‹ Marie dans le dogme catholique (volume 2)Chapitre 30 sur 154 · II. L’'argument tiré du Proto-Évangile · texte numérisé non relu

II. L’'argument tiré du Proto-Évangile

Il sera donc très utile d’insister un peu sur cet argument, et ce le creuser à fond. Il est tiré du verset 15 du chapitre III de la Genèse, où sont relatées les paroles de Dieu au serpent, pour le chàtier d’avoir séduit Eve : « Quia fecisti hoc, parce que tu as fait cela, je mettrai une inimitié entre toi et la fem» me, entre ta postérité et sa postérité. Celle-ci le brisera la téle, et tu la meurtriras au talon ».

On s’accorde à admettre que par ces paroles, Dieu a voulu relever le courage de nos premiers parents, les arracher à l’abîme où ils se sentaient emportés, par la vision d’une restauration heureuse. Déjà ils touchaient du doigt les tristes fruits de la séduction de Satan, et Dieu a voulu leur donner l’assurance qu'un jour le serpent aurait la tête brisée, c’est-àdire serait vaincu par la postérité de la femme. Quelle que soit la valeur à donner à l'expression « la postérité de la femme », on ne saurait mettre en doute que tout ce passage ne prédise l’œuvre de la Rédemption, à accomplir par Jésus. C’est pourquoi ce verset 15 de la Genèse, s'appelle d'ordinaire le Prolo-Évangile, l'annonce première du Rédempteur.

Marie y est-elle aussi annoncée ?

Nous n’en doutons point. Et bien que l’exégèse de ce verset soit diverse même chez les catholiques, notre affirmation se soutient en chacune de leurs interprétations.

Voyons-le donc, et d’abord qu'on nous permette quelques observations critiques sur le texte. IL est incontestable que la leçon de la Vulgate est défectueuse. On y lit ipsa, elle te brisera, alors que dans le texte hébreu il y a il (désignant la postérité de la femme). De même, c’est de son lalon à lui et non à elle, qu'on doit lire. Ensuite, dans l’hébreu et dans le grec, au lieu de tu poseras des embûches, on lit {u meurtriras. La sentence portée contre le démon fut prononcée par Dieu dans les termes suivants: « Je mettrai une inimitié entre loi et la femme, enlre ta poslérité et la sienne. Celle-ci te meurtrira la léle, et tu meurtriras son lalon ».

Ceci posé, quelle est cette femme décrite ici comme l’ennemie du démon ?

Certains pensent que littéralement, la femme signifie Eve, et la postérité de la femme, la postérité d’Ève, c’est-à-dire, tout le genre humain.

« Eve, lit-on, dans la revue L'Ami du Clergé (p. 126, année 1900), Eve est la femme ici désignée. Le mot hébreu ishah se lit dix fois dans le chapitre HI de la Genèse. Or, les neuf autres fois il désigne Eve. Pourquoi lui donnerait-on, au verset 15, une autre signification? Parce que, disent quelques interprètes, la femme dont ilest question dans ce verset est déclarée par Dieu l’ennemie du serpent. Or, Ève était devenue son amie en obéissant à ses suggestions. Pauvre raison! Le péché d’Ève l’a rendue l’amie du serpent, c’est vraï, mais aussi Dieu l’invi-

te, elle et sa postérité, à entrer de nouveau en lutte contre lui.

Par la race de la femme, il faut entendre toute l'humanité. Quelques Pères de l’Église, entre autres saint Cyprien, ont entendu cette expression de Jésus- Christ seul. Mais le plus grand nombre des Pères n’est pas de leur avis. D'ailleurs le contexte leur donne tort. N’est-il pas dit en effet, à la fin du verset, que la race de la femme sera blessée par le serpent? Les blessures dont il s’agit ne peuvent être que des péchés. Or le péché n’a jamais atteint la personne de Jésus. Que le mot serpent désigne à la fois le reptile aperçu par Eve et le démon qui se cachait en lui, cela n'est contesté par personne. Quant à la race du serpent, ce sont tous les autres démons, non qu’ils descendent du premier par voie de génération, mais parce qu’ils ont même nature que lui. On ne saurait ranger dans la race du serpent les hommes pécheurs, car ils sont compris dans celle de la femme; ce sont eux qui doivent sentir les morsures du serpent ».

D'après cette explication à laquelle le Père Hummelauer a donné l'autorité et le poids de son nom, l'annonce de la Vierge n'apparaît plus clairement, toutefois elle demeure encore. De fait, on y prédit la victoire du genre humain sur le serpent ; mais quelle victoire ? Üne victoire collective de tous les descendants d'Eve? Non. « L’espérance, — continue l’article cité — d’une victoire collective, si jamais elle entra dans le cœur des premiers hom-

mes, dût promptement s’évanouir, à la vue du fratricide de Caïn et des autres crimes qui ne tardèrent pas à révolter la terre. Il n’y eut donc plus qu’un espoir possible : attendre d'un sauveur unique la défaite de satan. Voilà comment les paroles de la première promesse simplement éclairées par l’histoire primitive de l'humanité, annonçait clairement le Rédempteur.

Elles annoncent aussi sa mère Marie. L’Incarnation une fois décrétée, le Verbe pouvait tirer du néant une chair pareille à la nôtre, ou encore la former de terre. Mais il voulut appartenir par la chair et le sang à la race de ceux qu’il venait sauver ; en un mot il voulut avoir pour mère une fille d’Eve. Or voilà précisément ce qui est contenu dans la prophétie que nous venons d’expliquer. Comme dans toutes les prophéties que nous suivrons, Jésus y est uni à Marie comme une fleur à sa tige ».

Ceci est une des interprétations qui trouvent le plus de faveur chez les catholiques. Elle trouve dans le Proto-Evangile le minimum de prédiction de la future économie du salut. C’est une interprétation qui prétend être critique, mais nous ne savons pas si elle tient compte suffisamment de la tradition.

Il est certain qu’à côté de cette interprétation, il y en a une autre qui se réclame des théologiens les plus renommés, qui a satisfait longtemps les intelligences les plus subtiles et les plus exigeantes, qui s’appuie sur des arguments intrinsèques d’un poids

indiscutable. En opposition à l’interprétation qui a trouvé crédit auprès de l’école nouvelle, nous pouvons l’appeler l'interprétation classique.

Selon cette interprétation, il faut entendre par le serpent, le démon : par la descendance, la postérité du serpent, il faut entendre, non-seulement la hiérarchie infernale des anges déchus, mais aussi la multitude des pécheurs qui successivement au cours des siècles contamineraient l'humanité. Les pécheurs ont été classés dans la postérité de Satan par la bouche même de la Sagesse incarnée, lorsque parlant d’eux ou du moins de l’un de leurs groupes, elle dit : « Vos ex patre diabalo estis ». — « Vous avez pour père, le diable ». Parallèlement, la postérité de la femme ne serait plus tout le genre humain, mais serait le vainqueur du péché, le destructeur de l’iniquité. Que Jésus soit indiqué directement et en première ligne dans l’expression « la postérité de la femme », cela se prouve du fait qu'ailleurs il est appelé poslérilé. Par exemple, il est appelé postérité d'Abraham, d’Isaac, etc. Et saint Paul ne manque pas de relever l’importance de ce mof « postérité » employé au singulier. La forme grammaticale du singulier autorise saint Paul à conclure qu’une telle appellation convient donc seulement au Rédempteur. « Les promesses, dit : J'apôtre, ont été faites à Abraham et à sa postérité, non, dit-il, à ses descendants comme s'il s'agissait de plusieurs; mais il dit : « A ta descendance », comme ne parlant que d’un seul, savoir, le

Christ » (1). L’argument prend une plus grande force dans la considération que Jésus fils d’une Mère Vierge doit en toute rigueur s’appeler la postérité de la femme. Ensuite le serpent a cherché à mordre le talon du Christ dans ce sens qu'il a excité contre lui les plus formidables passions humaines qui devaient le faire souffrir atrocement. La chair bénie du Sauveur a été broyée sous un terrible pressoir de douleurs. Voilà le talon mordu, meurtri par Satan. Mais au moment même où il se réjouissait des humiliations et des souffrances du Rédempteur, il en avait du même coup la tête fatalement écrasée. Le joug que Satan avait imposé à la pauvre humanité pécheresse, fut brisé précisément par la mort du Sauveur. C’est donc lui et non un autre qui est au sens premier la postérité de la femme, dont la victoire sur le serpent est prédite. Nous disons au sens premier, car rien n'empêche que la victoire sur l’ancien tentateur ne puisse s'étendre aussi à tous les autres justes qui forment un seul corps mystique avec Jésus. Ainsi seraient-ils indiqués dans la postérilé de la femme, mais seulement au sens secondaire et subordonné.

Et qui sera la femme entre laquelle et le serpent doit exister une implacable inimitié, inimitié qui doit se transmettre aussi à la postérité de l’un et de l’autre ?

Cette femme ne peut être que Marie. Admettons

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