IV. Marie Immaculée dans le Nouveau Testament
Passant de l’Ancien Testament au Nouveau, nous trouvons l’Immaculée Conception indiquée implicitement, mais avec une suffisante clarté, dans les paroles par lesquelles l’Archange Gabriel salue Marie en lui annonçant l’Incarnation du Verbe. Le
divin Messager salue Marie en ces termes: « Ave gratia plena, — Je te salue, è pleine de grâce ».
Nous savons que beaucoup de théologiens s’appuient moins sur la salutation angélique que sur le Prolo-Evangile.
Mais il nous semble que la preuve du grand privilège de Marie tirée de la salutation de l’Ange n’est pas de moindre force que celle tirée des paroles de la Genèse; et même elle nous paraît d’un plus grand poids.
Avant tout, faisons un peu de critique littéraire. Dans le texte grec, la salutation angélique est exprimée par ces termes : « yape zeyaprempevn ». Cette manière de parler veut dire que dans l’ordre de la grâce aucune lacune ne fut laissée en Marie, qu’elle en fut au contraire toute remplie. Par grâce ici les Protestants entendent « la faveur, la bienveillance » de Dieu. Pour cela, la Bible Anglaise éditée par les Protestants traduit le « pleine de grâce » par « haulement favorisée », mais en cela ils ne prennent pas garde à une chose que, dans la langue scripturaire
la « grâce » divine ne signifie pas une pure faveur
extérieure. Non: elle signifie un don intrinsèquement inhérent, répandu dans le cœur de celui qui jouit de la faveur de Dieu. Certes la grâce de Marie suppose une singulière bienveillance divine envers elle, mais cette grâce n’était pas précisément cette bienveillance. Elle en était le fruit, c'est-à-dire un effet résidant en Marie elle-même, lui donnant la plénitude de la sainteté.
Ce n’est pas seulement Marie qui, dans la Sainte Ecriture, est dite pleine de grâce. Le qualificatif Xaptwuevn se retrouve aussi ailleurs appliqué à d'autres personnes. Dans l’Ecclésiastique, chap. XXIH, vers. 17, l'homme simplement justifié est appelé ainsi: Nonne ecce verbum super datum bonum? sed ulraque cum homine justificalo, #y25"7wuevn. Ainsi d’autres personnages, est-il dit qu’ils sont remplis de l’Esprit-Saint: plenus Spirilu sanclo, plenus sanctilale.
Mais évidemment, cette plénitude de ferâce dont on parle plusieurs fois dans l’Ecriture est quelque chose de relatif, et sa valeur absolue dépend de la capacité du sujet qui la possède. Par exemple plein de grâce, comme nous le disons, est appelé le Juste. Mais Jésus aussi est appelé « plein de grâce el de vérilé » par saint Jean l’Evangéliste. Qui jamais voudrait supposer que ces deux plénitudes comportent la même quantité de grâce ?
Ainsi donc pour Marie, la plénitude de grâce que lui a reconnue l’Ange, devras’entendre d’une façon proportionnée et en harmonie avec l'exigence du sujet. La plénitude de grâce possédée par elle, inférieure, sans doute, à celle de Jésus, doit d’autre part être infiniment supérieure à celle de tous les autres saints, si grands qu'ils puissent être.
Et ceci résulte évidemment de tout le colloque tenu entre l'ange Gabriel et Marie. En fait, ce doit être une plénitude de grâce qui élève Marie au-dessus des autres femmes et la constitue la bénie
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entre toutes. — Ajoutez que l'ange appela la Vierge, non par son nom, mais qu'il la désigna par la circonlocution « pleine de grâce », comme si en cela consistait sa plus noble caractéristique. On dit de Marie « pleine de grâce » comme on dirait de Salomon « le sage ». Ce qui veut dire que personne ne peut se glorifier d’une grâce aussi excellente que la sienne.
Enfin l'ange nous fait comprendre que cette plénitude de grâce était capable de rendre Marie digne de la très haute mission à laquelle Dieu l’élevait. De fait, quand Marie entendit un semblable salut, elle se troubla profondément. Mais l’ange pour la rassurer ajouta : « Ne crains pas, Marie, tu as trouvé grâce devant Dieu. /nvenisli enim gratiam apud Deum. — Voici que tu concevras et enfanteras un fils... etc. » Donc l’ange dit que son salut n’est pas une flatterie, mais qu'il répond à la faveur rencontrée par Marie auprès de Dieu, et que cette gràce la rend digne de devenir mère de Dieu.
Telle fut pourtant la plénitude de gràce possédée par Marie. Jamais personne n’a pu se flatter de l’égaler en grâce, et cela parce que personne n’a reçu de la bouche d’un Ange un salut semblable à celui dont elle fut honorée.
Or voici ce qui serait étonnant: mettre des limites temporaires à cette plénitude. Marie eut la plénitude de grâce non seulement par rapport à l’intensité d’une telle grâce, mais encore à sa durée. Pleine de grâce fut aussi Marie dans ce sens que
jamais, pas même pour un instant, elle se trouva privée des faveurs célestes. L’ange, il est vrai, ne ledit pas expressément; mais vouloir penser autrement serait violenter ses paroles et les dépouiller de l'impression qu'elles doivent produire naturellement.
A entendre Marie proclamée pleine de grâce par antonomase, notre pensée naturellement se la représente pénétrée de la grâce à chaque instant de son existence, comme un cristal tout pénétré des. rayons du soleil. La plénitude de grâce en Marie ne peut avoir de limite.
Et par quoi une telle plénitude aurait-elle dû être limitée? Par rien ; ni par le besoin que Marie eut de la Rédemption, ni par l’universalité de la loi de transmission du péché originel, affirmée par saint Paul au chapitre V de l’Epitre aux Romains. L’Apòtre se borne à affirmer pour tout descendant d'Adam la nécessité de contracter la faute originelle ; maïs il n’enseigne pas l'impossibilité de la part de Dieu de libérer quelqu'un d'une façon préventive de ce péché. Or l’exemption de la faute en Marie n’exclut point, comme nous l’avons vu, ni la nécessité de la contracter, ni le besoin absolu du sang de Jésus Rédempteur.
Rien donc n'autorise une restriction quelconque des paroles de l'ange. Quand il parle de la plénitude de grâce en Marie, cela se doit entendre, non seulement, d’une plénitude d'intensité, mais aussi d'une plénitude de durée.
Telle est la pensée de beaucoup de Pères, et leur manière de voir est approuvée aussi par la Bulle Ineffabilis : « Les Pères et les écrivains de l'Eglise, méditant en eux-mêmes la parole « pleine de grâce » par laquelle fut appelée la Bienheureuse Vierge au nom et par l’ordre de Dieu, lorsque l’ange Gabriel lui annonça la sublime dignité de Mère de Dieu, — ont enseigné que ce singulier et solennel salut, inouï jusqu'alors, démontrait ceci : la divine Mère fut le siège de toutes les grâces célestes, fut ornée de tous les charismes du divin Esprit, en fut même comme le trésor infini et l’abime inépuisable ; par suite, jamais soumise à la malédiction, mais participant avec son Fils à une bénédiction perpétuelle, elle mérita d'entendre de la bouche d’Elisabeth inspirée par l'Esprit Saint : « Tu es bénie entre toutes les femmes, et béni est le fruit de tes entrailles. »
Et ainsi la salutation angélique correspond parfaitement au Proto-Evangile. — Le « je vous salue pleine de gràce » correspond au « je mettrai une inimitié entre toi et la femme », comme aussi les paroles « Elle te meurtrira la téte » font écho à celles de l’ange Gabriel adressées à Marie : « (Ton Fils) sera grand — Hic erit magnus », et à celles du même ange à saint Joseph, au sujet de Jésus : « Il sauvera son peuple de ses péchés ».