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répondit M. de Paleville; je te raconterai tantôt toute l'afiaire ; mais d'abord donne-moi des nouvelles de nos anciens amis. Vas-tu toujours chez Fiamma?
— Allons donc ! que veux-tu que j'aille faire chez Fiamma! La dernière fois que je l'ai vue, il y a bien de cela trois ou quatre ans, elle trottait dans la boue avec un vieux, châle de barége sur les épaules et un cabas à la main.
— Oh! vanité! néant des choses de ce monde! Fiamma, la belle Fiamma, la charmante idole que de fervents adorateurs couvraient de si riches parures, la femme la plus élégante de Paris, à pied, avec des socques! Et dis -moi, Soulange, que sont devenus ceux qui formaient sa cour? As-tu revu celui que nous appelions son grand écuver, tu sais, le vieux Darblade?
— Darblade! depuis bien longtempsil a quitté Paris; mais pendant mon voyage d'Italie, il y a quelques années de cela, je le rencontraià Milan.
— Ah ! tu l'as rencontré ! dit M. de Paleville avec quelque émotion ; sa femme l'accompagnait sans doute, ainsi qu'une jeune parente?
— Mais non; je n'ai vu avec lui aucune espèce de femme légitime, aucune nièce ou cousine. Il était en train de se ruiner pour une prima donna du théâtre de la Scala. Cela allait bien ! En trois ans d'une telle vie on peut manger une fortune de princéou de banquier israélile.
— Je l'avais prédit ! murmura Raymond avec un sourire amer.
— Tu dis donc qu'on te propose un mariage? reprit Soulange après un mouient de silence.
— Oui, un mariage qui mettrait un terme à ce procès, le plus grand souci de ma vie; un mariage qui me donnerait à présent quelque trente mille livres de rente et plus tard une fortune de millionnaire... Pourtant j'ai hésité.
— La demoiselle est donc laide encore plus qu'elle n'est riche ?
— Je n'en sais rien, je ne l'ai jamais vue ; mais il est probable que mon mauvais sort ne fera pas qu'elle soit un prodige de laideur. Non, ce n'est pas la fille qui cause mes répugnances, c'est le ])ère. Tu vas voir si j'ai tort d'hésiter. Je t'ai dit que mon père a soutenu jusqu'à sa mort un odieux procès, dont la perte entraînerait plus que ma ruine entière, car toute la fortune qu'on me dispute ne suffirait pas à payer ce qu'il faudrait restituer à n^on adversaire, si j'étais condamné. Les frais d'une si longue procédure ont dévoré à peu près tout notre revenu pendant les dernières années. C'est incalculable le papier timbré qui y a passé et tout l'horrible grimoire qu'on a imprimé pour cette affaire. Mon père n'avait jamais vouhi entendre parler d'accommodement ; il a plaidé jusqu'à son dernier soupir. Mais voici qu'aujourd'hui notre adversaire, notre cousin au vingtième degré, mon plus cruel ennemi, M. de la Grélière, me fait proposer par son avocat de terminer amiablement le procès en me donnant sa fille unique en mariage.
— Je ne vois rien là que de très-acceptable.
— Mon cher , c'est que tu ignores quel homme est M. de la Grélière... Je ne le connais pas personnellement, mais il a une réputation effrayante. On fait sur son compte des histoires sinistres; on dit qu'il a de sa propre main tué sa femme. La vie qu'il mène est des plus étran- ;jes; sa maison est comme une forteresse, dont (juelques domestiques afîidés forment la garnison. Sa ftl'e, élevée dans un couvent, à Lyon, lessemhle sans doute à tout le monde; peutêtre même est-elle charmante; mais ce n'est pas elle seule qu'on épouse, c'est aussi sa famille. Enfin, j'ai résolu d'aller voir les choses par Miol-uième. Je me déciderai ensuite. Demain je jiars pour Avignon.
— Epouse, mon cher, épouse, je te le conseille. Tu es de taille à te défendre contre ce terrible heau-père. D'ailleurs il ne sera pas immortel ; quelque jour, s'il plait à Dieu, tu l'enterreras.
— Et s'il vit encore trente ans, comme cela est possible, objecta M. de Paleville ; ma foi ! «"'est à considérer.
— Et la demoiselle est-elle jeune?
— Presque une enfant, seize ans à peine. Sous ce rapport, elle me convient parfaitement; j'ai une certaine aversion pour les demoiselles ^najeures.
— Ecoute, mon cher, reprit gravement Boulange, alors je te conseille de te hâter. Nous
sommes, je crois, du même âge ; pour toi comme pour moi la fatale quarantaine approche; n'attends pas qu'elle ail sonné pour rechercher en mariage une jeune fille. Les demoiselles mineures dédaignent en général les hommes qui ont passé trente ans; elles leur préfèrent ces blancs» bec5, ces petits jeunes gens qu'elles rencontrent au bal et qui leur disent des fadeurs en les faisant danser. Que veux-tu I c'était ainsi de notre temps.
— 11 y a du vrai dans tout cela, et je me souviendrai de tes bons conseils, dit Raymond en passant la main sur son front déjà plissé par quelques rides et sur ses cheveux noirs auxquels se mêlaient cà et là quelques fils d'argent.
— Tu es encore très-bien, pourtant, continua Soulange, tu es entre nos amis celui dont la jeunesse a duré le plus longtemps : mais encore une fois, il faut te hâter. Va, pars, épouse et reviens triomphant nous montrer ta femme. Seize ans, une magnifique dot et des raillions en espérance! mais à ce piix-là on accepterait îiour beau-père le diable en personne.
Une semaine plus tard, M. de Paleville arrivait ^ Avignon. Il descendait à l'hôtel d'Europe et le soir même il sortit pour aller faire sa première visite à M. de la Grelière. On était à la fin d'octobre, le vent soufflait dans les rues désertes de la vieille cité papale et balançait les réverbères' dont la lumière blême et vacillante •éclairait à peine le pavé le plus inégal et le plus
pointu qu'il y ait en France. Un garçon d'hôtel marchait devant Raymond, un falot à la main ; ils allèrent ainsi jusqu'à l'autre extrémité de la ville, dans une des rues qui avoisinent le Palais.
— C'est ici chez M. de la Grélière, dit le garçon en s'arrétant devant une maison noire et silencieuse.
Raymond souleva le lourd marteau de la porte cochère; au bout d'un quart d'heure, le vasistas s'ouvrit et la figure parcheminée d'une vieille femme parut au carreau. A l'aspect d'un inconnu, elle referma à moitié le vasistas et dit d'une voix aigre :
— M. de la Grélière n'est pas à Avignon pour le moment ; il est à sa terre de Rochemaine.
■ — A Rochemaine! s'écria Raymond surpris et troublé. C'est M. de la Grélière qui possède maintenant la terre de Rochemaine? 11 l'a donc acquise? mais comment?
— Av"c ses écus apparemment ! murmura la vieille ; puis regardant encore Raymond à la lueur du falot, elle ajouta : Si c'est pour affaires que vous venez, vous prenez mal votre temps; M. de la Grélière esta Rochemaine pour un mois; revenez dans cinq semaines si vous voulez être sur de le Irouvei".
A ces mots elle referma la vasistas et Raymond resta debout en face de la porte verrouillée comme celle d'une prison. Le garçon de l'hôtel s'était assis sur une borne, les bras croisés, avec le falot à ses pieds, comme s'il s'atleu-
dait à entendre parlementer longtemps avant que la porte fut ouverte et l'étranger introduit.
— Monsieur, dit-il, cela ne doit pas vous surprendre d'être resté dehors; jamais personne n'entre dans cette maison ; depuis vingt ans que M. delà Grélière demeure à Avignon, il n'a pas une seule fois invité du monde à dîner ni reçu la moindre visite.
— Pourtant, interrompit Pvaymond, il ne vit pas seul, il a une famille, des domestiques.
— Oui, on dit qu'il a une fille; mais la pauvre demoiselle ne prend guère l'air de la rue. Qui est-ce qui demeure dans cette maison? Personne n'en sait rien. On voit de temps en temps un vieux domestique aller aux provisions, mais il ne s'arrête jamais à parler dans les boutiques. Avec des gens comme ca, les maîtres peuvent être tranquilles ; on ne sait pas grand'cliose de ce qui se passe chez eux.
— Pourtant on sait quelque chose des affaires de M. de la Grélière, on sait qu'il est riche.
— Est-ce que cela peut se cacher, une fortune comme la sienne? Est-ce qu'on ne voit pas ses bois, ses terres, tous les biens qu'il a au soleil?
— Et cette terre de Rochemaine où il demeure maintenant, est-elle loin d'Avignon?
— ^ Il y a dix lieues de mauvais chemin à faire pour y arriver; c'est au pied du Luberon, dans un pays de loups.
— Allons! dit M. de Paleville en faisant signe au garçon de ramasser son falot. En rentrant à riiôtel, il commanda des chevaux de poste jiour le lendemain matin, et dit à son domestique : Je pars au point du jour , et , selon toute apparence, je serai de retour après-demain soir. Je ne vous emmène pas, vous m'attendrez ici.
Le lendemain, au coucher du soleil, M. de Paleville arri\ait à Piochemaine. Ce n'était pas sans une secrète émotion qu'il approchait de ces lieu.\. où il n'était pas attendu, où il allait rencontrer l'homme que depuis tant d'années il s'était accoutumé à regarder comme son ennemi. Tout son avenir dépendait de cette entrevue, des intérêts qu'il venait régler. 11 avait pensé d'abord à écrire pour annoncer son arrivée, mais après réflexion il s'était décidé à surprendre jI. de la Grélière et sa fille dans leur intérieur; il avait voulu voir quelle était réellement cette existence dont on faisait de si étranges récits. Tandis que la chaise de poste prenait le chemin du qhàteau, il suivit à pied une avenue qu'ombrageaient de magnifiques trembles. De tous côtés l'horizon était borné par les sommets arides du Luberon. Le château situé au fond d'une gorge était un vaste édifice de l'aspect le plus triste et le plus délabré. Ses constructions irrégulières semblaient appartenir à plusieurs époques; les larges terrasses, les voûtes en ogives du rez-de-cliaussée dataient du xiii" siècle ; mais le premier étage avec ses fenêtres à petits carreaux encadrés
dans es dames de plomb avait été bâti sous le règne de Louis XII. Le paysage, aux alentours, était âpre et sauvage ; à peine si les splendeuis 1 du soleil couchant pouvaient en récbauil'er les i mornes teintes et égayer les sombres masses de verdure qui tapissaient ce vallon.
M. de Paleville parcourut lentement l'allée coupée de profondes ornières qui aboutissait au château. Il cherchait des yeux quelque domestique, quelque paysan qui pût l'introduire et l'annoncer; mais personne ne se montrait sur son chemin ; on eût dit que ces lieux étaient inhabités. Pourtant une légère colonne de fumée s'élevait au-dessus du château, et quelques lumières commençaient à briller derrière les vitres opaques des croisées.
Raymond arriva ainsi sous les murs du château, dans un petit parterre qui avait dû passer jadis pour une des merveilles du pays. Mais les bordures de buis n'encadraient plus les compartiments symétriques où croissaient encore çà et là quelques maigres rosiers. L'herbe humide servait de lit aux statues mutilées, et des légions innombrables de grenouilles coassaient dans les eaux verdâtres du bassin. Raymond s'arrêta un moment dans ce lieu dévasté ; un retour involontaire vers le passé l'avait frappé à leur aspect ; il s'était souvenu de madame do Rochemaine, il se rappela la belle Lena, l'heureuse jeune hlle dont ce domaine avait du ê!re l'héritage et qu'il aurait épousée si l'iniluciico maudite de Darblade n'avait brisé ce splcndide
avenir. Il éprouva en revenant vers ce souvenir une douloureuse tristesse, d'amers et profonds regrets. Pourtant aucun remords ne se mêlaient à ces pensées; dans i'égoïsrae de son âme, c'était sur lui-même qu'il s'attendrissait, c'était sur sa jeunesse écoulée, sur son avenir incertain encore. En ce moment il sentait plus que jamais le prix de cette fortune qui ne lui appartenait pas, et quil avait failli posséder par son mariage avec la pauvre Lena.
Tandis qu'il était là, sombre, agité, pensif, ne sachant s'il devait avancer ou retourner sur ses pas, la chaise de poste roula sous la terrasse. A ce bruit, un domestique montra sa figure effarée à l'une des fenêtres du château et se relira vivement comme pour donner l'alarme. Presque au même instant, un jietit vieillard maigre et ridé parut sur les degrés qui descendaient de la terrasse au parterre. Raymond crut voir s'avancer l'ombre centenaire du baron de Piochemaine. A l'aspect dun étranger, le vieillard s'arrêta un moment , surpris et indécis ; puis, venant à sa rencontre, et lui tendant la main, 'il lui dit :
— Vous êtes monsieur le marquis de Paleville?
— Oui, monsieur, l'épondit-il ; j'ai aj)pris par l'intermédiaire de mon avocat vos propositions de paix : il y a des questions (ju'on ne jjcut traiter par lettres; j'ariivc de Paris pour avoir avec vous un cnirclicn de deux heures.
— C'est bien, dit iioidemenl 31. de la Gi<î-
lière ; je désire cjue nous puissions nous entendre, monsieur. Tous nie faites l'honneur de passer cette nuit chez moi?
Raymond s'inclina avec un geste affirmatif.
— Je vous demande pardon de l'hospitalité cpie vous allez trouver ici, dit M. de la Grélière; ce château n'est presque pas hahitahie ; j'en ai l'ait l'acquisition il y a un mois seulement et depuis des années on le laissait tomber en ruine.
— Monsieur, demanda Raymond, c'est de madame la baronne de Rochemaine, devenue plus tard madame Larblade, que vous avez acquis ce domaine?
— Oui, monsieur; le baron de Rochemaine était mon parent, et j'ai voulu que cette propriété restât dans la famille.
— Madame de Rochemaine est donc votre parente par alliance? dit Raymond étonné. Alors vous savez sans doute, monsieur, que son second mariage n'a pas été heureux?
— Elle en est morte, dit tranquillement M. de la Grélière.
— Elle est niorle! s'écria Raymond; et ditesmoi, monsieur, qu'est devenue une jeune fille, son enfarit adoptif, mademoiselle Lena Pérorani?
M. de la Grélière regarda fixement Raymond avec une expression singulière; puis il répondit d'un ton sec : Je n'en sais rien.
vu