‹ Marie d'EnambucChapitre 10 sur 19 · B0B6ES · texte numérisé non relu

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habitudes qu'elle s'était créées, lorsque des malheurs inattendus la frappèrent coup sur coup. Madame de Roqueville mourut jeune encore; puis vint ce fatal procès qui mettait en question la fortune, toute l'existence des Roqueville.

Georges acheva près de madame Neal celte tiiste soirée; elle parvint à le calmer et à lui rendre quelque espoir; mais elle-même n'en avait plus depuis qu'dle avait entendu M. Thevenet proposer comme dernière ressource un arrangement avec les Roqueville- Bearn.

Quand Georges l'eut quittée, elle se prit à pleurer et dit avec une profonde douleur : a Quel revers de fortune ! les Roqueville chassés de leur maison I Sans ressources, sans asile ! Mon Dieu ! du moins je serai là pour les suivre!»

III— L'ASIBU B'VH FILS.

Quelques jours plus tard, vers midi, il n'y avait pas plus de bruit et de mouvement au château de Roqueville que pendant cette triste soirée où M. Thevenet était venu apporter de si mauvaises nouvelles. Une neige épaisse était tombée toute la nuit et couvrait comme un immense linceul les prairies, les bois et les lointains horizons, sur lesquels se découpaient les silhouettes noires de quelques clochers. Des nuées de corbeaux rasaient la neige de leurs ailes sombres*

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el s'élevaient ensuite dans Tair, en faisant entendre leur cri uniforme et glapissant ; de temps en temps, quelques coups de fusil relentissaient dans la forêt, et, selon la direction du vent, on entendait au loin le tintement d'une cloche fêlée, ou les coups sourds et pressés de la cognée de quelque pauvre bûcheron.

Malgré ce temps âpre et glacé, la famille de Roqueville était réunie dans un pelit pavillon, au bout de l'avenue; la fenêtre qui donnait sur le chemin était ouverte, et de moment en moment le visage impatient et inquiet de Georges se montrait dans le grand cadre noir que formait le châssis. Madame Neal el le marquis de Roqueville étaient assis près du feu et gardaient un triste silence. Ce jour-là encore ils attendaient M. Thevenet, ils attendaient Tarrét qui devait décider de leur sort, de leur fortune entière. Le marquis semblait en être arrivé à une apathique rési gnation; le front baissé, le regard vague, il avait l'air fort occupé d'arranger les menues branches qui flambaient dans la cheminée, et il reconstruisait avec une singulière patience ces échafaudages que dévorait incessamment l'action du feu. Thérèse comprenait bien cependant cette tranquiUité et ce silence; elle devinait l'affreuse préoccupation qui dévorait le marquis, mais elle n'osait essayer de l'en distraire; son regard inquiet suivait tous les mouvemens de Georges, et elle disait dans son cœur : Mon Dieu I quelle agonie!... faites qu'elle finisse bientôt I quoi qu'il arrive, nous ne saurions être plus malheureux I...

Enfin le galop d'un cheval frappa sourdement la neige; Georges courut à la fenêtre.

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— Cest M. Thevenetl dit-il.

Le marquise! madame Neal s'étaient levés. Geoi^^es alla seul au-devant du notaire; une minute après, ils rentrèrent ensemble. Personne ne parla; au bout d'un moment le marquis se rassit, et dit d'une voix calme: Eh bieni c'est fini, Thevenet, nous avons perdu ; je m'y attendais

Georges et Thérèse se jetèrent dans ses bras; il y eut un moment d'effusion, presque de soulagement; tous trois semblaient ressentir une sorte de joie d'être enfin délivrés de cette horrible attente; M. Thevenet seul était consterné. Quand ce premier mouvement fut passé, le marquis dit, en retenant près de lui Thérèse et son fils : Je croyais que ce coup me serait pins rude ; à présent que tout est fini, je sens que je suis résigné. Thevenet, je veux partir dès aujourd'hui; chaque minute que je passerai désormais dans cette maison, où j'ai si long-temps vécu heureux, où j'espérais mourir, me sera comme un siècle d'angoisses. Je ne veux rien emporter, rien que les effets k mon usage. Thevenet, vous surveillerez tout cela; vous finirez tout ici.

— Monsieur le marquis, je suis venu pour recevoir vos ordres et me mettre entièrement à votre disposition, répondit le notaire en essuyant une grosse larme, la première qu'il eût versée en présence d'un client.

-^ Mon cher Thevenet! s'écria le marquis en lui tendant la main.

— Mon père, partons sur-le-champ, dit Georges. <— J'espère que vous me ferez l'honneur de venir

descendre chez moi, reprit le notaire; nous pourrons ainsi régler commodément bien des affiiires.

— Oui, Thevenet; j'accepte pour quelques jours, le temps de chercher une petite maison bien modeste.

— Tout le temps qu'il vous plaira , monsieur le marquis. Il ne faut pas trop s'effrayer; j'ai tout cal« calé, et je crois qu'il restera quelque chose.

— Pas grand'chose, Thevenet: peut-être une vingtaine de mille francs.

— Ooi, à peu près cela.

— Davantage, dit alors Thérèse; vous oubliez, mon bon oncle, que j'ai encore une petite fortune, les débris de mon naufrage, environ trois mille francs de rente, quatre mille francs en tout! Mais nous ne serons pas pauvres ; il y a beaucoup d'honnêtes gens qui vivent avec cela. Quand je vous disais que nous pouvions encore être heureux ! M. Thevenet, il faut emmener mon oncle, nous allons descendre chez vous, et de là nous aviserons...

— Oui! oui! allons>nous-enI s'écria le marquis; Georges, demande la voiture. Je partirai d'ici. Je ne veux pas rentrer au château. Il ne nous appartient plus. Je ne veux pas revoir tout ce qu'il faudrait quitter bientôt, ma chambre, le jardin où nous nous sommes si souvent promenés; maintenant on ne Tap-^ pellera plus le préau de M. le marquis ! Georges, et nos domestiques, il faudra les congédier; pauvres gens, je ne veux pas non plus recevoir leurs adieux !

Un quart d'heure après, la voiture arriva. Le mar-^ quis descendit, appuyé sur sa nièce et sur son fils. Ce

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départ avait Vair d'une fuite. Le vieillard jeta avant de s'éloigner un long regard au fond de l'avenue; tout autour de lui avait un aspect désolé, les grands arbres blancs et noirs semblaient porter le deuil, et les murs du château disparaissaient voilés par d'épais tourbillons de neige. En ce moment, l'horloge sonna quatre heures. Ce timbre sec et argentin vibra jusqu'au fond de l'ame du marquis, et rappela à la fois les souvenirs de vingt-cinq années. Son visage vénérable se couvrît de larmes, il se cacha au fond de la voiture en murmurant : Partons, mon Dieu I partons ! Ohl achevons d'un coup tous ces déchiremensl...

Georges et Thérèse se mirent à ses côtés ; M. The* venet s'assit devant lui, et la voiture s'éloigna ao grand trot.

Quelques jours après, la famille de Roquevîlle était installée à Neufchâtel, dans une petite maison de modeste apparence, et dont un badigeonnage récent dissimulait mal la vétusté ; mais M. Thevenet et madame Ncal en avaient surveillé l'arrangement intérieur, et le marquis s'y trouva du moins confortablement; rien ne lui rappelait sa vie d'autrefois, il n'avait rien gardé de ce qui l'environnait au chàteao de Roqueville; le mobilier tout entier y était resté; Thevenet n'avait fait emporter que le portrait de la marquise de Roqueville. Le salon de la petite maison de Neufchâtel avait des meubles en bois de noyer, de vieux fauteuils profonds et commodes; ses seuls ornemens étaient le piano de madame Neal et le portrait de la marquise; mais un ordre parfait, une minutieuse propreté, en dissimulaient la simplicité près» que pauvre.

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Pendant les premiers temps, on put croire que le marquis était résigné; il avait prié le notaire de se charger entièrement de ses affaires et il ne voulait plus x|u'on lui en parlât, non plus que des Roqueville-Beam. Il était d'une humeur douce, égale, et semblait encore plus affectueux qu'autrefois pour son entourage ; mais Georges ni Thérèse ne s*y trompèrent point, et souvent quand le marquis leur par* lait avec une apparence de galté ils échangeaient de tristes regards.

Geoi^es supportait avec courage cette nouvelle vie, et d'abord il ne s'aperçut guère des privations que lui imposait le changement de sa fortune* Tous les matins il sortait avec Lara et faisait une longue promenade; le reste de sa journée s'écoulait dans un cercle d'occupations douces et monotones ; il lisait et travaillait ; le soir, il faisait ordinairement un peu de musiqne avec M ™<> Neal, puis il jouait aux échecs avec son père. Parfois, cependant, Thérèse le surprenait morne, la tète baissée, le regard fixe et animé d'une sombre colère. Alors elle lui disait doucement : Georges, vous avez encore parlé de ces gens-là avec M. Thevenet! Pourquoi ces regrets, cette sourde irritation? Allez, le mépris est le seul sentiment qu'ils doivent vous inspirer I laissez-les triompher dans leur infamie; que vous importe ce qu'ils disent, ce qu'ils font!

— Les misérables I murmurait Georges ; ni le père ni le fils n'oseraient nous regarder en face t

Thérèse fut plus tranquille quand elle sut que les Roqueville-Bearn allaient partir pour Paris. Un jour

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M. Thevenel lui annonça éette bonne nonvelle. — ils verront encore la fin de cette fortune, dit-il, je sais qu'ils ont déjà des embarras. Jlfalgré leur richesse, ils n'ont pas grand crédit ; on les mqirise. Les honnêtes gens n'acceptent pas leurs inyitatioQs; on ne voit au château que des gens tarés comme eux. Savez-vous qu'ils ont renoncé à la moitié de leur nom! Ils se font appeler de Bearn tout court; c'est pitoyable! M. Gaston de Bearn cherche à faire quelque grand mariage. C'est un fort bel homme ! et à Paris, où on ne le connaîtra pas, il pourra épouser une héritière.

— Hélas I tant mieux pour lui, répondit Thérèse; tout ce que je désire, c'est qu'il s'éloigne d'ici pour long-temps 1 pour toujours ! Si vous saviez comme j'ai craint quelque rencontre entre Georges et luil

Les MM. de Bearn partirent en effet pour Paris; mais avant la fin de l'hiver le père y mourut subitement. Il laissait une fortune grevée, et que son fils se hâta de venir disputer aux créanciers et aux gens d'af&ires, qui s'étaient déjà abattus comme une nuée de corbeaux sur cette belle terre de Roqueville, dont M. Thevenet avait si bien aidé le marquis à étendre les limites. Il y eut du bruit, des procès, et Gaston de Bearn affectait de se montrer partout le front haut, pour faire face, disait-il, à ses ennemis.

Un matin, tandis que Georges faisait sa promenade ordinaire, Thérèse vint trouver le marquis dans sa chambre :

— Mon oncle, lui dit-elle, vous vous inquiétiez hier de la santé de Georges; effectivement elle n'est

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pas bonne. Je crois qu'il aarait besoin d'un autre genre de Vie...

— Hélas I je le sens bien, répondit douloureusement le marquis.

— Oui, reprit Thérèse, le repos le ronge; des idées de travail, d'ambition lui viennent à l'esprit; mais que peut-il faire, que peut-il devenir ici? Il faudrait renvoyer à Paris pour quelques mois.

-— Me séparer de mon fils I murmura le marquis.

— Mon oncle, il y a encore, pour l'éloigner, un autre motif, un motif qu'il ne doit pas connaître. Gaston de Bearn est ici ; tous les jours on le rencontre dans la ville en tilbury, éclaboussant tout le monde. Vous savez quel mépris, quelle haine Georges a dans le cœur. Il ne faudrait qu'une occasion, un mot ; Georges se battrait avec M. de Bearn...

— Il le tuerait ! s'écria le marquis, dont le vieux sang bouillonna.

— Âh 1 mon Dieu, dit Thérèse, mais si votre fils, votre fils unique succombait ! Mon oncle, nous sommes si malheureux I... Il faut éloigner Georges ; dès aujourd'hui, parlez-lui de ce voyage.

Le marquis comprit qu'elle avait raison, et il se résigna. Le soir, il dit à son fils :

—Georges, tu mènes ici une vie désœuvrée et sans mouvement qui ne te vaut rien.

— Je le sens, mon père, répondit-il; aussi ai-je pris une résolution...

— Tu ne nous en avais pas parlé, dit le marquis avec quelque étonnement; voyons, quels sont tes projets, mon fils?

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