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A l'entrée de cette magnifique vallée de Bray, la gloire de la Basse-Normandie, un quart de lieue plus loin que le pâté de maisons noires, tristes et délabrées qu'on appelle Neufchâtel, il y a, au bord de la route, un bouquet de bois, sous lequel les mendians, les marchands colporteurs, les artistes, et généralement tous ceux qui voyagent pédestrement, s'arrêtent volontiers. Une ombre épaisse couvre le bord gazonné du chemin. Un vent frais murmure dans les branches robustes des chênes contemporains peut-être deRo-
bert-<xuiscard, et de ce point élevé, on a la vue d*an immense horizon. Tout dans ces campagnes respire la paix et Tabondance ; ce n'est pas la nature chaude et poétique du Midi, les pics bleuâtres, noyés dans des flots de lumière, c'est un tranquille paysage où domine le vert foncé des bois et des prairies, et que coupent çà et là de sveltes clochers. Une population nombreuse laboure ce sol fertile; les villages sont comme autant de ruches peuplées de ces paysans normands, riches, intéressés, pleins de ruse, dont l'humeur processive est passée en proverbe, de ces propriétaires avides qui cultivent laborieusement leurs champs, et amassent avec une parcimonie sordide, non pas po# établir leurs garçons et doter leurs filles, mais pour soutenir au besoin quelque procès ruineux à propos d'un mur mitoyen ou d'un terrain en friche. £n redescendant la côte, et sur le chemin d'Albeville, une ligne de verdure plus sombre attire les regards ; elle est formée par une immense avenue de chênes blancs et d'ormeaux, au fond de laquelle s'élève une masse blanche, carrée, imposante par son étendue; c'est le château de l'ancienne famille de RoqueviUe. Une large grille, une de ces grilles du temps de Louis XV, dont la riche ornementation dissimule l'allure massive, ferme l'avenue dont le couvert impénétrable forme une ligne droite et profonde, au bout de laquelle on aperçoit la grande porte du château. Un sable fin et uni couvre la chaussée et assourdit le bruit des voitures, du galop des chevaux, et même des pas des promeneurs>€e silence, cette demi<-obsca*
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ritéy cette étendue, le aauyage parfom des bois, le calme profond de ces lieux, inspirent une rêveuse admiration et s'harmonisent bien avec l'aspect ma-, jestueuz, grandiose et sévère du château.
Quand on arrive au perron, on voit se déployer comme des ailes immenses deux autres allées qui aboutissent à angle droit à l'avenue ; et dans le vaste carré qu'elles forment, se déroulent ces grasses prairies, plantées de pommiers, dont l'éternelle fraîcheur donne une couleur si riante aux paysages de la Normandie. En face de cet ensemble majestueux, on se rappelle volontiers les souvenirs d*un autre temps, on se figure l'ancienne splendeur des Roqueville; la chasse revenant par ces magnitiques avenues, les piqueurs en habits rouges, en chapeaux bordés, sonnant de leurs immenses trompes ornées de galons verts, les chiens haletans, rentrant accouplés, et donnant de la voix une dernière fois; puis le large caresse, au fond duquel il y avait une figure de grand seigneur, fière, nonchalante, épanouie, et, à côté, une tète de femme, mignarde, fraîche encore sous son fard, et ombragée de légers panaches. Mais deux révolutions ont passé sur ces souvenirs de cinquante ans, les arbres étendent toujours leurs branches vigoureuses sur la grande avenue, l'herbe de la pelouse a repoussé chaque année verte et fleurie; mais les liois se taisent et les échos sont sourds. Depuis longtemps, la fortune des Roqueville ne servait plus, comme autrefois, à des dépenses de luxe et de fastueuse représentation ; cette fortune, que la première réTolution réduisit à rien, avait été relevée par l'hé-
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ritage d'one branche collatérale, et le vieux marquis de Roqueville vivait doucement depuis longues années, sur son ancien fief, qu'il avait racheté.
Le château, rebâti entièrement sous le règne de Louis XY, ne conservait rien de son architecture gothique ; on avait fait disparaître des restes de fortifications inutiles autour d'un édifice dominé de tous côtés, et destiné à n'être jamais qu'une maison de plaisance. Les anciens fossés, comblés et mis de niveau avec la pelouse, avaient formé le plus magnifique jardin fruitier, et le long de ses rians espaliers trois générations des Roqueville étaient venues tour à tour causer de guerre, de politique, d'amour et de chasse. C'était leur promenade favorite de père en fils : aussi l'appelait-on le préau de M. le marquis.
£n l'année 18...., vers la fin de septembre, il n'y avait que la famille au château de Roqueville ; les visiteurs qu'y attifait ordinairement l'ouverture de la chasse étaient déjà partis. La saison avait été pluvieuse; ces premiers jours d'automne, souvent plus beaux que des jours de printemps, se levaient ternes et glacés ; depuis une semaine le ciel semblait distiller une pluie fine et continuelle ; le soleil ne se montrait plus sur l'horizon d'un gris pâle, et les feuillages jaunis commençaient à joncher la terre.
Une de ces tristes journées s'achevait comme elle avait commencé ; le vent s'engouffrait bruyamment dans les hautes cheminées et faisait crier les girouettes du château. Pas une étoile au ciel, mais parfois un rayon de lune qui perçait à travers les nuages déchirés, et jetait une lueur blafarde plus lugubre que
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les ténèbres. Bien que Theure ne fût pas avancée, il n'y avait pas plus de bruit et de mouvement dans le château que si minuit eût sonné depuis long-temps. Le vestibule, Fescalier, les vastesantichambres, étaient déserts, et il y régnait un si profond silence, qu'on aurait pu croire que ces lieux étaient inhabites. Il n'y avait personne non plus dans le salon qu'une seule lampe éclairait à peine. Ce silence, cette demiobscurité, une ombre passant par intervalle derrière les fenêtres qui donnaient sur le préau de M. le marquis, tout annonçait que les Roqueville passaient en famille cette triste soirée.
£n effet, dans la chambre à coucher, vaste, élevée, meublée avec ce bon luxe provincial qui ne sacrifie guère à la mode, trois personnes étaient réunies devant la cheminée, où d'énormes bûches de charme jetaient leur clarté vive et brillante. Deux candélabres, chargés de bougies, projetaient une vive lumière sur ce groupe silencieux. A gauche de la cheminée, le corps ployé dans l'attitude d'un inquiet repos, un vieillard regardait souvent la pendule en rocaille de la cheminée, puis laissait tomber son front sur sa main ridée. C'était le marquis de Roqueville. Sa belle chevelure argentée, sa taille encore droite et ferme, la vivacité juvénile de ses yeux bleus, annonçaient une de ces robustes organisations qui résistent à l'action du temps, et ne prennent à la vieillesse que des cheveux blancs et quelques rides. Il y avait en lui quelque chose de fort et de vénérable qui commandait le respect ; pourtant son entourage avait pour
lui encore bien plus d'affection que de crainte; car
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dans tous les actes de sa vie, (kns tous ses rapfnrts de père de famille et de maître, il avait toujours agi avec une bonté pleine de justice; sa belle et uobie physionomie exprimait bien Tétat d'une ame reposée dans de calmes habitudes de bonheur; on comprenait tout d'abord que cette longue vie avait été douce, honorée, exempte de fautes et de revers.
Ce soir-là, cependant, malgré ses efforts pour dissimuler une triste préoccupation, le marquis de Roqueville n'avait pas sa physionomie ordinaire; son regard, son sourire même, exprimaient une impatiente et sombre inquiétude, que ceux qui l'en tour raient avaient devinée et n'osaient interroger.
Le jeune homme assis devant lui, presque à. ses pieds, avait une de ces nobles figures dent la régularité rappelle les beaux types antiques. Cette beauté trop pure, trop féminine peut-être, était tempérée par un teint sans éclat, brun et mat comme celui d'un contrebandier espagnol. Sa taille svelte avait la grâce souple et vigoureuse que donne une vie active, et tout l'ensemble de sa personne frappait par cet air de distinction qu'on remarquait chez son père, le marquis de Boqueville.
La personne assise à l'autre coin de la cheminée, était une femme d'une figure un peu pâle, pleine de finesse et d'expression, mais dont la beauté avait perdu cette fleur de jeunesse, cette suave fnii<^iear qui passe avant trente ans. Ses grands yeux d'un bleu sombre, avaient des regards languissans, pleins de calme et de mélancolie. On devinait tout d'abord que cette femme avait souffert, mais que les orages qui
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«Taiont tiouleversé son existence, étaient depuis long*temps appaisés. En ce moment, elle travaillait en silence à sa tapisserie, comme si elle eût craint de jeter une parole à travers la préoccupation du marquis de Roqueville, et si parfois elle levait la vue, c'était sur Georges qui, plus calme, était occupé d'un magnifique pointer anglais dont une des pattes de devant, blessée, reposait sur ses genoux.
•— Tu souffres, mon pauvre Lara I dit-il, en passant la main sur la tête intelligente du chien, qui lui répondit par une plainte et une caresse. Thérèse, voulez-vous me donner un morceau de toile? je vais essayer de mettre un appareil sur la blessure de ce pauvre animal.
£lle se leva en silence, et alla chercher elle-même ce qu'il lui demandait.
— Mon père, reprit Georges, je voudrais bien que le temps se mit au beau, et que vous pussiez chasser demain ! Vous avez besoin de sortir un peu; ce repos forcené vous vaut rien; demain, Lara sera en état de vous suivre; n'est-ce pas, mon bon chien?
Tenez, mon père, cette blessure ne sera plus rien de« main.
— Oui, mon enfant, répondit machinalement le marquis; dans huit jours il n'y paraîtra plus.
En disant ces mots, il se leva et alla vers la fenêtre qu'il ouvrit; au même instant le vent poussa brusquement les volets, une large ondée tomba sur le tapis; les cadres suspendusautour de la chambre vacillèrent, et les lourds rideaux de soie s'agitèrent avec un sourd frôlement.
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— Qael temps I munnara le marquis en refennaot fat fenêtre; mon Dieu, quel mauvais temps ! qui sait s*il viendra I
— Mon père, dit doucement Georges, en ramenant le marquis à sa place, voulez-vous que je demande la table de jeu? nous ferons une partie; cela vous distraira.
— Non, mon ami, répondit-il en retenant la mdn de son fils, non, pas ce soir.
Puis, après un silence, il ajouta : J'attends quelqu'un ce soir; H. Thevenet.
— Ce malheureux procès vous préoccupe, mon père, dit Georges en s'asseyant près du marquis et en arrêtant sur lui un regard attristé; mon Dieol mais nous le gagnerons!
— Peut-être 1 murmura sourdement le vieillard.
— Mon père, vous n'aviez pas ces soucis, ces craintes, il y a quelques jours.
— Mon enfant, c'est que le moment approche où nous allons être jugés I répondit le marquis d'une voix étouffée et en mettant ses mains sur son visage; comment veux-tu que je ne tremble pas, Geo^ses, quand je vois livres au jugement des hommes les intérêts les plus chers que j'aie en ce monde, la fortune, l'avenir de mon fils? Il ne te resterait rien, rien, Georges, si nous perdions!
— Et c'est à moi seul que vous pensez, mon père! s'écria le jeune homme en baisant la main du marquis; mais je suis jeune, je peux travailler; je supporterai aisément ce revers de fortune, je me plierai à 4*autres habitudes; mais vous, mon père!... Oh!
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c'est pour Vous, pour vous seul que les résultats de ce cruel procès me donnent du souci I mais il est impossible que nous le perdions; nous avons pour nous l'équité, notre bon droit.
— Oui, mais la loi! la loi est peut-être contre nous, répondit le marquis, incapable de dissimuler plus long-temps ses anxiétés et ses angoisses; je n'ai pas voulu t'inquiéter d'avance de tout ceci, mon fils; mais j'ai de grands soucis...
— Oh ! mon père, et vous me montriez tant d'espoir!
~ Oui, j'ai gardé pour moi seul ces affreuses inquiétudes qui m'ont usé en quelques mois plus que soixante-dix ans d'une vie heureuse. Je ne me méfiais pas de ta raison, de tes lumières, mon fils; mais je voulais te donner le plus tard possible ta part dans mes peines. Je les ai cachées même à Thérèse...
— Oh ! murmura-t-elle en baissant la tète sur son ouvrage pour cacher ses larmes, il y a long-temps que je les ai devinées !
— Georges, tu sauras ce soir toutes les chances que nous courons dans ce malheureux procès, reprit le marquis; M. Tbevenet t'expliquera tout. Pour des gens probes comme nous, il est difficile de comprendre les subtilités, les détours par lesquels la chicane et la mauvaise foi peuvent torturer le sens de la loi, et forcer la justice à commettre une iniquité.
En ce moment, la pendule sonna neuf coups, et l'horloge du château répéta sur un timbre différent cette heure qui clôt presque la soirée en province, et ne la commence pas encore à Paris.
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— Il est tard, dit Georges, pourtant H. Thevenet peut encore venir.
— Jouons! dit tout-à-coup le marquis, cela me distraira de cette attente.
Comme il disait ces mots, une voiture roula sourdement sur le sable mouillé de la terrasse et s*«rréu au perron.
— C'est lui! s'écria le marquis; qui sait quelles nouvelles il nous apporte! il me semble toujours que quelque nouvel incident va faire changer de face au proc^ I... Ah ! quelle vie que celle d'un malheuraix plaideur!
Le notaire entra, salua tout le monde avec une ùf miliarité respectueuse, et dit en s'asseyant près du feu : Vous pensiez bien, H. le marquis, que je viendrais, quand même il pleuvrait des hallebardes? je vous l'avais promis.
M. Thevenet était un homme d'environ cinquante ans. Il avait, comme presque tous les gens de sa prcn fession, un esprit exact, calme, pénétrant et fertile en ressources. Sa réputation de probité était si bien établie, que les paysans normands lui auraient confié leur fortune sans reçu : c'est tout dire. Depuis ses débuts dans le notariat, il faisait les affaires du marquis de Roqueville. Celui-ci, toutes les fois qu'une proposition de vente ou d'achat lui était adressée, disait simplement à son notaire : Croyez«vous qu'il conviendrait de faire telle chose? A quoi M. Thevenet répondait : Je prendrai des informations, puis nous verrons ; et tout était dit, le marquis ne s'en occupait plus; il avait raison, car M. Thevenet connaissait
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bien le pays et les hommes, deux précieuses qualités pour un notaire, et surtout un notaire qui exerce en Normandie.
— Eh bien t Thevenet, dit le marquis avec une triste anxiété, oi^ en sommes^nous?
— J'arrive de Rouen à l'instant même, répondit le notaire ; depuis deux jours je n'ai pas quitté M. Gribet, votre avoué; nous avons vu les juges, le président, le procureur-général...
— £h bien I achevez, Thcvenet, dit le marquis en s'efforçant d'être calme.
— Eh bien! M. le marquis, le succès est douteux, très-douteux... et je crois, moi, que nous perdrons...
L'honnête notaire prononça ces paroles d'une voix plus basse. On sentait combien il lui en coûtait de déclarer de si douloureuses vérités à son client.
A cette terrible déclaration, le marquis passa une main sur sou visage, comme pour dissimuler la pâleur qoi lui montait au front. Thérèse et son fils vinrent près de lui, et dirent ensemble : Mon père! mon bon onde ! du courage, tout n'est pas encore désespéré!
Le notaire laissa passer ce premier mouvement d'inquiétude et d'abattement, puis il reprit : J'ai vu aussi les messieurs de Roqueville-Bearn.
— Ah ! dit le marquis d'une voix amère, ils ont le cœur plein d'espoir, eux! ils marchent le front haut.
— Au contraire, ils ont peur, répondit M. Thevenet avec un demi-sourire; maître Gribet et moi nous les
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avons tenus en conférence pendant trois heures. — Il entend bien les affaires, ce GribetI dit le notaire, comme se parlant à lui-même, tandis que les trois personnes réunies autour de lui le regardaient dans une attente pleine d'anxiété. — Oui, reprit-il, les messieurs de Roqueville-Bearn ont peur; et la preuve, c'est qu'ils songent à un arrangement.
— Un arrangement ! interrompit le marquis, en est-il de possible entre nous ? Non, Thevenet, non.
— Celui qu'on vous propose, M. le noarquis, ne va pas à moins qu'à vous laisser toute votre fortune.
— Que voulez-vous dire, Thevenet? interrompit le marquis avec un profond étonnement. Par qud moyen?
— Ceci regarde surtout M. le comte, dit gravement le notaire en se tournant vers Georges; et avant de m'expliquer, je dois lui remettre d'abord sous les yeux toutes les circonstances de ce désastreux procès. Madame la comtesse de la Salle, arrière-cousine de M. le marquis de Roqueville, est morte le 8 juillet 18...., laissant une succession évaluée à plus d'un million. M. le marquis était son héritier de droit, et il entra en possession sans contestation ni obstacle. On s'y attendait ; il était le plus proche parent de madame de la Salle. Il y avait peut-être une autre raison aussi concluante; il l'avait soignée et supportée pendant dix ans î Celle-là n'a pas grande valeur aux yeux de la loi, mais elle compte dans l'opinion publique.
Bf. le marquis succéda donc. Il y a vingt-six ans de
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cela ; vons étiez à pdne oé, Monsieur le comte. Les Roqueville-Bearn , vos cousins issus de germains, crièrent bien un peu ; non pas qu'alors comme aujourd'hui ils prétendissent à la totalité de la succès- * sion, mais ils avaient espéré un legs. Leurs affaires étaient fort embrouillées, elles Font toujours été, et ils comptaient tellement sur un legs de la défunte, qu'ils en avaient déjà fait emploi par anticipation ; ils avaient emprunté sur la succession de madame de la Salle. Quand ils se virent déçus dans leur espoir ils prétendirent qu'il devait y avoir un testament, qu'une si bonne parente ne pouvait avoir oublié leurs soins, leurs attentions. En effet, ils lui écrivaient au jour de l'an, et l'avaient une fois invitée à passer quelque temps chez eux, ce qu'elle n'avait pas accepté. On chercha, on ne trouva rien ; personne ne s'attendait à trouver quelque chose, pas même M. Roqueville-Bearn, j'en suis sûr. M. le marquis entra doncen jouissance de cette fortune, qui, depuis vingtcinq ans, n'a pas dépéri entre ses mains. Nous avons acheté, vendu à propos, fait de bonnes affaires. Les Roqueville-Bearn n'en pouvaient pas dire autant; ils vendaient bien, eux aussi, mais ils n'achetaient jamais. M. de Roqueville-Bearn père jouait, M. son fils jouait ; je crois, Dieu me pardonne, que madame de Roqueville-Bearn jouait aussi; ils chassaient, buvaient, fumaient, que sais-je? Enfin, ils menaient une vie qui ne pouvait pas durer. Ils vécurent long-temps ainsi, mangeant les récoltes en herbe, puis les terres, puis tout ce dont il y avait moyen de faire argent. Après, ils vécurent sur le crédit que leur avaient laissé
leur fortune passée et le nom de RoqnevîUe. Enfin, il ne leur resta plus rien sous le soleil qu'un château en ruines dont la vente doit avoir à peine couvert les frais d'expropriation, et des chiens de chasse qui mouraient de foim. Alors, ils écrivirent à M. votre père.
— J'ai vu la lettre, dit Georges avec un froid mépris.
— Eh bien ! ils demandaient Faumâne, oui l'aumône; car comment auraient-ils jamais pu rendre l'argent qu'ils empruntaient? La lettre était fort humble; ils réclamaient les secours d'un bon parent qu'ils avaient toujours aimé, estimé, etc., etc. H. le marquis se laissa toucher. Nous répondîmes, c'est4dire M. le marquis répondit qu'il était très- sensible à leur situation ; qu'il voulait bien venir à leur secours, non pas en leur donnant de l'argent, mais en leur offrant un asile convenable. L'asile venait à point : on vendait le château de lendemain du jour où ils reçurent cette lettre. M. le marquis leur abandonna la maison que madame de la Salle avait à Neufchâtel, celle où elle vivait avant devenir s'établir chez monsieur votre père, et où elle n'était retournée que pour deux ou trois jours, en de rares occasions. Le mobilier était fort convenable; c'est moi qui l'ai fait mettre en ordre pour recevoir les RoqueviUe- Beam ; ils eurent du moins un abri. Je disputai à leurs créanciers et aux gens d'affaires quelques petites sommes que je leur remis peu à peu. Ils s'arrangèrent le mieux possible, tirent leurs remerctmens, et restèrent tranquilles un mois.
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Au bout de ce temps, une nouvelle inouïe se ré« pandit tout-à-<M>up. On annonça que les Roqueville- Bearn allaient redevenir riches, qu'ils paieraient leurs dettes et feraient plus grande figure que jamais. Leurs créanciers se réjouissaient. Pourtant tous ces bruits étaient vagues encore, et Ton ne disait pas comment les Roqueville-Beam avaient refait leur fortune. Je crus, pour ma part, qu'ils s'imaginaient avoir trouvé le moyen de faire sauter la banque en jouant à la roulette. Malheureusement ce n'était pas cela. Le IK mai dernier, M. de Roqueville-Bearn nous fit signifier copie d'un testament daté du M mars 18..., et signé Marie-Victoire-Louise de la Salle, veuve de Henri-Joseph comte de la Salle, lequel testament in* stituait les Roqueville-Beam héritiers et légataires universels pour tous les biens, meubles et immeubles, <M>mposant la succession d'icelle. Leurs conclusions tendaient à ce que M. le marquis fût tenu de restituer ce qu'il détenait illégitimement, avec les revenus, rentes et arrérages de rentes perçus par lui depuis qull avait été mis en possession de ladite succession. Ce testament, disaient-ils, avait été trouvé par eux au fond d'un chiffonnier, dans la chambre même qu'occupait madame de la Salle.
Nous demandâmes à voir l'original de ce prétendu testament; je dois le dire, il était parfaitement en règle; mais je n'en suis pas moins convaincu qu'il a été fabriqué par les Roqueville-Bearn. Le procès s'en* gagea, l'affaire fut jugée en première instance le 16 juillet dernier, et nous perdîmes. M. le marquis en a appelé; la cause vient devant la cour royale de
Rouen dans dix jonrs, et si noos sommes condamnés, il fondra Umt restituer. Voilà notre position , M. le comte.
— Celle des Roqneville-Beam est meilleorey dit Georges attéré, et je ne conçois pas qodles propositions...
— Ils ont penr, vons difrje, M. le comte, et c'est la meilleure preuve peut-être de leur mauvaise foi et de la fraude qui est près de tous ruiner entièrement. Ils savent que Topinion publique est contre eux, et, bien qu'ils n'aient pas grand souci de scandale, ils aimeraient autant s'éviter l'affront d'avoir gagné devant les tribunaux et perdu devant le monde qui les couvrirait de son mépris. Ils ont donc songé à un arrangement; le testament serait détruit; M. le marquis garderait les immeubles, et généralement toute la succession ; mais il donnerait aux Roqueville-Beam, de la main à la main, la somme de deux cent millo francs. Ce n'est pas exorbitant de leur part, et vous n'en auriez pas eu si bon marché s'ils n'avaient derrière eux la cohorte de leurs créanciers qu'ils comptent frustrer par ce moyen.
— C'est infâme! dit le marquis; mais les Roqueville-Beam n'ont jamais agi autrement. Dans quelle boue est tombé ce beau nom! Thevenet, ils auront les deux cent mille francs, et encore une pension de six mille francs en sus, s'ils veulent quitter pour toujours le pays.
— Ah! M. Thevenet, nous acceptons! nous sommes trop heureux d'accepter, s'écria Georges. Quoil tous ces soucis peuvent finir! Mais j'aurais donné volon-
tiers bien plus qae ce qa'on nous demande; j'aurais donné la moitié de notre fortune pour éviter à mon père toutes ces angoisses.
— Mais il y a encore une condition, reprit le notaire en secouant la tête et baissant la voix, comme si la proposition qu'il allait faire lui causait un pénible embarras. M. le comte, c'est vous surtout qu'elle regarde; pour cimenter la paix et l'union «des deux familles, pour confondre à jamais leurs intérêts, M. de Roqueville-Bearn vous offre sa fille, M^^" Alice, en mariage.
— A moi ! s'écria Georges en se levant avec un mouvement d'indignation, à moil oh! il n'aurait pas osé me le dire en face I
— Oui, reprit le notaire, voilà l'arrangement que les Roqueville-Bearn vous proposent; j'ai dû vous en faire part.
Le marquis avait laissé retomber son front sur ses mains jointes avec une sourde exclamation; Georges se rapprocha de lui et dit d'une voix plus tranquille : — Pardon ! mon père, ce n'était pas à moi, c'était à vous de répondre; dites, que voulez-vous que je fasse?
— Oh I mon enfant, mon cher enfant, tu me sacrilierais jusqu'à des répugnances si honorables, jusqu'aux scrupules de ton honneur I s'écria le vieillard.
— Oui, mon père, en fait de devoir et d'honneur, je dois vous croire plus que moi-même, et si vous l'ordonniez, ce mariage se ferait.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel le père et le fils se regardèrent les larmes aux yeux, les mains unies et serrées. Alors le notaire, dominé par
la crainte de perdre oe funeste proeès, reprît en hochant la tète : Les Roqnerille^eam ont une triste réputation, j'en conviens ; mais nous virons dans im temps où tout s'oublie. D'ailleurs, les fautes sont p»sonndlesy et mademoiselle Alice de Roqueville-Beun est, dit-on, une charmante personne. Dans le premier moment, cette proposition de mariage a bouleversé toutes mes idées, puis j'ai réQéchi... Il font réfléchir aussi là-dessus, M. le comte.
— C'est mon père qui décidera de tout, répondit Georges avec tranquillité.
Le marquis se leva.
— Thevenet, dit-il avec une dignité calme, je refuse pour mon fils. Allez dire aux Roqueville-Beam que j'aime mieux voir s'accomplir notre ruine que notre déshonneur I
II— uvB Ams.
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Quand le notaire fat parti, Georges, qui l'avait reconduit jusqu'à la porte, revint vers le marquis et dit doucement :
—Ce qui m'afflige profondément pour tous, mon père, c'est l'attente, l'attente presque sans espoir. Quand tout sera fini , eh bien 1 vous aurei du courage.
— Oui, mon fils, je me résignerai à ma mine, mais non pas à la tienne , répondit-il douloureuse^
ment; moi, je De puis pas être malheureux de ce changement de fortune; à mon âge, on n'a plus besoin de luxe, de plaisirs ; je me trouverai toujours bien entre toi et Thérèse, notre bonne Thérèse.
A ces mots, il serra contre sa poitrine les mains réunies de son fils et de sa nièce; puis il reprit d'une voix moins émue : AUons, soyons calmes; retire-toi, Georges, va, mon ami, tâche d*avoir une bonne nuit. Moi, je sens que je dormirai. Demain, s'il fait beau et que Lara soit guéri, nous sortirons un peu; il y aura du gibier. Bonsoir, Thérèse, allez vous reposer aussi ; DOS chagrins vous font bien du mal.
— Oui, bonsoir, mon père, à demain, dit Georges, d'un air presque heureux, tandis que Thérèse embrassait silencieusement le marquis.
Ils sortirent ensemble et traversèrent sans se rien dire la longue file d'appartemens qui précédait la chambre à coucher du marquis. £n passant dans le salon, Georges leva les yeux sur le portrait d'une femme jeune encore et dont le doux visage semblait se pencher vers lui et sourire avec mélancolie; il soupira profondément et murmura : Ma mère! ohl elle est morte à temps.
— Georges, vous ne me quitterez pas encore, dit Thérèse, en le faisant entrer dans sa chambre ; vous avez besoin de me parler...
—Oh! oui; car je suis bien malheureux, s'écria-t-il en cachant son visage dans ses mains! mon père, mon pauvre père ! si vous saviez, Thérèse, ce que je souffla pour lui! ce n'est que d'aujourd'hui, que de ce soir, que j'ai vu nettement notre position... jus-
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qu'ici , je ne sais , il me semblait qu'il y avait en ce monde une justice, qu'il y avait au ciel une Providence, et que nous ne pouvions pas être dépouillés!... A présent la confiance et Tespoir m'abandonnent; je ne vois plus devant nous qu'un abime de misère... je n'aurais pas peur si je devais y tomber seul; mais mon père, mais vous, Thérèse I
— J'ai été éprouvée par de plus cruels revers, ditelle avec une calme résignation ; Georges , quand la conscience est tranquille, quand on peut marcher le front levé , on n'est jamais entièrement malheureux.
Georges secoua la tête, et dit en la regardant tristement : Pourtant, vous avez bien souffert, vous !
— Il est vrai , mais dans les plus cruels momens de douleur et d'abandon, je ressentais encore des consolations intimes et puissantes. J'ai été bien malheureuse, mais je n'ai jamais désespéré de la bonté de Dieu et de mes propres forces.
— Oui, je le sais, vous avez plus d'énergie, plus de courage que moi, Thérèse; oh I que je suis faible et malheureux en ce moment!... Hélas! jusqu'ici la vie avait été si belle et si douce 1 et mon père, j'étais si glorieux de sa vieillesse heureuse, paisible, honorée, et qui avait encore un si long avenir I... Ses chagrins l'ont déjà bien abattu, et peut être...
A ces mots, il cacha son visage dans son mouchoir, et fondit en larmes. — Oui , pleurez , pleurez , mon pauvre enfant, dit Thérèse en lui prenant la main, ceci est votre première peine, elle vous accable.
— Ma première peine, non ! dit Georges en re-
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gardant Thérèse, j'en eus une autre; vous m'en avez guéri.
— Pourquoi rappeler cela? interrompit-eUe avec une douce sévérité ; le seul souvenir de cette folie m'afflige. Mon cher enfant, n'en parlons jamais.
—Je vous obéirai, mon amie, ma seconde mère, dit Georges avec un tendre respect; mais laissez-moi vous dire que vous êtes toujours la femme que j'aime le mieux au monde.
— Je le sais, répondit-elle gravement; je le sais,mon enfant; mais un jour viendra , je l'espère, où vous en aimerez davantage une autre, celle qui deviendra la vôtre...
— Hélas I dit-il avec un triste sourire, qui m'épousera maintenant?... je serai pauvre I II me semble que si je rencontrais une jeune fille belle, riche, de grande famille, si j'avais le malheur de l'aimer, je n'oserais jamais le lui dire, de crainte qu'on me soupçonnât de quelque calcul...
— Vousl interrompit Thérèse, vous qui venez de consentir à votre ruine entière, en refusant la main de mademoiselle de Roqueville-Beam ! Oh I non I per^ sonne ne vous soupçonnera jamais d'épouser une femme pour sa fortune! Allons, Georges, du courage I Vous avez encore des chances de bonheur.
Elle le consola doucement ainsi, tantôt cherchant à le distraire de sa triste préoccupation, tantôt excitant sa fermeté et son courage contre un malheur prévu et peut-être inévitable; pourtant elle-même avait l'ame navrée; une nouvelle tempête la jetait hors du port où elle était venue de si loin et après tant de vicissitudes chercher un asile.
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Thérèse était la fille unique du frère aine de madame de Roqueville ; dès sa première enfance , elle fut séparée de son père, qui avait émigré en Angleterre. Une de ses parentes, retirée dans ses terres au fond de la Bretagne, la prit chez eUe et lui servit de mère; la sienne était morte en la mettant au monde. Mais dans ces temps de troubles et de persécutions, aucun asile n'était sûr; cette parente» une vieille femme qui vivait retirée du monde, ne sachant presque rien de ce qui s'y passait, fut conduite dans les prisons de Nantes, et pa ya de sa tète Tbonneur de porter un grand nom. Des personnes charitables recueillirent Thérèse et la confièrent à un ancien domestique de la famille, qui devait la conduire à sou père; mais cet homme, après avoir mené l'enfant à Londres, n'y trouva pas son maître. Les communications entre les deux pays étaient difficiles, l'argent manquait peut-être; au bout de quelques mois , le domestique mourut dans un hôpital, laissant Thérèse seule au monde. La pauvre enfant fut élevée dans une maison de bienfaisance, avec quelques centaines d'autres enfans abandonnés, misérables comme elle. Sans doute elle dut à cette première éducation la résignation , la patience , les humbles vertus dont toute sa vie donna l'exemple.
Elle avait près de quinze ans, lorsqu'un hasard presque miraculeux lui rendit tout-à-coup son nom, sa fortune, sa famille; elle fut retrouvée par son père, qui avait passé aux Etats-Unis et fait une grande fortune. La jeune fille accoutumée aux privations, à la vie dure et laborieuse d'un hospice, de-
vînt subitement une riche héritière; on Tentoara de soins, d'hommages , de flatteries, et son père n'eut que le choix entre vingt partis, tous fort dignes d'elle. Thérèse ne fut point éblouie par sa nouvelle fortune ; elle resta simple, douce, modeste, soumise jusqu'à toute abnégation de sa volonté. Son éducation avait été nulle; elle passait généralement pour une sotte, mais on admirait sa rare beauté, et elle pouvait espérer qu'on ne l'épouserait pas uniquement pour sa dot. Elle n'avait de préférence pour personne; ce fut son père qui choisit pour elle; il la donna à un Anglais, sir Harry Neal, le plus bel homme peut-être des trois royaumes.
Thérèse avait alors dix-sept ans, elle avait encore la timidité, la naïve candeur d'un enfant; mais son cœur était avide déjà d'affections vives, d'émotions nouvelles, et elle aima passionnément son mari. Il ne s'y attendait pas, et il en fut médiocrement heureux : Sir Harry Neal avait une de ces organisations inquiètes auxquelles les satisfactions ordinaires ne suffisent pas; au bout d'un an de mariage, il périssait d'ennui dans son bonheur. Peu à peu il recommença sa vie de jeune homme, une vie fort dissipée. Sur ces entrefaites , "Thérèse eut le malheur de perdre son père. Alors sir Harry Neal ne se donna plus la peine de dissimuler son retour à d'anciennes habitudes, et il fit des folies que sa femme ne put ignorer long* temps. Elle aimait son mari avec tendresse, avec toutes les illusions d'un coeur ardent et sans expérience; tandis qu'il avait pris la peine de la tromper, •^et il aurait dû la tromper toujours; c'était chose si
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facile I — elle avait été heureuse; mais quand il se laissa voir tel qu'il était, quand il ne lui cacha plus ses sentiroens ni sa conduite, elle tomba dans un sombre abattement, dans une douleur morne et que rien ne pouvait consoler. Toutes ses croyances étaient perdues, celui qu'elle aimait avec une passion si dévouée, si soumise et si forte, l'avait trompée, trahie, abandonnée. Elle dévora sa douleur, elle ne se permit aucune plainte, et vécut seule, loin du monde que son mari remplissait du scandale de ses passions et de ses aventures.
Au bout de dix ans d'une telle vie, Thérèse était calme, consolée; elle avait retrouvé dans l'étude, dans les tranquilles habitudes de la campagne, une sorte de bonheur. Quant à sir Harry, il était entièrement à bout de sa fortune , de sa jeunesse et de sa santé. Un jour il vint retrouver sa femme. Elle eat peine à le reconnaître : ce n'était plus le beau Harry Neal, l'élégant cavalier, le brillant seigneur tant aimé, tant envié du monde fashionable; c'était on vieillard triste, fantasque et presque toujours malade. Thérèse avait gardé de son mari un souvenir d'abord douloureux ; puis cette première impression s'était affaiblie; elle aimait ^ se rappeler le temps d'ivresse et d'illusion où elle avait cru à l'amour, à un si long avenir de bonheur. En revoyant sir Uarrjf elle eut un affreux serrement de cœur; cette image du passé venait de s'évanouir; celui qu'elle avait tant aimé, qu'elle regrettait peut-être encore, n'existait plus; il ne restait qu'un homme que son cœur n'avait pas reconnu.
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lia maladie, les soucis d'une fortune embarrassée, avaient changé entièrement Thumeur de sir Harry Ncal; il était sombre, emporté, plein d'insupportables caprices. Thérèse le souffrit et le soigna avec une patience qui ne se démentit pas un seul instant. On eût dit que cette douceur, cette égalité de caractère, irritaient sir Harry; il devint d'autant plus irascible que sa femme était plus soumise. Ces violences sans motifs, sans excuse, achevèrent de détruire sa santé et causèrent sa lin. Un jour qu'on avait ouvert par mégarde une fenêtre qu'il venait de faire fermer à grands cris, on fut fort étonné de ne pas l'entendre s'emporter comme à l'ordinaire; Thérèse se rapprocha de lui, inquiète; il était mort, mort de colère et d'une maladie au cœur. Thérèse se retrouva seule encore et avec de nouveaux soucis; elle avait laissé à son mari l'administration de sa fortune, et il l'avait à peu près dissipée avec la sienne. Madame Neal recueillit ces débris et vint se retirer en France, chez sa tante, la marquise de Roqueville. Elle était encore fort jolie, son grand deuil de veuve allait bien avec son teint d'une fraîcheur pâle et avec ses cheveux l^londs. Dans le pays, on la surnomma la belle Anglaise.
La pauvre femme trouva chez les Roqueville ce qui lui avait toujours manqué, une famille; le marquis et sa femme eurent bientôt pour elle la plus tendre amitié , et elle s'attacha à eux de toutes les forces d'un coeur aimant dont toutes les affections avaient été long-temps refoulées. Georges avait alors dix-huit ans; ce n'était plus un enfant, ce n'était pas
encore on homme. Sa taille déjà haute mais fièle, le léger duvet qui commençait à ombrager sa lèvre, annonçaient à peine la fin de son adolescence, et il avait encore la naïve franchise, Fétourderie, la pétulance et la timidité d'un écolier.
Madame Neal éprouvait toujours à sa vue une émotion douce et pénible à la fois; il ressemblait à sir Harry Neal, et elle se disait qu'elle eût été bienhearcuse s'il lui eût laissé un tel fils. D*abord, il osait à peine lui parler; il la regardait à la dérobée; il semblait mal à Taise avec elle; mais elle s'occupa tant de lui, qu'il finit par s'apprivoiser. La tendresse presque maternelle qu'elle éprouvait pour lui s'exprimait par mille petits soins; elle l'appelait ordinairement mon enÊint, et souvent la marquise de Roqoevilie disait en caressant son fils : Mon Geoi^s, mainteoaot tu as deux mères I
Cependant Georges devint presque tout-è-coup sérieux et taciturne; il passait des journées eotières dans les bois, sous prétexte de passer, et il était avéré que souvent il ne déchargeait pas une seule fois son fusil. Il avait toujours un air étrange de préoccupation et d'embarras. Une parole insignifiante le faisait changer de couleur; il fuyait tout le monde, et madame Neal elle-même. Souvent la marquise disait avec inquiétude : Mon Dieu! il se passe quelque chose dans l'esprit de cet enfant I U maigrit, il est pâle, il a l'air malheureux.
Le marquis essaya d'interroger son fils; mais il n'en obtint que des réponses vagues, embarrassées» et à travers lesquelles il ne put rien deviner.
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Un matin, madame Neal descendît de bonne heure dans cette partie des jardins qu'on appelait le préau de monsieur le marquis; Georges y était déjà assis sur un banc, à Tombre d'une treille; il avait les mains jointes sur ses genoux; son corps était penché dans l'attitude d'un douloureux affaissement, et de grosses larmes roulait lenteiçent sur ses joues. Thérèse s'approcha sans bruit, et dit, en le touchant doucement à l'épaule : Eh bien I mon enfant, qu'est-ce que vous faites donc là?
A celte voix, à ce geste, il se leva pâle, tremblant, et fit un pas comme pour s'enfuir; mais Thérèse le retint avec une sorte d'autorité, et dit, en le faisant asseoir sur le banc, à côté d'elle : Geoi^es, il faut que je vous parle; voyons, ne voulez-vous pas rester là un moment avec moi?
Il ne répondit que par un signe de tête afiirmatif, et recula jusqu'à l'extrémité du banc.
— Mais, mon Dieul qu'avez-vous donc depuis tantôt deux mois? reprit Thérèse, d'une voix encore plus douce. Mon cher enfant, vous nous affligez tous. Pourquoi êtes-vous ainsi triste et préoccupé? Vous pouvez bien me le dire, à moi I
Il secoua vivement la tête et baissa la vue, comme s'il eût craint de rencontrer les regards de madame Néal. . — Comment I vous n'avez pas confiance en moi , mon cher Georges? continua-t-elle; vous savez pourtant combien je vous aime, combien tout ce qui vous touche me préoccupe. Si vous avez des chagrins, il faut me les dire, et nous aviserons ensemble aux moyens d'y remédier. Voyons, mon ami, pourquoi pleuriez-vous tantôt?
— Cesl que je souffre, répondk-il avec effort.
— Je le Tois bien que tous souffrez, Georges; mats c'est la cause de celte souffrance qu'il feut me dire; si TOUS persistez à vous taire, je croirai que vous n'avez pour moi ni amitié, ni confiance, rien...
— Oh I que vous me faites mal ! s'écria-t-il tout éperdu et en se cachant le visage, si vous saviez!...
— Allons, méchant enfant, parlez, dit-elle^ inquiète.
— Eh bien 1 reprit-il d'une voix brève, je sois malheureux, je me meurs de chagrin, de désespoir, parce que j'aime une femme...
— Âh! dit Thérèse, étourdie de cet aveu, mais ceci n'est pas un malheur sans espoir, mon en&nt; je ne vois pas pourquoi vous m'en avez fait un mystère. Et tout d'abord vous allez me dire qui vous aimez?
— Oh ! non I non ! murmura-t-il.
— J'essaierai de le deviner, reprit Thérèse en souriant ; il est venu beaucoup de jolies personnes au château cet été. D'abord mademoiselle d'Arblay ; elle est charmante...
— Oui; mais quand je l'invitais à danser, elle avait toujours quelqu'engagement avec ce grand M. Alfred.
— Ah ! vous aviez remarqué cela, Georges? Alors c'est peut-être mademoiselle Nathalie de Gharlevaux; elle ne vous a pas refusé une seule cbntredanse, et c'est une fort belle personne.
— Oui, elle est de mon âge, nous avons été, pour ainsi dire, élevés ensemble; je l'aime de toute mon
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ame, comme une bonne sœur : mais de l'amour! je
n'en ai point pour elle Est-ce que le cœur me bat
quand je la vois? £st-ce que je serai jaloux de l'homme qui l'épousera? Oh ! non I non I je suis content quand elle vient ici ; mais je n'éprouve pas cette émotion, ce frisson de crainte et de bonheur que me donne la présence d'une autre femme, la seule vue de son ombre... Celle-là est si belle, je l'aime tant, que je donnerais ma vie pour me prosterner une fois à ses genoux, pour lui dire tout ce que je ressens là d'adoration... Et si après, elle me regardait sans colère, si elle me plaignait, je mourrais contentl... Ohl ne m'écoûtez pas, ajouta-t-il en voyant les grands yeux mélancoliques de Thérèse se lever sur lui avec une expression de douloureuse pitié, je ne sais ce que je dis, je suis un fou I
— Oui, mon pauvre Georges, vous êtes fou, ditelle tristement ; mais j'espère que cela passera. Je commence à comprendre vos réticences. Vous n'osez avouer le nom de celle qui vous a inspiré cette passion insensée, parce que, malgré votre folie,. vous en rougiriez peut-être... Ohl Georges, serait^il possiblel
— Je ne vous comprends pas, dit -il, étonné.
— Georges, j'ai remarqué quelque chose, moi aussi; vous sortez tous les jours pour chasser, et voua ne tirez pas un seul coup de fusil. Au lieu de chercher le gibier dans les bois, vous entrez chez Antoine, le garde-chasse, et vous passez des heures entière avec sa fille Suzanne...
— Et vous pourriez croire !.... Oh I non, non! interrompit violemment Georges; je vais la voir^ parce-
qu'elle a élé votre femme-de-chambre pendant un moi, et qu'elle me f>arle de vous!
— De moi I s*écria Thérèse avec un grand étonne* ment, et frappée d'un cruel soupçon.
Georges vit qu'elle le devinait, et il reprit d'une voix brisée : £h bien! oui c'est vous, vous que j'aimel... Ayez pitié de moi, mon Dieul vous m'avez forcé à vous le dire !
Thérèse avait changé de couleur et se taisait, altérée. Geoi^es s'était levé et restait tremblant devant ellct II y eut un silence; puis madame Neal dit d'une voix douce et grave :
— Asseyez-vous là près de moi, Georges, et laissez-moi vous parler. Ce que vous venez de me dire est une si étrange folie, qu'il m'est presque impossible d'y croirel Mais ne savez-vous pas que je pourrais être votre mère? Vous avez dix-huit ans, j'en ai trenteKsinq. Quand vous êtes né j'étais déjà mariée à sir Harry Neal. Vous ne pensez pas que je partage jamais votre passion, que je lie à votre jeunesse (^ine d'espoir, d'avenir, ma vie déjà sur son déclin, et brisée par tant de tourmentes. Georges, nous allons travailler ensemble à vous guérir; personnean monde ne connaîtra ce fatal amour; il le faut pour vous, pour moi.
— Je le sais, madame, répondit-il, et vous voyez que j'ai su le cacher.
— Vous partirez, Georges...
— Ohl mon Dieu! vous voulez m'éloigner de vous! interrompit-il, consterné.
^. J'espère que ce ne sera pas pour long-lemps.
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S'il le Êtut, Georges, si tous voulez rester, je m'élotgneral moi-même. Oui, votre amour me chasserait de cette maison où je vis enfin tranquille, heureuse, en* tourée de douces affections. Vous m'ôteriez tout le l)onheur que je puis avoir en ce monde. Vous me condamneriez à cette vie isolée que j'ai menée pendant toute ma triste jeunesse... Georges, vous le voyez, mon avenir dépend de vous.
— Je partirai, répondit-il en se levant et sans la regarder, je demanderai à mon père de m'envoyer pour six mois dans un des grands collèges de Paris; cela terminera bien mon éducation.
— Bien I mon enfant, dit Thérèse; je n'aurais peutêtre pas osé vous le proposer.
— Vous serez heureuse, et vous me garderez un bon souvenir, reprit-il d'une voix plus émue.
—Oui, mon enfant, mon cher fils, dit-elle en pleurant, je consolerai votre mère de votre absence, et, j'en suis sûre, vous nous reviendrez bientôt.
Deux jours après, Georges partit pour Paris; il y resta six mois; c'était plus de temps qu'il ne fallait potir le guérir de son amour. Pourtant, quand il re^ vint à Roqueviile, il ne revit pas madame Neal sans une vive émotion; mais elle mit tant de soin à le dis* traire, elle lui fit si continuellement sentir les années qu'il y avait entre eux, elle lui témoigna une tendresse si maternelle, que cette première impression s'effaça promptement. Georges n'éprouva plus pour elle qu'une amitié vive, profonde, et il s'habitua à la re-* garder comme une seconde mère.
Cette famille vivait unie, heureuse dans les calmes