Etudes bibliques, sect. 3, art
de beaucoup de dogmes est d’évoluer, de passer de la profession implicite à la profession explicite ; en outre les circonstances spéciales de ce temps, à savoir : le péril de l’idôlatrie et la polémique pour défendre la divinité du Christ, imposaient des limites plutòt restreintes aux traités sur Marie ; enfin parce que le fleuve de la tradition populaire coulait à travers le canal des écrits apocryphes, beaucoup prenaient une attitude de réserve et de défiance. Ces difficultés disparaissent vers la fin du v° siècle, et alors la croyance à l’Assomption intégrale de Marie prend son libre cours, que rien ne pourra plus arréter.
IV. Développement pris par la doctrine de l’Assomption de Marie, de la moitié du v° siècle, au vu siécle.
La croyance à l’Immaculée Conception ne fut pas plus explicite, dans les quatre premiers siècles, que l’idée de l’Assomption corporelle. Cependant après cette période, nous trouvons un développement beaucoup plus rapide de la seconde que de la première. Bien que l’Immaculée Conception soit arrivée à l’état de dogme défini et indiscutable, il dût cependant avant d’être universellement accepté par la conscience chrétienne, lutter contre les obstacles beaucoup plus formidables et durables, que ceux opposés à l’idée de l’Assomption corporelle de Marie, pour laquelle nous ne pouvons prévoir encore l'honneur de la définition.
Pour appliquer à la doctrine de l’Assomption les paroles de Vincent de Lérins, nous pouvons dire qu'aucune autre vérité concernant Marie, après avoir été jetée comme une semence, après être restée longtemps cachée pendant l’enfance de l'Eglise, et crue très vaguement, n’a été accueillie avec plus de transportpar les fidèles, lorsque prêchée explicitement par l'Eglise, ceux-ci s'apercurent qu’ils comprenaient ce que leurs ancêtres vénéraient, sans en avoir une idée bien distincte (1). Vers la fin du v° siècle, toutes les obscurités sont dissipées, et l’Assomption intégrale de Marie se trouve préchée explicitement non seulement dans les écrits apocryphes, mais dans d’autres documents qui réflètent certainement les enseignements officiels de l'Eglise. À la fin de ce siècle, elle se trouve affirmée, non seulement par les Pères que nous nommerons bientòt, mais en outre, ce qui est d’une importance supréme, elle a la sanction des liturgies sacrées.
Hâtons-nous d’avertir le lecteur que nous ne tenons pas compte de l’histoire d’Euthymius, de laquelle, si elle était recevable, il faudrait conclure qu’au v° siècle non seulement on commençait à affirmer explicitement l’Assomption corporelle de Marie, mais de plus qu'on regardait cet enseignement explicite comme chose très ancienne. Pour le
1. « Jam in seminis ratione proserta,.. in pueris jam ante latitaverit... ante obscurius credebatur... Per te (scil. Ecclesiam) posteritas intellectum gratuletur, quod ante vetustas, non intellectum venerabatur. » (Commonitorium, 1, 22, 23).
lecteur qui ne serait pas au courant, nous rappelons que l'histoire d’Euthymius est la biographie d’un archimandrite palestinien de ce nom, qui vécut au temps du Concile de Chalcédoine et fut contemporain de Juvénal, patriarche de Jérusalem. Dans cette biographie on lit que l’impératrice Pulchérie et l'empereur Marcien, peu de temps après le Concile de Chalcédoine (tenu en 451), ayant bâti une église en l'honneur de la Vierge à Constantinople, au lieu dit la Blacherne, désirant avoir quelque relique de Marie, recoururent à Juvénal patriarche de Jérusalem et aux évêques de la Palestine, qui se trouvaient encore à Constantinople, ayant pris part au Concile. Ils leur exprimèrent le désir, ayant entendu dire que le corps de Marie reposait dans son sépulcre à Gethsemani, de le faire transporter à Constantinople, dans la nouvelle église bâtie par eux. A cette proposition Juvénal répondit: « Bien que la Sainte Ecriture ne dise rien sur la mort de Marie, nous savons toutefois, par une très antique et très véridique tradition, (amen ex prisca ac verissima tradilione hoc accepimus, qu’au moment de la mort de la très Sainte Vierge, tous les apôtres alors dispersés par le monde, furent élevés en l’air et transportés en un instant à Jérusalem, où ils apprirent des anges la mort de Marie; que son corps accompagné par la mélodie des esprits célestes et des apôtres, fut porté en triomphe et enterré à Gethsemani; que pendant trois jours, le chant des anges ne cessa point et que l’apôtre Thomas n’arriva que le troi-
sième jour. Les apôtres ayant voulu vénérer alors ce corps sacré, ouvrirent le sépulcre, mais n'ayant rien trouvé que les linges dont il avait été couvert, exhalant un parfum très agréable et admirable, ils refermèrent le sépulcre, et pleins d'admiration ne surent penser qu'une chose, à savoir: que Dieu avait voulu honorer ce corps en le conservant sans corruption, et en le transportant au ciel, avant la commune et générale résurrection.
« Atque myslerü illius admiralione perculsi, hoc: solum secum repulare polerant, quod Deus Verbum ac glorie Dominus, qui in persona propria carnem ex ea induere ac fieri homo voluerat, idem eliam post discessum e vila, immaculalum ac spurcilili expers ejus cor- PUS INCORRUPTIBILITATE AG TRANSLATIONE ante communem el generalem resurrecltionem honestare voluissel. »
L'importance de cette narration n’échapperait à personne, si elle méritait confiance. Mais la méritet-elle? Pour répondre convenablement à cette demande, il faudrait résoudre deux autres questions, sur l’auteur de cette histoire et sur la valeur du témoignage de Juvénal de Jérusalem. Sur la question de l’auteur, les érudits sont en désaccord. Certains l’attribuent à Cyrille, moine de SaintSabas, mort en 531, un siècle après le fait rapporté. Mais d’autres lui donnent un auteur encore plus récent, Euthymius Zigabène. Il était cependant déjà connu au temps de saint Jean Damascène, car il rapporte cette tradition dans le discours de l’Assomption qui lui est attribué. En tous cas, l'incertitude de l’au-
teur jette naturellement un doute sur la valeur intrinsèque des.choses racontées. Ce douteaugmente en de grandes proportions, si l’on pense que Juvénal manquait parfaitement de scrupule, quand il s'agissait d’exalter son église de Jérusalem et en général l’église de Palestine. S'il le croyait utile à ses visées d’ambition, il ne reculait pas trop devant le mensonge. Saint Léon le Grand, dans sa lettre à saint Maxime d’Antioche, parle précisément de cette ambition, féconde en mensonges et habile à falsifier les documents, dont était affecté Juvénal.
L’Eglise, il est vrai, rappelle cette narration dans les leçons de l’office du 18 août, quatrième jour de l’octave de l’Assomption. Mais elle use de toute sorte de circonspection pour ne point paraitre accepter ce qui, dans cette narration, ne serait point acceptable. Ainsi, alors que Juvénal aurait répondu aux augustes personnages qui l’interrogeaient au sujet du corps de Marie, que ce corps était monté de Gethsémani au Ciel, et cela, selon une {rès ancienne et très véridique tradition, le bréviaire se contente de dire: ex anliqua accepimus tradilione.
Le premier, parmi les écrivains orthodoxes, qui nous affirme sans aucun doute, qu'à son temps, l’Assomption intégrale de Marie était crue et professée explicitement, est saint Grégoire de Tours (596). Dans son livre intitulé De gloria Martyrum, c. IX, il écrit à ce propos: « Après l’Ascension du Sauveur, les apòtres étant dispersés dans toutes les
LES PRÉROGATIVES DE MARIE 54I ————+++-+= t—€+“«[<-————___———— régions du monde, pour prêcher l’évangile, se trouvèrent miraculeusement réunis dans la maison de Marie, au moment précis où, ayant terminé son pèlerinage terrestre, elle allait étre appelée hors du monde. Sachantqu’elle devait partir pour l'éternité, ils veillaient avec elle. Et voici que le Seigneur Jésus arrive avec ses anges ; il prend l’àme de la Vierge, la confie à Michel archange et repart. Le jour suivant, les apôtres prirent de bon matin le corps de la Vierge, avec le lit où elle avait expiré, et le portèrent au lieu de sa sépulture, où ils restèrent attendant la venue du Sauveur. Et voici qu’Il revint de nouveau. Il emporta le corps saint et le fit porter au paradis où, uni à son ame, parmi les élus, il jouit des biens éternels qui ne sont soumis à aucune vicissilude » (1).
Telle est la teneur du premier témoignage, celui du grand évêque de Tours, en faveur de l’Assomption. Ce témoignage n’a point manqué de jeter
t. « Post admirabilem Dominica ascensionis gloriam, dispersi sunt (apostoli) per regiones diversas ad prædican dum Verbum Dei. Denique, impleto a B. Maria hujus vite cursu, cum jam vocaretur a seculo, congregati sunt omnes apostoli de singulis regionibus ad domum ejus. Cumque audissent quod esset assumenda de mundo, vigilabant cum ea simul ; et ecce Dominus Jesus advenit cum angelis suis, et accipiens animam ejus tradidit Michaeli Archangelo et recessit. Diluculo autem levaverunt apostoli cum lectulo corpus ejus, posuerunptque illud in monumento, custodiebant ipsum, adventum Domini præstolantes. Et ecce iterum adstitit eis Dominus susceptumque corpus sanctum, in nube deferri jussit in paradisum, ubi nunc resumpta anima cum electis
‘ejus exultans, æternitatis bonis nullo occasuris fine perfruitur, » (De Glor. M., c. IV.)
du scandale parmi les adversaires du privilège de Marie. Launoy, par exemple, le célèbre et docte janséniste, n’a voulu trouver dans ce passage de saint Grégoire de Tours, qu'un écho de l’opuscule fantaisiste sur le passage de Marie, lequel chercha à usurper l’autorité de Méliton. Ce témoignage donc, bien que d’un homme célèbre, aurait bien peu de valeur, étant donnée sa source : il n’aurait d’autre valeur que le fantaisiste et puéril opuscule dont il dépend.
Que dans les paroles de Grégoire résonne en écho la voix des apocryphes, nous ne saurions ni ne voudrions le nier. Les circonstances des apôtres miraculeusement transportés, au même moment, à la maison de Marie, prête à mourir ; de Jésus descendant une première fois pour prendre l’àme de Marie et la confier à saint Michel, et revenant le jour suivant pour emporter le corps de sa mère ; toutes ces circonstances paraissent à plus d’un esprit, dépourvues de tout caractère sérieux. Elles révèlent, trop clairement pour parler net, l'influence des apocryphes.
Mais ce qu'on ne doit point accorder, c’est que la croyance de Grégoire à l’Assomption dépend uniquement des apocryphes. Pour Grégoire, homme de foi, témoin lui aussi, comme nous le verrons bientôt, de prodiges extraordinaires, ces circonstances purent ne pas paraître étranges, et volontiers il leur donne son assentiment, bien qu'il les ait apprises des apocryphes. Mais le fond de la doctrine,
ce n’est point à cette source qu'il le puisa. Il professait l’Assomption intégrale de Marie, parce que l'Eglise, au moins dans son diocèse, en célébrait la fête et avait même en grande vénération la relique du sépulcre de Marie. Et ainsi son témoignage est de grande valeur, nous révélant la croyance populaire de ce temps, quoiqu'il en soit d’ailleurs du jugement de Grégoire sur les circonstances qui eussent accompagné la glorification supréme de Marie.
Mais citons sans commentaire les paroles mêmes ‘de Grégoire, au chap. IX° de son livre : « Marie, la glorieuse Mère du Christ qui, comme l’enseigne la foi, fut vierge après comme avant son enfantement, fut, comme nous l’avons dit plus haut, transportée au paradis, précédée par le Seigneur, au milieu du chœur angélique. » Cela dit, il fait une digression pour raconter le miracle accompli, quand Constantin construisit un temple en l’honneur de Marie (peut-être à Ephèse), puis il continue: « Sa fête (de l’Assomption) se célèbre au milieu du onzième mois, (ce devait étre selon une ancienne facon de compter, le mois de janvier). » Il ajoute : « Dans l’oratoire de Marsac au territoire d’Avernes, on conserve ses reliques (probablement les reliques du sépulcre). J'y allai à l’approche de cette fête pour y célébrer la vigile. Et pendant la nuit obscure je me hâtai vers l’oratoire, et de loin j'apercus à travers les fenêtres, une splendeur si intense, qu'on eut dit qu’il y avait là une grande multitude de lampes et de cierges allumés. Persuadé que d’autres person-
nes dévotes nous avaient déjà précédés pour célébrer la vigile, je m’approchai de la porte, je frappai, mais personne ne répondit; et la porte reste fermée à clef et toute chose est plongée dans le silence. Que faire ? nous envoyons chez le gardien qui avait la charge de fermer la porte, pour lui demander la clef. En attendant son arrivée, nous allumons des cierges et voici que la porte s'ouvre d'elle-même. Etant entrés dans l’église, voici que la splendeur que nous apercevions de dehors cesse, à cause je pense des ténèbres de mes péchés. Nous ne pûmes découvrir d’où venait cette splendeur, sinon de la puissance de la Vierge glorieuse » (1).
On ne peut donc plus raisonnablement douter :
1. «€ Maria vero gloriosa Genitrix Christi, ut ante partum, ita virgo creditur et post partum, que ut supra diximus, angelicis choris canentibus, in paradisum Domino præcedente, translata est... Hujus.festivitas sacra mediante mense undecimo celebratur. Nam in oratorio Marciacensis domus Averni territorii, ejus reliquie continentur. Adveniente vero hac festivitate, ego ad celebrandas vigilias ad eum accessi. Cumque per obscuram noctem properarem ad oratorium, suspicio a longe per fenestras ita immensam claritatem effulgere, ut putaretur ibi multitudo lychnorum et cereorum esse accensa. Credens igitur quod aliqui devotiorum jam nos ad celebrandas vigilias præcessissent, accedo ad ostium, pulso, nec quemquam invenio, repertumque ostium clave munitum cuncta silentio data, deprehendo. Quid plura ? Transmittimus ad custodem, cui tunc erat obserandi cura, ut scil. ostium clave exhibita reseraret ? Dum autem ille venit nos accendi mus aforis cereum. Interea aperitur sponte et ostium : ingressisque nobis, credo a caligine peccatorum meorum, claritas quam admirabamus aforis, apparente cereo nostro, discessit : nihil tamen præter virtutem gloriose Virginis aliud penitus videre potuimus unde claritas illa fuisset exorta. » {ll citi e, IX)
‘Grégoire, bien qu'il n’ait pas relaté les détails rapportés par les apocryphes, a cependant trouvé l’idée foncière de l’Assomption déjà sanctionnée dans l’église de France, par le rite d’une fête solennelle, dont on célèbre avec élan et dévotion même Ja vigile.
Et ce n’était pas seulement l’église de France qui -célébrait cette fête, aussitôt après la fin du v° siècle: nous la trouvons aussi en honneur dans l’église grecque. Une première preuve de la haute antiquité de cette fête, en Orient, nous l’avons dans ce fait qu’elle était célébrée solennellement, même par les anciennes sectes schismatiques des Nestoriens et des Eutychéens : ce qui fait penser, et non sans sérieux fondement, que les origines de cette solennité doivent se rechercher bien avant le vi° siècle, avant même la séparation de ces églises. Ceci nous ferait remonter aux temps qui précédèrent les conciles d’Ephèse et de Chalcédoine. En tout cas, on ne pourrait croire raisonnablement que ces schismatiques aient pu accepter cette fête de la véritable Eglise, longtemps après ces conciles ; car la division allait toujours s’accentuant davantage, et l’orgueil sectaire eut été un obstacle insurmontable à l’introduction d'une fête catholique dans ces communautés séparées.
En outre Nicéphore Calixte raconte, au xvu° livre de son histoire, que l’empereur Maurice fixa au 15 août la fête de l’Assomption pour l’Orient. Ceci aurait eu lieu entre 582 et 602. Et il pourrait se faire
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que Maurice, comme l’observe très bien Tillemont, n'ait point lui-même introduit cette fête, mais en ait seulement changé la date. On sait en effet qu’en beaucoup d’églises et durant longtemps, la fête de la mort et de l’Assomption de Marie se célébrait en janvier, vers le milieu du mois. Tel fut pendant de longs siècles l’usage des églises de France.
Il n’est point facile de dire l’époque précise où l’église romaine commença à solenniser l'Assomption. Certains en font remonter l’origine jusqu’au pape Damase, d’autres à saint Léon I°, d’autres à Gélase. D’ordinaire, on en attribue l'institution à saint Grégoire le Grand. Il est certain que dans son sacramentaire, figure la fête de l’Assomption. Toutefois quelques-uns croient là encore faire des réserves, car il est hors de doute que dans la suite, on y fit des adjonctions: pour certains la messe de l’Assomption serait une de celles-ci.
Quoiqu'il en soit de l’usage de l’église de Rome, il est incontestable qu’après la fin du v° siècle, la fête de l’Assomption avait pris place, et place solennelle, dans le calendrier de beaucoup d’églises. Elle ne s’appelait pas partout du même nom, mais partout elle avait le même sens et le même objet. Elle s'appelait tantôt pausalio, dormilio, tantôt transilus, translatio, tantôt mors vivifica, tantôt assumplio ; ce dernier nom plus expressif finit aux siècles suivants, par prévaloir sur les autres. Mais même les autres noms pris, non dans leur sens étymologique, mais dans le sens traditionnel, comportaient la
résurrection de Marie. Ce n’est pas là une simple conjecture, mais un fait indéniable, comme le prouvent surtout les homélies des Pères faites à la Pausalio, à la Dormilio de la Vierge, et aussi les formules de la prière liturgique. Soit les oraisons, soit les homélies parlent en termes de grande exaltation, de la résurrection et du triomphe de la Mère de Dieu. Voici par exemple ce que disait saint Modeste, patriarche de Jérusalem, dans son discours sur la Dormitio de la Vierge : « Aujourd’hui le Seigneur du Ciel et de la terre a consacré le tabernacle humain dans lequel il avait été, d’une façon merveilleuse, reçu selon la chair. Il a voulu qu’il participàt avec lui, dans l’éternité, à l’incorruptibilité, nous donnant par là, à nous autres chrétiens, une très puissante protection. O bienheureuse Dormitio de la glorieuse Mère de Dieu, toujours Vierge, qui n’a point connu la corruption du tombeau, parce que le Seigneur tout-puissant Jésus-Christ a conservé intacte la chair dont il est né. Salut très Sainte Mère de Dieu : le Dieu Jésus roi de la gloire, qui t’avait choisie pour être sa reine spirituelle sur la terre et en même temps pour nous donner le royaume céleste, a voulu lavoir avec lui dans ce royaume, glorieuse au-dessus de tous, et cela pour la gloire de son Père et de l’Esprit-Saint ». Il conclut le discours par ces autres paroles : « La très glorieuse Mère du Christ notre Sauveur et notre Dieu, qui nous donne la vie et l’immortalité, est par lui ressuscitée, partage avec lui, pour tous les siècles, l’incorruptibilité; c’est lui
qui l’appela de la tombe, et la prit près de lui, comme Lui seul le sait, Lui à qui soientla gloire et le commandement, avec le Père et l’Esprit-Saint, dans les siècles des siècles » (1).
Ces paroles de Modeste sont très claires et tout commentaire en serait superflu ; elles montrent en une lumière éclatante, que la fête de la Dormilio, bien que de sa nature ce nom indique la mort, commémorait en réalité la glorieuse exaltation du corps de Marie au ciel. Le lecteur averti a remarqué avec quelle délicatesse, quel esprit critique, le Saint patriarche de Jérusalem écarte, sur le passage de la Vierge, toute narration fantaisiste. Il ne prétend pas savoir les circonstances qui accompagnèrent les derniers moments de la Mère de Dieu. Il sait seulement qu’elle monta au ciel en âme et en corps
1. « Hodie rationale tabernaculum quo mirum in modum exceptus est in carne Deus et Dominus ceeli et terre, ab eo compositum est et consecratum, ul sil in ælernum incorruplibililatis concors cum ipso, ad fortem protectionem et salutem, tutelamque omnium christianorum. O beatissima dormitio gloriosissimæ Deiparæ post partum semper virginis, quæ corporis quo vita continebatur, nullam passa est in sepulcro corruptionem, carnem servante, qui ex ea natus est omnipotente Salvatore Christo... Salve, Deipara sanctissima, quoniam rex glorie Deus Jesus, qui te elegerat, ut regia quædam spiritualis ejus esses in terris, atque per te celesti nos regno donaret, in hoc te esse simul voluit, corpore intactam, et pre omnibus gloriosam, ad Patris sui et Spiritus gloriam... Præterea sane, ut gloriosissima Mater Christi Salvatoris nostri Dei, qui vite et immortalitatis est largitor ab ipso vivificatur, consors cum eo, incorruptibilitatisin omnia secula, qui illam ex sepulcro excitavit, et apud se assumpsit, ut ipse solus novit, cui gloria et imperium cum Patre et sancto Spiritu in saecula sæculorum. Amen. » (Enc. in dormitione S. D. N. D. V. M)..
« d’une façon que Dieu seul connaît, — ul ipse novil ». Est-ce que de nos jours pourrait mieux dire un prédicateur, même plein de révérence pour les lois de la critique?
Et cette interprétation de la fête de la Dormilio, ou de la Pausatio de Marie, comme la célébration de son assomption corporelle, n'était point une idée, une explication particulière et propre à saint Modeste. Les expressions employées dans toutes les liturgies ne laissent aucun doute sur son but, qui est de célébrer en méme temps la mort et l’Assomption de la Mère de Dieu. Voici quelques exemples. Dans le Sacramentaire Grégorien, il est dit de Marie, à l’oraison Veneranda, qu’elle mourut, oui, mais que les liens de la mort furent impuissants à Ja retenir humiliée parce qu’en elle le Fils de Dieu s’était incarné.
Veneranda nobis, Domine, hujus est diei festivitas, in qua S. Deigenitrix mortem subit temporalem ; nec tamen mortis nexibus deprimi potuit, quæ Filium tuum de se genuit incarnatum. Le Sacramentaire gothique dit que la mort de Marie fut sans exemple, qu’elle frappe d’étonnement, que Marie est digne de l’admiration universelle par la facon dont elle quitta cette vie, que Marie est un mystère d’autant plus inexplicable qu’elle fut exaltée au ciel d’une façon toute particulière. Generosæ diei dominicæ Genilricis inexplicabile sacramentum, tanto magis preconabile, quantum est inter homines assumplione virginis singulare apud quam vile integrilas oblinuit Filiam, el mors non
invenil par exemplum. Nec minus ingerens stuporem de transitu quam exullationem ferens unico beata de partu. Non solum mirabilis pignore, quod fide concepit, sed translalione prœdicabilis qua migravit (Patr. Lat., LXXII).
La liturgie mozarabe affirme que Marie conserva après sa mort sa chair immaculée, et qu’avec cette chair, elle fut exaltée parmi le choeur des Vierges et des anges. /Ingenite Pater.... sicut illa hodie inter angelorum virginumque choros meruit assumi, sive dono illibatoe carnis feliciter jucundari, sic nos beatiores ibidem misericorditer admitte (P.L. LXXXV).
Si des liturgies occidentales, nous passons aux orientales, là encore la Dormitio, le passage de la Vierge, n'est jamais célébré indépendamment de son Assomption corporelle. Dans les Menées attribuées à saint Sabas dont nous avons parlé à propos de l’Immaculée Conception, on lit au 17 août: « Filius tuus Deusque noster, ut fidem duarum quas habet naturarum, stabiliret, mortuus est quidem ut homo, sed ressurrexil ut Deus. Te quoque mori, 0 Genitrix Dei ad prescriptum natura perplacuit Deo, ne a fide alienis incarnatio Christi tamquam phantasma viderelur, ut cujus Mater mortalis non esset. Migrasti autem a terra in coelos, veluti sponsa de thalamo tuo, seu tabernaculo progressa. Et quemadmodum lerram illuminasti pariendo, sic et oethera sanctificasti ascendendo. Interim apostoli intaminatissimum funus tuum curarunt, atque inter exequias viderunt et corpus luum sublime abiisse, hoec omnino verba, cum
metu proefali : Hoec est mutatio dexteroe Excelsi. »
Nous n’en finirions plus si nous voulions glaner çà et là, dans les diverses liturgies orientales : elles nous font toucher du doigt que, dans l’idée de ceux qui anciennement célébrèrent le passage et la Dormitio de Marie, était incluse son exaltation corporelle au ciel. À ceux qui voudraient approfondir davantage ce point, nous recommandons l'œuvre très érudite de Cozza Luzi, moine basilien de Grottaferrata, de Corporea assumptione Bealæ Maria Deiparæ testimonia liturgica Groecorum selecta (Rom® 1869), reproduite par Vaccari dans l’appendice à son célèbre ouvrage sur l’Assomption. Et ainsi, par ces recherches sur le vi° siècle, nous avons pu nous convaincre que la doctrine de l’Assomption intégrale de Marie fut professée, non seulement par des individus, mais par des églises entières, soit de l’orient soit de l’occident. Jusqu'à présent l’histoire n’est pas en mesure de faire la statistique exacte de ces églises, mais elles n’étaient ni peu nombreuses, ni les moins importantes.
Le vu? siècle nous montre la doctrine et la fête de l’Assomption répandues dans tout le monde catholique, jetant dans la conscience chrétienne des racines si solides et si profondes, qu’elles triompheront sans effort des oppositions puissantes qui surgiront bientôt.
En ce siècle, la fête de l’Assomption est célébrée en grande pompe même à Rome. Le liber pontificalis t. 1, p. 376-381, indique que le pape Serge Ie
En arms
(687-707) établit une procession solennelle au jourde l’Annonciation, de la Dormilio et de la Nativité de la Sainte Mère de Dieu. Au début de cette procession on chantait l’oraison Veneranda, que nous. avons citée plus haut.
Dans les églises de France, la fête allait s'étendant. toujours et augmentant de solennité. Les statuts du synode de Reims, en 633, prohibent pour ce. jour les œuvres serviles. Dans la liturgie gallicane, on continue à célébrer la fête au 18 janvier, jusqu’au temps de Charlemagne, où on adopte lesystème romain de la célébrer le 15 août.
Selon ce qu'on lit dans la règle 150 de saint Chrodegand, évêque de Metz, elle était une des principales solennités de son diocèse. Ce même degré de fête insigne lui fut confirmé par le concile de Mayence en 813. Après cette époque, comme il apparaît des capitulaires, la fête de l’Assomption était célébrée dans tous les diocèses de l'empire Franc.
En Allemagne elle fut établie au synode national de Saltzbourg (713) et en Angleterre elle fut prescrite par le concile de Cloveshoe en 747.
Elle était en honneur dans les diocèses de rite: mozarabe, et même dans le missel de ce rite, on affirme l’universalité de cette fête : on la proclame en effet juxia disciplinam Synorum, Francorum, Armenorum et Romanorum.
Les pontifes romains continuèrent, par leur autorité à en favoriser la diffusion et la splendeur. Selon l'affirmation d’Anastase le bibliothécaire, le pape:
Pascal I°, vers 817, voulut que l’art servit à exprimer sa foi en l’Assomption corporelle de Marie, et il fit représenter ce mystère sur deux tapisseries très précieuses, qu’Anastase décrit minutieusement. Le même auteur nous rend compte de la grande dévotion du Pape Léon IV (845) envers l’Assomption de Marie. Et de plus il nous raconte que ce pape, ayant obtenu une faveur publique signalée au jour de l’Assomption, établit pour cette fête la vigile et l’octave. Du reste Nicolas I°" dans son célèbre rescrit aux Bulgares, (858) leur prescrit le jeûne la veille de l’Assomption, selon l’ancien usage observé à Rome. « Secundum sacra decrelalia in his eliam a licilis se quibusdam abslineat, quadragesimali scil. tem-. pore, quod est ante Pascha, jejunio post Pentecosten, jejunio ante solemnilatem assumptionis sanclæ Dei Genitricis, et semper virginis domino nostre Mario, nec non jejunio ante Natalis D. N.J. C. feslivilalem quer jejunia sancla Romana suscepil antiquitus et lenet Ecclesia. »
Au 1x° siècle la fête de l’Assomption avait déjà obtenu en Occident la plus grande splendeur possible, splendeur qui ne saurait être dépassée de nos. jours, où ce serait un péché contre la foi que de douter du mystère de la fête. Alors cette splendeur particulière de solennité était respectée, comme un droit d’ancienne date — suscepil antiquitus el lenet Ecclesia.
Quant aux églises d’Orient, elles acceptèrent par un progrès assez rapide et même sans contestation,
l'institution de la fête de l’Assomption. Il semble qu'au temps de saint André de Crète, c’est-à-dire au vii° siècle, elle y fut célébrée partout. De fait ce saint dans l’homélie x°, au passage reproduit par Tillemont (1), affirme que la résurrection de la Vierge est honorée par tout le monde, mais que la fête ne s’en célèbre que dans quelques endroits. Il pourrait se faire que saint André entende parler non des églises d'Orient, mais de celles d'Occident. En tout cas, comme cela ressort des Menei, nous pouvons établir avec certitude qu'avant le vite siècle, la fête était devenue générale même dans les églises orientales. Et depuis elle a toujours été célébrée et l’est même aujourd’hui, malgré le schisme. Dans les temps modernes en effet le patriarche de Jérusalem Cyrille Lucaris, dans une homélie célèbre, à son peuple età son clergé, et le concile de Jérusalem en 1672, nous ont fourni les meilleures preuves que nos frères séparés d’Orient reconnaissent, non moins que nous, le triomphe de Marie, dans son Assomption intégrale.
Cet accord des liturgies à fêter l’Assomplion corporelle de Marie ne saurait se concevoir, sans l’accord des écrivains ecclésiastiques à proclamer cette doctrine : la liturgie de l'Eglise et l’enseignement des Docteurs, par leur nature même, influent l’un sur l’autre. Les rites sont généralement cause et effet de l’enseignement de ceux qui sont les portevoix autorisés du magistère vivant de l'Eglise. En