Judicium de contr. Mart. au début
on lisait au jour de l’Assomption, ce qui se trouve dans le Martyrologe d’Usuard. Mais cela heurtait trop la croyance générale, si enracinée et plus qu'ailleurs, en France. Aux paroles d’Usuard, on substitua donc un autre sermon, d’auteur inconnu, mais qui affirmait en termes formels, l’Assomption de Marie. La chose alla ainsi pendant plus d'un siècle, lorsqu’en 1668, à l’occasion d’un changement d’exemplaire, certains proposèrent de revenir à l’ancienne leçon d’Usuard, et réussirent dans leur dessein. Le chapitre de Paris se prêta docilement à leur désir. L’un des premiers à conseiller ce changement fut Claude Joly, qui écrivit à ce propos une dissertation, où tout en soutenant le retour au Martyrologe d’Usuard, il n’ose toutefois nier absolument l’Assomption de Marie. On peut, d’après lui, y croire, mais on ne peut l’affirmer comme certaine. Cette dissertation est de 1669.
Aussitôt se levèrent, pour défendre la croyance commune, Jean Gaudin, dans son livre Assumplio M. V. vindicata ; et Nicolas Billiard (Ladvocat), dans ses Vindiciæ parthenicæ de vera assumptione corporea B. Marie. Ces deux ouvrages, en faveur de l’Assomption, furent publiés en 1670. C’est alors qu’entre en lice Launoy qui dans son Judicium de controversia Martyrologii soutient énergiquement la leçon d’Usuard, et se déclare franchement contraire à l’Assomption corporelle de Marie. Les Jansénistes et tous ceux qui sympathisaient avec eux, prirent parti pour Joly et Launoy. Peu d'années après, deux
illustres historiens manifestèrent trop de penchant pour les adversaires de l’Assomption ; ce furent Tillemont et Noël Alexandre. Tillemont, à la note xv sur la vierge, où il traite pieusement de la résurrection de Marie, débute modestement ainsi: « Nous ne prélendons pas nous rendre juges de l'opinion qui semble reçue par le commun sentiment des fidèles, que Dieu a ressuscilé la S. Vierge... Nous nous contentons de représenter aux personnes habiles les difficultés qu’on peul y faire : el nous voudrions que notre sujet nous permil de nous exempler d'entrer dans celle discussion. »
Les difficultés qu'il fait ensuite, sont tirées des Pères qui semblent avoir parlé en défaveur de ce mystère, et que nous avons rapportées. L’une d’elles paraît à Tillemont d’un plus grand poids : elle est extraite d'un passage du concile d’Ephèse.
Parlant de Nestorius, dans sa lettre au peuple et au clergé de Constantinople, le concile d’Ephèse dit que l’hérésiarque fut condamné dans la ville « dans laquelle Jean le théologien, et la Mère de Dieu la S. Vierge Marie... in qua theologus Joannes et Dei genilrix virgo sancta Maria... » La phrase est inachevée. Tillemont la complète en ajoutant la particule est. Le sens est alors: « Marie est à Ephèse », ce qui s’appliquant à Marie déjà morte, signifie que son corps se trouve là. Le concile d’Ephèse donc aurait été si peu persuadé de l’Assomption de Marie, qu’il admettrait tout au contraire que son corps fut dans la ville. Tillemont n’ignore pas toutefois que
sa façon de compléter la phrase n’est pas la seule: possible. Il sait que d'autres l'ont achevée ainsi : « où Jean et Marie habitèrent un temps », et encore: « où ils ont leur église. » Mais il n’admet point ces façons de voir, uniquement parce qu’elles ne lui plaisent pas, et il reste persuadé que les Pères d’Ephèse étaient convaincus de la présence du corps de Marie en cette ville. Vraiment cette conviction du Concile paraît étrange ; car on sait que, quelques siècles auparavant, Polycrate, pour exalter Ephèse, rappelle au Pape Victor tous les personnages illustres et apostoliques, qui ont leur tombeau en cette ville ; parmi ceux-ci il ne pense même pas à nommer Marie, ce qu’il n’eut certes pas omis de faire, s’il l’eut pu.
Quoi qu’il en soit, Tillemont termine sa note par ces paroles : « 1! faut donc avouer, que ni les Pères et la tradilion ecclésiaslique, ni les monuments de l’hisloire, ne sont point favorables à la créance de la résurreclion de la T. S. Vierge. Ce n’est pas néanmoins une raison suffisante pour assurer qu’elle soil fausse. Car tout ce que nous avons dit, ne nous donne point de cerlilude que Dieu n’ait pas voulu préserver de la corruplion, le corps sacré dont Jésus-Christ a liré le sien ; comme il est indubilable qu’il l’a pu. Ce qu'on lit méme dans le concile oecuménique d’Ephèse, n’est pas une preuve assurée du contraire. Les évêques voyant à Ephèse le tombeau où elle avait élé enterrée; et ni l'écriture, ni l’hisloire, ni la tradition ne leur apprenant point que Dieu l’en eul tirée, ils ont eu raison de
croire qu’elle y était encore, laissant à Dieu le pouvoir de faire des miracles secrets qu'il ne lui plaît pas de nous révéler.»
Noël Alexandre se montra lui aussi enclin à jeter une ombre sur le fait de l’Assomption, mais il en fut blàmé par les supérieurs de l’ordre dominicain dont il était membre ; il ne manqua point de donner des explications équivalant à une retractation, et il finit par louer l'ouvrage de Ladvocat, comme on peut lire en son histoire, à l'endroit cité plus haut, où il parle du livre du pseudo-Meliton.
La polémique, éteinte en France, reprit bientôt en Belgique, par l’œuvre de Maraut, professeur d'histoire à Louvain. Ce professeur écrivit ouvertement contre l’Assomption ; mais il trouva de vigoureux adversaires dans le Jésuite Van den Driesch, et dans les prêtres séculiers Van den Bavière et Salomon. L'Université condamna sévèrement l’œuvre de Maraut, et par suite, l'incident fut clos.
En somme, ces petites escarmouches n'arrêtèrent en rien la marche toujours plus triomphale, de la croyance à l’Assomption ; et même au siècle dernier, particulièrement en suite de la définition de l’Immaculée Conception, il y eut un courant très fort pour demander au saint Siège d'élever à l’honneur d’un dogme de foi, l’Assomption de Marie. Nous avons parlé ailleurs du postulat, formulé à ce sujet par beaucoup d’évêques, au Concile du Vatican ; et d’éminents écrivains ne manquèrent ni ne manquent, qui travaillèrent et travaillent, avec
leur admirable érudition, à obtenir la réalisation de -ces saintes aspirations. En Italie, dans ces derniers temps, il faut citer comme hommes de grand mérite et de grande réputation sur ce sujet, Lana, Vaccari, Jannucci, le professeur Clino Crosta ; citons encore, poursuivant le même but, la Civiltà Cattolica et Scienza e Fede. Nous parlons ici et seulement de ceux qui ont fait des monographies sur l’Assomption. Hors d’Italie, le R. P. Renaudin, abbé des Bénédictins de Saint-Maur, s’est acquis une renommée particulière à ce propos. Parmi les théologiens modernes qui ont spécialement bien parlé de l’Assomption et de sa définibilité, citons Lépicier, Janssens, Terrien.
Où en est le mouvement destiné a obtenir la définition ? On peut s’en rendre compte par la relation faite au congrès de Fribourg, en Suisse, par le R. P. Renaudin déjà tant de fois nommé. Dans cette relation sur la définibilité de l’Assomption, l’auteur disait : « Depuis le Concile du Vatican, le désir de voir l’Assomption élevée au rang des dogmes de foi, à persévéré chez les pasteurs et le peuple chrétien. En moins de deux ans, de 1900 à 1902, plus de cent trente évêques, dont nous avons la liste, ont signé des suppliques pour demander la définition dogmatique de l’Assomption ; il yena de toutes les parties du monde, des pays de mission comme des pays réputés catholiques ; mentionnons au moins l’Italie, qui jusqu’à cette heure occupe le premier rang dans ce solennel hommage
rendu en même temps à la sublime prérogative de Marie et au pouvoir doctrinal de Pierre, et après elle, le Brésil, l'Espagne, la France, la Suisse, l’Angleterre, le Portugal, le Monténégro, l’Albanie, la Syrie, le Canada, le Mexique, les Antilles, l’Equateur, le Guatemala, le Pérou, la Chine, la Corée, le Japon, l’Inde, le Soudan, l’Australie et les îles Fidji » (1).