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— De travailler, de faire comme tant de gens qoi sont venus pauvres au monde, et se sont créé, par leur talent, une position, une fortune. Mon père, ce ne m'est pas possible ici ; mais je m'en irai à Paris, j'y ferai mon droit, cela mène à tout. Plus tard, je pourrai entrer au barreau, dans la magistrature, avoir une place ou un état honorable^ Je rendrai l'aisance et le bonheur à votre vieillesse, mes succès vous feront oublier vos malheurs I N'est-ce pas, mon père, que vous voulez que je parte ; que vous vous résignerez comme moi à la douleur d'une séparation qui ne sera que momentanée ?
— Mon cher fils, cette douleur sera la seule que tu m'aies jamais donnée I s'écria le marquis, en serrant contre sa poitrine la belle têle brune de Georges.
Quand ce premier mouvement de peine et d'attendrissement fut un peu calmé, le marquis reprît : J'ai encore quelques vieilles connaissances à Paris; elles t'accueilleront bien, mon fils.
— Mon père, répondit Georges, si vous le permettez, je ne les verrai pas. Peut-être ai-je tort ; mais je sens qu'il me serait fort pénible de me retrouva avec les gens qui nous ont connus quand nous étions dans une autre position de fortune. Je veux vivre à Paris comme un pauvre étudiant qui a besoin d'économiser sa pension et de travailler; pour cela, il ne faut pas aller du tout dans le monde.
— Vous avez raison, Geoi^es, dit alors M"*« Neal ; vous devez être tout à votre travail ; mais il ne faudra pas pour cela vivre de privations ; nous serons encore fort à l'aise ici en partageant avec vous, mon ami; vous aurez deux mille francs...
— Cest trop ! interrompit Georges ; il ne vous resterait pas assez I
— Mon Dieu sil Du reste, nous en ferons juge M. Thevenet, qui sait mieux que nous-mêmes nos ressources. Georges, il faudrait cependant ne pas vivre entièrement seul à Paris. Si vous le vouliez, vous pourriez y voir une personne qui ne vous a pas connu pendant votre fortune...
— M°>« la comtesse d'Aire? dit Georges avec un geste de refus.
— Oui, mon cher enfant; elle était la parente de sir Harry Neal ; je Fai beaucoup vue en Angleterre ; il y a long-temps de cela ; mais elle ne m'a pas oubliée , et nous n'avons jamais cessé de nous écrire de loin en loin. C'est une femme grave, d'un abord un peu fier, mais au fond bonne et charmante. Cn cruel accident l'a rendue infirme ; elle ne peut marcher et ne sort jamais. Vous irez la voir, Georges.
— Oui, dit-il, oui, puisque vous le voulez, quand je serai sur de la trouver seule.
— Elle est veuve et sans enfans, reprit M"« Neal ; mais son père a laissé une fille de son second mariage, et M"« d'Aire l'a fait élever sous ses yeux. Il y a une grande différence d'âge entre les deux sœurs ; Hélène n'a pas dix-huit ans. Je l'ai vue enfant ; elle était blonde, mignonne, vive et mutine; elle doit être à présent une charmante jeune fille.
— Si j'allais en devenir amoureux ! dit Georges en souriant.
— Hélas I vous auriez tort, mon cher enfant, dit Thérèse avec un soupir ; mais cela n'arrivera pas.
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— Non , certainement ! répondit-il avec conviction.
Le départ de Georges fut flxé à dix jours de là. M. Thevenet approuva fort cette résolution ; il entrevit pour la famille de son client un nouvel avenir plein de prospérité ; il ne rêva pas moins que de voir Georges notaire à Paris ; il pouvait par lui-même et par son crédit lui fournir les moyens d'acheter une charge ; une charge de notaire à Paris I c'était le plus haut degré de fortune et de considération que H. Thevenet pût concevoir pour un homme qui avait besoin de se faire un état. Georges était plein de coarage; cependant au moment de se séparer de tout ce qui lui était cher au monde, il était saisi d'une secrète douleur, il redoutait l'isolement où il allait vi^re, il regrettait ce modeste intérieur^ ces habitudes de douce intimité, ce bonheur de la famille que de si terribles revers n'avaient pas pu briser.
La veille du départ de Georges, M. Thevenet vint de bonne heure chez le marquis.
— Il court de nouveaux bruits dans la ville sur le compte de Gaston de Beam, dit-il à M'»* Neal ; on assure que sa sœur, M"<' Alice, s'est retirée dans un couvent après avoir fait une donation entre-vifs à son frère : je n'aurais pas passé cet acte-là, moi, Joseph Thevenet I Sans doute, il y a là-dessous quelque fraude, quelque violence. On dit encore que la terre de Roqueville est déjà hypothéquée pour les trois quarts de sa valeur. Voilà de quoi faire travailler les gens d'affaires I M. de Bearn, comme on l'appelle à présent, assure qu'il fera bientôt un mariage qui le tirera de tous ses embarras*
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— Mais où pas9e donc ce grand revenn, tout cet argent emprunté, toute cette fortune si audacieusement volée? demanda M">« Neal.
-- Oh ! répondit M. ïhevenet, elle s'écoule dans trois abimes sans fond, le jeu, la débauche et les procès.
Le même jour, M«» Neal sortit avec Georges pour faire une courte promenade. Tristes et préoccupés tous deux, ils prirent machinalement le chemin d'Albevitle. £n arrivant au bouquet de bois qui domine la côte, ils s'assirent l'un à côté de l'autre au bord de la route. Le temps était doux, les bois encore dépouillés commençaient à verdir, les arbres fruitiers étaient déjà en fleurs et répandaient dans l'air une senteur amère; tout était calme et riant dans ces campagnes, sur lesquelles venaient de passer les douces haleines du mois d'avril. Georges parcourut du regard la longue avenue, le château, les jardins» et murmura avec un profond soupir : Adieu !...
— Hélas ! pourquoi sommes-nous revenus ici l dit Thérèse en baissant son visage couvert de larmes- Lara avait descendu la côte en courant, et, arrêté
devant la grille, il aboyait en tournant la tête vers son maître, comme pour l'avertir qu'il reconnaissait leur demeure, qu'ils étaient là chez eux. £n ce moment, un tilbury sortit au grand trot de l'avenue : c'était M. de Bearn qui le conduisait. Le cheval, effrayé par les aboiemens de Lara, fit un écart ; alors Gaston de Bearn se dressa en proférant une effroyable malédiction, et sangla au pauvre chien un coup de fouet qui lui déchira les flancs. A ce geste, au cri
plaintif que poussa Lara, Geoi^^ se leva pâle, hors de lai.
— Mon cher enfant, arrêtez! ne dites rien à eet homme ! s'écria Thérèse épouvantée ; vous ne pouvez pas lui faire l'honneur de vous battre avec lui I...
M. de Beam passa devant eux au grand trot sans les regarder.
— Oui, murmura Georges en serrant de sa main son front pâle, il est temps que je parte!... il arrive^ rait quelque malheur !...
Le marquis ne sut rien de cette rencontret et, le soir, lorsqu'il s'aperçut que Lara, souffrant, liumilié, restait couché près de son maitre, il dit, ea le caressant:
— Ce pauvre animal comprend que nous sommes tristes, et il est triste aussi 1
— C'est un ami que j'emmène, dit Georges en passant sa main sur la tète blanche et soyeuse de Lara, le seul ami que j'aurai loin d'ici...
— Et vous n'oublierez pas, en écrivant, de nous donner de ses nouvelles, interrompit Thérèse avec un faible sourire.
Tous trois tâchèrent d'être calmes, résignés, de renfermer la douleur de cette cruelle séparation; mais cette nuit-là personne ne dormit chez le marquis de Roqueville. Le lendemain malin, Georges vint se mettre à genoux près du lit de son père, reçut sa bénédiction, embrassa Thérèse, et partit. M. Thevenet l'accompagna jusqu'à la voiture, et dit, en lui serrant la main une dernière fois :
— Monsieur le comte, vous savez que tout ce que
je possède est à votre disposition. Si vous aviez be* soin d'un service, n'importe lequel, écrivez-moi; vous me devez la préférence ; il y a trente ans que je suis le conseil et, j'ose dire, Tami de votre famille.
— Je le sais, M. Theven.et, dit Georges attendri, et je recommande mon père à vos soins I Pour moi, je vais à la garde de Dieu tenter ce que peuvent le courage, l'amour du travail et le sentiment d'un grand devoir à remplir.
XT— L'BOTEL BHJLVaÛIOVK,
AU centre du quartier latin, près de cette vénérable Sorbonne, fondée par le chapelain de Saint-Louis, rebâtie par Richelieu, et où la faculté de théologie a rendu pendant plus de cinq siècles ses arrêts souverains, non loin de ce vieil hôtel de Gluny dont M. du Sommerard a fait un si curieux musée, il est une rue sombre, étroite et boueuse qu'on appelle la rue des Maçons-Sorbonne. Le soleil ne s'y montre jamais ; son pavé glissant ne sèche en aucune saison, et dans les plus beaux jours d'été, on y trouve cette boue éternelle où trempe le vieux Paris. Cette rue des Maçons-Sorbonne, inalgré ses maisons hautes et noires, son aspect misérable, sa boue, et la foule bruyante qui la traverse à certaines heures, présente un grand avantage : les logemens y sont à très-bon marché. Aussi est-elle exclusivement habitée par ces pauvres étu-
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dîans qui apportent de leor province une robuste santé, la volonté de travailler, et douze ou quime cents francs pour vivre pendant toute Tannée scolaire.
Entre ces maisons enfumées, il y en avait une plus grande, plus sombre, plus peuplée que les autres, et que, par une triste ironie, sans doute, on appdait rhôtel Beauséjour. C'est là que Georges était descendu. Une chambre au troisième, précédée par un bouge que le portier appelait pompeusement une antichambre, formait tout son appartement. Le mobilier était assorti h l'aspect de la maison. Il se composait d'un vieux secrétaire, d'une commode neuve en bois de noyer, et d'un lit couleur d'acajou, autour duquel retombaient des rideaux à carreaux bleus et blancs, trop courts d'une demi-aune. Devant l'unique fenêtre dont les vitres opaques étaient encadrées dans un châssis vermoulu, il y avait une table noir sur laquelle on avait écrit bien des thèses et bu bien des bols de punch; il était aisé de distinguer encore les traits, les noms, les hiéroglyphes que traça une plume distraite, et le rond des verres alignés devant le bol de punch. Sur la cheminée il y avait une pendule qui marquait midi depuis dix ans, et deux tasses fêlées. La tapisserie, d'un gris uni, avait été ornée d'arabes-* ques noires par quelque artiste désœuvré, dont une autre composition, l'esquisse k la plume d'une Madelaine dans le désert, était restée attachée au mur par quatre épingles. Les autres chambres de l'hôtel Beauséjour n'étaient pas d'un plus grand luxe ; mab l'escalier était éclairé jusqu'au premier, on le balayait
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tons les samedis, et le portier parlait à la troisième
personne ; aussi la maison passait-elle pour la mieux tenue et la mieux habitée de la rue des Maçon's-Sorbonne.
Malgré ce changement de position, ce passage presque subit de Taisance au plus strict nécessaire, malgré le souvenir de tout ce qu'il avait perdu, Georges n'éprouva d'abord ni de violentes douleurs, ni de violens regrets ; il s'était soumis à son sort. Le travail, un travail assidu, remplissait ses journées et ses longues soirées, qu'il passait seul, sans espoir d'un meilleur lendemain. Mais au-delà de cette vie dure, solitaire, pleine d'un sombre ennui, il voyait un plus bel avenir, il voyait des succès pour lui, l'aisance et le bonheur pour sa famille. Alors il se mettait au travail avec une nouvelle ardeur, et l'énorme tâche qu'il s'était imposée lui semblait moins pénible. Il y avait aussi dans son sacrifice un certain orgueil, l'orgueil d'un honnête homme qui a fait entièrement son devoir.
De toute son opulence passée, Georges n'avait conservé que deux choses, son beau chien anglais, Lara, et de quoi se vêtir pendant long-temps comme les gens riches, c'est-à-dire avec du linge magnifique, des habits bien faits, des chaussures fines et élégantes. Aussi n'avait-il point du tout l'air d'un pauvre étudiant en droit, vivant modestement dans une triste chambre du quartier latin ; sa tournure était plutôt celle d'un des habitués de l'Opéra ou du café de Paris. Les habitans de l'hôtel Beauséjour en firent bientôt la remarque, et les jeunes filles de la rue des
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Maçons-Sorbonne le surnommèrent le beau monsieur.
Georges se serait trouvé bien plus seul s*il n'avait pas eu Lara, ce pauvre chien qui lui tenait compagnie pendant ses longues journées, qui le voyait sortir avec tristesse, et Taccueillait avec joie au retour. Lan comprenait le chagrin de son maître; quand Georges, abattu, fatigué, laissait aller sa plume et restait longtemps le front appuyé sur ses mains, le regard fixe et morne; quand il murmurait douloureusement: Seuil toujours seul, mon Dieu! le chien se levait et lui poussait doucement le bras de sa tète effilée, comme pour lui dire : Et moi !... Souvent Georges parlait à Lara ; il lui parlait de son père, de Thérèse, de Roqueville, de tous ses souvenirs ; le pauvre animal écoutait; c'était une voix aimée qui s'adressait à lui ; il en comprenait les inflexions, et bondissait de joie quand elles devenaient douces et caressantes. Parfois Georges allait faire de longues promenades sur ces boulevards extérieurs, si beaux et si tristes; alors les jeux, les courses désordonnées de Lara, le faisaient sourire; le soin de veiller sur lui, de le rappeler, lui causait une distraction matérielle; il avait un moment de satisfaction lorsque quelque promeneur s'arrêtait pour regarder son chien avec une admiration envieuse, et s'écriait: Le beau />oifiierJ le bel anglais I Lara était bien beau en effet, avec sa robe blanche et soyeuse, ses grands yeux intelligens, ses longues oreilles et le fouet immense, signe caractéristique de sa race.
Au bout d'un mois, Georges n*avail encore fait ni
reçu aucune visite; quelques-uns des commensaux de rhôtel Beauséjour avaient essayé de lier connaissance avec lui, mais il s'était arrangé de manière à pouvoir refuser sans affectation leurs avances. Un soir, cependant, il entendit frapper à sa porte, et à peine avait-il eu le temps de l'ouvrir, que Lara se précipita dans la chambre, et alla se blottir sous une chaise en faisant entendre un sourd grognement.
— M. de Roqueville, remerciez-moi, lui dit alors un gros jeune homme en entrant vivement; j'ai vu le moment où votre chien était perdu; un vieux scélérat le flattait depuis un quart-d'heure, là-bas, sur la porte, et lui faisait voir une brioche ; de l'autre main, il tenait une corde, et je suis sûr qu'il avait de mauvais desseins; mais je le guettais !...
— Monsieur, je vous remercie de toute mon ame I s'écria Georges ; mon pauvre Lara ! Et vous avez été assez bon pour monter jusqu'ici avec lui?
— On se doit ces petites complaisances-là entre voisins, mon cher Monsieur; je suis votre voisin, le n» 27 ci-contre.
Georges se rappela en effet avoir rencontré dans Tescalier cette bonne grosse figure, encadrée dans la plus terrible barbe qu'il fut possible de voir.
— Perdre un si beau chien! reprit le voisin; ça n'est pas drôle! Il n'y a point de police dans ce Paris! car enfin on devrait surveiller les gens suspects.
— Je serai plus soigneux moi-même à l'avenir ; je ne laisserai plus descendre Lara.
— Ce sera prudent; il vaut beaucoup d'argent, votre chien, mon cher Monsieur.
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^- Je ne le donnerais pour rien au monde.
— Je conçois cela ; dans le temps, j'avais un trèsbeau caniche, que j*aimais beaucoup; malheureusement, il s'échappa un jour, et je ne le vis pas revenir. J'étais désolé; je le fis afficher vingt francs de récompense. On m'amena tous les chiens perdus de Paris, des carlins, des barbets, des monstres dont je n'aurais pas donné cent sous; mais je ne retrouvai pas mon chien ; ça n'est pas drôle !
Dès ce jour Georges revit quelquefois son Toîsin; mais ces relations ne pouvaient pas avoir tout (fabord une grande intimité entre deux hommes d'une nature et d'une éducation si différentes. Le voisin s'appelait Clodomir Dumillet, il portait les cheveux longs, la barbe pointue, et les deux terribles crochets de sa moustache faisaient un singulier contraste avec ses joues pleines et fleuries et sa physionomie débonnaire. Cétait du reste un honnête garçon, sans esprit , sans usage du monde ; mais d'un caractère jovial, facile, plein de franchise et de bienveillance. Sa mère lui avait laissé une petite fortune, au revenu de laquelle son père, un bon fermier des environs de Caen, ajoutait chaque année quelques supplémens. Clodomir était venu à Paris avec le projet d'étudier le droit, la médecine, n'importe quoi, et au bout de deux ans il ne savait pas encore à quelle faculté il donnerait la préférence. En attendant, il fumait douze pipes par jour, jouait des castagnettes et se promenait dans l'hôtel en pantoufles à la poulaine, en robe de chambre d'indienne et en bonnet de velours nacaral; il fréquentait le théâtre du Luxembourg, lisait tous
les romans nouveaux, et s'endormait tous les soirs en faisant le plan d'une pièce dont il avait écrit le titre : il appelait cela s'occuper de littérature. A travers ses ridicules, Clodomir avait un bon sens naturel, une honnêteté de coeur qui l'empêchait de faire des sottises ou des fautes ; on ne se moquait même pas trop de lui ; d'abord, parce qu'il était brave, ensuite parce qu'il était obligeant, inoffensif et bon camarade.
L'air réservé, sérieux, presque triste de Georges l'avait frappé tout d'abord; ce gros garçon, assez commun, aimait la tournure élégante, les manières un peu aristocratiques de ce beau jeune homme qui ne fumait pas, ne se familiarisait avec personne et n'entrait jamais dans un café. Le contraste de ces habitudes avec celles des autres habitans du quartier latin causa d'abord un grand étonnement à Clodomir, et il s'occupa de Georges avec une curiosité pleine d'intérêt ; pour exciter sa confiance, il commença à lui raconter ses propres affaires.
— Moucher voisin, lui dit-il un jour,jesuis l'homme le plus heureux de la terre...
— Vous êtes la première personne que j'aie entendue convenir si haut de son bonheur, dit Georges, entre un soupir et un sourire.
. — Mon Dieu I de quoi me plaindrais-je? n'ai-je pas tout ce qu'il faut pour jouir de l'existence? D'abord je suis jeune, ensuite j'ai de quoi vivre fort à mon aise et me passer même toutes mes fantaisies; j'ai deux mille francs de rente.
— 11 y a bien des gens qui se trouvent pauvres avec cela, dit encore Georges en soupirant.
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— Gela dépend, mon cher Monsieur. Avec deux mille francs de rente je ferais assez mauvaise figure en compagnie des jeunes gens qui dinent tous les jours au café de Paris et demeurent sur le boulevard des Italiens ; mais à Tbôtel Beauséjour c'est différent, je suis un grand seigneur. On n'est pas riche selon le chiffre de son revenu, mais selon le monde qu'on fréquente.
— Gela est vrai, dit Georges en jetant un coupd'œil autour de lui, et en songeant qu'effectivemeut il était un de ceux, qui faisaient le plus de dépense à l'hôtel Beauséjour, et que pourtant il lui restait toujours de l'argent à la On du mois.
— Aussi me garderais-je bien de sortir du pays latin, reprit Dumillet. Allez, c'est un beau pays! Vous vous y trouverez bien quand vous y aurez pris vos habitudes. Dans les commencemens on s'ennuye un peu, on n'est au fait de rien...
— Je n'ai pas le temps de m'ennuyer, je travaille, dit Georges ; c'est pour travailler que je suis venu à Paris.
^Tout comme moi, mon cher Monsieur ; mais on ne peut pas toujours vivre comme cela vis-à-vis soimême. Vous feriez bien de prendre quelques distractions. D'ailleurs, vous travaillez trop, cela peut nuire à votre santé, et tomber malade dans un hôtel, ça n'est pas drôle I...
— Oui, ce doit être horriblement triste, dit Georges, dont le cœur se serra, car il se souvint d'une maladie pendant laquelle son père et Thérèse n'avaient pas quitté le chevet de son lit, où, pendant ses
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longues nuits de douleur et d'insomnie, il entendait autour de lui ces voix aimées qui le plaignaient.
— Mais si ce malheur arrivait, je serais là, reprit vivement Glodomir ; un ami malade 1 on ne le quitte plus ni jour ni nuitl... Nous sommes en ce monde pour nous entr'aider. C'est comme dans un moment de gêne j s'il vous manquait de quoi attendre la fin du mois...
— Monsieur, je vous remercie; cela ne m'arrivera jamais, j'espère, interrompit vivement Georges.
— Cela m'est arrivé à moi. Une fois, j'attendais de l'argent du papa depuis dix jours; ça n'est pas drôle l C'était le portier, ce coquin de Rigolet, qui avait oublié de me donner la lettre; il n'en fait pas d'autres I Enfin, mon cher voisin, quoi que vous ayez à me demander, vous savez que je suis tout à votre service, ne vous gênez pas.
Georges finit par s'habituer à ces familiarités; il trouva Glodomir si bon, si obligeant, il distingua à travers ses manières vulgaires une telle délicatesse de sentiment, un cœur si loyal, qu'il excusa volontiers ses ridicules et prit pour lui une sorte d'affection ; mais cela n'allait pas encore jusqu'à la confiance ; jamais il ne lui avait parlé de son père, ni de Thérèse.
Il y avait deux mois passés que Georges était à Paris, et au milieu de sa vie solitaire et laborieuse, il n'avait eu d'autre distraction, d'autre joie, que les lettres de son père et de Thérèse. Les jours où il les recevait étaient des jours moins tristes; il avait plus de courage et d'espoir, en voyant combien on s'oc-
copait de lui, combien on Faimait, ayec qudle foi on comptait sur ses succès.
Thérèse avait tant insisté pour que Georges vit M** d'Aire, qu'un jour il s'était présenté chez eUe; mais la comtesse était à la campagne depuis une semaine, et ne devait revenir à Paris qu'au commencement de l'hiver.
Georges en éprouva une sorte de contentement. Cette visite lui pesait; il avait ressenti une sorte de malaise, lui, le pauvre commensal de Fbôtel Beauséjour, en passant la haute porte-cochère, en montant les degrés du large perron, en entrant dans le magnifique vestibule de l'hôtel que M">*> d'Aire habitait dans le faubourg Saint-Honoré.
— Clodomir a raison, se dit-il, que vient faire ici un pauvre étudiant en droit? En le voyant arriver à pied, les valets diront qu'il y apporte la boue du quartier latin, et les maîtres le recevront comme un pauvre diable qu'il faut avoir une fois à diner. Ma visite est faite maintenant ; je ne reviendrai plus.
Quelques jours plus tard, madame Neal écrivit à Georges :
a J'ai reçu une lettre de M»» d'Aire, mon cher enfant ; elle me parle longuement de vous et du regret qu'elle a eu en apprenant que vous êtes venu lui faire votre visite justement le lendemain de son départ pour la campagne. Pourquoi donc avez-vous tant tardé?... Est-ce que vous avez peur de devenir amoureux d'Hélène, mon pauvre Georges? c'est une folie qui m'est passée dans l'esprit et que j'ai eu tort de vous dire. Du reste, rassurez-vous, Û^^ d'Aire m'écrit
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qu'nne foule de prétendans sont sur les rangs, et qu'Hélène va sans doute faire un choix. Elle a un million de dot et toute la fortune de sa sœur en espérance; c'est à peu près ce que j'apportai en mariage à sir Harry Neal... Que Dieu la rende heureusel »
Quelques jours plus tard, Georges reçut une autre lettre, qui le jeta dans une grande préoccupation et d'étranges perplexités; elle était de la comtesse d'Aire elle-même.
«(Monsieur,lni écrivait-elle, je voudrais bien ne pas ajourner jusqu'à mon retour à Paris le plaisir de faire votre connaissance. Il y a long-temps que M""<' Neal me parle de vous dans ses lettres, et vous n'êtes plus un étranger pour moi. Si un séjour de quelques semaines à la campagne ne devait pas trop vous déranger de vos occupations, j'insisterais pour que vous vinssiez passer quelque temps aux Charmilles. Vous y trouverez du repos, la liberté de travailler, et des personnes qui seraient fort heureuses de vous voir. Mme ^ejii Yous ^ ^n^ gg^Qg doutc, quo jc suis une
pauvre femme inGrme qui ne peut pas aller chercher les distractions, les plaisirs du monde, et que c'est une bonne œuvre de venir me visiter. Je vous attends donc, Monsieur, et j'espère vous rendre le séjour des Charmilles assez agréable pour que vous consentiez à y demeurer quelque temps en famille. »
Il y avait dans cette invitation un ton de fomiliarité bienveillante à laquelle Georges était loin de s'attendre : il comprit que M"'*' d'Aire y avait mi^ d'autant plus d'empressement et de grâce qu'elle sa-
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vait ses revers de fortune; qu'elle connaissait bieB sa position, puisque la lettre était adressée à H. de Roqueville, étudiant en droit, et il fut fort touché de son procédé. Pourtant l'idée de se retrouver momentanément au milieu de ce luxe, de ces habitudes élégantes auxquelles il avait fallu renoncer, répouvantait; il craignait, en revenant des Charmilles, de trouver sa petite chambre plus noire, son ameuMement plus délabré, l'aspect de l'hôtel Beauséjoor plus misérable, et la rue des Maçons-Sorbonne plus sombre et plus horriblement triste. D'un autre côté, il songeait au bonheur de se retrouver en plein air, de respirer la fraîche odeur des prés, de revoir la jeune verdure des arbres, les eaux transparentes, les bois silencieux ; il songeait à la joie de Lara, bondissant devant lui à travers la forêt, il songeait aux causeries du soir dans le salon de M°>« d'Aire, près de son fauteuil de malade, et à la bonne hospitalité qu'on lui offrait avec tant de grâces.
Au milieu de ses perplexités, il montra l'invitation à son voisin.
— Et vous n'acceptez pas ! s'écria Glodomir;à votre place, je serais déjà là-bas.
— Mais ne me disiez-vous pas un jour que de pauvres étudians comme nous ne doivent jamais perdre de vue le quartier latin?
— Je n'ai pas dit cela I d'abord nous ne sommes pas pauvres; ensuite il ne s'agit pas d'élire domicile dans les beaux quartiers de Paris, il s'agit d'aller dans une maison où vous serez comme chez vous. Là-bas vous n'êtes plus' étudiant en droit; vous êtes H. de
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Roqoeville, un beau jeune homme bien mis, trèsaimable, assez fort au billard, grand chasseur, sans compter que vous arrivez suivi d*un chien dont un amateur donnerait hardiment vingt-cinq louis; tout cela fait honneur 1
— Ainsi donc, Dumillet, vous me conseillez d'accepter?
— Certainement, quoique... je vais m*ennuyer terriblement pendant votre absence et celle de Lara. Quand on a l'habitude de voir les gens tous les jours et qu'on se retrouve ensuite seul, ça n'est pas drôle ! mais vous m'écrirez...
— Sans doute, mon ami, dit Georges en lui tendant la main.
A ce mot, à ce geste, Clodomir fit une demi-pirouette pour dissimuler une sorte d'attendrissement mêlé d'orgueil ; c'était la première fois que Georges l'appelait son ami.
— Vous me laisserez la clef de votre chambre, ditr il, j'aurai soin de vos effets et je ferai tant de bruit là-bas qu'il faudra bien que toutes ces pattes de mouche disparaissent de dessus la muraille : au retour vous trouverez un papier neuf. Quand comptez-vous partir?
— A présent que je suis décidé, le plus tôt possible, répondit Georges ; je vais écrire à M"« d'Aire, et après-demain soir je serai aux Charmilles.
IS8 eioicss.
▼— HBomoBs A vnÉmAsB.
a Aux Charmilles, le S juin 18...
Eh bien! Thérèse, tous ai-je obéi? Vous me recommandiez de faire une visite à madame d'Aire, et me voici installé chez elle, à la campagne, où elle m'a invité pour Tagiour de vous. En vérité, mon amie, vous lui avez dit trop de bien de moi; j'ai peur de rester au-dessous de la bonne opinion qu'elle en a conçue d'après votre correspondance.
Que vous dirai-je, Thérèse? je suis content d'être venu ici; j'y suis bien, j'y suis presque heureux : c'est que j'ai retrouvé tout-à-coup ce qui m'asicmeh Icment manqué depuis que je vous ai quittée, c*est que je puis me croire en famille dans cette maison.
J'arrivai lundi dernier aux Charmilles; il y ajuste une semaine aujourd'hui. Figurez-vous un château du temps de François I<", auquel Fart moderne a ajouté ses distributions élégantes et commodes. Le parc est borné par cette magnifique forêt de Fontainebleau qui a vu passer sous ses arbres séculaires tant de chasses royales, et de tous côtés l'œil se repose sur des masses touffues et verdoyantes, sur des ombrages frais comme ceux de notre Normandie.
J'étais parti de Paris tourmenté de je ne sais quel malaise, de je ne sais quels absurdes pressenlimeus;
mais à mesure ifae j'avançais, à mesure que je retrouvais les eaux, les bois, les grands paysages, les lointains horizons; à mesure que je respirais Tair embaumé du printemps, je sentais toutes les amertumes de mon ame se calmer, et une sorte de bien-être succéder à mes tristes agitations. C'est dans cette disposition que je suis arrivé aux Charmilles; il faisait nuit déjà ; on était encore à la promenade, et il n'y avait au salon que la comtesse. Mon Dieu, qu'elle a dû être belle I comme elle est belle encore avec son profil sévère, son teint d'une blancheur mate et ses grands cheveux noirs partagés en bandeaux sur son front d'impératrice! Vous savez quelle cruelle' infirmité la retient toujours assise dans son fauteuil : une chute de cheval, qui l'a rendue si horriblement boiteuse qu'elle ne peut marcher qu'à l'aide d'une béquille.
Dès qu'on m'eut annoncé, elle renvoya sa demoiselle de compagnie, qui lui faisait une lecture, et dit en me tendant la main : M. de Roqueville, que je vous sais bon gré d'être venu I c'est pour un peu de temps, je l'espère : Thérèse m'a écrit de vous garder au moins un mois.
Cet accueil, ces prévenances, m'ont tout de suite mis à l'aise; je me suis assis près de la comtesse, nous avons parlé de vous; elle ne m'a rien dit de nos malheurs ; mais j'ai bien compris, à son air, aux inflexions de sa voix, qu'elle y songeait et qu'elle voulait me témoigner la part qu'elle y prenait à force de bienveillance. Au bout d'une demi-heure nous étions eomme d'anciens amis. De temps en temps elle re-