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Chapitre troisième

Le soleil venait de disparaître derrière une barre de nuages noirs et déchirés, dont les fantastiques découpures s'allongeaient comme des ombres de géants dans l'azur assombri du ciel. La limite extrême de l'horizon était marquée par une ligne d'un rouge enflammé, présage certain d'un oura-

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gan. Bien que l'air fût très-calme , la mer brisait avec violence contre les murailles du fort Saint-Pierre ; on eût dit que quelque tempête sous-marine grondait dans les abîmes et soulevait les flots. La plage était déserte, on n'entendait plus le chant monotone des esclaves employés aux travaux de la rade, ni la voix rauque des matelots, ni les cris joyeux des enfants qui , lorsque le temps était beau, venaient nager le soir dans les eaux tièdes et profondes , sans souci des requins dont les bandes voraces s'approchent parfois de ces parages. Quelques lumières brillaient au loin le long de la côte, semblables à des étoiles rouges audessus desquelles se levaient les étoiles plus pâles du ciel ; tout était calme et muet, hors la mer, dont les vagues irritées battaient le rivage avec un bruit sinistre.

M*"* d'Enambuc était accoudée à l'une des fenêtres du fort , et son regard errait avec

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une morne distraction sar Thorizon immense, éclairé par les mourantes lueurs du jour. Le docteur Janson, debout derrière elle 9 avait l'air absorbé d'un homme qui songe à la solution de quelque problème.

Les appartements du fort Saint-Pierre étaient meublés, comme l'habitation des Mornes, avec un luxe splendide et plein de contrastes. La salle d'audience , où était en ce moment M"^ d'Enambue, n'offrait nulle recherche élégante dans sa décoration : tout y était d'un style simple, riche et sévère; aucune tenture ne cachait les murs , et il n'y avait point de vitres aux fenêtres devant lesquelles s'abaissaient des stores en satin blanc bariolés de peintures chinoises ; un tapis des Indes couvrait la table surchargée de lettres et de papiers comme celle d'un secrétaire d'État. Le portrait en pied du général, suspendu en face de la porte, était surmonté d'une espèce de dais; il avait pour

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pendant un trophée d'annes formé avec le casque, les gantelets et l'épée du défunt, et au-<lessus duquel était déployé le drapeau fleurdelisé que son guidon portait devant lui les jours de combat. Les fenêtres de cette vaste salle s'ouvraient sur des fortifications dont la mer baignait le pied ; même par un temps calme, on y entendait le bruit sourd et incessant des vagues , et la vue attristée ne rencontrait d'autre horizon que l'espace infini où se confondaient le ciel et les flots.

H™^ d'Enambuc quitta lentement la fenêtre, et s'assit devant le portrait du général. Le docteur vint prés d'elle , et , lui prenant le bras , il appuya ses deux doigts sur le pouls, qui vibrait avec une violence inégale. Au bout d'un moment, Marie retira sa main en secouant faiblement la tète ; le docteur réfléchit un peu, puis il dit tout à coup :

— Vous êtes malade, je le vois bien, madame ; mais qu'avez-vous? je n'en sais rien.

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— Ce que j'ai, docteur? répondit-elle d'une voix brève; je souffre, je me consume, je me meurs !

— Je le vois bien , répéta le médecin en la regardant en face; mais pourquoi?

— Parce que j'ai subi des épreuves audessus des forces humaines , parce que j'ai tout perdu , parce que je suis ici loin de tous les miens, sans conseil, sans appui, et qu'une responsabilité terrible pèse sur moi.

Le docteur hocha la tète , et , après un moment de silence , il dit avec une sorte d'hésitation :

— Le comte de Loinvillîers a votre confiance.

— Non , docteur , non , répondit froidement M™" d'Enambuc, et sans le souvenir du général, sans ses dernières volontés, que je respecte comme celles de Dieu même , le comte n'aurait jamais pris ici tant d'autorité ; c'est un homme hautain , vindicatif,

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plein de sourdes passions; je me méfie de lui.

— Il vous est dévoué pourtant, dit le docteur en regardant fixement M"'*' d'Ënambuc ; il vous est dévoué à la vie et à la mort : n'en avez-vous pas eu la preuve?

— Il m'a sauvé la vie au péril de la sienne, répondit-elle sourdement ; je m'en souviens.

— Il y a eu hier un an que le général a passé de ce monde à une meilleure vie, reprit le docteur, et, depuis ce jour, le comte de Loinvilliers vous sert avec beaucoup de zèle et de dévouement ; je ne puis comprendre , madame , ce qui vous porte à douter de sa loyauté. Que craignez-vous donc de lui?

— Son amour , répondit M"' d'Ënambuc.

— Ah! murmura le docteur étonné, il vous en a parlé déjà!

— Non, répondit Marie en passant la main sur sa robe de taffetas noir, il n'a pas encore osé.

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— Mais votre deuil finit aujourd'hui, ma* dame , et , selon l'usage , toute votre maison Ta déjà quitté.

— Je le porterai là encore longtemps, murmura M"** d'Ënambuc en serrant ses mains jointes contre son cœur, et en jetant un mélancolique regard sur le portrait du général. Hélas! si celui que nous avons perdu existait encore, je n'éprouverais pas tant de troubles et ne tourments! Je vivais calme et heureuse près de lui ; l'affection sainte et dévouée que je lui portais avait éloigné de moi toute peine ; et maintenant, mon Dieu, que je souffre !

Le docteur ne comprit rien à cette espèce de confidence qui s'échappait d'une âme dévorée par ses souvenirs et ses regrets ; il pensa tout simplement que M"**" d'Ënambuc était épouvantée de l'influence que le comte avait su prendre dans les affaires , et des prétentions qu'il concevait peut-être. La po-

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sition ne lui sembalt pourtant ni fort embarrassante, ni fort périlleuse.

— £h bien ! madame , dit-il après réflexion, quand même le comte aurait conçu des espérances , quand même il oserait les manifester, pourquoi cette déclaration vous mettrait-elle dans un si grand souci?

— Parce qu'alors il faudra lutter contre cet homme et choisir entre son amour ou sa haine. Allez, docteur, je le connais bien, il ne pardonnera pas un refus.

— Vous êtes donc décidée à refuser ? interrompit le médecin avec inquiétude. Ah !

madame , comprenez-vous bien toutes les conséquences?...

— Oui , car je sais tout ce qui se passe, répondit froidement M"*' d'£nambuc ; je sais que mon autorité a des ennemis qui Tattaquent sourdement et qui tâchent d'amener une révolte ; je sais que M. de Loinvilhers se croit nécessaire pour contenir ces turbu-

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lences. C'est par ce motif qu'il s^est peu à peu entouré d'une milice à lui , de ce qu'on appelle sa garde espagnole; une poignée d'ayenturiers ! Il y a longtemps que je vois toutes ces menées.

— Et pourtant tous n'avez pas pu les em pécher. A qui vous fier pour combattre l'influence du comte?

— Quelqu'un viendra peut-être ! dit M'"'' d'Ënambuc en jetant un long regard du côté de la mer.

— Ah ! quelqu'un que vous attendez ? dit le docteur étonné.

— Quelqu'un que j'attends depuis longtemps , répondit Marie. Oui , docteur , il y a au monde un homme dont la loyauté , le dévouement me sont bien connus, un homme dont toute la vie a été le plus noble exemple de courage et de fidélité. Je lui ai fait connaître ma position ; et , s'il n'est pas mort , il viendra.

tOO xABis d'euambdc.

— Dieu veuille que ce soit bientôt, s*écria le docteur de plus en plus étonné.

— Oui, il viendra, dit Marie avec confiance. Puis, retombant tout à coup dans les craintes , les affreuses perplexités de cette longue attente , elle murmura avec un sombre abattement : Mais s'il était mort?

Il y eut un silence; puis le docteur reprit :

— Depuis longtemps j'avais deviné les sentiments de M. de Loinvilliers ; il vous aime, madame, il vous aime d'un amour emporté, jaloux.

•— Je l'ai compris à l'espèce de haine qu'il a pour mon fils, dit amèrement M"^ d'Ënambuc; pauvre enfant! ma tendresse pour lui irrite M. de Loinvilliers. Cet amour de mère, pur et saint comme celui que nous portons à Dieu , inspire à cet homme une sourde jalousie. Il se réjouit quand il songe à la douleur qui va me frapper. Hélas ! le jour appro-

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che OÙ il faudra me séparer de mon fils et l'envoyer en France.

— L'e]Kpre8se volonté du général fut qu'il serait élevé par les révérends pères oratoriens de Paris.

— Cette volonté sera accomplie, docteur, dit M"'*' d'Ënambuc avec une douloureuse résignation. C'est la plus grande preuve que je puisse donner de ma soumission à celui à qui durant sa vie je n'ai jamais désd[)éi.

Cher enfant! bientôt il traversera cette mer immense , je verrai d'ici disparaître la voile du vaisseau qui l'emmènera !

A ces mots, sa voix se brisa, et elle tourna son visage couvert de larmes vers la fenêtre au-dessous de laquelle on entendait battre les vagues.

— Ma science ne peut rien contre un mal causé par de telles peines , murmura le docteur découragé. Madame, tant que vous serez sous l'influence de toutes ces pensées , la

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fièvre ne vous quittera pas. Il faudrait pourtant tâcher de guérir. Je suis convaincu que le mouvement d'un voyage , l'air frais des montagnes , vous seraient, salutaires. Vous seriez distraite d'ailleurs par l'aspect d'objets nouveaux, et vous laisseriez ici une partie de vos soucis. D serait vraiment temps d'entreprendre la tournée que .vous aviez projetée dans les différents quartiers de File.

— J'y songe, répondit Marie ; vous m'accompagnerez, docteur. Je veux. aller visiter nos nouvelles possessions à la pointe de Yauclain.

— Ce voyage ne présente plus maintenant aucun danger , reprit le docteur après un moment de silence ; pas un seul Caraïbe ne se montrera sur votre chemin ; M. de Loinvilliers vous a délivrée à tout jamais de ces terribles ennemis.

— Il est vrai , dit M"»' d'Ënambuc d'une voix altérée , le comte a exercé contre ces

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malheureux de terribles représailles , il les a exterminés ! Que de sang répandu , mon Dieu! Tous les jours, dans mes prières, je me souviens de ces pauvres idolâtres que j'avais espéré voir un jour convertis à notre foi.

— Ainsi vous partirez pour le Vauclain ; vous partirez bientôt, madame.

— Oui , bientôt , docteur , répondit-elle pensive , en retournant s'accouder à la fenêtre.

La nuit était venue , . et le ciel , sombre comme la mer, se couvrait de nuages qui laissaient à peine entrevoir quelques étoiles. Les candélabres allumés dans les appartements du fort répandaient de vives clartés au milieu des ténèbres de cette nuit orageuse, et chaque fenêtre formait comme un grand cadre lumineux dont les reflets étincelaient dans l'écume blanche des vagues, n n'y avait dans la vaste pièce qui

précédait la salle d'audience qu'un esclave faisant fonction d'huissier; mais quelques dames «et les officiers de la maison de M"^* d'£nambuc jouaient aux cartes dans le premier salon en attendant le souper.

— Madame , dit respectueusement le médecin en se rapprochant de Marie, sans doute on vous attend.

— Encore un moment de solitude et de liberté, interrompit-elle d'une voix plaintive ; depuis mon lever je suis entourée, obsédée... Hélas! on a raison de m'appeler la petite reine ; je subis l'esclavage du trône.

— Votre santé, madame, peut servir quelquefois d'excuse pour vous dispenser de ces devoirs fatigants.

— Oui, c'est vrai, docteur; je suis fatiguée , je souffre : d'ici à l'heure du souper je ne verrai personne et ne m'occuperai d'aucune affaire; c'est votre ordonnance, n'es^ce pas?

aAEifi d'enamboc* 105

— M. le comte de Loinvilliers ! cria Fesclave en poussant les deux battants de la porte.

— n est mon lieutenant général, et il a le droit d'entrer ici à toute heure , dit amèrement H"''' d'Ënambuc ; il faut le recevoir et récouter. Allez, docteur; dans un quart d'heure, je serai au salon.

Le bougeoir couvert d*nn abat-jour que Palida venait de poser sur la table ne* répandait qu'une faible clarté qui se projetait tout entière sur les brillantes rosaces du tapis , et laissait dans une demi-obscurité le reste de la salle. M'"'' d'Ënambuc s'était rassise ; d'une main, elle fouillait avec distraction les papiers amoncelés sur la table ; son autre main, serrée contre la poitrine , semblait chercher à étouffer quelque pénible émotion. Son visage était calme pourtant, et elle répondit au salut de M. de Loinvilliers avec un sang-froid qui ne laissait deviner

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ni mécontentement , ni crainte , ni embarras. Le comte s'approcha avec cet air grave et impassible que l'habitude de contenir toutes ses impressions avait donné à sa physionomie. Au premier abord , M™* d'Enambuc put croire que cette fois encore elle éviterait l'explication qu'elle avait prévue, et que son lieutenant général n'avait à lui parler que des affaires de son gouvernement.

Alors elle osa lever les yeux sur cet homme dont elle redoutait également l'amour et la haine , et elle lui dit d'une voix faible :

— Et bien! monsieur, que se pas$e441 aujourd'hui? Avez-vous des nouvelles de France? Signale-t-on quelque navire?

— Rien , madame , répondit M. de Loinvilliers ; la mer est grosse, tout annonce un mauvais temps, et aucun vaisseau n'oserait s'approcher de la côte. Ceux qui étaient au mouillage sont allés se mettre à l'abri dans la baie du Fort-Royal.

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— C'est bien, monsieur. J'espère que nous n'aurons cette nuit aucun sinistre ni sur mer, ni sur terre. Les habitants doivent avoir, comme les marins, pris leurs précautions contre l'ouragan.

— Les colons sont en général d'une si grande insouciance, qu'il faut prendre pour eux les mesures de sûreté. Il y a le long de la côte quelques maisons exposées à la violence des eaux , où je pense qu'il ne serait pas prudent de dormir cette nuit ; j'ai envoyé l'ordre d'en faire sortir tous les habitants et de leur annoncer qu'ils trouveraient ici un asile jusqu'à demain.

— Et les nègres, monsieur?

— Les nègres? Je ne me suis pas occupé d'eux; leurs maîtres en feront ce qu'ils voudront. J'ai dû songer à la sûreté des habitants , et non à la conservation de leurs propriétés. Votre sollicitude, madame, ne doit pas s'étendre jusque-là ; c'est à eux de

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mettre à couvert leurs marchandises et leurs esclaves , et de faire en sorte que h mer ne les balaye pas cette nuit dans les magasins.

— Mais , monsieur , où voulez-vous qu'ils envoient leurs nègres? interrompit M"' d'Enambuc; en rase campagne sans doute?

C'est la dernière marchandise qu'on songera à mettre à couvert parce qu'elle n'a pas à redouter les mêmes avaries qu'une couffe de sucre ou une caisse d'indigo. Après avoir travaillé par le mauvais temps , les nègres iront dormir sous les murailles du fort, sans abri contre le vent et la pluie? Je ne le veux pas. Le sort de ces malheureux devient plus rude de jour en jour. Je regarde comme un des devoirs de ma position de les protéger, de les secourir. Cette nuit, monsieur, eux aussi trouveront ici un asile.

Cette contmisération et cette humanité

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envers la race noire n'étaient point du tout dans les idées de M. de Loinvilliers. Né et élevé en Amérique , il avait les inflexibles préjugés des créoles, et un nègre était pour lui un animal domestique ; il le voyait du même œil que son chien ou son cheval.

Cette fois pourtant il n'essaya pas de combattre les généreuses dispositions de W^ d'Ënambuc ; et, prenant la plume pour écrire l'ordre qu'elle venait de donner , il lui dit seulement avec un sang-froid où perçait quelque ironie :

— Votre charité , madame , s'étendrat-elle jusqu'aux engagés ?

— Sans doute , répondit-elle vivement ; les malheureux! ils sont encore plus à plaindre que les esclaves, bien qu'ils soient de race blanche comme nous !

Ceci était littéralement vrai. Ceux qu'aux Antilles on appelait engagés étaient de pauvres aventuriers qui , n'ayant aucune res-

MARIR n RRAHBrc.

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source, payaient leur passage aux tles en aliénant trois années de leur liberté. La compagnie des Indes occidentales faisait activement ce monstrueux trafic, et les vaisseaux transportaient incessamment aux colonies des centaines de malheureux, attirés dans l'espoir de faire fortune après qu'ils seraient sortis de cet esclavage temporaire.

Tant que durait leur engagement, ils étaient plus à plaindre que les noirs ; le maître qui avait acheté trois années de leur vie les ménageait moins que ses esclaves; car il lui importait peu qu'au jour de leur émancipation leur santé fût entièrement ruinée , et qu'ils mourussent des suites de leurs souffrances. Le colon propriétaire n'avait nul compte à rendre des moyens qu'il employait pour contraindre ses engagés au travail et à l'obéissance ; il leur infligeait les mêmes châtiments qu'à ses nègres ; les paresseux et les rebelles passaient aux qua-

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tre piquets, et on ne leur épargnait pas le cachot ; aussi la mortalité était-elle effrayante sur les habitations cultivées par les individus placés dans cette condition mitte, plus dure et plus misérable que la servitude absolue. Cependant le préjugé mettait rengagé bien au-dessus de l'esclave. Celui qui survivait aux effroyables épreuves de ses premières années faisait souvent une fortune rapide et parvenait à une bonne position sociale, tandis que le nègre affranchi ne pouvait jamais effacer son origine ni racheter la bassesse de sa première condition. Du reste, le sort des gens qui passaient aux iles était généralement à la merci du pouvoir le plus arbitraire. Tout honmie qui en débarquant ne pouvait justifier de certains moyens d'existence était considéré comme engagé de^droit et livré immédiatement à un maître. Cet état de choses enfantait une foule d'iniquités épouvantables^

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auxquelles une législation spéciale ne porta remède qu'environ cinquante ans après rétablissement des premiers colons aux Antilles françaises.

Le comte de LoinvîUiers écrivit deux lignes, et agita d'une main impatiente la sonnette posée sur la table. Aussitôt la figure noire et muette d'un esclave parut à la porte. Le comte lui remit la lettre ; puis, revenant vers Marie , il lui dit avec une espèce de sourire :

— maintenant, madame, vous voilà tranquille sur le sort de ceux que votre bonté protège ; le sort de ces misérables vous a un moment inquiétée ; c'est, en vérité, plus d'honneur et de bonheur qu'ils ne méritent.

Les engagés sont en général des gens de sac et de corde, des bandits chargés de méfait*^ qui , ne pouvant plus vivre en France sous peine de la hart, viennent s'abattre sur nos colonies. La plupart du temps on ne sait ce

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qa'ils sont ni d'où ils viennent , ils ont toujours mille contes à débiter sur leur origine , et pas un bon papier pour prouver ce qu'ils avancent. Heureusement on fait ici justice de ces vagabonds , et le fouet d'un commandeur les range mieux à l'ordre que le bâton d'un garde-chiourme.

— Oui, monsieur, répondit M^'^d'Enambuc avec une gravité triste, il faut que justice se fasse , mais justice pour tous. Dans certains cas, les engagés et même les esclaves peuvent recourir à mon autorité ; je dois les défendre s'ils sont trop durement opprimés par leurs maîtres, et je ne dénierai à aucun d'entre eux ma protection.

— Jusqu'ici , madame , pas un n'y a eu recours, dit froidement le comte.

M"® d'Ënambuc le regarda en face et rc pondit :

— Qui sait? je suis certaine que tous

114 MAEIE D'ENAHBUC.

ceux qui ont recours à ma justice n'arrivent pas jusqu'à moi.

Le sourire qui errait sur les lèvres du comte s'effaça ; d'un coup d'œil inquiet et rapide, il observa Marie : elle était sérieuse; et triste ; mais rien dans sa physionomie ne décelait une arrière-pensée , ni un ressentiment caché. L'espèce de crainte qui avait frappé Loinvilliers s'évanouit, et il répondit avec tranquillité :

— Toutes les demandes et réclamations écrites vous sont remises, madame; vous dictez les réponses et les signez de votre main : en vérité vous ne pouvez faire davantage, à moins toutefois d'aller, conune le roi saint Louis, vous asseoir en plein champ sous un arbre pour écouter les plaintes de vos sujets, et rendre la justice.

— Je le devrais peut-être , pour empêcher les inquilés qui se commettent en mon

HABIS D'SRAMBUC. tt5

nom , répliqua-t-«lle d'un ton bref et en s(; levant.

Loinvilliers tressaillit intérieurenaent, et, pour la seconde fois , il interrogea la physionomie de M'"'' d'Enambuc avec une sorte d'anxiété.

— Monsieur le comte , reprit-e|le avec Tair de calme tristesse qui lui était habituel, les affaires sont finies pour aujourd'hui ; je vais passer au salon.

— Un moment encore , je vous en supplie, madame, répondit Loinvilliers d'une voix grave et avec une émotion qu'il ne put entièrement contenir ; c'est pour moi personnellement que je réclame cette audience.

M'"'' d'Ënambuc avait pâli légèrement en entendant ces paroles, mais le courage lui revint promptement, et elle attendit do sang-froid cette explication qu'elle prévoyait et qu'elle redoutait depuis si longtemps.

116 HABIE D^ERAIIBUG.

— Achevez, mcmsieur, répondit-elle d'une voix assurée et en se rasseyant en face du comte; je suis prête à vous attendre.

M. de Loinvilliers ne se faisait pas illusion sur les sentiments de Marie à son égard : il savait que cette femme pour laquelle il avait un amour violent , capable de tout, le voyait avec une sourde aversion ; il savait qu'elle le redoutait , et que , pour se soustraire à son influence, elle avait appelé à son secours un autre homme qu'elle aimait peut-être ; mais il savait aussi comment il s'était délivré de ce rival, et il comptait sur l'ascendant de sa position, pour vaincre la résistance inexorable qu'il prévoyait.

— Madame, reprit-il en s'asseyant à côté de Marie, qui froide, immobile et le regard baissé, semblait recueillie dans une morne attention, je suis venu ici ce soir pour vous

■AMIE d'buahbcc. 117

déclarer des choses que de rigoureuses convenances me défendaient de vous dire un jour plus tôt. Dans la situation où se trouve mon âme , Dieu sait ce que m'a coûté cette année de silence ! mais le moment est enfin venu où je puis réclamer les droits que m'a légués celui dont toutes les volontés ont été sacrées pour vous.

— Quels droits, monsieur, et que voulezvous dire? interrompit Marie avec un étonnement plein d'effroi et un geste de doute ; Dieu m'est témoin que je n'ai fait aucune promesse.

— Je le sais, madame ; aussi n'est-ce pas une parole donnée par vous que je viens réclamer : je viens vous dire ce qui s'est passé il y a un an , lorsque le général me fit venir près de son lit de mort. Vous rappelez-vous, madame, cette chambre où l'on n'entendait que des pleurs et des sanglots , cette place où vous étiez assise , et où il me

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semble vous voir encore pâle , défoillante , les yeux fermés , immobile conune une morte?... Moi aussi , l'étais là; le général touchait à son dernier moment; il me tendit la main , et il me dit : Loinvilliers , vous gouvernerez pendant la minorité de mon fils , vous lui conserverez son héritage , et quelque jour vous épouserez ma veuve.

— Monsieur le comte ! s'écria M"*" d'Enambuc en se dressant et en se tournant avec véhémence vers le portrait du général ; monsieur le comte, Dieu vous entend !

— Dieu et celui dont voici l'image vénérée , répondit Loinvilliers en se tournant aussi vers le portrait, qui semblait abaisser sur eux son regard immobile. Aucun témoin n'a entendu ce que je viens de vous dire ; mais, sur ma foi de chrétien, sur mon honneur de gentilhomme , je jure que c'est la vérité : n'est-ce point assez pour que vous n'en doutiez plus, madame ?

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—Je VOUS crois, monsieur, murmura-t-elle d*une voix éteinte et sans détourner du portrait de M. d'Ënambuc son regard fixe et sans larmes ; je vous crois. Seigneur mon Dieu, celui qui fut juste et sage entré tous s*est donc une fois trompé!

Loinviiliers devina ces derniers mots plutôt qu'il ne les entendit; un sourire amer plissa ses lèvres, et son œil étincela sous ses larges sourcils ; pourtant il sut se contenir encore, et il dit avec calme :

-— Tant que vatre deuil a duré, madame, j'ai dû me taire et na vous faire connaître mes sentiments et mes espérances que par mes actions. Vous avez pu cependant me comprendre , et voir le but auquel j'aspirais.

— Oui, monsieur , interrompit-elle sourdement ; j'avais prévu que bientôt il faudrait choisir et voir en vous mon second mari ou mon ennemi mortel.

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Loinvilliers fit un mouvement, puis il reprit avec le même sang-firoid : Vous savez ma naissance et ma fortune, madame ; ni Tune ni l'autre ne sont au-dessous de l'honneur que j'ambitionne, et dont celui quifiit votre époux m'a jugé digne ; vous savez maintenant sa dernière volonté , et les droits qu'il m'a légués : j'attends votre réponse.

— Avant de vous la faire connaître, j'ai besoin de me recueillir et de prier Dieu, dit Marie en se levant; demain, monsieur, oui, demain , vous saurez ma résolution.

Ces derniers mots fiirent prononcés avec un accent qui devait laisser peu d'espoir à Loinvilliers; pourtant il ne témoigna ni dépit ni découragement, et ce fut d'un air de tranquille satisfaction qu'il offrit la main à M"^ dllnambuc pour passer au salon où l'attendait sa petite cour.

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