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choir. La comtesse et moi nous nous retirâmes oo peu à récart pour laisser toute liberté à cet entr^ien. Quand M. de Malvalat s'approcha , les joues dHélèiie se couvrirent d'une rougeur très-vive; puis, presqne aussitôt, elle redevint d'une mortelle pâleur. 11 s'assit près d'elle et eut l'air de ne pas pouvoir parler; peot- ^tre était-il un peu embarrassé pour commença', et ne trouvait-il pas sa phrase. Alors Hélène lui dit d'une voix fort émue, mais avec une sorte de résolution : Ma sœur vous a parlé, monsieur; elle vous a dit que je ne pouvais pas accepter l'honneur que vous vouliez me faire. Croyez bien qu'il n'y a dans cette détermination aucun motif qui vous soit personnel; vous êtes l'homme du monde que j'estime le plus... — J'avais désiré, espéré plus que votre estime, dit alors M. de Malvalat, d'un air fort pénétré; un moment j'avais pu croire... Oh I Hélène 1 oh ! mademoiselle , vous me rendez bien malheureux I A ces mots, il passa son mouchoir sur ses yeux. Je crois qu'il avait envie de pleurer. Hélène pleurait tout4fait. Vous êtes l'homme que j'aurais choisi, dit-elle; il n'en est point qui m'inspire plus de sympathie et de confiance, il n'en est point que je croie plus capable de faire le bonheur d'une femme ; après avoir refusé de vous épouser je ne vous préférerai personne : M. de Malvalat, je ne me marierai jamais!
A cette dernière déclaration , la comtesse et moi nous restâmes stupéfaites. M. de Malvalat vit bien qu'il n'y avait plus d'espoir; mais il fut un peu consolé par la pensée que nul autre ne serait plus heureux que lui. Allez I c'est un égoïste!
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—Ainsi ce mariage est rompu, tout-à-fait rompu? dit Georges.
— Eh I mon Dieu oui ; madame de Malvalat en a jeté les hauts cris et elle a sur-le-champ emmené sou fils. Nous sommes restées à peu près seules aux Charmilles pendant les trois semaines qui viennent de s'écouler, et en vérité plus je songe à tout cela, plus je m'y perds. Hélène est d'une mortelle tristesse, elle veut toujours être seule, et il est aisé de voir qu'elle pleure souvent. La comtesse est désolée; elle ne comprend rien à la situation d'esprit de sa sœur et elle en est venue à faire des conjectures absurdes, à croire qu'Hélène a fait un choix qu'elle n'ose avouer...
— Ohl non, nonl c'est impassible, interrompit Georges.
— Je le crois aussi; pourtant, elle avait un moment préféré ce M. de Bearn...
— Et vous pensez qu'elle l'aime peut-être, malgré son ton vulgaire, son esprit grossier, ses vices? s'écria Georges avec amertume.
— Je ne dis pas cela; ce serait si étrange I Une jeune fille si charmante et si pure aimer ce débauché de mauvaise compagnie, cette espèce de tambourmajor en gants jaunes et en bottes vernies ! Cependant le cœur des femmes est sujet à de si bizarres caprices, qu'en vérité tout est possible, M. de Roqueville. Nous avons dit tant de mal de ce M. de Bearn, moi surtout, que si Hélène avait le malheur de l'aimer, elle n'oserait pas le dire.
— Pas même à sa sœur ?
— A sa sœur moins qu'à toute autre personne. Ceci
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est encore nne des bizarreries du caractère d'Bâèae; elle craint la comtesse; elle ne loi a jamais adresse ancane de ses petites confidences de jeune fille; jamais elle ne lui a parlé la première de ce qui l'intéressait, de ce qui préoccupait son esprit ou son cœar; il a toujours fallu que madame d*Âire le devinât, et cette fois sa pénétration se trouve tout-à-lait en défaut.
— Ah ! pensa Georges, si j'étais près d'dle à tonte heure, si j'avais la plus petite place dans son affection, dans son intimité, je la comprendrais mieux!
— Je retournerai la semaine prochaine aux CharmiUes, reprit madame Dubourjas; est-ce que vous ne viendrez pas vou^-même y faire une seconde vî« site?
— Moi, madame I s'écria Geoi^;es avec une sorte de frayeur qui fit sourire la vieille dame.
— Pourquoi pas, mon cher fils? répliqua-t-elle; la comtesse m'a expressément chargée de vous y inviter, elle vous attend ; il faut venir, vous disje ; pourquoi vous y refuseriez-vous?
— Eh ! ne le savez-vous pas , madame? répondit Georges d*une voix altérée; n'avez-vous pas deviné que j'aime mademoiselle d'Ëntrevaux et que cet amour, cette folie m'a déjà rendu bien malheureux? Ce n'est pas auprès d'elle, en la voyant tous les jours, que je m'en guérirai.
— C'est vrai I dit madame Dubourjas d'un air convaincu; mais enfin qui sait?
Elle réfléchit un peu, puis elle ajouta gravement : Jf. de Roqucvîlle, j'ai l'expérience du monde, je con-
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nais jusqu'à un certain point le cœur des femmes, mon amitié pour vous est vive et sincère ; voulezvous suivre mes conseils et vous fier à moi?
— Oui, madame, répondit Georges en baisant la main un peu sèche, mais encore fine et blanche, qu'elle lui tendait.
— £h bieni reprit-elle, attendez encore deux mois; puis, si rien n'est changé, si Hélène n'a pas pris une nouvelle détermination, si elle persiste dans ses refus, revenez aux Charmilles.
— Oui, je vous le promets, madame, répondit Georges, pénétré malgré lui d'un vague espoir. Dans deux mois, aux Charmilles 1
X— AUX GBAK1U1LE8.
Quelques jours avant la fin de l'année scolaire, Georges retourna à Neufchâtel. Pour la première fois, depuis bien long-temps, il eut un mouvement de joie vive et sans mélange ; il oublia un moment son amour en embrassant son père et Thérèse, et, le soir de son arrivée, il fut presque heureux en se retrouvant assis à sa place accoutumée, à la place qu'il avait laissée vide près du foyer paternel. Mais cette première impression s'effaça promptement et il demeura livré aux anxiétés, aux alternatives terribles de découragement et d'espoir qui le dévoraient depuis près de deux mois. Thérèse elle-même ne pouvait calmer ces craintes,
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celte sourde impatience qui le minait. Les lettres qu'elle recevait de M»« d'Aire étaient assez rares et ne disaient presque rien d'Hélène. La comtesse parlait vaguement d'elle-même et des soucis de sa position ; mais il était aisé de voir qu'elle avait ses peines et que l'avenir de sa sœur l'inquiétait. Elle terminait toutes ses lettres en invitant la famille de Roqueville à venir passer quelque temps aux Charmilles. Enfin, une lettre de M">« Dubouijas arriva ; elle écrivait à Georges :
«Vous rappelez-vous votre promesse, Monsieur? il serait temps de la remplir. Nous sommes ici trois femmes tout-à-fait seules, et la vie que nous menons est horriblement triste. Venez donc visiter notre solitude; les soirées sont longues déjà; nous ferons des lectures, d'interminables parties de piquet; enfin, vous partagerez tous nos plaisirs. M°>« d'Aire compte que vous vous rendrez sur-le-champ à son invitation, et moi je vous attends. Partez, partez donc M. k comte, tout le monde ici sera content de vous revoir. »
— Nous ne pouvons pas vous accompagner, mon cher enfant, dit Thérèse après avoir lu cette invitation pressante; votre père ne se décidera pas ainsi, du jour au lendemain, à faire un voyage de soixante lieues ; mais nous irons vous rejoindre. M. Theyenet viendra sans doute avec nous jusqu'à Paris : vous savez ce qu'il a en tête pour vous?
— Oui, répondit Georges ; oui, Thérèse, c'est un bon et vigilant ami que Thevenet; il songe à ma fortune, hélas I
— D'autres songent à votre bonheur, Geoi^ies, vous le voyez.
— Je serais fou si j'avais le moindre espoir, dit-il tristement, et pourtant je pars. Il y a en moi quelque chose d'irrésistible qui m'entraine. Est-ce la main de la Providence, mon Dieu! Ou bien vais-je achever de me briser contre les obstacles qui me séparent d'elle?
Deux jours plus tard, Georges arrivait aux Charmilles. C'était le soir, par un de ces temps doux et nébuleux de la fin de septembre, qui sont comme Tadieu des beaux jours. La longue avenue était déserte; une brume légère ondulait à la cime des arbres et voilait la pâle lune, dont le disque montait à l'horizon. Les toits ardoisés du château se confondaient avec les tons gris du ciel, et, le long de la façade, les fenêtres du salon formaient comme trois grands cadres lumineux où se mouvaient de fugitives ombres. Georges retint son cheval et regarda devant avec lui une profonde émotion. Il lui avait semblé reconnaître le gracieux profil d'Hélène sur les plis transparens des rideaux. Un moment après, cette svelte figure disparut; la fenêtre s'ouvrit, et la voix bien connue de M."^^ Dubourjas s'écria :
— Voici quelqu'un dans l'avenue ; c'est M. de Roque ville I '
Un moment après, Georges entrait au salon.
— Soyez le bien-venu, M. de Roqueville, s'écria la comtesse en lui tendant la main avec efiTusion; j^suis heureuse de vous revoir! C'est du dévoùment, d'avoir accepté mon invitation : nous sommes si tristes ici 1
118 âEOBGES.
En achevant ces mois, les larmes lui vinrent aui yeux. Georges avait déjà parcouru le salon du regard; il n'y avait plus queHB'^Dubourjas k côté de madame d*Aire : Hélène s'était retirée.
— Allons, allons, ma chère amie, dit la vîeîfle dame, ne vous chagrinez pas ainsi; voilà M. de Ro> queville qui arrive à point pour vous distraire. Il faut bien vous dire ce qui se passe, ajouta-t-elle en se tournant vers Georges, M"» d'Ëntrevaax est malade, si Ton peut toutefois appeler une maladie U mélancolie qui s'est emparée d'elle. Depuis quelque temps elle fuit le monde ; elle a supplié la comtesse de ne plus inviter personne à venir ici; tous ces petits devoirs qu'impose la présence des étrangers dans une maison, la fatiguent et la jettent dans de sourdes impatiences. Pourtant elle a fait une exception en votre faveur, et la nouvelle de votre arrivée a paru lui causer quelque satisfaction.
—Pauvre Hélène 1 dit la comtesse avec un profond soupir; ah I M. de Roqueville, tout ceci me rend bien malheureuse I
Le cœur de Georges se serra; ce qu'il voyait loi causait une pénible surprise ; ce grand salon brillamment éclairé et presque vide, cette solitude, cette tristesse dans ces lieux qu'il avait vus naguères si animés, où une société choisie et nombreuse recevait un si gracieux accueil; tous ces contrastes le frappaient douloureusement.
Hélène ne reparut pas pendant le reste de la soirée. En se retirant, M»«Dubourjas dit à Georges : Eh bien! vous voyez où nous en sommes I Moi je n'y entends
absolument rien. Hélène s'est tournée vers la dévot ion ; elle reste souvent des heures entières à la cha^ pelle; d'autres fois, elle s'enferme dans l'endroit le plus retiré du château, dans la bibliothèque, et y passe presque toute la journée : elle est bien changée; TOUS la verrez demain.
Georges se retira dans sa chambre Famé navrée ; avant de se coucher, il alla un moment sur la terrasse qui était de plain-pied avec son appartement. Alors il aperçut une faible clarté derrière la fenêtre en ogive de la tour où était la bibliothèque, et, un moment après, une* silhouette se dessina sur les vitraux.
— Oh! murmura Georges en tressaillant, c'est elle!
Une minute après, la lumière disparut, et Georges entendit le bruit des portes qu'Hélène refermait derrière elle. Alors il se couvrit le visage de ses mains, et des larmes roulèrent sous ses paupières brûlantes.
— Ah I dit-il avec une amère pitié, j'aurais supporté courageusement mon malheur I mais le sien ! Que se passe-t-il donc, grand Dieu I dans l'ame de cette enfant I
Le lendemain matin, Hélène était déjà au salon lorsque Georges y descendit. A son aspect, il s'arrêta frappé de la plus douloureuse émotion d'attendrissement et de compassion qu'il eût jamais éprouvée. Cette fleur de jeunesse et de fraîcheur, les grâces de ce charmant visage, étaient déjà passées ; l'heureuse eififant dont le sourire était si joyeux, le regard si sereini n'existait plus; il ne restait qu'une pâle et triste
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jeune fille ; elle rougit légèrement à la vue de Georges et lui dit d'une voix faible et avec un accent plan de douceur :
~ Je vous sais bien bon gré d'avoir accepté l'invitation de ma sœur. M.deRoqueville, votre présence va lui faire du bien.
Et comme Georges la regardait toujours sans loi répondre, elle ajouta :
' — Vous me trouvez changée; c'est que depuis quelque temps je suis souffrante, très-souffrante; mais vous-même je vous trouve pâle, amaigri.
— C'est que j'ai aussi beaucoup souffert, mademoiselle, répondit-il d'une voix altérée.
— Ah 1 dit Hélène avec un accent profond de sympathie et de commisération, que je vous plains I
Ce mot alla jusqu'au cœur de Georges ; il comprit que celle qui l'avait dit, devait avoir ressenti de bien cruelles peines pour éprouver, à l'aspect de ceOes d'autrui, une si grande compassion.
La présence de Georges aux Charmilles ne changea rien à la manière d'être d'Hélène ; elle ne le fuyait pas, mais elle l'évitait comme elle évitait tout le monde. Souvent elle passait des journées entières dans les jardins, d'autres fois elle se retirait dans la bibliothèque. Le séjour de sa chambre lui plaisait moins, parce qu'elle était à côté de celle deM)^» d'Aire. Ce besoin de solitude, cette obstination à rejeter toute espèce de distraction, passaient aux yeux de tout le monde pour les fantaisies d'un esprit malade, d'un enfant gâté dont on avait trop fait les volontés et respecté les caprices. Georges pensa autrement : il soup-
çonna quelque peine profonde, quelque affreuse douleur dont personne ne savait le secret. Il aurait donné avec joie la moitié de sa vie pour obtenir la confiance d'Hélène, et, dans le dévoûment sans bornes de son amour, il n'aurait pas hésité à servir les intérêts d'un rival, si elle n'avait pu être heureuse qu'à ce prix. Mais rien ne pouvait faire soupçonner qu'il y eût en ce monde un homme moins indifférent que les autres aux yeux de M"« d'Ëntrevaux.
Un jour que Georges la rencontra dans le jardin, il osa s'asseoir près d'elle et l'interroger doucement ; mais elle se renferma toujours dans la même réponse.
— Hélas! dit-elle en fermant à demi les yeux dont les longs cils jetaient une ombre brune sur ses joues pâlies, je suis triste parce que je suis malade.
— Et pourtant vous vous obstinez à ne pas voir de médecin.
— C'est que je suis sûre qu'il ne pourrait pas me guérir, répondit-elle froidement. Puis rompant toutà -coup l'entretien, elle se mit à parler à Georges de son père, de sa famille. Alors il se laissa aller à lui raconter les terribles revers qui l'avaient frappé, et les peines de sa propre situation. Hélène l'écouta en silence, le front baissé, les mains jointes et serrées; sa respiration inégale, la faible rougeur qui était remontée à ses joues, décelaient l'imprçssion que lui faisait ce récit. Quand Georges eut fini, elle dit d'une voix creuse : Ohl c'est un homme infâme que Gaston de Bearn I je le sais bien I
Quelques jours plus tard, M™« d'Aire témoigna le
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désir de foire une promenade en calèche dans la forêt de Fontainebleau. Hélène voulait rester d'abord: mais enfin elle se laissa emmener. La comtesse et W^ Dubouijas étaient dans le fond, Georges s'assit sur le devant, à côté de M"« d'Ëntrevaux. Le temps était admirable, un beau soleil d'automne jetait de chaudes et magnifiques teintes sur les feuillages immaises de la forêt. De faibles bruits s'élevaient sous ces dômes dont le vert sombre commençait à prendre des nuances variées; les petits oiseaux gazouillaient sous ces impénétrables abris, et la pie criarde sautûlait le long des sentiers.
Cette course à travers la forêt, cet air impr^^é de parfums sauvages, l'aspect de cette nature calme et silencieuse, semblaient ranimer Hélène ; elle respira profondément, et dit avec une expression de bienêtre :Mon Dieu ! la belle journéel qu'il fait bon ici!...
En ce moment le galop d'un cheval battit sourdement le sable de l'allée ; un cavalier passa en jetant un regard dans la voiture ; puis faisant v»lte-face, il revint sur ses pas au petit trot, fit un léger salut que personne ne lui rendit, et disparut à travers les arbres.
—Ah I dit M»« Dubourjas d'un air de dédaigneuse surprise, c'est M. de Bearn I
— Hélène! s'écria en même temps la comtesse, mon Dieul qu'as-tu donc?
Elle venait de tomber sur l'épaule de Georges, pâle, froide, inanimée. M™<' d'Aire la prit dans ses bras en pleurant, tandis que M"»» Dubourjas faisait arrêter et tirait son flacon de sels. Georges était descendu et
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semblait chercher des yeux M. de Beam. Au bout de quelques minutes, Hélène reprit ses sens, et son premier mot fut pour demander qu'on rentrât surle-champ au château ; puis elle s'enfonça dans le coin de la voiture, ferma les yeux et ne dit plus rien. On retourna silencieusement aux Charmilles ; Hélène monta sur-le-champ chez elle et ne reparut plus de la soirée. M°»« d'Aire, triste et consternée, ne fit tout haut aucune remarque sur ce qui s'était passé dans l'après-midi, et se retira de bonne heure.
— £h bien I dit M™<' Dubourjas à Georges quand ils furent seuls au salon ; comprenez-vous rien à tout cela, mon pauvre ami? Evidemment c'est la présence de cet homme qui l'a mise en un état si violent. Savez-vous que je finirai par croire qu'elle l'aime !
— C'est impossible! s'écria Georges; elle le méprise.
— Il y a là-dessous quelque mystère, vous dis-je ; d'abord je viens d'apprendre que depuis plus de deux mois M. de Bearn n'a guère quitté Fontainebleau; c'est sans doute pour être plus à portée de savoir ce qui se passe aux Charmilles.
— N'importe, répliqua Georges; ne sommes-nous pas sûrs qu'il n'a jamais osé reparaître ici?
Le lendemain matin, de bonne heure, Hélène vint trouver Georges et M.^^ Dubourjas, qui étaient déjà dans le jardin; elle avait une physionomie triste, mais calme.
— Allons nous asseoir là-bas, sous le mur de la terrasse, dit-elle en passant son bras sous celui de la vieille dame; il faut que je vous parle, ma bonne et
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chère amie; venez avec nous, M. Geoi^ges; vous n'êtes pas de trop dans cet entretien.
Ils la suivirent, étonnés et prévoyant quelque étrange explication. Hélène les fît asseoir à ses côtés, et gardant la main de M™*' Dubourjas dans les siennes, elle reprit d'une voix plus émue : M. Georges, et vous. Madame, qui m'avez toujours témoigné une si bonne amitié, je viens réclamer de vous un service : il y a quelque temps déjà, j'ai pris une résolution que je n'ose pas déclarer à ma sœur ; le moment est venu pourtant. Il faut que je parle, et j'ai compté sur vous...
— Eh bien I voyons mon enfant, dit M"*" Dubourjas, d'un ton affectueux et encourageant, tandis que Georges serrait sa main sur sa poitrine, comme pour comprimer les battemens tumultueux de son cœur.
— Vous savez que j'ai pris en dégoût le monde, continua Hélène en baissant la vue; rien, selon moi, ne peut y donner le bonheur; j'ai résolu de renoncer entièrement à lui et de me faire religieuse.
— Ah I mon enfant, vous n'avez peut-être pas encore assez réfléchi sur votre vocation, s'écria madame Dubourjas.
— J'y songe nuit et jour depuis long^mps» reprit Hélène d'une voix plus ferme, et je suis si sûre de ma vocation, que je ne veux pas faire profession en France où les vœux ne sont que temporaires. l'avais pensé d'abord à aller m'en fermer dans quelque couvent d'Espagne ou d'Italie ; mais on dit que les pratiques de la vie religieuse y sont observées avec une dévotion étroite et bigote ; j'ai préféré la maison
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des daines Ursulines de Liège; tout est arrangé déjà, et j« voudrais partir promptcment.
— Ceci sera le coup de la mort pour la comtesse» dit madame Dubourjas avec conviction.
— Oh I ne me parlez pas ainsi ! s'écria Hélène en pleurant; si vous saviez quelle douleur c'est pour moi de la quitter I elle est ma seconde mère! Mais il le faut, il faut que mon sort s'accomplisse... Parlez-lui, consolez-la, M. Georges... elle vous aime, elle vous écoutera... Amenez-lui son amie, cette bonne madame Neal... Réunissez-vous tous autour d'elle, ne la laissez pas seule... Oh I ma pauvre Régine....
Les sanglots lui coupèrent la voix. Alors madame Dubourjas essaya de la faire revenir de sa détermination ; Georges, atterré, n'avait pas la force de prononcer un seul mot. Quand la vieille dame eut longtemps parlé, Hélène lui repondit avec une sombre douleur et en essuyant ses larmes :
^— Hélas I pensez-vous que je ne me suis pas déjà dit toutes ces choses? Et ne voyez- vous pas que ma vocation est inébranlable, puisqu'elle a résisté aux argumens de ma propre raison et aux attachemens les plus forts de mon cœur?
— En ce cas, dit tristement madame Dubourjas, il ne me reste plus, mon enfant, qu'à remplir auprès de votre sœur la pénible mission que vous m'avez conOée.
— Oui, allez lui parler, dit Hélène en serrant les mains de madame Dubourjas; M. Georges, allez-y aussi... Hélas! consolez-la; faites-lui bien comprendre que cette séparation me brise aussi le cœur...
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Non, je D'aurai jamais la force de supporter le premier mouvement de sa douleur, peut-^ire de sa colère... Je vais me mettre en prière et attendre...
Une heure après, la comtesse fit appeler sa sorar. Elle était seule. Hélène entra, défaite, tremblante, et vint se jeter à genoux près du fauteuil de madame d*Aire.
— Tu veux donc me cpiitter? lui dit la comtesse d'une voix navrée; tu veux me laisser seule, infirme et souffrante; mais que vais-je devenir sans toi? Quand ta mère est morte, Hélène, je t'ai prise dans ton berceau et j'ai promis devant Dieu que tu serais ma fiUe< Dis, ai-je manqué à ma promesse? Ne t'ai-je pas environnée de soins et d'amour? T'es-tu jamais aperçue que tu n'avais plus de mère? Et maintenant, pour prix d'une affection si longue et si dévouée, tu veux m'abandonner ; mais tu ne m'aimes donc pas ?
— Oh, ma sœur I ma sœur I s'écria Hélène en baisant les mains de la comtesse avec des sai^lots convulsifs, je t'aime plus que ma vie..
— Eh bien I alors, ne me quitte pas. Voyons, d'où t'est venue celle cruelle résolution? Parle-moi avec confiance, Hélène... Sais-tu que quand il s'agit de ton bonheur je puis tout sacrifier, tout, entends-tu, mon enfant? Tu ne me parles pas, tu n'oses... Faut-il que je t'interroge? que je te dise ce que peut-être tu ne veux pas avouer?... Ecoute, Hélène, ajouta-t-dle tiprès un moment de silence, veux-tu épouser M. de Bearn?...
— Moi ! s'écria-t-elle en se rejetant en arrière avec un geste d'épouvante, jamais I jamais 1 Puis elle se re»
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leva, et reprit d'ane voix plus calme : J*ai besoin d*étre seule, Régine, je te quitte... Tout ceci m'a fait un mal inexprimable, et à toi aussi, ma sœur... Soyons calmes et prions Dieu de nous secourir. A ces mots elle se jeta dans les bras de madame d*Aire et sortit en se cachant le visage dans son mouchoir.
Dans l'après-midi, Georges prit son fusil et s'en alla au hasard devant lui dans la campagne; il était dévoré d'une de ces sombres douleurs qui n'ont ni larmes ni plaintes. Il songeait à Hélène, à cette belle destinée que nul malheur apparent n*avait frappée, et qu'une inexplicable fatalité semblait dominer; il songeait à cette douleur profonde, à ces larmes qu'il avait vues le premier, et il sentait avec désespoir son impuissance à comprendre entièrement et à consoler ces souffrances cachées. Quand il fut loin dans la campagne, il s'assit au bord d'un ravin et resta là, jusqu'au soir, le visage dans ses mains. Lara, couché à ses pieds, levait de temps en temps la tête et le regardait avec un gélhissement plaintif; puis il le poussait doucement comme pour le réveiller de sa longue rêverie. Il était tard quand Georges revint au château. Madame Dubourjas l'attendait dans la galerie.
— Je suis dans le plus cruel souci, lui dit-elle; depuis ce matin j'avais certains soupçons, j'ai interrogé, menacé le valet de chambre qui va tous les jours chercher les lettres à Fontainebleau. Hélène a reçu tous ces jours derniers des lettres timbrées de Liège; tout est arrangé, tout est prêt; elle part dans trois jours sans dire adieu à sa sœur; c'est madame Leblanc, sa femme de chambre, qui l'accompagne...
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—Ah ! dit Geoi^es en pâlissant, si tôt! et qne faitelle maintenant?
— Elle est enfermée depuis ce matin dans la bibliothèque. La comtesse n'a pas quitté sa chambre; elle souffre, elle pleure... La désolation est dans cette maison.
Georges rentra chez lui et s'enferma avec Lara. Quand la nuit fut tout-à-fait venue, il alla sur la terrasse. Hélène était encore dans la bibliothèque; la fenêtre du cabinet de travail était entr'ouverte ; l'oa apercevait distinctement deux bougies posées sur la table, et de temps en temps Tombre d'Hélène, qui se dressait contre les panneaux. Georges s'appuya sur le parapet de la terrasse et resta très-long-temps, les yeux fixés sur l'ouverture que formaient les deux châssis de la fenêtre. Vers minuit, Hélène se leva. Georges la vit prendre un des flambeaux et se retirer lentement, en laissant l'autre flambeau allumé sur la table. Un moment après, il l'entendit descendre en refermant derrière elle toutes les portes. Alors il loi vint un désir violent de pénétrer dans ce lieu où elle venait de passer plusieurs heures; il lui semblait que là quelque chose devait lui révéler le secret du malheur d'Hélène, qu'il allait se trouver en face de quelque terrible révélation. Du parapet de la terrasse à la fenêtre il n'y avait qu'un pas ; mais sous ce pas était un abîme.
— Silence, Lara I dit Georges en faisant signe à son chien de ne pas le suivre; et s'elançant d'an bond, il retomba sur le balcon de pierre, devant la fenêtre ouverte.
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XI — VMB LSTTKS.
Georges resta une minute debout sur le balcon ; tout son corps frissonnait, un nuage était sur ses yeux; une sueur froide mouillait ses tempes dont l'artère battait avec une violence inégale. Il plongea machinalement son regard dans Tabime qu'il venait de franchir; puis il se retourna et entra dans le cabinet de travail. La bougie qu'Hélène avait oubliée sur la table éclairait cette petite pièce, meublée, comme la bibliothèque, dans le goût gothique. Georges en fit le tour, puis il revint près de la table devant laquelle était avancé un fauteuil; c'était là, sans doute, la place qu'Hélène venait de quitter. Une plume encore pleine d'encre était posée sur le pupitre, à côté d'une feuille de papier couverte d'une écriture inégale et tremblante; en quelques endroits les larmes avaient effacé les lignes interrompues. D'abord , Georges y jeta les yeux et la parcourut du regard; puis, le cœur palpitant, la tète perdue, tremblant d'une sorte de honte et de remords, il prit cette lettre commencée, et lut :
« Quand tu recevras ces lignes, ma sœur, tout sera fini, ma destinée sera accomplie, je me serai séparée pour toujours de ce que j'ai de plus cher au monde; BOUS ne devrons plus nous revoir... Ce n'est qu'en te quittant, Régine, que je pouvais avoir la force de
te découvrir l'horrible secret qoe je fai si long-temps caché. Ceci est une confession, ma sœor, la confession de mes fautes déjeune fille et de l'épouvantable châtiment qui les a suivies; c'est l'histoire de ma vie pondant cette fatale année qui vient de s'écouler. Oh! le courage me manque au moment d'en écrire la première ligne !... Ma main s'arrête et ne peut tracer le nom de cet homme.... 11 le faut pourtant... D £iot que tu saches tout, ma soeur, pour que tu ne m'accuses pas d'ingratitude, pour que tu me pardonnes quand je t'aurai abandonnée...
« n y a un an, Régine, j'étais une heureuse jeune fille; je venais, confiante et fière, prendre ma {dace dans le monde, la place si belle et si enviée que la Providence m'y avait donnée. Le jour où j'y parus pour la première fois, j'étais secrètement enivrée d une folle joie; j'allais d'un cœur avide au-devant des émotions nouvdles que m'offrait ce brillant spectacle; cette scèoe animée, ce tumulte qui m'emportait comme à travers des régions inconnues ; la musique, l'éclat des lumières, l'air ardent et parfumé, la danse, tous les prestiges du bal, agissaient sur mon imagination; c'est au milieu de cette espèce de ravissement que je vis pour la première fois M. de Beam. Ha
sœur, tu n'étais pas là Avant la fin du bal, cet
homme osa me dire qu'il m'aimait...
a Depuis ce jour je le revis souvent dans le monde. Sa présence me causait une sorte d'émotion, son souvenir me préoccupait ; je crus que je l'aimais... Je me trompais, Réginel Nous pouvions nous parler à peine au milieu de la foule clairvoyante et curieuse qui
nous environnait; mais un jour il m'écrivit et j'eus la faiblesse de lui répondre ; ce fut une grande faute, une faute que j'ai payée de tout le bonheur de ma vie..... Cette correspondance dura tout l'hiver; elle me trompait sur l'esprit et sur le caractère de M. de Bearn, elle me le montrait sous un faux jour... Je ne l'ai connu véritablement que quand je l'ai vu de près aux Charmilles... Tu te rappelles, ma sœur, cette fête que tu donnas et le séjour que M. de Beam fit ici. Dès qu'il fut admis dans notre intimité il ne me parut plus le même homme, je découvris tout-à-coup ses ridicules, ses défauts, ses vices ; je compris que je ne l'aimais pas, que je ne l'avais jamais aimé... Il s'aperçut sur-le-champ de ce changement et m'en demanda l'explication; je la lui donnai franchement, je lui avouai que je m'étais trompée, que je n'avais point pour lui d'amour; je le suppliai de renoncer à moi, de me rendre ces lettres que j'avais eu la coupable imprudence de lui écrire... Cet homme alors fut sans générosité, sans mercil... Il s'éloigna, mais il osa m'écrire encore; il me poursuivit de sa jalousie, de ses menaces... Et pourtant je n'avais rien à me reprocher, Régine, rien que ces lettres où je ne lui faisais aucune promesse, qui ne contenaient que quelques phrases romanesques comme il en passe par la tête de toutes
les jeunes fiUes Mais, lui, il persistait à y voir un
engagement. Que j'ai pleuré alors, mon Dieu I...
Ce fut sur ces entrefaites que M. de Malvalat revint aux Charmilles avec sa mère. Je devinai que c'était là l'homme de ton choix, ma sœur, et je compris que lu savais mieux que moi-même ce qui pouvait assu-
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rer mon bonheur. D'abord, je n'avais été frappée que de la noble figure, des manières él^ntes de M. de Malvalat ; mais je découvris bientôt en lui toutes les qualités de cœur et d'esprit que je désirais dans celui qui devait être mon guide et mon ami pour toute la vie; je sentis que je serais heureuse avec lui, que mon cœur le préférait...
<x J'eus le courage de l'écrire à M. de Beam, de lui dire mes sentimens, mes espérances, ma détermination, d'implorer sa générosité et de lui redemander une dernière fois ces fatales lettres. Alors il me ré* pondit qu'il consentirait à me les rendre si je voulais avoir avec lui un dernier et secret entretien. Cette condition m'effraya...; d'abord je refusai; M. de Bearn vint lui-même me la renouveler. Régine, il y allait de ma sécurité, de tout mon avenir, car je ne voulais prendre aucun engagement avec M. de Malvalat avant d'avoir anéanti ces lettres... Je consentis à ce funeste rendez-vous... Le soir même de la visite de M. de Bearn, à dix heures, j'allai dans la bibliothèque, où il m'attendait. Cet homme n'avait alors d'autre intention arrêtée que celle de m'accabler de ses reproches avant de me quitter pour toujours; j'en suis convaincue...; il ne songeait pas à une antre vengeance. Une épouvante fatalité en décida autrement: le portefeuille qui contenait mes lettres était entre mes mains; je suppliai M. de Bearn de s'éloigner. Peut-être avait-il déjà regret de cette restitution qu'il venait de me faire.
« Je vais partir, dit-il avec violence; je vais céder la place à un autre plus heureux que moi; c'est
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la première fois que Gaston de Bearn aura été joué par une femme...; c'est la première fois qu'il se laisse gagner par ces supplications, par ces larmes menteuses... Mais souvenez-vous qu'il s'en est déjà repenti.
« En ce momtnt j'entendis au bas de l'escalier un bruit de pas, et presque aussitôt la voix de M. de Mal- ▼alat qui disait :
a Vous êtes déjà monté là haut, M. de Roqueville?
«Mon sang se glaça, ma langue ne put articuler une seule parole; je fis signe à M. de Bearn que quelqu'un montait, que nous allions être surpris, et je restai terrifiée devant lui. Alors, avec une présence d'esprit singulière il éteignit le flambeau posé sur la table, me saisit dans ses bras et m'emporta dans le cabinet, dont il n'eut que le temps de fermer la porte. Au même instant on entra dans la bibliothèque... Ohl ma sœur, ma sœur, ce qui se passa alors fut un malheur, un crime épouvantable. M. de Malvalat et M. de Roqueville étaient là, ils parlèrent de M. de Bearn, il entendit tout. Je ne le voyais pas, mais sa respiration haute et précipitée annonçait une violente colère; il fit un pas vers la porte. Je ne pouvai» lui parler. Je saisis son bras, je voulais le retenir. Alors il se saisit de moi. Une pensée infernale lui vint. J'étais à sa merci, un seul cri m'eût perdue. Je ne pouvais même l'implorer, le supplier; on m'aurait entendue. Je tombai à ses genoux, je mouillai ses mains de mes larmes, j'étouffai mes sanglots contre ses bras qui tentaient de me relever. Tout fut inutile; il fallait choisir entre la honte d'être surprise
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avec cet homme oa le secret déshimneor de loi appartenir... Je fus déshonorée I... »
A ce mot, la lettre tomba des mains de Georges; il eut froid, et son regard étincelant parconnit ces lieux où la Tictime avait inatilement demandé grâce à son bourreau. ^
Et j'étais làl murmura-t-il, en tournant vers b porte de la bibliothèque ses yeux secs et brûlans : puis il reprit a lettre et acheva de lire.
« ... J'étais froide, immobile comme une morte; cet homme me porta près de la fenêtre; Tair frais de la nuit me ranima. Je rouvris les yeux; je regardai en bas, et la pensée me vint de me précipiter dans cet abime. Ah! Régine, s'il m'eût poursuivie jusquelà un moment auparavant, je lui eusse échappé; je
serais morte Apparemment il eut peur de mon
égarement et de mon désespoir, car il m'éloigna violemment du balcon, et dit en refermant la fenêtre : Ils sont partis, ne craignez rien; je vais me retirer: personne ne me verra sortir d'ici. Rentrez vousmême au salon pour qu'on ne soupçonne rien... Personne, personne au monde ne saura que vous êtes à moi, Hélène... A présent, je ne suis plus jaloux : je sais bien que vous n'épouserez pas M. de Malvalat; mon amour, donnez-moi votre main en signe de pardon...
<K Je le repoussai avec horreur... Je descendis seule; je m'en allai. Quand je rentrai au salon, j'étais comme un être sans intelligence, sans mémoire, sans jugement, et que l'instinct seul fait mouvoir.... Je ne vis rien; je n'entendis non de ce qui se passait autour de
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moi; puis touyi-coup je me sentis fort mal et j'espérai que j'allai mourir... Hélas I on ne meurt ni de désespoir, ni de honte, puisque j'ai survécu à cet horrible malheur I
« Tu sais ce qui se passa le lendemain. M. de Mal- Talat partit. Tout était fini pour moi ; je restai sans espérance, sans avenir... L'avenir! je l'avais vu si long et si beau avec l'époux que tu m'avais choisi» Régine I...
« Mais bientôt de nouvelles terreurs vinrent m'assaillir. M. de Bearn m'écrivit; il osa me parier de son amour, de ses droits... de ses droits infâmes acquis par la violence I II me rappelait ces lettres qu'il m'avait reprises, et qui, me disait-il, sont un trésor dont il ne se sépare plus. 11 me jurait que le secret de tout ce qui s'était passé avait été fidèlement gardé par lui. Enfin il déclarait qu'il voulait me revoir... J'ai répondu à cette lettre ; je lui ai encore demandé grâce et pitié, ma sœur; je l'ai supplié de renoncer à moi... je n'ai rien obtenu... Il m'a seulement accordé un délai, il a fixé un terme à ce qu'il appelle mes irrésolutions; il m'a donné trois mois de trêve, à la fin desquels je dois consentir à devenir sa femme, sinon il déclarera partout, en montrant mes lettres, que j'ai été sa maîtresse. Les trois mois expirent dans huit jours I...
« Tu vois bien qu'il faut partir, ma sœur, qu'il faut que je m'aille cacher dans quelque retraite où le mépris du monde ne m'atteindra pas en face, où Gaston de Bearn ne pourra pas me suivre. Si nous avions un frère, Régine, je ne partirais pas, car il irait trouver
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cet homme.... Mais nous sommes deux pauvres femmes sans défenseur, sans appui, dont un lâche a pu briser impunément le bonheur et la vie... 9
La lettre s'arrêtait là; Georges la posa sur le pupitre, et se prît à réfléchir, les deux mains sur ses yeux, comme s'il eût craint de revoir ces lignes qu'il venait de lire avec une si âpre curiosité, une douleur si pleine d'indignation et de rage; puis il se leva et examina ce qui l'environnait avec une minutieuse attention, comme pour s'assurer que rien n'était dérangé et qu'Hélène ne pourrait pas s'apercevoir que quelqu'un avait pénétré dans ces lieux, où sans doute elle reviendrait s'enfermer le lendemain pour achever sa lettre. Le sang-froid lui était tout-à-coup revenu; il s'approcha de la fenêtre, et sans regarder audessous de lui, il franchit une seconde fois l'abîme; toute peur du danger avait disparu chez lui, il s'était élancé du balcon sur la terrasse avec le même calme que s'il eût passé le seuil de sa chambre, et il dit à son chien qui s'était levé avec un cri plaintif : Paix, Lara l Ne réveillons personne, et rentrons : nous avons demain à faire une forte journée!...
Georges ne se coucha pas du reste de la nuit, il l'employa entièrement à écrire, et le matin il enferma dans le tiroir de son bureau trois longues lettres : l'une pour son père, l'autre pour Thérèse, la dernière pour M. Thevenet; ensuite, il descendit pour demander une voiture et des chevaux de poste; Baptiste, le valet-de-chambre, partit sur-le-champ pour Fontainebleau; il fallait environ trois quarts d'heure pour remplir la commission. Georges alla attendre dans
le jardin. Depuis long-temps, il ne s'était senti dans une disposition d*esprit si ferme et si calme. L^ anxiétés, les doutes, les angoisses terribles qui le minaient depuis si long-temps, avaient enfin cessé; il connaissait toute l'étendue de son malheur, il savait le terrible secret de la destinée d'Hélène. Maintenant, il se sentait fort parce qu'il voyait sa position en face, parce qu'il savait ce qu'il espérait, ce qu'il voulait, ce que lui dictaient son honneur, son devoir et le dévoûment sans bornes de son amour. Bien qu'il fût de très-bonne heure encore, madame Dubourjas était déjà levée, elle aperçut Georges dans le jardin et vint aussitôt le rejoindre.
— Bonjour, mon cher fils, lui dit-^Ue afiTectueusement, vous avez passé une bonne nuit, à ce qu'il me paraît, je vous trouve le teint animé, l'œil brillant ; voilà comme je voudrais vous voir toujours !... Moi, j'ai mal dormi; j'ai rêvé toute la nuit de ce M. de Bearn.
— Ahl dit Georges, dont les joues pâlirent à ce nom qui fit refluer tout son sang vers son cœur, c'est que nous avions parlé hier soir de cet homme I
-— Et vous ne savez pas tout, reprit madame Dubourjas, hier soir ma femme-de-chambre, en me déshabillant, m'a raconté les bruits de l'office; on s'y entretenait de la vie que M. de Bearn mène à Fontainebleau. Figurez-vous qu'il s'y est tout-à-fait établi. 11 a des chevaux, des piqueurs, une meute, et une foule d'amis qui viennent le visiter; tous gens de mauvais renom et de mauvaise compagnie. Dans le commencement il y avait aussi deux femmes, deux
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tristes créatures qu*îl promenait en tilbury; mais il les a renvoyées sous prétexte qu'il allait se ranger et faire un grand mariage. Jamais, cependant, il ne parle de mademoiselle d'Ëntreraux.
— Ah ! pensa Georges, il tient sa promesse, il attendi
— Je ne sais si je dois avertir la comtesse de tout ce que j'ai appris, reprit madame Dubourjas; Je ne sais si je dois la prévenir du départ d'Hélène avant le dernier moment.
— Non, non, madame, dit vivement Georges, à quoi bon provoquer de nouveau ces douloureuses luttes? D'ici au moment du départ de mademoisdie d'Ëntrevaux il y à encore trois jours; qui sait si la Providence n'amènera pas quelque changement?...
— La Providence, murmura madame Dubourjas, elle ne fait rien du tout quand on ne l'aide pas un peu!
. — Madame, reprit Georges d'une voix grave et légèrement émue, je vais repartir pour Paris dans un quart d'heure, une affaire importante m'y appelle; mais bientôt je serai de retour. Oui, je retournerai, je l'espère... demain, avant midi, je serai encore ici;... si je ne reviens pas... si le soir vous ne m'avez pas revu, ne m'attendez plus... Vous qui fûtes si bonne pour moi, madame, vous qui m'avez honoré de votre amitié, donnez-m'en alors une dernière marque; voici une clé , la clé du secrétaire qui est dans la chambre que j'occupe ici; vous y trouverez des lettres...
— Vous allez vous battre, jnonsicur ! interrompil
madame Dubourjas, efifrayée, ehl avec qui, grand Dieu?
— Avec Gaston de Beani, répondit Georges ; j'ai un ami à Paris, je vais le chercher pour être mon témoin ; nous reviendrons en poste cette nuit, et demain, demain matin, il y aura dans la forêt de Fontainebleau un homme mort : Gaston de Bearn ou Georges de Roqueville I
XII— I.E JUGfiaKEHT DU SISV.
Il était envir(Mi trois heures après midi ; Clodomir Dumillct, paresseusement étendu dans son fauteuil, avait laissé tomber le volume in-lâ qui devait lui tenir compagnie jusqu'à l'heure du diner, et les bras croisés sur sa robe de chambre, son bonnet de velours rabattu sur les yeux, il sommeillait et rêvait une effroyable aventure de brigands. Tout-à-coup la porte ouverte brusquement et une voix bien connue réveillèrent Clodomir en sursaut. C'est vous! s'écria-t-il en se levant vivement pour tendre les deux mains à Georges, et Lara?... Puis, s'aperce vant que son ami n'avait pas sa physionomie ordinaire, il ajouta : Qu'est-ce? que vous est-il arrivé? On dirait que vous avez eu quelque querelle...
— Non pas encore, Bumillet, répondit Georges ; mais demain j'aurai une affaire.
— Un dnd ! s'écria Glodomir, ça n'est pas drôle ! Mais TOUS avez donc été insulté?
— Non I c'est moi qui serai l'agressear, répondit froidement Georges ; je veux me battre avec M. de Bearn.
— Ah I vous l'avez encore trouvé sur votre diemin?
— Oui, et ceci sera un duel k mort. J'aurai la vie de cet homme ou il aura la mienne, et je viens vous chercher pour être mon témoin, Dumillet.
— Je suis prêt, répondit-il en tendant la main à Georges, je serai votre témoin, votre second, et, si vous le manquez, plus tard je ne le manquerai pas* moit...
— Partons, dit Georges, partons; il faut que cette nuit nous couchions à Fontainebleau.
Le voyage se fît rapidement et en silence; Glodomir avait un air triste et grave qui décelait la douloureuse préoccupatiou où le jetait la situation de son ami. Georges, brisé de fatigue, sommeillait péniblement. Entre onze heures et minuit ils arrivèrent à Fontainebleau et descendirent dans un hôtel, en face du café de la Comédie.
— C'est là que demain matin nous rencontrerons M. de Bearn , dit Georges en montrant le café; un prétexte insignifiant amènera une querelle, je l'insulterai publiquement, et il faudra bien qu'il se batte...
Ils passèrent la nuit dans la même chambre. Avant de se coucher, Georges dit à Glodomir :
— Mon ami, j'ai déjà fait quelques dispositions,
GEOBGBS. 141
j'ai écrit.,, mais c'est à vous que je voulais confier mes dernières volontés; si je succombe, vous irez trouver mon père et Thérèse, vous leur annoncerez la funeste nouvelle, vous leur porterez un souvenir, une boucle de mes cheveux que vous couperez vous-même avant de me mettre au cercueil... Vous ferez cela, Dumillet, vous me le promettez?...
Il ne répondit que par un signe affirmatif, et passa la main sur ses yeux pour cacher une larme. Georges reprit:
— Si je meurs, Lara est à vous ; je vous le donne, c'est un ami qui m'a suivi dans les terribles vicissitudes de ma vie... vous en prendrez soin, Dumillet...
— Toujours, toujours, comme de moi-même! s'écria Glodomir, d'une voix brisée ; mais c'est impossible... vous ne succomberez pas I... il y a un Dieu làhaut I...
, — Soyons calmes, dit Georges en mettant sur une table la boite de pistolets qu'il avait apportée ; oui, j'espère, je crois qu'il y a au ciel une Providence qui veillera sur moi!... Bonsoir^ mon ami ; il faut à présent essayer de dormir.
Le lendemain matin, Georges et Dumillet descendirent au café de la Gomédie ; il y avait déjà là assez de monde; quelques officiers d'un régiment en garnison à Fontainebleau jouaient et lisaient les journaux. Georges prit place un peu à l'écart et se fit servir. M. de Bearn n'était pas encore arrivé; il y eut un quart d'heure d'attente qui parut un siècle d'angoisses à Glodomir; enfin, la porte du café s'ouvrit
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bnisquenient, et M. de Bearn entra. Â l'aspect de (Georges, il eut un mouvement imperceptible de surprise et d'hésitation; mais, se remettant aussitôt, il s*avanea d*un pas décidé vers le comptoir, dit quelques mots en riant à la demoiselle, et revint s'asseoir à une table en demandant un journal.
— Vous ne faites pas votre partie de billard, M. de Bearn? dit un habitué.
— Bah! répondit-il, est-ce qu'il y a ici qudqu*Bn de force à jouer avec moil... J'ai battu, éreinté tous vos amateurs...
— Si vous voulez jouer avec moi, dit lodomir en se levant, je vous rendrai quatre points.
M. de Bearn le regarda d'un air étonné; cette proposition, à laquelle il ne s'attendait nullement de la part d'un étranger, d'un homme qu'il voyait avec M. de Roqueville, lui causa une certaine surprise, et peut-être de l'inquiétude.
—«Quatre points, dit-il avec ironie; la partie serait par trop inégale. Monsieur; on me trouve d'une certaine force; demandez à ces Messieurs; ib vous diront qui je suis.
— Je vous connais, répondit froidement Godomir; vous vous appelez Gaston de Bearn, et l'on dit que vous ne jouez pas mal.
— Pas mal! répéta M. de Bearn avec une espèce d'éclat de rire; allons, puisque vous voulez absolument perdre votre argent... mais vous ne me rendrez pas de points; j'entends que la partie soit égale.
— Je parie vingt francs pour M. Dumillet, dit Georges en se levant.
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— Je les tiens, répondit M. de Bearn ; parblea, je les tiens! il est tout naturel que vous soyez contre moi, Roqueville.
— Toujours, et en tout, répondit Georges en le regardant en lace. Mais cette espèce de provocation n'eut aucun résultat; M. de Bearn, sans y répondre; passa dans la salle de billard.
La partie s'engagea. M. de Bearn et les spectateurs eux-mêmes semblaient comprendre que ce n'était pas là une partie ordinaire, un délassement, un jeu; le silence le plus complet régnait dans la salle; on n'entendait rien que le choc des billes sur le tapis. M. de Bearn était incontestablement le plus fort ; il gagna.
— Voilà votre argent, dit Georges en jetant une pièce de vingt francs sur le tapis; avec moi, la revanche.
— Tout ce que vous voudrez, répondit M. de Bearn, étonné ; je suis prêt à vous rendre les quatre points, mon cousin...
— Votre cousin!... interrompit Georges en élevant la voix, je vous ai déjà défendu de m'appeler ainsi I...
— Plait-il? que dites-vous? s'écria M. de Bearn en redressant sa grande taille.
— Je dis que je vous défends de m'appeler votre cousin, parce que je ne reconnais pas pour mon parent un homme aussi peu honorable que vous...
— Roqueville, interrompit encore M. de Bearti, vous êtes venu avec le dessein de m'insulter; pourquoi? que me voulez-vous? Parce que j'ai gagné mon
procès, laat-il que je me balte contre vous jusqu'à ce que mort s'ensuive? Allons donc, vous êtes fou! Vous ne tenez peut-être pas à la vie, mais moi je ne me soucie pas du tout de me faire tuer!
— Si je vous tuais, s'écria Georges» ce sérail Inen véritablemeni le jugement de Dieu.
— Quel adversaire I s'écria ironiquement M. de Beam ; après avoir perdu en première instance et devant la cour royale de Rouen, vous voulez en appeler encore au jugement de Dieu ! Voilà ce qui s'appelle épuiser toutes les juridictions.
A ces mots, il fit un pas pour sortir.
— M. de Bearn, dit Georges en se mettant devant lui, vous avez gagné devant les tribunaux, mais l'opinion publique vous a condamné I Tout le monde dit que vous 'êtes un voleur et un faussaire.
—Insolent I s'écria M. de Bearn en s'avançant vers Georges avec «n geste de menace.
— Un instant, ne nous fâchons pas, dit Glodomir en se mettant entre eux.
— M. de RoquevîUe, continua Gaston de Beam en se contenant, je veux bien être calme, mais il faut rétracter...
— J'ai dit, répéta leirtement Georges, que vous êtes un voleur et un faussaire.
•- Vous allez vous repentir de m'avoir fait cette insulte I s'écria M. de Beam en s'avançant furieux sur Georges, qui d'un geste violent le repoussa et lui dit froidement :
— Je vous ai touché,. Monsieur; qui touche frappe^ vous le savez : je suis prêt à vous rendre raison.
— Oui, nous nous battrons ! s'écria Gaston deBearn les yeux flamhoyans, les dents serrées; nous nous battrons, MonsieurI
— Enfin I dit Georges en serrant le bras de Clodomir : puis se tournant vers M. de Bearn, il ajouta froidement : Votre heure, Monsieur?
— Sur-le-champ, à un quart de lieue d'ici, dans la forêt I le temps seulement de trouver mes témoins.
— C'est bien I voici le mien et je suis à vos ordres, répondit Georges; une fois sur le terrain, nous réglerons les conditions du combat.
— Messieurs, dit Gaston de Bearn en s'approchant de la table où étaient les officiers, deux d'entre vous veulent-ils me rendre le service de nous accompagner? il s'agit d'une afiTaire d'honneur.
Dumillet était allé chercher les armes, il revint aussitôt, et montrant la boite de pistolets à Georges, il lui dit : je connais cela mieux qu'une queue de billard : de toute manière cet homme est un homme mort!...
Un moment après, les deux adversaires sortirent du café avec leurs témoins.
En entrant dans la forêt de Fontainebleau par le petit chemin qui tourne à gauche de la rue des Sablons, on trouve, à deux cents pas environ, une allée couverte qui aboutit à une vaste clairière coupée de rochers dont les crêtes arides sont couvertes d'une mousse noirâtre. Le sol est sablonneux par parties et semé çà et là de bruyères roses. Une petite source qu'on entend sourdre entre les rochers, forme un
maigre raîssean qui bientôt se perd entre lès saUes. Les promeneurs viennent rarement visiter ce site âpre et isolé, et l'on trouverait difficilement an liea plus propice aux terribles préparatifs d'un duel.
Les témoins s'arrêtèrent : Dumillet et l'un des officiers qui accompagnaient BI. de Bearn déposèrent sur une roche à fleur de terre deux épées et la boite de pistolets. Georges était réellement calme pendant ces préparatifs, M. de Bearn, au contraire, avait l'air animé, la tête haute, et Ton voyait le sang refluer violemment à ses joues empourprées.
— Il n'a pas peur; mais il est troublé pourtant! pensa Glodomir.
— Messieurs, dit tranquillement Geoi^es en se tournant vers les témoins, il serait inutile de hïn aucune tentative de réconciliation ; ne vous occupez qu'à régler les conditions du combat. Je laisse à mon adversaire le choix des armes.
— Nous nous battrons au pistolet, à vingt-cinq pas, et de pied ferme! dit M. de Bearn d'une voix brève et gutturale qui trahit tout-à-coop l'espèce de trouble qu'il éprouvait.
Les témoins chargèrent les armes et mesurèrent la distance avec une scrupuleuse attention. Pendant ces préparatifs, M. de Bearn alla vers le ruisseau qui s'écoulait entre les sables, et, déboutonnant la manche de son habit avec aifectation, il trempa sa main droite dans l'eau et l'agita en l'air comme pour en flaire descendre le sang, puis il mouilla aussi ses yeui, dont le globe paraissait sec et enflammé.
Les préparatifs du combat étaient terminés. On
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tira an sort pour savoir qui ferait feu le premier : le hasard favorisa M. de Beam. Alors les deux adversaires prirent place.
— Un moment, dit Dumillet en s'approchant de M. de Beam, n'y a-t-il rien sur vous qui puisse amortir la balle?
— C'est juste, répondit-il; et, déboutonnant sa redingote, il tira de sa poche de côté un portefeuille et une boite à cigares qu'il déposa par terre à côté de lui.
Les témoins se retirèrent un peu à l'écart, et une demi-minute après, retentit le formidable signal. Gaston de Beam leva lentement son arme et visa pendant deux secondes, le coup partit... Georges fit un mouvement.
— Il est touché! dit un des témoins.*^ ^
Alors M. de Beam jeta son arme et fit quelques pas en avant.
— A votre place. Monsieur 1 lui cria Georges; maintenant c'est à moi de tirer I
Gaston de Beam recula et resta de profil, immobile, la tète haute et les bras croisés sur la poitrine. Georges leva son pistolet d'une main mal assurée et pressa la détente... M. de Beam ne fit aucun mouvement, il resta encore quelques secondes debout, puis il s'affaissa sur lui-même et tomba comme foudroyé.... Les témoins se précipitèrent vers lui.
— Ne me touchez pas ! dit-il d'une voix strangulée; je suis un homme mort I
Une affreuse pâleur s'était subitement répandue sur son visage, sa respiration bruyante et cntrecou-
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|)ée sortait avec effort de sa bouche contractée par de faibles convulsions, et ses yeux ouverts roulaient dans leur orbite. Georges s'approcha et dit aux témoins :
— Messieurs, un pas en arrière, je vous prie;... il faut que je parle à cet homme... et il n'a peut-être plus qu'un moment...
Puis, se penchant sur le blessé, il dit à voix basse :
— Gaston de Bearn, je ne vous ai pas tué parce que vous aviez volé ma fortune !... je vous ai tué parce que vous aviez déshonoré mademoiselle d*£otrevaux... Vous allez mourir... Si vous voulez que Bien vous pardonne, rendez-moi ces lettres... ces lettres, Gaston, où sont-elles?
Le mourant tourna les yeux vers le portefeuille posé par terre près de lui et Gt signet Georges de le prendre; puis il tenta un effort comme pour se relever ; mais le sang s'écoula en nappe de la profonde blessure qu'il avait au côté, ses mains raidies s'agitèrent, il retomba en arrière sans proférer une plainte... Il était mort !
Une heure après, Georges, pâle et souffrant de la blessure qu'il avait reçue à l'épaule, arrivait aux Charmilles. Madame Dubourjas accourut au-devant de lui dans l'avenue.
— Ah I s'écria-t-elle en pleurant d'émotion et de joie, par quelles angoisses j'ai passé depuis ce matin! je ne suis pas dévote, pourtant j'ai fait bien des prières!... enfin, c'est vous!... mais, grand Dieu! vous êtes blessé!