‹ Marie dans le dogme catholique (volume 2)Chapitre 106 sur 154 · Iv Sent. dist. 30, 9. 2, art · texte numérisé non relu

Iv Sent. dist. 30, 9. 2, art

V. Toutefois, pour de très graves raisons, Marie devait être fiancée : entre elle et Joseph il y eut un vrai mariage.

Mais alors comment s'explique son mariage avec saint Joseph ?

Le mariage de Marie avec Joseph rentrait, comme élément indispensable, dans le plan fixé par la Providence, pour l’accomplissement de l’Incarnation. Jésus voulut entrer dans le monde silencieusement : personne ne devait d’abord s’apercevoir de son être réel, sauf quelques personnes du cercle limité de ses plus proches parents ; tout d’abord, le mystère de sa miraculeuse origine devait rester enseveli dans le plus profond silence. De plus, Marie avait besoin d'un protecteur, qui pourvut à ses besoins matériels, et surtout qui la mit à l’abri de la calomnie, qui aurait pu provoquer méme les rigueurs de la loi ; cette calomnie n’eut pointmanqué d’avoir lieu, si Marie eut été couronnée de l’auréole de la maternité, en dehors d’un mariage légitime. Ces raisons étaient graves, et, à cause d’elles, Dieu crut

opportun de prédestiner Joseph comme époux de

Marie. Nous ne disons pas que Dieu, à qui rien n’est impossible, n’aurait pu obtenir son but par d’autres voies ; mais on sait que les voies de la Providence sont délicates et suaves, et qu'elle ne recourt jamais aux moyens miraculeux, sinon lorsque les moyens humains sont inutilisables. Humainement parlant, point de meilleur moyen pour cacher les origines du Sauveur et pour protéger Marie, que de

la confier comme épouse à un homme digne d'elle, méritant toute la confiance du Très-Haut, à un homme tel que Joseph. L'union de Marie et de Joseph eut tous les caractères d’un vrai mariage. Quelques docteurs catholiques, de nom fameux même, comme les Salmanticenses, Sanchez et autres, l'ont nié, mais à tort. Leur négation heurte de front les plus explicites attestations de l’Ecriture, et viennent s’y briser. Dans l’évangile ce n’est pas. une fois, mais souvent, que Joseph est appelé époux de Marie, et celle-ci, à son tour, est appelée épouse et femme de Joseph : Jacob genuit Joseph virum Mario (Matth. 1, 16) — Joseph autem, vir ejus, cum esset justus, etc. (ibid. vers. 19) — Joseph noli limere accipere Mariam conjugem luam (vers. 20) — Joseph accepit conjugem suam (vers. 24). » — Saint Luc dit: « Ut profilerelur cum Maria desponsata sibi uxore proggnante. » Où trouver une expresssion plus claire que celle-ci : « Marie épouse de Joseph, » pour affirmer qu’il existait entr'eux le lien d’un vrai mariage ?

Il ne suflit point de dire que les évangélistes parlent, non selon la réalité des choses, mais selon la croyance commune de ceux qui connaissaient Joseph et Marie. Ceux-ci, dit-on, n’étaient pas vraiment mari et femme, mais passaient pour tels auprès de leurs concitoyens, qui ne savaient rien de leur vie virginale, absolument comme Jésus était. communément cru fils de Joseph, alors qu’il ne l’était point en réalité.

Cette supposition ne nous semble même pas spécieuse ; car bien qu’on explique et qu'il paraisse naturel que les Juifs estimassent, contre la vérité des choses, Jésus fils de Joseph, on ne comprendra jamais comment Joseph et Marie pouvaient se croire mari et femme, ne l’étant pas. Que la vraie paternité demeuràt cachée, cela s'explique par la réserve qui accompagne toujours les origines d’un fils. Mais le mariage était chose publique, inséparable de certaines cérémonies légales, qui faisaient facilement connaître qui était vraiment entré dans les liens conjugaux. L’attestation commune, rapportée par les évangélistes, est un témoignage irréfragable en faveur du vrai mariage de Joseph et de Marie, qui devenaient ainsi vraiment les parents (parenltes) de Jésus.

Du reste, saint Augustin fait une autre observation profonde. Admettons, dit-il, que les hommes aient pu se tromper sur les vrais rapports qui existaient entre Joseph et Marie : certainement cette erreur n'était pas possible chez les anges. Or, les évangélistes nous rapportent que non seulement le peuple, mais que les anges reconnaissaient, en Marie, la véritable épouse de Joseph. En effet, l’ange apparaît à Joseph, tourmenté d’atroces soupçons, et le console en lui disant : n’hésite pas à prendre Marie pour épouse. « Hoc putemus Evangelislam facere potuisse, cum vel sua vel cujuslibel allerius hominis verba narraret, ul secundum opinionem populi loqueretur. Numquid el angelus loquens unus ad unum

contra conscienliam suam, el ipsius cui loquebalur, secundum opinionem polius quam secundum verilalem fuerat locutus, cui et dixi!, noli timere accipere Mariam conjugem tuam ? » (Lib. v Contra Julian., CISXII):

VI. — Comment se concilient le vœu de virginité de Marie et le mariage contracté par elle — nœud de la difficulté — solutions à écarter — hypothèse jugée la vraie.

Mais c’est ici le nœud de la difficulté : il faut concilier ensemble le vœu absolu de perpétuelle virginité, fait par Marie, et son mariage avec Joseph.

Qu'on le note bien : le difficile n’est point de comprendre comment Joseph et Marie, bien que mariés, aient pu vivre dans la virginité. On sait distinguer entre les droits conférés par le mariage, et l’usage de ces droits: deux choses bien différentes. Si l’usage du mariage en constituait l’essence, la conséquence serait, comme l’observe justement saint Augustin contre Julien, que la cessation de cet usage détruirait l’indestructible lien matrimonial. Au pélagien Julien affirmant qu'il n’y avait point de vrai mariage sans le sacrifice de la virginité, saint Augustin répondait : « Contra me conaris oslendere, quia in Maria et Josepho concubilus defuit, nullo modo fuisse conjugium. Ac per hoc secundum te, cum desliterint concumbere conjuges, el divortium eril illa cessalio. Quod ne conlingat, agant, si possunt, decrepiti, quod juvenes agebant : el ab hoc

opere quo eliam continens nimium deleclaris, nec in effoelis corporibus pareant. » (Lib. v Contra Jul., €. XI).

La difficulté disparaîtrait aussitôt, si on admettait que Marie ait fait voeu de virginité, après avoir contracté mariage. Ce ne serait certes pas l’unique cas. Nous savons de beaucoup d’autres époux, qu’enflammés du désir de se donner entièrement à Dieu, ils consacrèrent ensemble à Dieu leur virginité, s’engageant solennellement à ne jamais la violer. Ainsi firent, pour ne citer qu’un cas, Marcien et sainte Pulchérie. Pourquoi donc Marie et Joseph n’auraient-ils point pu en faire autant? Mais cette idée, que Marie ait attendu après son mariage pour faire vœu de virginité, n’est pas acceptable. Elle heurte trop l’idée que l'Eglise s’est formée de Marie, la Vierge par excellence. Nous ne pouvons donc nous arrêter à cette solution.

Il serait semblablement obvi de dire, que Marie put s’unir en mariage avec Joseph, n'ayant fait que le vœu conditionnel. Ce serait obvi mais non point vrai. Son vœu, comme nous l’avons dit, fut absolu. Elle ne pensa jamais, même pour un instant, à la maternité. L’idée de perdre son intégrité lui causa toujours une horreur insurmontable. Autrement serait-elle encore le type idéal de la Vierge ?

Or, comment Marie, liée par un vœu si contraire au mariage, a-t-elle pu s'unir à Joseph ? « Pour celui qui est lié par le vœu de virginité, dit saint Augustin, non seulement le mariage est condam-

nable, mais le désir du mariage. — Voventibus virginitatem non solum nubere, sed etiam velle nubere damnabile est. » (De bono vid., c. viu). Mais, en Marie, nous ne pouvons soupçonner rien de moins noble et de moins saint, rien qui puisse jeter sur elle quelque note, méme très tenue, de blàme. Comment donc concilier son vœu avec son mariage ?

Certains ont dit que le vœu de Marie n’était pas solennel, mais simple, et par suite dispensable ; ses parents qui la promirent à Joseph, ayant connu cet empêchement, l’en aurait dispensée, en vertu de la puissance paternelle. Et ainsi elle entra dans la vie conjugale, alors que rien, dans l’ordre moral, ne pouvait l’en empêcher. Mais le lecteur comprend tout de suite que cette solution n’est pas sérieuse, elle nous semble même et elle est irrévérencieuse, car elle se résoud à dire, que Marie ne fut pas liée par le vœu qui la consacrait à Dieu.

D’autres ont pensé que Marie et Joseph, au moment même de conclure leur mariage, se firent la promesse explicite et réciproque de rester toujours vierges. Cette hypothèse n’a, en soi, rien qui répugne, mais elle ne nous semble pas la plus adaptée au caractère de Marie. Elle était extrêmement réservée et modeste ; elle aimait le bien, mais elle n’aimait pas à faire parade de ses vertus, elle exultait en son esprit devant les bienfaits de Dieu, mais elle gardait secrètes les effusions munificentes du Roi des Rois, se souvenant du secrelum Regis

abscondere bonum est. Cette discrétion, fruit de la plus exquise délicatesse et de la plus profonde humilité, Marie l’observait avec tous, méme avec ses intimes, même avec Joseph. Elle cacha, même à lui, le mystère accompli en elle, après l’Annonciation de l’ange, et ce silence devait être pour son époux, qu'elle aimait tant, une source d’angoisses indicibles et crucifiantes. Etant donné ce caractère de Marie, notre pensée se fait malaisément à l’idée de Marie et de Joseph, émettant publiquement et pompeusement le vœu de virginité, au moment même de leur noce. Admettons même que cette

‘condition de ne pas sacrifier leur virginité ait été

faite avec beaucoup de discrétion, au su de quelques personnes seulement : concédons même qu’elle ait été échangée entre les deux époux sans aucun témoin, elle reste toujours une manifestation de grâces singulières, laquelle nous semble être en contradiction avec le caractère doux, humble, silencieux de Marie qui selon l’évangile, aime à méditer dans le recueillement de son cœur les choses surnaturelles : conferens in corde suo.

Une autre hypothèse nous plait davantage, et la voici : Marie fut toujours animée de ce suprême sentiment : se confier totalement à la divine Providence ; se laisser en toutes choses conduire aveuglément par elle. Ses méditations, ses supplications vers le ciel, les conseils demandés n’avaient qu’un but : connaître avec certitude la volonté divine, pour s'y soumettre avec promptitude. Et la Provi-

dence, toujours fidèle à ceux qui l’invoquent sincèrement, mais surtout très libérale de son assistance envers la Mère du Verbe, lui fit connaître d’une manière admirable sa volonté sur l'union avec Joseph. Dieu donna à Marie, peu importe de quelle façon concrète, l’assurance que sa virginité ne souffrirait aucun dommage de son mariage, et que ce mariage était indispensable pour elle. Marie alors accepta la main de Joseph ; celui-ci à son tour, comme nous le dirons ailleurs, était animé de l’inflexible sentiment de rester vierge. Nous nous sentons fiers de pouvoir mettre cette hypothèse sous le patronage d’un grand nombre de théologiens, et surtout de saint Thomas : Dicendum quod beata Virgo antequam contraheret cum Joseph, fuit certificala divinitus, quod Joseph in simili proposito erat : el ideo non se commisit periculo nubens. (In 1v Sent., di:d0, gir arts isolata da)

Nous le comprenons : ces noces, non destinées à créer une descendance, contractées au contraire pour garantir l'intégrité virginale des époux, devaient se présenter avec une auréole de mystère, même à l'esprit de Marie, qui, sur ce point, était bien loin de soupçonner à quelles grandes choses Dieu la réservait. Mais l’obscurité qui enveloppe les œuvres et les procédés du Seigneur, pourra heurter et blesser les susceptibilités des esprits indociles et orgueilleux ; elle ne crée pas un embarras pour ceux qui se confient humblement en Dieu et se laissent conduire par Lui. Aussi Marie entra-t-elle

sans hésiter dans l’état conjugal malgré les ombres qui lui voilaient l’avenir, car elle se sentait, dans cette obscurité, soutenue par la main de Dieu, qui voit tout. Dans les mystiques communications qu’elle avait avec Dieu, elle sentait résonner à son

oreille ce principe, que Jésus devait plus tard for-

muler à un de ses disciples hésitant à le croire Bienheureux ceux qui ne voient pas et malgré cela croient !

VII. L'union conjugale de Marie fait ressortir davantage le triomphe de sa pureté

De fait, le mariage de la Vierge, loin de ternir sa virginité, ne fit que mettre plus en relief sa splendeur incomparable. De même que deux lys unis répandent plus promptement et plus loin leur parfum, ainsi l’union de Joseph et de Marie montre davantage combien leur cœur était loin de toute attache sensuelle, combien en eux était ardent le zèle pour imiter les anges, dans leur inaltérable pureté. Dans l’union de Marie et de Joseph, rien de terrestre, mais en tout le sceau du ciel. Leur deux vies s'étaient fondues en une seule, pour pouvoir, d’un élan redoublé, s'élever vers Dieu. Joseph était le gardien choisi de Dieu pour protéger la virginité de sa Mère ; et celle-ci, par sa présence, par son attitude, par son charme, allumait toujours davantage, dans le cœur de son époux, l'amour de la chasteté. Un rayon de ces mœurs angéliques qui fleurissaient au foyer béni de Nazareth, duùt certai-

nement transpercer dans le public qui l’entourait ; mais on était bien loin de se former une idée exacte du mystère d’indicible pureté, qui rendait Marie et Joseph vénérables aux anges, extrêmement chers à Dieu. Bossuet a essayé de pénétrer ce mystère, et ses profondes méditations ont dicté à son éloquence ce tableau qui fixe et retrace, le mieux possible, ce prestige que donnait à la virginité de Marie son union avec Joseph. Dans cette union, dit-il, (saint Augustin) « trouve premièrement le sacré contrat, par lequel ils se sont donnés l’un à l’autre ; et c’est là qu’il faut admirer le triomphe de la pureté dans la vérité de ce mariage. Car Marie appartient à Joseph et Joseph à la divine Marie si bien que leur mariage est très véritable, parce qu'ils se sont donnés l’un à l’autre. Mais de quelle sorte se sontils donnés ? Pureté, voici ton triomphe ! Ils se donnent réciproquement leur virginité, et sur cette virginité ils se cèdent un droit mutuel. Quel droit ? De se la garder l’un à l’autre. Oui, Marie a droit de garder la virginité de Joseph, et Joseph a droit de garder la virginité de Marie. Ni l’un ni l’autre n’en peut disposer et toute la fidélité de ce mariage consiste à garder la virginité. Voilà les promesses qui les assemblent, voilà le traité qui les lie. Ce sont deux virginités qui s'unissent, pour se conserver éternellement l’une l’autre, par une chaste correspondance de désirs pudiques ; et il me semble que je vois deux astres, qui n’entrent ensemblent en conjonction, qu'à cause que leurs lumières s’allient.

Tel est le nœud de ce mariage d’autant plus ferme, dit saint Augustin, que les promesses qu'ils se sont données, doivent être plus inviolables, en cela mêmes qu’elles sont plus saintes. » (* Panégyrique de saint Joseph).

Et pour décrire l'amour mutuel que se portaient Marie et Joseph, le prince des orateurs sacrés ajoute :

« Qui pourrait maintenant vous dire quel devait être l'amour conjugal de ces bienheureux mariés ? Car, Ô sainte virginité, vos flammes sont d’autant plus fortes, qu’elles sont plus pures et plus dégagées ; et le feu de la convoitise qui est allumé dans nos corps, ne peut jamais égaler J’ardeur des chastes embrassements des esprits, que l'amour de la pureté lie ensemble.... Mais où est-ce que cet amour si spirituel s’est jamais trouvé si parfait que dans le mariage de saint Joseph ? C’est là que l'amour était tout céleste, puisque toutes ses flammes et tous ses désirs ne tendaient qu’à conserver la virginité et il est aisé de l’entendre. Car dites-nous, Ô divin Joseph, qu'est-ce que vous aimiez en Marie ? Ah ! sans doute, ce n'était pas la beauté mortelle, mais cette beauté cachée et intérieure, dont la sainte virginité faisait le principal ornement. C'était donc la pureté de Marie qui faisait le chaste objet de ces feux, et plus il aimait cette pureté, plus il la voulait conserver premièrement en sa sainte épouse et secondement en lui-même, par une entière unité de cœur, si bien que son amour conjugal se détour-

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nant du cours ordinaire, se donnait, et s'appliquait tout entier à garder la virginité de Marie. O amour divin et spirituel !... Leurs promesses sont toutes pures, leur amour est tout virginal. » (ibidem.)

VII. Pendant que Marie, par son vœu, renonçait autant qu'il dépendait d’elle à toute idée de mariage, elle se préparait en réalité et sans le savoir, à devenir la digne mère du Sauveur.

C'était de toute convenance que Dieu naquit d’une Vierge. — L’auréole des vierges, une des meilleures gloires de Marie.

En consacrant au Seigneur sa virginité, Marie renonçait par là-même à toute idée de maternité. Croire que Marie, sachant la prophétie d’Isaïe, ait fait vœu de virginité dans la secrète espérance d'accomplir en elle-même ce que le Prophète avait prédit, ne serait point sérieux. Le colloque qu’elle eut avec l’ange, montre qu’elle était loin d'appuyer ses aspirations sur ce passage prophétique. Son vœu ne lui fut point dicté par la pensée secrète d’espérances, qui n’eussent point été exemptes d’une teinte, même légère, d’ambition : il fut le fruit spontané de l’ardent désir qu’elle avait de ne point partager son cœur, mais de le conserver entièrement pour le Sauveur.

Mais telle est précisément la conduite du Seigneur : élever ceux qui s’abaissent ; leur donner une élevation d'autant plus sublime que plus profonde est leur humilité. Marie, par le vœu de virginité, fuyait résolument toute grandeur extérieure,

et par là même, sans qu’elle y pensàt, se rendait digne de la plus grande élévation possible en une créature. Ce fut par sa virginité, dit saint Bernard, qu'elle attira sur elle la complaisance du Seigneur, et le détermina à la choisir pour Mère : Virginilale placuil.

Du moment que Dieu avait décidé de s’incarner et de se choisir une mère, il lui convenait de naître, non d’une femme ordinaire, mais d’une Vierge. Seule une Vierge pouvait, en toute harmonie des choses, avoir pour fils l’Homme-Dieu. C’est la pensée de saint Bernard, qui écrit : Deo hujusmodi decebal nalivilas, qua nonnisi de virgine nasceretur ; talis congruebal el, virgini partus, ul non pareret nisi Deum (Hom. I super Missus). Et en cela le grand contemplatif de Clairvaux n'était que l’écho fidèle des Pères qui l’avaient précédé. Parlant, en effet, de la conception et de la naissance virginales, ils trouvaient que seules, elles pouvaient convenir au Dieu incarné.

Les raisons qui meltent en relief cette convenance, et nous persuadent que Marie fut choisie comme Mère de Dieu, parce que Vierge, sont nombreuses. Voici celles qu’on donne d'ordinaire.

La première se tire de ce fait, que par là, le Sauveur démontrait mieux sa divinité. Un auteur ecclésiastique, qui, selon le Père Terrien, semble avoir vécu au commencement du v° siècle, écrivait : « Vous prétendez qu'il n’est pas Dieu, parce qu’il est né comme tous les hommes, encore qu'il soit

d’une vierge. Et c’est là précisément par quoi je le reconnais, non seulement pour homme, mais pour Dieu. Semblable à nous d’un côté, d’un autre dissemblable, il a gardé l’ordre de notre naissance, et naissant, il n’a pas blessé dans son intégrité le corps de sa mère. » Tous les anciens Pères sont du même avis; on peut trouver leur nom dans le Père Terrien, volume n, livre vi, chap. in.

Saint Thomas observe à son tour que Marie, par sa virginité, se trouvait mieux préparée à être Mère de Dieu, parce que les relations entre elle et le Père Eternel en devenaient plus harmonieuses. « Jésus- Christ, dit le Saint Docteur, est le fils par nature du Père Eternel : il ne convenait donc point qu'en dehors de Dieu, il eut sur la terre un autre père ; la dignité de père devait rester incommunicable et ne point devenir le privilège d’un homme mortel. » (1)

De plus, il convenait que la Mère de Dieu fut vierge, étant donnée une propriété personnelle du Verbe, qui devait naître d’elle. « Le verbe, dit saint Thomas, n’altère en rien l'intégrité de l’esprit que le conçoit ; et même un esprit dont l’intégrité ne serait point parfaite, ne pourrait concevoir un verbe parfait. Par suite, comme la Mère divine est pour le Verbe fait chair, ce que notre

1. « Quod Christus sit conceptus ex virgineconveniens est... primo propter mittentis Patris dignitatem conservandam. Cum enim Christus sit verus et naturalis Dei Filius, non fuit conveniens, quod alium patrem haberet, quam Deum, ne dignitas Dei Patris transferretur ad alium. » (tx p., q.xxvinx, QLUSIO):

intelligence est pour notre verbe, elle devait le concevoir sans l'ombre d’une altération, dans la plénitude de sa pureté virginale » (1).

Ajoutez une quatrième raison : la sainlelé du Sauveur. Tous ceux qui sont conçus à la façon ordinaire ont pour le moins la dette du péché originel ; ets’ils en sont délivrés, comme le fut Marie, ce n’est que par privilège. Mais qui ne voit quelle inconvenance ce serait pour le Fils de Dieu, d’avoir la dette du péché ? Son honneur donc lui imposait de naître d’une Mère Vierge (2).

L’honneur et la dignité du Saint-Esprit étaient aussi en jeu, dans le choix par Jésus d’une mère vierge. Jésus est le fruit de l'opération du Saint- Esprit, et il.n’était point convenable qu’en dehors de l’influence maternelle, il y eut, dans cette œuvre, l'influence d’un père terrestre. Voici cette idée exprimée par Bossuet :

« Elle (Marie) était prête à le (Fils de Dieu) refu-

1. « Secundo hoc fuit conveniens proprietati ipsius Filii, qui mittitur, qui quidem est Verbum Dei. Verbum autem, absque omni corruptione cordis concipitur : quinimo cordis corruptio perfecti verbi conceptionem non patitur. Quia ergo caro sic fuit a Verbo Dei assumpta, ut esset caro Verbi Dei, conveniens fuit quod etiam ipsa sine corruptione matris conciperetur. » (1. c.)

2. «€ Terlio, hoc fuit conveniens dignitati humanitatis Christi, in qua locum peccatum habere non debuit, per quam peccatum mundi tollebatur, secundum illud Joan. 1, 20: Ecce Agnus Dei, scilicet innocens, qui tollit peccatum mundi. Non poterat autem esse, quod in natura jam corrupta ex concubitu caro nasceretur sine infectione originalis

peccati. » (1. c.)

ser, s’il lui faut perdre sa virginité pour l’acquérir. Mais Dieu, à qui cet amour acheva, pour ainsi dire, de gagner le cœur, lui fit dire par son ange : Le Saint-Esprit surviendra en vous et la vertu du Très-Haut vous couvrira. Dieu même vous tiendra lieu d’époux : il s'unira à votre corps; maisil faut pour cela, qu’il soit plus pur que les rayons du soleil. Le très pur ne s’unit qu'à la pureté ». (Elév. sur les myst., xu semaine, él. 111).

Une autre raison pour laquelle Dieu se choisit une Vierge, est selon saint Thomas, que la naissance de Jésus est par là plus semblable à la façon dont nous devenons fils de Dieu. Notre génération surnaturelle en fils adoptifs de Dieu est le but de toute l’Incarnation. Saint Jean le dit au chapitre 1° de son évangile. Mais le même apôtre ajoute aussi la description du mode par lequel cette filiation, qui nous rend frères de Jésus, s’opère en nous: « non par le sang, non parla volonté de la chair, non par la volonté de l’homme, mais par Dieu. » Le type, l’exemplaire inimitable et transcendant de cette génération si particulière, il nous fallait le trouver dans la naissance même du Sauveur (1). Jésus, pour

« 1. Quarto, propter ipsum finem incarnationis Christi, que ad hoc fuit, ut homines renascerentur in filios Dei, non ex volunlate carnis, neque ex voluntate viri, sed ex Deo, idest ex ipsa Dei virtute; cujus rei exemplar apparere debuit in ipsa conceptione Christi. Unde Augustinus dicit, in libro De S. Virginitate c. vi : Oportebat caput nostrum insigni miraculo secundum carnem nasci de virgine, quo significaret

membra sua de virgine Ecclesia secundum spiritum nascitura » (1. c.)

employer une phrase de saint Augustin, devait naître de Marie comme nous naissons de l'Eglise : virginalement.

Enfin, Jésus devait choisir cette façon de naître pour rehausser, pour intensifier dans le monde, le mérite de la virginité. Les protestants ont beau dire que la virginité est contraire à l’évangile : l’évangile proteste contre eux avec trop d’évidence et de solennité. Jésus n’a jamais condamné le mariage, mais il est certain qu'il a exalté jusqu’au ciel la continence perpétuelle et volontaire. L'Eglise n’a pas eu besoin d’un fatigant et lent travail, pour comprendre dans toute sa portée, cet enseignement du Sauveur. Saint Paul l’avait inculqué trop énergiquement, avec son éloquence irrésistible, éloquence dont nous avons un écho dans sa lettre aux Corinthiens. Aussi les premiers chrétiens comprirent-ils tout de suite, combien agréable à Jésus était ce sacrifice de s’unir à lui, par une vie de parfaite continence ; et la phalange des vierges fut très peuplée dès les premiers jours de l'Eglise. Or Marie fut toujours considérée comme le guide des Vierges. Ce fut surtout son souvenir qui alluma, intense et généreux dans les cœurs croyants, le dessein d’être toujours purs comme des Anges. En prévision de cela, Dieu ne pouvait entrer dans le monde, sans se choisir une mère vierge. Voici l’admirable charme que cette vérité prend, sous la plume magique du prince des orateurs modernes, du Père Monsabré : « Dans le monde nouveau que devait créer le

Verbe incarné, Dieu préparait de glorieuses destinées à la Virginité. — L’antiquité la connaissait è peine, le christianisme l’a vue se multiplier et prendre la tête des grands services gratuits dont bénéficie l'humanité. Jetez un coup d’œil sur le monde catholique, le sacerdoce, l’apostolat, la prière, l’enseignement des pauvres, le culte de la misère n’y sont-ils pas, pour l’ordinaire, le partage des vierges ? Des vierges à l’autel, pour donner comme une nouvelle naissance à l'agneau sans tache et l’offrir à son père ; des vierges, pour voler jusqu'aux extrémités du monde et enfanter à Jésus-Christ les peuples infidèles ; des vierges dans la solitude, pour compenser par de longues oraisons les oublis religieux de la famille chrétienne, pour prier, gémir, supplier comme des mères éplorées, afin d’écarter de la tête des peuples coupables, les coups de la justice divine ; des vierges à l’école, pour donner à l’âme ignorante du peuple la vie intellectuelle ; des vierges dans les réduits infects où se cache la misère; des vierges dans les hopitaux, des vierges, pour prodiguer à l’infortune et dépenser au chevet de la souffrance des tendresses plus que maternelles ; des vierges, partout des vierges. Savez-vous, Messieurs, d’où sont nés ces essaims laborieux et dévoués, prompts à tous les services ? — Du fait théologique, dont vous entendez présentement l’apologie. Ah ! Dieu savait bien ce qu’il faisait, en confiant à une maternité virginale son œuvre fondamentale. Il créait un type puissant, dont l’in-

fluence devait retentir en tous les âges chrétiens. C’est la Vierge Mère qui nous attire à sa suite par le parfum pénétrant de sa pureté; c’est elle qui engage au service du Roi des Rois l’imménse et active légion des vierges : Adducentur regi virgines post eam (Ps. xLIV)(1). »

r. Monsabré, Conf. xLUI.

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