VII. Marie immaculée dès le premier instant
La Bulle /nefjabilis dit que le privilège de l’exemption de la faute originelle fut accordé à Marie dès le premier instant de sa conception.
Qu'est-ce que c’est que la Conception ? Que signifie le premier instant dont il est ici question ?
La conception peut se prendre en deux sens, au sens actif et au sens passif. Dans le premier sens, il indique l’action posée par les auteurs de la vie pour donner origine à l'enfant. Dans le second, il signifie l’union de l’âme et du corps. Sur ce moment de l’union de l’âme et du corps, ni les philosophes ni les théologiens ne sont d'accord. Certains pensent que tout de suite après, ou très peu de temps après la conception active, l'âme commence à actuer le corps. D'autres au contraire soutiennent qu'il faut d’abord laisser passer un certain temps. Quoiqu'il en soit de la vérité intrinsèque de ces deux opinions,
ce qu'on doit tenir pour certain, c'est qu’un nouveau rejeton humain ne peut point se dire conçu jusqu’à ce que l’àme ne soit venue dans le corps, d’autre part, quand une telle union est accomplie, la conception doit se dire effectuée., Elle s’accomplit en un instant, car au moment même où l’àme est créée de Dieu elle se trouve unie au corps. Pour parler en toute rigueur, il faut dire que l’àme est créée dans le corps.
Or, la définition du dogme que nous étudions, en disant que Marie fut conçue immaculée dès le premier instant, veut nous enseigner que l’âme de Marie, et Marie par conséquent, fut toujours exempte du péché originel ; qu’elle fut créée exempte. Il ne faut point penser que Dieu en un premier instant unit l’âme de la vierge à son corps, et qu’ensuite, en un second instant, il la purifia de la souillure commune. D’après cette façon de penser, Marie n'aurait pas été immaculée dès le premier instant de sa conception. Pour rester fidèle à l’enseignement de l'Église, il faut tenir qu’à l’instant même où Dieu créa l’âme de Marie, et l’infusa dans le corps, où l’on put dire « une personne raisonnable existe » ; en ce même instant Marie reçut l’influx de la Rédemption, le péché originel fut écarté d’elle et elle commença à posséder une nature innocente.
VIII. Les éléments positifs de l’Immaculée Conception de Marie
Il nous faut maintenant examiner par le détail
en quoi consiste précisément cette innocence de la nature en Marie, résultant de l’exemption de la faute. On se tromperait certainement à penser qu’elle consiste simplement en quelque chose de négatif, c’est-à-dire dans la privation de la tache originelle. Si l’on a bien examiné la nature du péché d'origine, on comprendra sans peine comment l’Immaculée Conception consiste en des dons éminemment positifs. Le péché originel consiste essentiellement dans la perte, dans l’absence de la grâce. Ne point posséder la grâce pourrait en soi n'être point péché : par exemple, si Dieu avait créé l’homme dans l’ordre purement naturel, l’homme n’aurait pas eu la grâce et cela n’aurait pas constitué pour lui une difformité morale ; mais dans l’ordre présent les choses vont diversement. Maintenant que l’homme a été élevé à l’ordre surnaturel, l'absence de la gràce marque pour lui l’état de péché. Alors que, entre l'état de péché et l’état de grâce, on pourrait concevoir un état intermédiaire, celui de l'innocence naturelle, dans l’homme actuel cela n’est pas possible. S'il n’a point la grâce, il est pécheur nécessairement et vice versa, s’il n’a point de péché, cela vient de ce qu'il est orné de grâce. Quand donc la foi nous enseigne que Marie fut conçue immaculée, nous devons en vertu de cette doctrine, admettre que Marie fut dès le premier instant de son existênce, ornée de la grâce.
Exempte de la racine de tous nos maux, Marie devait être créée par Dieu, éclatante de cette gran-
deur surnaturelle qui formait la gloire incomparable de l'homme innocent. La nature humaine souillée dans tous les autres hommes reprenait son idéale beauté en Marie. Par l’immaculée conception les beaux jours de l’Eden revenaient une autre fois sur terre. Marie entrait dans la famille humaine, accompagnée d’un intense courant d'amour divin. Elle entrait comme une colombe toute pure sans aucune tache, comme celle sur laquelle le regard de Dieu ne s'était jamais posé avec autant de complaisance. Cet immense amour faisait couler dans toute la nature de Marie un torrent débordant de grâces, car on le sait, la grâce reçue est en proportion de l'amour que Dieu nous porte. Fruit de l’amour divin, la grâce de Marie en était un puissant aiguillon. La grâce déjà concédée à Marie dès le premier instant de son existence était le titre qui exigeait de Dieu de nouvelles largesses surnaturelles, lesquelles à leur tour, provoquaient en elle de nouvelles effusions de divine miséricorde. Et ainsi la première grâce reçue par Marie, ennoblissant immensément sa nature, lui donnant la possession de la grandeur, qui s'était si fatalement perdue dans l'Eden, marquait encore le début lumineux d’une plus lumineuse carrière, laquelle devait s’irradier toujours davantage de lumière divine, au cours de son développement progressif.
Tous les théologiens sont unanimes à admettre que la grâce reçue par Marie dans l’acte même de sa conception fut d’une grandeur extraordinaire, préci-
LES PRÉROGATIVES DE MARIE 57 N ET RE à LR a sément parce qu’extraordinaire fut l’amour que Dieu, dès le début, porta à celle qui devait être sa future mère. Et voulant avoir une idée plus exacte de cette grace insigne, ils la mettent d'ordinaire en parallèle avec la grâce concédée par Dieu aux autres âmes justes après leur baptême. Il n’y a point à proprement parler de document qui tranche la question avec autorité et définitivement; mais le bon sens théologique nous pousse à admettre que Marie dès le premier instant de sa conception eut une grâce sans pareille. Sa grâce initiale fut immensément supérieure à la grâce qu'atteignirent après une vie toute dépensée au service de Dieu, les saints les plus grands; supérieure à la gràce des anges les plus élevés ; supérieure enfin au cumul immense de gràce qui résulterait de l’ensemble de toutes les grâces diverses que Dieu, au cours des siècles, a répandues ou doit répandre sur les différentes créatures raisonnables.
Ce qui nous conduit à cette invincible conviction, c'est qu'aucune créature, ne s’est jamais trouvée ou ne se trouvera jamais aussi proche de Dieu que Marie, dès le premier instant de son existence. Or, la grâce est plus ou moins grande, selon l’union plus ou moins étroite de la créature avec le créateur, source suprême de toute grâce. Et Marie bien qu’elle ne fut pas dès le commencement Mère de Dieu était cependant prédestinée à l'être. Elle fut donc tout de suite placée dans un ordre supérieur à celui de toutes les autres créatures, dans l’ordre de