LA LETTRE
Raymond de Paleville retourna à Avignon, le cœur enflé de joie, d'orgueilleuses espérances. Son mariage avec mademoiselle de la Grélière réalisait tous ses rêves d'ambition et comblait tous les désirs qui avaient tourmenté sa jeunesse et .son âge mùr. Il se voyait riche enfin ; il allait posséder tous les avantages qu'il avait inutilement poursuivis pendant la moitié de sa vie. Après avoir redouté pour l'avenir une existence obscure, presque misérable, il voyait à sa portée
tous les biens qui pouvaient satisfaire son orgueil. Mais ce n'étaient pas seulement ces triomphes de sa vanité qui le rendaient heureux; un autre sentiment le préoccupait de ses vives émotions ; il aimait cette jeune fille qu'il avait à peine vue, il l'aimait avec égoïsrae, avec emportement, avec un sauvage désir de la posséder, comme il savait aimer enfin. A son aspect il avait retrouvé les fougueuses ardeurs de sa première jeunesse; il lui semblait que la belle Lena elle-même lui était rendue; mais plus charmante encore, plus divinement belle qu'autrefois et environnée de plus splendides avantages.
Pendant les huit jours qu'il passa à Avignon, Raymond demeura chez 31. de la Grélière, dans cette maison dont on faisait, par la ville, de si fantastiques récits. L'hôtel de la Grélière était arrangé à la manière des habitations de l'empire de jJaroc ; c'était une prison au dehors, un palais au dedans. Il y avait des collections de tableaux précieux, des objets d'art d'une grande Taleur et une vaisselle aussi riche que celle d'un prince. M. de la Grélière prenait plaisir à montrer toutes ces somptuosités à son futur gendre.
— Je n'ai pas amassé tous ces biens pour les garder éternellement sous clé, disait le vieil avare; mais ici qu'aurais je gagné à les mettre au grand jour? Qui les aurait appréciés? Comment en aurais je joui? ils serviront maintenant à monter notre maison de Paris, ce sera
magnifique; je \eu\ qu'on nous cite pour des gens riches et qui savent dépenser leur argent.
Ces projets, ce contraste entre la vie étroite et retirée qu'avait toujours menée M. de la Grélière et le goût qu'il témoignait pour une grande existence frappaientsingulièrement Raymond. Une fois il se hasarda à lui dire :
— Il y a longtemps déjà que vous êtes riche, mon cher cousin, comment se fait-il que vous n'ayez pas songé plus tôt à ce déplacement; })Ourquoi n'éles-vous pas allé à Paris jouir de votre fortune?
— Je ne le pouvais pas, répondit le vieillard d un air sombre; j'étais marié alors.
— Je ne conçois pas que ce soit là un motil' pour se séparer du monde! s'écria gaiement Raymond.
— Ce ne sera pas un motif pour vous qui épousez une jeune fille, répliqua M. de la Grélière avec une amertume concentrée; vous devenez le mari d'une enfant qui n'a jias encore entendu prononcer le mot d'amour et sur laquelle le regard d'un homme ne s'est jamais arrêté. Moi, c'était différent, j'avais épousé une femme dont le cœur s'était déjà donné, une femme belle , passionnée... De telles unions sont environnées de périls, le contact du monde ne leur vaut rien; toute leur tranquillité y périt.
— Mais il y a longtemps déjà, par malheur, que vous avez perdu madame de la Grélière, dit Raymond en hésitant.
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— Il y a treize ans que la mère d'Elise est morte, réjtondit froidement M. de la Grclière. N'avez -vous jamais entendu parler des circonstances de cette mort? N'avez - vous pas entendu dire fjue c'est moi qui ai tué ma fennue?
— Le monde est absurde dans ses accusations, balbutia de Paleville; vous avez des ennemis..,
— Ce qu'ils ont dit approchait de la vérité, répondit M. de la Grélicre avec le même sanjyfroid; celte femme que j'avais tirée de la misère, car elle travaillait pour vivre quand je l'épousai, cette femme à laquelleje donnai dans le monde un lanfj qu'elle n'était pas destinée à y tenir, car elle avait éjiousé en premières noces un malheureux sous-lieutenant qui fut tué h Blarengo; cette femme qui me devait tout, me trompait. Ici, à la place où nous sommes, j'en ai eu la preuve et je me suis vengé.
Raymond jeta un regard autour de lui; la pièce où il était en ce moment donnait sur le jardin, et servait de chambre à coucher à 31. de la Grélière.
— Oui, reprit le vieillard, c'est devant celle fenêtre, une nuit... on m.e croyait absent... il y avait un honnne ici,
— Vous l'avez vu! s'écria Raymond.
— Non, quand j'entrai à l'improviste, ma femme se jeta au-devant de moi. La fenêtre était ouverte, le misérable sauta dans le jardin. J'entendis le bruit de sa chute; je repous-
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sai violemment cette femme qui s'attachait à moi; je me précipitai aussi dans le jardin et je vis une ombre qui fuyait. Quand je me fus relevé, elle avait disparu. J'entendis la petite porte se refermer : cet homme m'avait échappé; alors je remontai dans la chambre de madame de la Grélière.
— Elle avoua sa faute? demanda Paleville avec quelque émotion.
— Elle essaya de mentir! répondit M. de la Grélière avec une sombre violence ; alors je me vengeai... Je la laissai au pied de ce lit, croyant qu'elle était moi-te.
— Elle respirait encore?
— Sa blessure n'était même pas dangereuse; ce qui l'a envenimée c'est le chagrin, le déses- ])oir. La malheureuse a vécu encore six mois ; elle a persisté dans ses dénégations et son mensonge, elle a dit que celui qu'elle avait reçu en secret, à l'insu de ses domestiques et pendant mon absence, était le propre frère de son premier mari; mais elle n'a jamais voulu m'apprend re oi\ je trouverais cet homme. Elle est morte ainsi sans avouer sa faute. Pourtant, j'en suis certain, il y a deux personnes auxquelles elle l'a confessée.
— Et vous connaissez ces deux personnes?
— Oui ; l'une est le prêtre qui l'a assistée à SCS derniers moments, l'autre la baronne de Roclieniainc, ma parente.
— La baioiinc de Rochcmaine! intcirouqiit
Paleville troublé à ce nom ; mais vous avez pu la revoir, l'interroger?
— Elle a tout nié aussi. Quelque temps après la mort de madame de la Grélière, elle quitta Avignon et je ne l'ai plus revue. C'est des créanciers de son second mari que j'ai acheté après sa mort la terre de Uochemaine.
M. de Paleville récapitula rapidement la date des événements que M. de la Grélière venait de lui raconter ; évidemment ils s'étaient accomplis peu de temps auparavant l'arrivée à Marseille et le séjour aux eau\ d'Aix de madame de Rochemaine et de la belle Lena ; mais Raymond jugea que de nouvelles questions pourraient être imprudentes ; il voulait éviter surtout de mettre M. de la Grélière sur la voie de ses anciennes relations avec Léiia Pérorani. Il lui semblait que son futur beau-père avait dû connaître cette jeune fille, et il ne se souciait point de provoquer à ce .sujet des explications embarrassantes et peut-être dangereuses. Une circonstance singulière avait confirmé ces prudentes dispositions : M. de la Grélière avait confié à Raymond des papiers de famille relatifs à la rédaction du contrat de mariage ; en les parcourant M. de Paleville vit avec une surprise mêlée d'inquiétude, que la mère d'Elise s'appelait Magdalena Rizio, veuve Pérorani. — Que signifie ceci? pcnsa-t-il. Est-ce que Lena serait proche ])arenle avec mademoiselle de la Gr<'lièrc ? Cela explicjucrail cette ressemblanr*^ inouïe. 11 serait piquant que j'apprisse enfin le
séjour de la belle Lena en voyant l'adresse de faire part qu'on lui enverra le jour de mon mariage.
Après une semaine de séjour à Avignon, llaymond et M. de la Grélière repartirent pour Roehemaine. Us avaient voyagé la nuit, et neuf heures du matin sonnaient quand la voiture entrait dans l'avenue.
Mademoiselle de la Grélière avait été prévenue de leur arrivée ; elle vint au-devant de son père qui l'embrassa sur le front et lui dit à demivoix :
— Allons, ma fille, tâchez de vaincre cette timidité et de répondre à votre cousin autrement que par oui et par non tout court. Puis il ajouta encore plus bas, d'un air d'infime satisfaction : Songe donc, Lisette, que dans quinze jours tu seras marquise!
La jeune fille baissa la tête ; elle pouvait à peine se soutenir, et machinalement elle prit le bras de son père qui se dégagea doucement en disant à Raymond :
— Monsieur le marquis,, conduisez ma fille; vous avez maintenant le droit d'être son chevalier.
La main d'Elise tomba sur le bras que lui présentait Paleville; il la sentit frémir et trembler. Ce geste, cette situation lui rappelèrent encore Lena ; il se souvint de l'avoir ennnenée ainsi l'ougissante, troublée et le cœur palpitant,-sous d'autres ombrages. Par un bizarre et monstrueux raffinement, ces retours vers le passé, vers les
triomphes et les voluptés de sa jeunesse, reiiliaient plus enivrantes pour lui les félicités du présent, les promesses de l'avenir.
M. de la Grélière marchait le premier; sa fille et Paleville le suivaient à deux pas de distance. Au moment d'entrer au chàleau, la jeune fille serra le bras auquel elle s'appuyait avec un mouvement convuïsif, et, levant vers Raymond sou visage animé d'une faible rougeur, elle lui dit à voix basse en lui présentant un papier :
— Lisez-le quand vous serez seul.
Paleville prit la lettre d'un air étonné et la
serra A'ivement dans la poche de son gilet.
— Un billet doux ! se dit-il avec une satisfaction mêlée de défiance ; est-il possible!
Le déjeuner était servi déjà; il dura une grandeheure. Mademoiselle de la Grélière semblait ne pouvoir prendre sur elle de parler autrement que par monosyllabes. Sa contenance était encore plus timide et plus embarrassée qu'à la première entrevue.
— La singulière enfant ! pensa Raymond, elle ose m'écrire et ne peut parler en ma présence! Il faudra pourtant que cela finisse : elle ne peut pas ra'épouser par correspondance.
Après le déjeuner Elise se retira ; M. de la Grélière monta dans une salle qu'on appelait la bibliothèque et où il y avait une centaine de bouquins, pour chercher le Nobiliaire de Provence qu'il devait consulter avant de dresser la liste des lettres de faire part ; Raymond lui de-
manda la permission d'aller faire un tour de promenade dans le parterre.
— Bien, bien, vous êtes chez vous ici, dit M. de la Grëlière; vous me retrouverez là-haut dans la bibliothèque.
En sortant du château, Raymond aperçut Elise debout derrière une fenêtre, son mouchoir serré dans ses mains jointes, comme si elle eût pleuré ; un moment elle sembla le suivre des yeux.
Paleville s'enfonça dans l'avenue, et là, loin de tous les regards, il ouvrit la précieuse lettre; elle était ainsi conçue :
« Monsieur,
» Je suis bien malheureuse, et je n'ai d'es- » poir qu'en votre générosité. Dans la situation » où je suis, il faut que je me confie à vous, car » je mourrais plutôt que de parler à mon père; » je mourrais de crainte et de saisissement avant » d'avoir dit devant lui ce que je vais vous » avouer : J'ai fait une faute, monsieur! »
— Ah! mon Dieu! s'écria Raymond tout étourdi du coup, je n'ai pas de bonheur! Puis il reprit sa lecture avec une sourde colère :
« J'ai fait une bien grande faute, j'ai donné » mon cœur sans être sûre de l'approbation de » mon père. Pendant que j'étais au couvent, un » jeune homme, dont la famille est riche et ho- » norable, venait souvent voir sa sœur qui est » ma meilleure amie; nous nous sommes aimés;
» il y a quelque temps, ce jeune honinîe m'a " demandée en mariage; mon père a refusé, il » avait d'autres projets; c'est vous qu'il avait » déjà choisi. Quand il m'a annoncé sa volonté, » je n'ai [las eu la force de lui dire que je mour- » rai de chagrin s'il faut lui obéir. J'ai |)assé » des jours et des nuits dans les larmes et enfin » une bonne pensée m'est venue, la pensée de » m'adresser à vous, devons supplier de rompre » ce funeste mariage qui ne nous rendrait heu- » reux ni l'un ni l'autre. Monsieur, je vous en » conjure, renoncez à celle union; il vous sera » facile de trouver un motif, de le déclarer. » Vous ne craignez pas mon père, vous! Je ne « sais comment il faut faire pour amener cette " rupture ; mais je me fie à vous, à votre expé- » rience. Soyez mon ami, mon appui en cette » circonstance la plus importante de ma vie. Si » vous saviez, monsieur, quels sentiments d'af- » feclion et de respect mon cœur éprouverait » pour vous! Je vous regarderais con)me un » second père. A présent que j'ai osé vous » écrire, je suis plus tranquille. J'ai bon espoir, » et c'est avec confiance que je vous remettrai » cette lettre, monsieur et cher parent; c'est » avec confiance que j'attendrai voire réponse. » Elise de la Grélière. »
— Le mal n'est pas si grand que je l'avais d'abord jîensé, se dit Raymond en refermant la lettre : tout cela n'est qu'un enfantillage, un roman de pensionnaiie; et c'est moi qu'on choi-
sit pour confident! Ces petites filles ont des idées incTOvables!
M. de Paleville se promena encore une heure jiour se remettre et préparer sa réponse ; il éjirouvait en ce moment quelque chose de semblable aux sombres jalousies, aux dépits furieux, aux secrètes humiliations qui tourmentaient jadis son ami Darblade.
— Soulange avait raison, murnmra-t-il, on nous préfère les petits jeunes gens; mais, Dieu me damne! nous pouvons triompher encore, nous avons pour nous les grands parents.