jours demander solennellement à madame la baronne de Rocheraaine la main de mademoiselle Lena Pérorani?

— Mais il me semblait que telle était ton intention.

— Gomment, répliqua le comte d'un ton sérieux, comment, toi, Darbladc, un homme d'âge et d'expérience... je ne dis pas cela pour le

'ÎO LENA.

lâcher ; tu te fio^ures que dans ma position l'on peut épouser ainsi tout uniment une riche héritière? Mais tu perds la tète, mon cher ! Le jour où j'offrirais oificiellemenl ma main, il faudrait, en déclinant mon titre, donner aussi un état de ma fortune, il faudrait dire qu'elle dépend d'un procès que nous pouvons perdre. Avec de telles éventualités en perspective, il est impossible de faire un grand mariage par proposition. Je ne m'abuse pas, je serais poliment refusé si j'offrais tout d'abord mon cœur et ma main.

— 3Iais alors qu'espères tu, et que veux-tu faire?

— Je veux arriver à mon but par un moyen fort simple, je veux obtenir d'abord cette jeune fille d'elle-même.

— Tu prétends la séduire? s'écria Darhlade.

— Je prétends être aimé d'elle, et en demandant sa main, l'obtenir à coup sur, répondit froidement le comte.

— Ainsi madame de Rocheraaine doit ignorer tes intentions?

— Oui, pour le moment il est inutile qu'elle s'en doute.

— Tu n'auras pas grand'peine à mettre sa surveillance en défaut ; cette tante est. Dieu me damne! une feraine étonnante avec ses yeux baissés, son parler ingénn et ses cheveux gris en bandeau; sais-tu que je la crois aussi innocente que sa nièce!

— Tout est, ma foi! possible, dit le comte en riant ; mon cher Darblade, je compte sur toi

pour venir à bout de mes desseins ; il faut que tu t'occupes un peu de madame de Rochemaine; que tu ne me laisses pas seul entre ces deux i'emmes qui ne se quittent pas; de cette manière j'aurai mille occasions favorables d'être à peu près seul avec la belle Lena.

— Ce sera cliarmant, mon cher, dit amèrement Darblade; pour servir tes amours, je ferai ma cour à cette Agnès d'un demi-siècle.

— i\e va pas la séduire, au moins; cela pourrait me faire tort ! s'écria le comte avec une gaieté railleuse.

A ce mot, le vieux lion sourit à son tour; une pensée diabolique lui traversait tout à coup l'esprit. Il resta un moment absorbé dans les rapides combinaisons qu'il venait d'entrevoir; puis il dit avec un air de fausse bonhomie qui lui était particulier :

— Va, mon cher, tu peux te fier à moi.

Dès-lors, les deux amis s'aidèrent mutuellement à prendre place dans l'intimité de madame de Rochemaine ; l'entreprise n'était pas difficile ; il n'y avait à lutter contre aucune influence, ni personne à éloigner pour réussir. La vie que l'on mène aux bains d'Aix est dénuée des distractions qu'on trouve ordinairement aux eaux : jamais on n'a dansé dans ce paisible séjour ; jamais une foule élégante, la foule des gens du monde qui visite Baden ou \ichy, n'a approché de ce salon où se rassemblent le soir quelques soi-disant incurables en voie de guérison, quelques femmes tout à la fois languis-

santés et fraîches. Tandis que la société réunie au salon jouait au Loston ou à l'impériale, la baronne et Lena allaient au jardin respirer les parfums de ces belles nuits d'été dont les ténèbres ne sont qu'un long crépuscule. Les deux femmes s'asseyaient sur l'étroite terrasse audessous de laquelle coulent les lièdes eaux qui redonnent la santé. Derrière elles s'étendait, comme un sombre rideau, l'allée de platanes, et au-delà les boscpiets touffus de cyjjrès et d'arbres de la Judée, sous lesquels fleurissaient les genêts embaumés, les pâles roses qui ont l'odeur de l'ambre. Le doux bruit des fontaines se mêlait à celui des faibles brises qui soufflaient entre les larges feuilles des platanes, et de tous côtés résonnaient de mélancoliques murmures. A l'extrémité du jardin, et comme pour en marquer les limites, le profil crénelé d'une vieille tour se découpait sur les profondeurs .étoilées du ciel.

Ordinairement la baronne, appuyée au bras deDarbîade, se promenait le long delà terrasse et revenait s'asseoir à chaque tour sur le banc où l'attendait Lena. Souvent la jeune fille restait là presque seule pendant la soirée entière. Le comte Raymond était trop habile pour profiter brusquement de cette situation : d'abord il se tint à l'écart; il laissa Lena sous l'influence de ses propres impressions, de ses souvenirs, et il attendit que cette âme où filtrait lentement l'amour, fût prête à se livrer à lui. SoJivent il disait à Darblade, qui l'écoutait aveu uu froid

sourire : Elle m'aime! et elle n'a pas compris encore ce qui se passe dans son cœur. Oh ! sainte innocence !

— J'espère que tu es content de mon dévouement, répondait Darblade; voici tantôt trois semaines que je promène tous les soirs la baronne à ton intention : c'est égal, mon cher, prends tout ton temps, ne te presse pas. Mais, dis-moi, je te trouve un drôle d'air, est-ce que tu serais pris toi-même? Est-ce que tu aimerais réellement la belle Lena?

— Que t'importe! répondit dédaigneusement le comte, que ces paroles blessaient ; car il y avait en effet au fond de son cœur quelque chose qu'il n'avait jamais ressenti, un sentiment étranger à sa nature égoïste et corrompue. Comme les grands acteurs, il s'était identifié avec le rôle qu'il jouait, et parfois il éprouvait réellement ce qu'il voulait feindre, parfois il avait les élans, les aspirations d'un amour passionné. Cependant les témoignages de cet amour étaient fort contenus; le comte avait bien calculé toute sa conduite ; il n'effaroucha point Lena par des soins imprudents, il se tint à distance jusqu'au moment où il fut sur de n'avoir à dire qu'un seul mot pour dominer entièrement ce cœur qui s'était donné à son insu. Dès le premier jour il avait compris qu'il serait aimé ; mais il attendait pour parler enfin, qu'après les agitations, les combats intérieurs qu'il avait devinés, Lena, épuisée, secrètement vaincue, se trouvât à sa merci.

Un soir la baronne allait descendre au jardin conduite par Darblade ; Lena, pensive et abattue, restait accoudée à la fenêtre, les yeux tournés vers l'allée de platanes où un moment auparavant elle avait aperçu le comte.

— Yiens-tu avec moi, mon enfant ? lui demanda la baronne.

— JVon, ma bonne amie, répondit-elle d'une Toix faible, non, laissez-moi ici, je vous en prie.

— Mon Dieu, tu me désoles! dit doucement madame de Hochemaine ; tu es toute pâle, tu souffres, ma Lena ! viens, tu seras mieux là-bas qu'ici.

Elle secoua tristement la tète. En ce moment, M. de Paleville entrait. Il s'approcha de Lena et lui dit à voix basse :

— Venez, je vous en prie.

Elle frissonna à ce mot ; jamais le comte ne lui avait parlé avec cet accent, jamais il n'avait levé sur elle ce regard plein tout à la fois de prière et d'autorité ; un moment elle hésita confuse, éperdue : alors Raymond reprit d'un ton suppliant et soumis qui atténuait beaucoup le sens absolu de ses paroles :

— Venez, Lena, venez, je le veux.

Elle s'appuya, défaillante au bras qu'il lui présentait et se laissa emmener dans le jardin ; sa main tremblait, son sein palpitait avec une violence inégale, sous son fichu de gaze. Raymond arrêta sur elle un long regard et lui dit avec une émotion qui n'était pas entièrement feinte : La première fois que je vous ai vue,

vous avez marché ainsi, appuyée sur moi, toute tremblante et le cœur palpitant, vous en souvenez-vous ?

— Ah! monsieur! murmurat-elle , puis-je oublier... Vous nous avez sauvé la vie...

— Je vous trouvai à genoux sur les récifs ; la tempête grondait autour de vous; la mer menaçait de vous engloutir, reprit le comte; votre cœur battait alors d'épouvante. Puis il ajouta d'une voix plus basse : Et maintenant,

— Oh! monsieur, que me dites-vous? Pourquoi me parlez-vous ainsi? murmura la jeune fille, dontles genoux tremblaientetflëcbissaient.

Il y eut un moment de silence ; le comte lui laissa le temps de se remettre, puis il reprit:

— Ecoutez, Lena, je vous aime...

— Ce n'est pas à moi que vous devez le dire, balbutia-t-elle; c'est à madame de Rochemaine.

— Hélas! non, répondit-il; car j'entrevois des obstacles. Lena, je vous en supplie, gardons le secret de notre amour. Il le faut ])Our quelque temps encore, je vous l'assure... IV'avez-vous pas confiance en moi ?

Elle serra faiblement le bras qui la soutenait. M. de Paleville continua': Eientôt, dans quelques jours peut-être, mon père aura l'honneur de demander pour moi votre main à madame la baronne de llochemaine. Jusque là, promettez-moi de ne rien dire, promcttez-lcnioi, Lena.

— Je vous le promets, dit-elle avec effort.

— Et d'ici là, vous me permettrez de vous parler encore de mon amour, de vous dire tout ce que mon cœur ressent pour vous, de ce que j'espère, de ce que je crois avoir deviné dans le vôtre?...

Ils étaient sous les platanes, une ombre noire comme la nuit les enveloppait. Le comte serra la jeune fille contre son cœur et murmura, en lui effleurant le front d'un baiser : Ma Lena ! Puis l'entrainant vivement, il la ramena par un détour à travers les bos([uets du côté où se promenait la baronne.

Le même soir, Darblade dit au comte :

— Ah ça! mon clier, que s'est-il donc passé? notre belle nièce semblait fort émue. Est-ce que tu lui as fait ta déclaration d'amour?

— Moi! non pas, répondit fioidement le comte; il n'est pas encore temps.

— En attendant , je continuerai de promener la tante, dit Darblade avec un sin^^fiilier sourire; va, tu fais bien de ne pas te presser.

Le lendemain, Lena et M. de Paleville se trouvèrent encore à peu près seuls au jardin. La jeune fille était pâle, on voyait qu'elle avait pleuré; ])0urtant une joie intérieure rayonnait à travers sa pâleur et ses larmes.

— J'ai tenu ma promesse, dit-elle au comte, je n'ai rien dit; mais pourcjuoi ce mystère? si vous saviez comme madame de Rocliemaine est bonne! Ccrlaincmcnt elle veut que je sois heu-

reuse. elle consentira à tout ce qui peut assurer mon bonheur...

— Mais étes-vous bien sûre de ses intentions? répliqua le comte. Pardonnez ces doutes, chère Lena; je crains tant de compromettre nos chances de bonheur. Et, dites-moi, le reste de votre famille... de ce côté, n'ai-je pas à redouter des oppositions?

— Je suis orpheline, je n'ai point de parents, répondit-elle d'une voix brève et troublée.

— Pourtant ce n'est pas la baronne qui vous a élevée...

— Non, répondit-elle encore avec le même accent; quelque jour vous saurez... je vous dirai comment s'est écoulée ma triste enfance.

— Mais à présent savez vous bien quelle est votre position près de la baronne?

— Cette position sera bientôt fixée; dès que nous aurons l'une et l'autre l'âge exigé par la loi, c'est-à-dire dans quelques semaines, madame de Rochemaine m'adoptera; je porterai son nom, je deviendrai sa fille.

— Elle a piomis cela ! s'écria le comte; vous serez immensément riche, Lena.

— Oui, répondit-elle simplement; j'aurai en me mariant quarante mille livres de rente.

— Voilà l'obstacle qui s'opposera à mon bonheur ! s'écria le comte; moi j'ai pour toute fortune les chances d'un procès. Oh! ma Lena, combien je serais plus tranquille si vous élioz pauvre! combien je mépiise ces richesses qui

nous sépareront peut-être, que ne puis-jc vous tout donner à moi seul!

— Je sais que vous avez un noble cœur, dit la jeune fille avec émotion et reconnaissance, oh! je le sais bien; fussé-je restée la pauvre Lena Pérorani, vous m'auriez aimée, j'aurais été votre femme.

Le comte baisa la douce main qui pressait la sienne ; il eut honte de sa duplicité en présence de cette noble candeur, de ce désintéressement si vrai, mais nul remords ne l'arrêta dans l'accomplissement de ses desseins. Après mille tendres protestations, il fit encore promettre à Lena de garder le silence avec madame de Rochemaine, et de fier à lui seul les intérêts de leur amour.

Pendant cette conversation, madame de Rochemaine poursuivait son éternelle promenade sur la terrasse, en tête-à-tête avec Darblade, sans se douter qu'on échangeait derrière elle des paroles d'amour, de tendres promesses.

Raymond ne fit aucune confidence à son ami, qui ce soir-là encore le pressa de questions. Le vieux gaicon avait à son égard des airs qu'il ne lui connaissait pas et qui lui étaient insupportables, des airs de satisfaction sournoise et goguenarde dont il se méfiait et qu'il ne pouvait expliquer.

Le lendemain soir, Lena attendit vainement le comte au jardin, où elle resta jusqu'à dix heures. Elle remontait au salon avec la baronne, lorsque M. de Paleviilc arriva. Madame de Ro-

cliemaine et Darblade étaient à quelques pas eu avant, Raymond put dire tout bas à la jeune fille : Je viens de recevoir une lettre de mon ]<ère. Il faut que je parte demain... demain au IJoint du jour ; mais ce soir, ce soir même dans le jardin, je veux vous parler...

Lena était devenue pâle ; elle fit de la (été un geste négatif.

— Vous viendrez... oh! je vous en supplie!... ajouta le comte ; il y va de tout notre avenir... Viendrez-vous ?

— .l'irai! murmura -t -elle d'une voix

étouÉFée.

A la nouvelle de ce brusque départ, Darblade tressaillit intérieurement de surprise et de joie, une nuance ])lus foncée colora son visage, un éclair de satisfaction brilla dans son regard tandis qu'il tendait une main au comte en lui disant :

— Tu t'en vas, mon cher? eh ! comment allons-nous vivre sans toi?

La baronne s'écria: Gomment, monsieur, vous allez rejoindre à Lvon monsieur votre père? il vous emmène à Paris?... J'en suis fâchée! J'avais espéré que vou.s viendriez passer quelques jours à Rochemaine au mois de septembre avec M. Darblade.

— Nous acceptons votre invitation, madame, répondit le comte, et pour moi je ])romets de n'y pas manquer ; dans six semaines, quoi qu'il puisse arriver, je serai de retour.

Lena tremblante, anéantie, s'était réfugiée

j)iès d'une ftnéire; le comte s'approcha d'elle couime pour prendre congé ; après avoir presse de ses lèvres la ninln qu'elle avança machinalement vers lui, il dit à voix basse et en tournant un regard rapide vers le jardin : A nnnuit...

En sortant de chez la baronne, Gustave Dar- Llade dit en passant son bras sous celui de son ami :

— Mon cher, en quel état laisses-tu tes affaires? Là, dis-le-moi franchement.

— Eh ! que veux-tu que je dise? s'écria Piaymond d'un air impatienté, ce voyage me contrarie horriblement! enfin, je reviendrai! Et toi, Darbîade, que vas-tu faire?

— Moi, je reste ici, répondit-il tranquillement ; je continue mon rôle.

— Ecoute, interrompit sèchement le comte, je me méfie de tes bons offices, mais prends garde! n'essaye pas de me nuire.

— Mon cher ami, répondit gravement Darhlade, je te donne ma parole d'honneur de ne j)as prononcer un mol sur ton compte qui ne soit à ta louange, je t'en donne ma parole, entends-tu?

— Je l'accepte, et j'y compte.

— Tu fais bien de le fiei- à moi, reprit Darhladc, je soignerai tes intérêts, va, lu peux partir tranquille!

Environ un luois plus tard, le comte Raymond de Paleville se disposait de nouveau à quitter Paris pour retourner en Provence. La veille de son départ , il écrivait à un de ses intimes '.

« Décidément, mon cher Soulange, il faut " que je fasse la lin que je m'étais proposée ; il " fi\ut que j'arrange par un mariage la détes- » table position que m'a créée cet horrible » procès qu'on suscite à mon père. J'ai pris » Paris en horreur depuis que je n'y dépense » plus d'argent , et je suis décidé à n'y revenir •> que lorsque j'aurai quarante raille livres de » rente. Quarante mille livres de rente, une » jeune fille belle et charmante à rendre fous » des cœurs couuue les nôtres ; j'ai pourtant » trouvé tout cela! et voilà pourquoi je pars

» demain pour la Provence où j'ai laissé ces

« trésors sous la garde de Darblade ; le vieux

» fat avait eu un moment la prétention d'épou-

» ser la belle héritière, d'être le héros d'un

» petit roman dont il avait filé toutes les scènes

» dans le beau style des élégants de l'Empire;

» mais je me suis présenté à temps pour lui

» ôter cette fantaisie et le rendre à son emploi;

» il est devenu mon confident discret et dé-

» voué; j'en ai eu la preuve par son assiduité

" à faire pour moi la cour à la plus originale

>) des douairières, à la chère tante que je veux

» me donner.

«C'est donc demain que je pars; tu sourirais

» si tu voyais mon impatience ; tu te figurerais

» que je suis amoureux. Eh bien! oui, je l'aime;

» elle est si belle, ma Lena ! Elle est si naïvement

» passionnée, si noble, si fière! Quelque jour

» je te montrerai ses lettres; les lettres qu'elle

» m'écrit depuis un mois. Pauvre enfant! Que

» d'amour, de dévouement! Oh! je le sens,

" jamais femme n'a été si véritablement à moi.

» Il n'y a que les âmes chastes qui soient capa-

» blés de tels élans, et nous autres, cœurs bla-

» ses et impuissants, nous n'avons pas mémo

D l'idée de leurs transports.

» Quand nous nous reverrons, je serai marié,

» mon cher ami ; mais j'attendrai pour te pré-

» senter à ma femme que tu sois devenu j)Uis

» sage. »

Le comte en était là de celte cpitre confidentielle lorsqu'il reçut un paquet de lettres,

portant le timbre d'Aix. Dans le nombre il y avait une lettre de faire part, et en grosses lettres sur l'adresse le mot mariage. Le comte l'ouvrit machinalement la première, puis, la rejetant avec un geste d'étonnement et de fureur, il rompit violemment le cachet des autres lettres, La première était de Darblade, voici ce que le vieux lion lui écrivait :

a Fais-moi ton compliment, mon cher ami, » je suis marié; depuis hier madame la baronne » de Rochemaine s'appelle madame Darblade. » Un moment, tu le sais, j'avais eu la pensée " d'une autre union; c'était une folie dont ta » présence m'a fait promplement revenir ; j'ai » amené mon ])avillon devant toi, j'ai ^iccepté » avec abnégation le rôle que tu m'as donné « dans le joli roman de tes amours; j'ai fait " plus encore, pour faciliter ton mariage je -» n'ai pas hésité à entrer le premier dans 1;» » famille que tu t'es choisie. C'est à moi main- B tenant que tu demanderas la main de la belle » Lena, puisque sa mère adoptiveest ma femme. » Madame Darblade dotera sa chère enfant de » trois mille livres de rente : cela me semble » suffisant; un amour comme le tien ne calcule » pas, je le sais; il te tiendra lieu de tout et te » fera trouver le bonheur dans la plus médiocre » fortune.

» Nous t'attendrons à Rochemaine dans les » premiers jours de septembre ; songe que tu » as solennellement promis d'y être pour la » chasse aux grives. Je conjpte inviter quel-

» ques-uns de nos amis de Paris à venir nie » voir, et lu m'aideras à leur faire les honneurs » de mon château ; car me voilà seigneur chd- » telain. A chacun selon ses mérites, mon cher; » à moi, le vieux garçon, la lète à perruque, le » mariage d'argent; h toi, l'élégant jeune » homme, le fringant amoureux, le mariage » d'inclination : nous serons heureux tous » deux ; toi, par l'amour, moi, par la fortune. » Adieu, mon cher Raymond. »

— Le scélérat s'est vengé! murmura le comte en déchirant la lettre avec rage et en la jetant loin de lui. Puis il ouvrit d'une main convulsive la dernière lettre , la lettre de Lena, La jeune fille lui écrivait ceci :

« Enfin, il m'est permis de vous apprendre » l'heureuse nouvelle! cher Raymond, la per- » sonne qu'après vous j'aime le mieux au » monde, mon amie, ma seconde mère, vient 1) d'épouser votre meilleur ami : madame de » Rochemaine est depuis une heure la femme ù de M. Darhlade. Combien de choses j'ai à » vous raconter à présent, moi qui ai été leur » confidente ! » — Ah ! malheureuse ! elle savait fout et elle ne m'a rien écrit! s'écria le comte avec une sombre colère et en froissant la lettre de Lena ; puis le regard enflammé, les lèvres serrées, il reprit sa lecture. — « Quelques » jours après votre départ, madame de Roche- » maine me retint un soir dans sa chambre à » coucher après avoir renvoyé sa femme de » chambre; j'étais troublée, il me semblait

qu'elle allait me paiier de vous, je craignais, helas ! qu'elle devinât tout ce qu'il iaut cacher. Saisie d'une secrète confusion , je baissais la vue et gardais le silence, jladame de Roclieraaine se taisait aussi, et quand je levai les veux sur elle, je m'aperçus qu'elle était émue et tremblante comme moi.

— » Lena, me dit-elle enfin, j'ai une confidence à te faire ; je crois que je rais nie remarier. — Ah, mon Dieu! m'écriai-je, stupéfaite, quelqu'un vous aime donc? — Oui, me répondit-elle en rougissant, et moi je l'aime aussi. Tu n'avais rien deviné de tout cela, mon enfant, en voyant venir ici tous les jours M. Darblade ? — Mon Dieu, non, et M. de Paleville, son intime ami, n"a rien deviné non plus, j'en suis sure, lui répondis-je étourdimexît.

» — ÎVon, il ne sait rien ; tu es la première personne qui reçoive cette confidence : mais dis-moi, Lena, ce mariage ne te fait-il aucune peine? — Oh! ma bonne amie, cette nouvelle me donne au contraire une grande joie, m'écriai-je ; vous allez être heureuse !

» Madame de Rochemaine m'embrassa tendrement ; je vis que ces paroles lui étaient un souci, et je fus un peu fâchée qu'un moment elle m'eut crue capable de quelque calcul, de quelque sentiment intéressé. Aussi, je fus la première à lui dire : .Ma bonne amie, ceci doit changer quelque chose à vos projets pour moi ; niainleuant que vous avez un

:> mari, il ne faut ])liis songer à me donner la

» moitié de votre fortnne. Alors madame de

" Rocheniaine ni'atlira plus près d'elle, et me

» dit à voix basse : Ecoute, tu n'auras pas be-

' soin de cette fortune pour être heureuse;

- M. Darblade m'a confié un secret qui te re-

» garde; le comte de Paleville t'aime. A ce

» mot, je devins toute tremblante, et je me

» sentis rougir. Madame de Rocheniaine re-

« prit :

» C'est un noble caractère que celui de

» M. de Paleville ; il a des sentiments de déli-

» catesse, de désintéressement rares , même

» parmi les gens les plus honorables ! Sa for-

» tune étant compromise par un procès, il se

» ferait un scrupule de rechercher la main

» d'une héritière, et il ne t'a pas demandée en

■> mariage parce qu'il te trouvait trop riche :

» c'est M. Darblade qui m'a dit tout cela. » L'iniàrae ! muimura le comte. « Combien j'étais

« heureuse, Ravmond, d'entendre parier ainsi

• de vous! Je m'assis aux genoux de madame de

•> Rocheniaine, et là, ma main dans les siennes,

» nous parlâmes longuement de l'avenir. J'ai

» gardé notre secret, Raymond ; hélas! je n'au-

» rais osé le dire tout entier ; mais que de pro-

" jets j'ai formés dans le fond de mon cœur, en

•> m'associant à ceux de madame de Roche-

» maine! Presque toute la nuit s'écoula ainsi.

» Le lendemain, quand je revis M. Darblade, il

' m'appela déjà sa chère nièce et me recom-

' manda le silence le plus absolu sur les pro-

jets de mariage dont j'avais reçu la confidence; il insista pour que je lui donnasse ma parole de n'en rien dire à personne. Cette précantioa m'inquiéta; je craignis un moment qu'il se doutât de notre correspondance. 31ais non, c'est impossible; il ne sait rien, n'est-ce pas ?

o Les préparatifs du mariage eurent lieu dans le plus grand secret, par rapport à la famille du défunt baron. Le mariage a été célébré ce matin dans une des chapelles de la cathédrale, il n'y avait que les témoins obligés. Je ne saurais exprimer ce qui s'est passé dans mon âme pendant que j'étais agenouillée dans cette chapelle toute parée de blanc, au pied de cet autel où ont été consacrées tant de saintes unions; j'étais recueillie dans d'ineffables émotions de tendresse et de joie ; je pensais à vous, Raymond, je vous nommais au fond de mon cœur, je vous appelais en secret. Je tressaillais en songeant qu'un jour, bientôt, vous m'amènerez ainsi devant l'autel où sera béni notre mariage. Oui, c'est ainsi que je veux me marier, sans éclat, sans fêtes, sans rien qui puisse nous distraire de notre bonheur.

» Pendant la cérémonie, madame de Rochemaine a pleuré, pauvre femme! Elle s'est souvenue sans doute qu'autrefois dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, elle était venue ainsi engager sa vie. Aimée, heureuse maintenant, elle pleurait sans doute sur ses beaux

» jours écoulés dans l'ennui et le néant d'une » union sans amour. M. Darblade était radieux. » Nous achèverons à Aix la saison des eaux » et dans une quinzaine de jours nous serons à » Rochemaine. Oh ! mon ami, c'est donc ici que « je vous attends!... A présent plus d'obstacles » à notre bonheur, jilas de fierté, de scrupules » de votre part. Je ne suis plus riche; votre » orgueil ne se révoltera plus à l'idée que le » monde aurait pu vousaccuserde vouloir faire » en m' épousant un mariage d'argent. C'est » moi qui vous devrai tout, Raymond, et quoi- » que j'aie l'àme fière aussi, j'accepte avec joie » ce partage inégal. Quand vous serez près de » moi, je vous dirai des choses qui vous feront » mieux comprendre tout ce que vous êtes, tout » ce que vous serez pour moi. Vous saurez quel » a étéjusqu'ici le sort de la pauvre Lena, vous » saurez dans quelle maison elle a passé sa triste » enfance, sous quelle main de fer elle a vécu » longtemps courbée.

» Le jour baisse et voici l'heure où l'on rcs- » pire un air si doux, là-bas dans le jardin, » sous les platanes. De la fenêtre près de lao quelle je suis assise, je vois (!es beaux om- » brages; je sens le parfum des roses monter » jusqu'à moi.

» Oh ! mon ami, reviens, car je souffre et » me meurs loin de toi, reviens calmer les se- » crêtes angoisses démon âme, rends-moi par » ta présence le calme, la sérénité que j'ai » perdus, rends-moi en me donnant ton nom

» l'innocence et l'honneur, rends, rends enfin » le l-ionheur et la vie à (a Lena! »

M. de Paleville se leva et marcha pendant une heure dans sa chambre, la tète baissée, les bras croisés sur sa poitrine; de temps en temps il regardait la lettre de Lena tombée sur le tapis, puis, par un brusque mouvement il la releva et la déchira en mille morceaux. Après, il prit la plume... Au moment d'écrire à Darblade, il s'arrêta : 11 n'y a pas moyen de me venger de cet homme, sedit-il, c'estfini, pourquoi lui écriraisje ! que lui importe ma haine et mon mépris!...

Ravmond réfléchit encore ; puis reprenant la plume avec une sourde agitation, il écrivit :

<i Vous m'attendez, Lena, vous m'attendez pleine de confiance et d'espoir; en ce moment peut-être, occupée d'un cher souvenir, vous me mêlez à tous vos rêves de bonheur, vous m'unissez à tous vos projets, vous voyez nos deux vies inséparables dans l'avenir que votre pensée crée et remplit de tant de douces félicités ; et moi, malheureux, je ne trouve aujourd'hui, dans cet avenir si riant pour vous, que des regrets, de longues douleurs, une éternelle séparation. Qu'il m'en coûte, Lena, do vous frappe^ ainsi dans votre confiance et de m'atteindre moi-même dans votre bonheur ! Mais, vous le comprendrez, plus tard, chère enfant, il y a dans la vie d'affreuses nécessités qu'il faut laisser s'accomplir, devant lesquelles il faut ^éder, sous peine de périr dans une lutte inutile. Une de ces nécessités fatales nous gouverne mainte-

liant, je m'y soumets ; mais ne pensez pas que ce soit sans douleur. L'image de ce passé qui revient à ma pensée avec ses délices évanouis, ses présages si peu réalisés, de cet avenir où nous avions placé tant de félicités imj)Ossibles, mes souvenirs qu'il faut maintenant éteindre, mes es])érances auxquelles il faut renoncer, tout s'élève en moi contre ma résolution, tout lutte conire les volontés douloureuses que j'aurai j)0urtant la force d'accomplir. Que votre orgueil, que dis-je, liélas! que votre tendresse ne s'indigne pas. C'est pour vous-même que je renonce à vous. Dans le dévouement et la prévoyance de mon amour, je ne recule pas devant le plus cruel sacrifice : j'oublie que je suis votre amant, et me souviens seulement (jue je suis votre ami. J'ai le courage de votre bonheur, d'un bonheur que je ne partagerai pas, et, jugez si je vous aime! pour vous faire un grand bien dans l'avenir, je me résigne à vous faire un grand mal dans le présent, je me résigne à votre colère, à votre indignation, à votre haine peut-être. Vous ne me comprenez pas encore entièrement, Lena ; dans votre inexpérience de la vie, dans l'élévation et l'orgueil de votre âme, vous n'avez pas vu la misérable cause de toutes nos douleurs, et vous avez vu s'accomplir, sans vous douter de notre malheur, l'événement qui nous sépare. Le mariage de madame de Rochemaine vous a rendue pauvre, et, moi, je ne pui.s vous offrir, hélas, qu'une position humble, dépendante, précaire; or, sachez-le, chèi'e enfant,

pour certaines natures exquises, il n'est pas de bonheur sans fortune ; elles sont elles-mêmes un luxe qui appelle le luxe d'une grande existence. Leur délicatesse répugne aux gênes de la médiocrité; elles s'irritent, souffrent et se rongent dans les embarras vulgaires qui résultent d'une fortune au-dessous de leurs besoins. Tel serait notre sort, Lena, si nous unissions imprudemment nos deux existences. Les sentiments exaltés auxquels nous aurions tout sacrifié périraient bientôt en nous, et nous laisseraient en présence d'un malheur sans compensation ; c'est cette affreuse déception que je veux nous épargner à tous deux. Je fais courageusement à votre avenir, à voire bien-être, à votre bonheur, le sacrifice de notre amour. Imitez-moi, Léuctv Je sais que vous me donnerez tort dans le présent, raison dans l'avenir; je sais qu'un jour vous me remercierez de la douleur que je vous cause. Vous me rendrez justice, et vous sentirez quej'ai rempli envers vous mon devoir, que j'ai expié, en me montrant avant tout votre ami, le tort d'avoir été votre amant.

0 Un dernier mot, Léiia, pour détruire eu vous une dernière iUusiou : cet homme, que vous appelez mou meilleur ami, et auquel madame de Rochemaine a eu la folie de donner sa main et sa foitune, est un mauvais sujet dont les dissipations et les folies nous ont plus d'une fois révoltés, nous autres jeunes gens, dont il s'obstinait ridiculement à se faire le compagnon et l'ami. Il ruinera sa femme par d'ignobles

extravagances; elle mourra pauvre et abandonnée de lui : voilà l'avenir que je. prédis à madame Darblade.

» Adieu, Lena. Après m'étre séparé de vous, je n'essayerai pas de sitôt de rattacher ma destinée à celle d'une autre femme; je ne renonce j)as aujourd'hui à un mariage d'amour pour faire demain un mariage d'argent, je vois pour longtemps mon avenir brisé, et je vais chercher dans les mouvements et les distractions forcées d'un long voyage une diversion à d'autres souvenirs : mon père a un ami puissant qui s'était occupé de ma carrière; il m'offrait dernièrement de m'attacher à l'un de nos ambassadeurs près des cours étrangères; je refusai alors, j'accepte maintenant, et il est probable que dans quelques jours je ne serai plus en France. Adieu, Lena, adieu pour toujours! ilélas! oubliez-moi et soyez heureuse. »

•Le comte cacheta celle lettre et rail l'adresse d'une main mal assurée ; il était pâle , une sueur froide mouillait ses tempes, sa physionomie était celled'un homme résolu, maisnon pas calme. Quand il eut fini, il sonna violemment : A la poste, tout de suite, dit-il; allez !

Le domestique sortit pour exécuter cet ordre. le comte s'approcha de la fenêtre et le suivit du regard. Le bureau était presque en face de la maison; lorsque M. de Paleviile eut vu tomber la lettre dans la boîte, il recula avec un tressaillement ner\ eux; il éprouva en ce moment quelque chose de semblable à ce qu'éprouve le

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meurtrier quand il frapppe sa victime. Puis tout à coup le sang-froid lui revint; il respira profondément et nmrmura : C'est fini!

Quatre jours plus tard la fatale lettre fut remise aux mains de Lena; la jeune fille alla se cacher sous les ombrages du jardin pour lire à l'abri de tous les regards cette lettre furtivement reçue et qu'elle avait cachée sur son cœur. Il était alors midi; Darblade et sa femme étaient sortis en voilure, ils ne revinrent que vers le soir d'une longue promenade aux environs d'Aix. En arrivant madame Darblade demanda Lena.

— Mademoiselle doit être dans sa chambre occupée à lire , répondit la femme de chambre; je ne l'ai pas vue de la journée. Une fois j'ai frappé doucement à la porte; mais mademoiselle n'a pas réj)ondu, peut être elle dormait.

Madame Darblade entra dans la chambre; Lena n'y était pas. Alors on conçut quelque inquiétude; on chercha de tous côtés avec les pressentiments de quelque événement funeste; enfin, on trouva la jeune fille au fond de l'ailée de platanes, assise sur un banc de gazon, la tète baissée sur sa poitrine, les mains sur ses genoux et immobile comme une personne endormie.

— Lena, mon enfant, que fais-tu ici? s'écria madame Darblade, en lui prenant la main; depuis longtemps on te cherche, on t'appelle, ne nous entendais-tu pas ? Elle ne répon,dit rien, et

se rejeta en arrière avec un faible gémissement. Darblade la soutint.

— Elle perd connaissance, dit-il, elle est comme morte. J'ai vu tomber un de mes amis tué en duel, il mourut comme cela... Mais je ne vois sur elle aucune blessure...

— Non rien , rien, dit madame Darblade penchée sur Lena, c'est un évanouissement , une crise nerveuse. Oh! non, non elle n'est pasmorte!

On transporta Lena dans sa chambre, on la mit au lit sanrf qu'elle reprît connaissance. Madame Darblade s'assit en pleurant à son chevet, c'était un morne tableau; la jeune fille était étendue, la tête ensevelie dans ses longs cheveux, les bras roidis et ramenés sur sa poitrine; son visage, d'une p'âleur affreuse, était décomposé comme si la vie s'était déjà retirée d'elle. Ses yeux entr'ouverts étaient fixes et vitreux. Le médecin des eaux arriva; c'était un praticien habile et vieilli dans la science de guérir les souffrances humaines. Il tint longtemj)s sous sa main ce bras inerte dont l'artère battait avec un mouvement faible et précipité, il écouta la respiration inégale cpii soulevait la poitrine de Lena; puis sans dire une parole rassurante à madame Darblade, il écrivit quelques prescriptions et se retira en disant qu'il reviendrait encore le soir même, Darblade le suivit.

— Elle est dans un étal affreux; vous êtes inquiet, docteur? dit -il à voix basse ; mais quel est donc ce mal qui l'a frappée si subitement?

— Une fièvre nerveuse du {dus mauvais caractère, répondit le médecin ; c'est le second cas que je rencontre chez un sujet aussi jeune, j'ai observé le premier chez une tille de la campagne ; son père avait comparu aux assises sous une accusation de meurtre ; le jour où il fut con- -darané à mort, en entendant prononcer l'arrêt, elle tomba évanouie et ne s'est plus relevée : sa douleur l'avait tuée, monsieur.

— El dans cette horrible maladie il n'y a point d'espoir de guérison? demanda Darblade épouvanté.

Le médecin secoua la tête : Et elle se termine presque infailliblement, dit-il, par la folie oa par la mort.

Darblade rentra consterné dans la chambre de Lena. C'était une âme égoïste, sèche, avilie; pourtant l'aspect d'une telle infortune l'émut un instant. Il se rapprocha de sa femme, et lui dit : Le docteur s'en va fort inquiet. Ceci est une maladie grave, mortelle peut-être.

— Hélas! s'écria madame Darblade en sanglotant, je l'ai laissée ce matin si calme, si belle, et ce soir je la retrouve mourante ! Mais que lui est-il donc arrivé, grand Dieu! Mou ami, le' savez-vous? le devinez-vous?

Darblade secoua la tète et froissa dans sa poche la lettre qu'il avait ramassée dans l'allée de platanes, aux pieds de Lena, et qu'il venait do lire à l'écart, puis il s'approcha d'une bougie et la brûla sans rien dire.

Lena passa huitjours dans une sorte d'agonie,

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sans voix, sans mouvement, sans connaissance; mais sa jeunesse lutta énergiquenient contre le principe de mort qui l'avait frappée et finit par triompher; la vie revint peu à peu, et quand elle eut reconquis cette org-anisation tout à la fois débile et puissante, la plus belle partie de ses facultés se trouva à jamais détruite. Le corps de Lena reprit ses forces, mais son esprit était frappé d'un mal incurable; elle resta slupide et folle.

Pendant six mois madame Darblade. qui ne l'avait point quittée, conserva quelque espérance; mais elle dut voir enfin qu'il n'y avait aucun moyen de guérison, Darblade s'était bientôt ennuyé d'habiter une chambre de malade; souvent il laissait sa femme à Aix et allait faire à Marseille de joyeuses parties; mais cette vie le lassa enfin. Un jour il dit à madame Darblade : Savez-vous, ma chère, que nous ne pouvons pas passer toute notre vie ici? Je veux vous mener à Paris. Quant à celte pauvre Lena, nous la mettrons dans une maison de santé.

— Ce serait presque l'abandonner, dit madame Darblade en ])leurant.

— Allons donc, ma chère amie! quel sciup»de! interrompit Darblade avec impatience. Je vous l'ai dit déjà, vous ne pouvez pas garder Lena chez vous; si elle était douce, tranquille, on la mettrait dans une chambre éloignée, avec une femme qui en prendrait soin; mais elle est mérliniile, ellofitil du biuit. Tenez, écoulez nn peu la belle niusi(|ue!

En effet, Lena entra brusquement la tête haute et en chantant d'une voi\ rauque un refrain inintelligible. Ceux qui l'avaient connue six mois auparavant, ceux qui avaient admiré son éclat, sa beauté souveraine, auraient hésité avant de la reconnaitre. Elle était belle encore : mais sa physionomie, son regard vague et animé exprimaient la folie, une folie violente, emportée, effrayante. Elle fit vivement le tour du salon et continua son chant avec de grands éclats de voix.

Madame Darblade alla vers elle et lui dit avec douceur : Lena, reste tranquille, je t'en prie.

Elle ne répondit pas et se remit à marcher en chantant plus fort. — Ma chère amie, s'écria Darblade, elle me fait peur! Il faut absolument la renvoyer, nïmporte où, à la campagne si vous voulez.

— Oui, j'y consens, à la campagne, chez moi, répondit madame Darblade en embrassant la pauvre folle et en cherchant à la calmer; taistoi, tais-loi, Lena, finis cette ennuyeuse chanson.

— Je ne sais où elle va chercher tout cela, murmura Darblade. Que veut-elle donc dire avec son refrain éternel : Les platanes ! sous les ])latanes! Oh! j'en suis sur, au milieu de sa folie il V a des choses dont elle se souvient : elle reconnaîtrait encore Ravmond de Palcville.

DOUZE ANS AFRLi».

— Bonjour, Paleville, bonjour, mon cher ami! Eh! d'où viens-tu donc? Yoilù des années qu'on t'a perdu de vue! s'écria un homme entre deux «'iges, revéfu de l'uniforme de capitaine de la garde civique, en abordant Raymond au jardin des Tuileries.

— C'est toi, Soulange! dit Raymond en lui tendant la main ; tu es, sur mon âme! toujours !c même, toujours rose, Irais, potelé, avec un jtouplusd'embonj)oint cependant, l'embonpoint d'un capitaliste. Est-ce que tu as fait fortune?

— Je me suis marié , et toi , quel a été ton sort? J'ai appris dans le temps que tu étais aile à Saint-Pétersbourg et de là en Turquie ou en Chine, je ne sais lequel des deux.

— J'ai quitté l'ambassade de Russie pour passer à l'ambassade de Constantinople en qualité d'attaché, répondit M. de Paleville en souriant; mais je n'ai pas fait le moindre voyage dans le céleste empire, où d'ailleurs le roi mon maître n'avait point d'ambassadeur.

— Et maintenant lu viens revoir ta patrie?

— Pendant les douze années qui viennent de s'écouler, j'ai fait plusieurs voyages à Paris, et à présent deux événements mallieureux m'y ramènent définitivement, la révolution de juillet et la mort de mon père.

— C'est vrai, tu es en grand deuil, je ne l'avais pas remarqué, dit Soulange en serrant la main de son ami; et tu as perdu ta place par suite des événements politiques? C'est trop de malheurs à la fois. Ton père t'a laissé quelque chose sans doute ?

— Le titre de marquis et les chances dun procès qui est maintenant par -devant la cour de cassatioVi, voilà tout. On ne fait pas fortune dans les légations; ainsi tu vois que je suis loin d'être riche.

— Alors lâche de faire comme moi un bon mariage; sais tu que j'ai épousé trente mille livres de rente? Si tu veux, je tâcherai de te trouver quelque héritière, un million de dot.

— On me propose quelque chose comme cela,

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