‹ Marie dans le dogme catholique (volume 2)Chapitre 44 sur 154 · I. Cf. Scuola Call., oct. 1910, p · texte numérisé non relu

I. Cf. Scuola Call., oct. 1910, p

Conception par beaucoup de personnages schismatiques orientaux fut provoquée en 1661 par le Père Besson jésuite. Ce dernier naquit à Carpentras au diocèse d’Avignon en 1607 et devint membre de la Compagnie de Jésus. Il fut non moins infatigable apòtre de la Syrie, qu’ardent défenseur du dogme de l’Immaculée. Eh bien! quand le Pape Alexandre VII publia à Rome, en 1661, sa fameuse constitution Sollicitudo omnium Ecclesiarum, par laquelle il déclarait que la fête de la Conception avait pour objet l’âme de Marie, au premier instant de sa création et de son infusion dans le corps préservée du péché originel, le Père Besson la répandit largement parmi les schismatiques et s’appliqua à la leur faire recevoir avec respect et vénération. Dans ce but, il extrait des plus anciens manuscrits liturgiques appartenant aux divers rites orientaux, environ deux cents textes en faveur de l’Immaculée Conceptions, textes choisis parmi les plus clairs et les plus décisifs. Puis il rassembla en présence du consul français François Baron, les chefs des nations orientales et parmi eux, trois patriarches et un archevêque schismatiques, et il leur exposa ce qu’il avait recueilli dans leurs églises en faveur de l’insigne privilège de Marie. Tous ses auditeurs, schismatiques pour la plupart, approuvèrent l'exposition du Père Besson, reconnurent l’authenticité des textes extraits de leurs manuscrits et attestèrent solennellement que cette doctrine, ils l’avaient toujours professée et que toutes leurs églises la professaient.

Le procès-verbal de cette assemblée souscrit spé- -cialement par les trois patriarches et l’archevèque -schismatiques peut se lire en entier dans la Civiltà Cattolica, année 1876, page 540. Les patriarches ‘souscrirent en ces termes : « Moi, Ignace André, humble patriarche de la nation des Syriens, affirme cette sentence catholique déclarée par le Père Joseph de la Compagnie de Jésus, que Notre-Dame la très pure Vierge Marie a toujours été libre et exempte du péché originel, comme l’ont enseigné beaucoup de Pères maitres anciens de l'Eglise Orientale. » La même chose est répétée par Macaire patriarche d’Antioche, Cachadour patriarche des Arméniens et Denis archevêque de Behennam.

Ce ne furent pas seulement les Syriens qui parmi les schismatiques continuèrent, même au xvn° siècle, à admettre l’Immaculée Conception de la Vierge, mais les schismatiques russes en firent autant. Les Moscovistescrurentàl’exemption de Marie de toute tachejusqu'à l’époque du patriarche Nicone (1653-1666) et Les orthodoxes de la Russie occidentale et méridiomale, c’est-à-dire de la petite et de la blanche Russie ;persévérèrent dans celte croyance pendant tout le xvii° siècle et durant les premières vingt années du “siècle suivant, c’est-à-dire, jusqu'à l’institution du Saint Synode par Pierre le Grand. C’est là un point d’histoire mis en lumière évidente par le Père Jugie, «en deux importants articles des échos d’Orient de 1909 mars et novembre, que nous nous permettons de transcrire ici. Commencons par la petite Russie

LES PRÉROGATIVES DE MARIE 151 e 2 ARARIIIRZI SEE DRISRERE M Di dont la téte est à Kiew. On sait qu'elle fut politiquement soumise jusqu’en 1686 à la Pologne ; alors sculementelle fut définitivement annexée à la Grande Russie ov à la Moscovie, Il va de soi que celte soumission è un état catholique devait favoriser beaucoup le retour des schismatiques à l'unité de Ja foi et personne ignore en effet le pacte d'union établi à Breslu entre les Polonais catholiques et les orthodoxes en 1595. Mais il ne faut point exagérer: bien que la cause de l’union favorisée par le gouvernement polonais gagnät continuellement des adhérents, toutefois les réfractaires acharnés, les ennemis implacables de cette union ne manquèrent point, Ils furent nombreux parmi le clergé et parmi les laïques. Aussi la guerre entre les Uniates (Grecs unis) et les orthodoxes n’eut pas de trève, les orthodoxes traités durement s'unirenten sociétés d'assistance mutuelle, sociétés qui étaient en même temps des confraternités religieuses et se proposaient de combattre la propagande catholique par le moyen des écoles, des conférences, de la presse, ct même par les armes. La plus célébre de ces confraternités avait sa résidence à Kiew, elle aussi avait comme les autres son école qui fut transformée en 1632 par le métropolitain Pierre Mogila en collège ecclésiastique et qui, pendant deux siècles, fut le vivier théologique de toute l'Ukraine. Pour qu’elle fut plus jalousement et plus fortement défendue contre toute influence latine, elle fut par Mogila placée sous l'autorité du

patriarche de Constantinople. De fait, les théolo-

giens russes les plus ardents dans la défense de l’orthodoxie, les adversaires les plus implacables de l'Eglise latine firent leur éducation dans ce collège et cette académie appelé d'ordinaire Collège de Kiew. Or ce qui pour nous a un intérêt tout particulier, c’est que les théologiens de Kiew bien loin de combattre la doctrine de l’Immaculée Conception de Marie, la considèrent comme une vérité faisant indiscutablement partie du patrimoine doctrinal de l’Eglise ancienne, et comme telle la proposaient dans leurs leçons et dans leurs écrits sous la bienveillante surveillance et même avec l’explicite approbation de leur métropolitain.

Le même Pierre Mogila, chef illustre du parti orthodoxe (1596-1647), dans son catéchisme, qui est devenu la confession orthodoxe de l'Eglise orientale, appelle Marie « la vierge très pure, immaculée, toute sainte. » Expliquant la salutation angélique, il dit: « La Vierge est appelée pleine de grâce parce qu’elle participe à la grâce divine plus que toutes les autres créatures, et c’est pour cela que l’Eglise l’exalte au-dessus des Chérubins et des Séraphins. » Il est bien vrai que ces expressions par elles-mêmes sont vagues, et pourraient être adoptées même par qui ne croit point à l’exemption de Marie de la faute commune, mais que dans la pensée de Mogila ces épithètes ne peuvent avoir d'autre sens que celui alors attribué à elles, communément par les catholiques, cela ressort avec une certitude suffisante du fait que sous lui les recteurs et les professeurs de

l’Académie de Kiew enseignèrent expressément la thèse de l’exemption. Telles furent Joseph Kononovitch Gorbastkii, recteur de 1642 à 1645 et plus tard tard archevêque de la Russie blanche et Lazare Baranovitch, plus tard évêque de Tchernigov (| 1694). Ce dernier, prédicateur très apprécié et l'un des prélats les plus renommés de son temps, s'écrie dans une de ses prédications recueillies et éditées à Kiew en 1674 et 1684 :

« Tous tant que nous sommes, disons cette prière: J'ai été conçu dans l’iniquilé, el ma mère m'a conçu dans le péché. Vous êtes la seule, Ô Marie, à qui cette prière ne convienne pas, car vous n'avez pas été conçue dans l’iniquité et vous n’ètes pas née dans le péché. Il convenait que vous fussiez concue sans péché, puisque vous deviez enfanter Celui qui devait affranchir le monde de tous les péchés et détruire toutes les iniquités. Dieu, qui peut tout, ne pouvait-il pas faire que sa Mère fùt concue sans contracter le péché originel ? Et s'Il l’a pu faire, Il l’a fait, lui qui fait tout avec sagesse. Il ne convenait pas que la Mère du Sauveur fùt l’esclave du péché, méme pour un peu de temps, elle qui est la première de toutes les créatures. L’Epoux dit à la Mère de Dieu : « Vous éles toute belle et il n'y a pas de tache en vous. » Il ne pouvait donc y avoir rien de mauvais en elle. Vous avez écrasé la tête du serpent dans votre Conception ; il n’a pas pu vous blesser dans votre Conception Immaculée.

Ceux qui sont nés dans le péché originel sont

appelés les enfants du démon. Dieu n’aurait-il pas préservé sa Mère de cet esclavage ?... Le déluge a tout englouti, il n'y a que Noé qui ait échappé au désastre. Le péché originel a aussi englouti tous les hommes... Il n’y a que l’arche vivante du véritable Noé, la Très pure Vierge, qui n’a pas été engloutie et qui est demeurée intacte. »

‘Un de plus illustres élèves de Baranovitch fut Giovannicio Galitovskii professeur, lui aussi, à Kiew, et de 1658 à 1659 recteur de cette accadémie, l’un des plus célèbres écrivains de la Russie méridionale pendant la seconde moitié du xvn° siècle, réputé surtout comme orateur. Il fut en même temps l’un des plus vigoureux polémistes contre l'Eglise latine et l’adversaire implacable des Uniates. Toutefois, vis-à-vis de l’Immaculée Conception de Marie, voici comment il s'exprime dans un discours sur sa Nativité, qui se trouve dans un recueil d’homélies intitulé : « Clef de la Connaissance » :

« La troisième grande chose que Dieu a faite pour la Très pure Vierge a été de l’exempter du péché originel, car la Très pure Vierge a été concue et est née sans péché originel. La terre dont a été fait le vieil Adam était une terre pure, qui n’avait pas été maudite ; de même la très pure Vierge, la terre dont est né le nouvel Adam, le Christ, était pure, et n’avait pas été souillée par la malédiction du péché originel. »

L’orateur continue en montrant des images de l’Immaculée Conception, dans l’Arche de Noé, dans

la toison de Gédéon, puis il explique ainsi la salutation angélique :

« Les paroles de l’ange nous font connaître la pure Conception de la très pure Vierge. Quand un vase est plein d'huile, il n’est plus possible d’y verser de l’eau ou quelque autre liquide, parce qu’il n’y a plus de place; de même dans la très pure Vierge, il n’y a pas de place non seulement pour le péché originel, mais pour aucun péché, parce qu'elle est remplie de la grâce de Dieu. »

Non moins explicite est la pensée d’un autre docteur de Kiew, d'Antoine Radivilovskii, qui futensuite vicaire de la célèbre Petcherskaia Lavra (Laure des Grottes). Dans son Jardin de Marie Mère de Dieu, publié à Kiew en 1676, on trouve un discours sur l’Immaculée Conception de Marie toujours Vierge, Mère de Dieu et Notre Dame très bénie:

« Il est vrai, dit l’orateur, que nous tous qui descendons d’Adam par une génération naturelle, nous nous trouvons engagés dans les liens du péché originel, dès le moment de notre conception ; l’artisan infernal, le diable nous atteint tous... Samuel, Jérémie et Jean le Précurseur ont reçu de Dieu une haute mission... Mais ils n’ont pas eu le bonheur d’être préservés de la tache du péché originel, car le psalmiste dit : « Erraverunt ab utero ». La très pure Vierge Marie a reçu cette grâce de Dieu, en vertu de la promesse faite autrefois par Dieu. « Elle écrasera la tête ». Elle a échappé aux liens diaboliques du péché originel et, quoique née d'Adam par

une génération naturelle, elle n’a pas pris sur elle la tache du péché d'Adam. Saint Grégoire le savait bien quand, dans son second sermon sur la Conception, il. dit que la pureté de Marie surpassait celle des séraphins, des chérubins et des autres milices célestes. J’en tire cette conclusion : Si Marie avait recu dans sa conception quelque atteinte du péché originel, elle n’aurait pas surpassé en pureté les anges qui n’ont jamais été souillés par aucun péché. »

La même conviction fut partagée par d’autres illustres personnages de Kiew : Innocent Gisel, (| 1683), Varlaam Jasinskii qui fut recteur de 1669 à 1673, puis métropolitain de la petite Russie de 1690 à 1709; Dimitri de Rostov qui, dans ses vies des Saints, au 21 novembre fête de la Présentation de Marie au Temple, écrit: Marie fut introduite dans le Saint des Saints alors qu’elle était encore enfant, parce qu’elle avait été sanctifiée dans sa Conception; Etienne Iavorski professeur de Jasinskii et intime de Dimitri. Ces savants théologiens orthodoxes demeuraient fermes dans la foi à l’Immaculée Conception de Marie malgré les oppositions, malgré les vraies persécutions qui à cause de cela leur vinrent de Moscou et de l'Orient. Ainsi Iavorski, exarque du siège patriarchal en 1700, ne put être élu patriarche de Moscou à cause de l’opposition de Dosithée, patriarche de Jérusalem, qui l’accusait d'être infecté de trois erreurs enseignées par les Latins, et l’une de ces erreurs était précisément

l’Immaculée Conception de Marie. De même Jasinski, alors qu’il était archimandrite de l'ordre de Laure, fut obligé par le patriarche de Moscou à biffer du livre de Dimitri le texte relatif à l’Immaculée, que nous avons rappelé plus haut. Il obéit, mais protesta en même temps que cette radiation n'était pas selon ses convictions. Quand Jasinski était métropolitain de Kiew, parmi les thèses à défendre dans l’Académie, et qui lui furent dédiées en 1695, se trouve celle-ci : « Beatissima haec sponsa et ante partum et in partu et post partum est virgo sine labe originali concepta. »

Non moins que dans la petite Russie, la lutte entre orthodoxes et Latins dans la Russie blanche, alors soumise à la Pologne, fut ardente durant le xvu° siècle. Elle y atteignit même un degré particulier de paroxysme comme en font foi l’épiscopat si agité de Saint Grosafatte et son martyre à Vitebsk en 1623. Et pourtant même dans la Russie blanche dont la tête était Mohilew, on ne songea point durant toute cette période à nier l’Immaculée Conception de Marie; elle était au contraire tenue en grand honneur. Nous en avons une preuve splendide dans les statuts d’une confraternité établie alors à Pololsk parmi les jeunes orthodoxes, dans le but de maintenir inviolée la foi orthodoxe, Ces statuts furent approuvés en 1651 par le métropolite Kononovitch. La confraternité était placée précisément sous le patronage de Marie Immaculée et les statuts commencent par la formule de la consécration à la

[Ra

Vierge sans tache, formule qui devait être récitée par les associés, jeunes gens et jeunes filles dans l'acte de leur admission. Le Père Jugie a pu avoir la formule en usage pour les jeunes filles et elle est de la teneur suivante :

« Très Sainte Vierge Marie, Mère de Dieu et Vierge Immaculée, moi, humble pécheresse et indigne des regards de votre très saint visage, désirant vous servir et me confiant en votre grande miséricorde, en présence de votre Fils très béni et de toutes les puissances célestes, je me consacre maintenant à vous pour être éternellement votre servante et votre esclave dans la confrérie de votre Immaculée Conception, de votre Annonciation joyeuse et de votre toute glorieuse Assomption. Je vous prends pour ma Mère chèrie, ma Souveraine et ma patronne, etje me décide irrévocablement à ne jamais me séparer de vous, à ne jamais ternir votre gloire, à être fidèle tous les jours de ma vie à votre Immaculée et très pure Conception comme aussi aux dogmes de la foi Catholique orthodoxe, et à rester jusqu’à ma mort dans l'Eglise orientale, œcuménique, apostolique et dans cette association. Je vous prie donc humblement, ò très Sainte Vierge, par la passion et le sang que votre Fils unique Jésus-Christ Notre Seigneur a répandu pour le monde entier et pour moi, maudite et indigne ; je vous supplie de m’accepter amoureusement et miséricordieusement au nombre de vos servantes et de vos esclaves pour l'éternité. Assistez-moi avec bonté dans tous mes

besoins et toutes mes nécessités et surtout à l’heure de ma mort, parce que vous êtes la Mère de miséricorde, prompte à venir à notre secours. Ainsi soit-il. »

Mais en 1721, le saint Synode fondé par Pierre le Grand en mettant l’Eglise russe sous la domination du tzar, abolissait en même temps la croyance à l’Immaculée Conception de laquelle les Moscovites s'étaient déjà montrés adversaires au temps de Nicone (1653-1666). Les protestations ne manquèrent point. Une partie de ceux qui se séparèrent de Péglise officielle en constituant le Rascol, et particulièrement les Slarovieres, qui ont su éviter les monstruosités des autres sectes russes, continuèrent à reconnaître fidèlement en Marie l’exemption de la

‘faute originelle. Ces Slarovieres, appelés par les orthodoxes popovlsy, après avoir vécu pendant plus d’un siècle sans organisation réussirent finalement en 18/6 à se donner une hiérarchie en acceptant pour leur évêque un certain Ambroise, évêque de la Bosnie, déposé de cette charge par le patriarche de Constantinople. Ambroise ensuite, s’établissant dans un couvent starovière à Belokrinista dans la Dukovina, ordonna d’autres évêques, et actuellement ainsi la popovlschina est érigée hiérarchiquement.

Eh bien! avant même cetie conquête de l’évêque Ambroise, les Starovières, en 1841, élaborèrent un statut pour le monastère de Belokrinista et dans ce. statut, au chapitre IV, on parle ainsi de l’Immaculée Conception de Marie

« Relativement à la sainte Mère de Dieu et toujours Vierge Marie, nous confessons qu'elle est en vérité plus sainte que les chérubins et les séraphins, plus élevée que les cieux et au-dessus de toute créature; qu’elle a enfanté selon la chair, l’un de la Trinité, le Christ notre Dieu, descendu du Ciel vers nous et incarné pour notre salut, qu’elle n’est pas seulement pure et très immaculée dans sa béatitude actuelle, mais qu’elle a été vierge avant d’enfanter, vierge en enfantant, vierge après avoir enfanté, et de plus, que le Dieu tout-puissant, qui par sa parole pure, a créé ce ciel maternel pur et placé audessus de toute atteinte, a aussi préparé sur la terre pour demeure à son Fils unique, le Verbe, un Ciel vivant, pur et exempt de toute souillure, c’est-àdire notre Dame, comblée de bénédictions, la Mère de Dieu et toujours vierge Marie, qui doit la vie à une source pure, purifiée et sanctifiée avant sa conception. C’est pourquoi elle seule, prédestinée avant les générations et annoncée par les prophètes, la Mère du Créateur de tout l’univers, non seulement n'a parlicipé en rien à la tache originelle, mais elle est toujours demeurée pure comme le Ciel et toute belle.

C’est d’elle que le Saint-Esprit dit dans le Cantique des Cantiques: « Vous êtes toute belle, è ma bien-aimée, et il n’y a pas de tache en vous. » Et plus loin, il s’écrie avec admiration : « Quelle est celle-ci qui s’élève comme l’aurore, qui est belle comme la lune et choisie comme le soleil ? »

Ce n’est pas seulement dans ce document isolé

que les Starovieres soutiennent l'Immaculée Conception de Marie. Ils la regardent comme un dogme absolu, dont la négation par l'Eglise officielle de Russie leur permet d'affirmer qu'elle n’est pas la véritable église. Un de leurs écrivains très célèbres du nom de Paul, auteur d’une histoire ecclésiastique et d’une autre œuvre intitulée : « Courte comparaison entre les diverses confessions héréliques dont le Bapléme et l'Ordre sont valides » reprochait précisément aux Niconiens, c’est-à-dire aux disciples de l'Eglise orthodoxe, leur aversion pour l’Immaculée Conception. Il disait :

« Sur notre sainte Dame, la Mère de Dieu, ils n’ont une doctrine orthodoxe qu’à partir de l’Incarnation du Fils de Dieu. Ils confessent que jusqu’à la Conception du Christ, Marie fut une simple jeune fille, ayant en elle, tout comme les autres femmes, le péché originel, dont elle n'aurait été purifiée qu'au moment où l'archange la salua. C’est ce qui est imprimé dans leur livre appelé Skrigeo!. Or, en cela ils portent atteinte à l'honneur de la Mère de Dieu et ils lui font contracter la tache du péché, comme si Dieu n'avait pas été assez puissant pour se créer sur la terre un ciel animé, pur de toute souillure. »

XII. — Quand et pourquoi l’église grecque a-t-elle commencé à combattre le grand privilège de la mère de Dieu ?

En refusant de croire à l’Immaculée Conception,

l'Eglise russe a accepté la façon de penser de l’église byzantine qui se déclare fièrement l’adversaire de cet insigne privilège de la Mère de Dieu. Quand et comment l’église grecque orthodoxe estelle entrée dans cet ordre d'idées, ce n’est plus un mystère pour personne. Elle a commencé par renier sa glorieuse tradition en faveur de l’Immaculée au xvi° siècle, sous l’influence protestante qui tendait à rallumer toujours plus entre l'Orient et l’Occident les dissensions religieuses. Tant que les latins combattirent l’Immaculée Conception, les Grecs déployèrent un zèle admirable pour la défendre; mais quand, après le Concile de Trente, la thèse catholique entra chez les occidentaux dans une période d’indéniable triomphe qui faisait clairement pressentir l'issue finale de la controverse, alors les Docteurs orthodoxes furent saisis d'un puissant esprit de réaction et se mirent à soutenir l’idée contraire. Ils se sentaient d’autant plus inclinés à diminuer les prérogatives de la Vierge, qu'ils accomplissaient leurs études théologiques dans les universités protestantes d'Allemagne et d'Angleterre. Ces docteurs bysantins adversaires de l’Immaculée Conception s’attachèrent à la tradition représentée par les Pères grecs et furent plus qu’heureux de trouver quelques passages équivoques, faciles à interpréter en faveur de leur thèse, en saint Grégoire de Nazianze et en saint Jean Damascène. Grégoire, dans son discours sur la naissance du Seigneur, dit qu'il fut : « conceptus ex vir-

gine animo el corpore a Spirilu præpurgala. (Migne P.L. XX 888). Et après lui, dans une imitation évidente, Jean Damascène redit dans l’homélie E De dormitione virginis : « Hanc quidem Pater prædeslinavil, prophelæ vero per Spirilum prænunliaverunt, Spirilus autem vis sanclificans superveniens expurgavit sanclamque rediddit el veluli pregavit (P. L. XLVII, 88). Paroles à la vérité trop peu claires pour en tirer un argument acceptable en toute confiance, et pourtant, ces passages constituent le cheval de bataille des byzantins qui croient trouver en eux des armes invincibles contre l’Immaculée Conception, cette nouveauté, cette nouvelle Kainotomia (nouveauté) née dans les cervelles occidentales.

Un des premiers théologiens grecs qui se mit à patroner l'existence du péché originel en Marie fut Jean Nathanael, économe et épitrope du patriarche œcuménique Jérémie II. Il fit ses études aux universités protestantes d’Allemagne et d’Angleterre, et pendant plusieurs années fut attaché è l’Eglise Saint-Georges de Venise. Là il publia, en 1974, une œuvre en grec vulgaire intitulée: Oct Mertvo]ta pera elnynoewy diopopov dLdacxa)wy.

C’est un recueil de passages, de commentaires sur la Messe par les liturgistes de la période byzantine. L'auteur de la préface cite les principales sources où il dit avoir puisé : ce sont Germain de Constantinople, Siméon le nouveau théologien, Nicolas Cabasilas, Théodore d’Andide et quelques autres xa. exepwy tivov. Il est toutefois hors de doute qu’il ne

manque pas d'exprimer plusieurs idées tout à fait personnelles, par exemple dans l'explication du aËiov sst:y et précisément sur la sainteté de Marie. Dans cet hymne magnifique que l'Eglise grecque chante à la Messe après l’épiclèse, on proclame que Marie est plus honorable que les Chérubins, incomparablement plus glorieuse que les Séraphins, elle qui a engendré virginalement le Verbe divin. Or, Jean Nathanael sent le besoin de tempérer ces louanges liturgiques et dit que Marie fut par l'Esprit Saint purifiée de la tache originelle au moment de l’Annonciation.

Rien de moins! Parmiles orthodoxes, quelques-uns affirment que ce commentaire, Nathanael le prit du célèbre Nicéphore Calixte Xantopoulos du xrv° siècle; mais c’est à tort. D’abord parce que dans les meilleurs manuscrits du commentaire de Nicéphore,on ne trouve aucun passage contre l’Immaculée Conception. De plus, Nicéphore dans son histoire ecclésiastique est ouvertement favorable à l’insigne privilège de Marie. Dans le texte imprimé du commentaire liturgique, il y a bien, il est vrai, quelque chose qui pourrait sembler contraire à l’exemption de Marie à la faute originelle, mais, cela en aucune sorte n’exprime la pensée de Nathanael. Le texte imprimé de Nicéphore dit simplement que l'Esprit Saint en descendant sur Marie au moment de l’Annonciation, la purifia de la tache originelle, en supposant même que cette tache fut restée jusqu'alors. La chose est donc un peu différente, et le moins

qu’on puisse dire, c'est que Nathanael a glosé le passage de Nicéphore d’une façon bien singulière.

De toute facon, ce fut l’idée qui alla ensuite se généralisant dans l’Eglise orthodoxe. Nicone patriarche moscovite traduisit en slave le livre de Nathanael sous le titre de Skrigeal et le fit approuver par son concile de 1656. Ce fut de cette façon que la négation de l’Immaculée Conception, put de l'Eglise byzantine, pousser ses racines même dans l’Eglise russe.

Actuellement l’Église grecque met en avant la croyance à l’Immaculée Conception comme une des raisons justifiant sa séparation de Rome (1) et on sait que le faible mais prétentieux Anthime VIT en 1895, répondait au généreux appel à l’union des églises lancé par l’immortel Léon XII: « L'Église des sept conciles œcuméniques, une, sainte, catholique et apostolique, tient comme dogme que l’Incarnation surnaturelle de l’unique Fils et Verbe de Dieu par l’œuvre de l’Esprit-Saint et de la Bienheureuse Vierge Marie, est la seule pure et immaculée :

1. Notons avec un vrai plaisir que dernièrement le métropolite greco-arabe orthodoxe de Beyrouth, Monseigneur Gérasim dans une lettre pastorale publiée avec le consentement de son chef hiérarchique, S. B. Monseigneur Grégoire, patriarche d’Antioche, et adressée à tous les chrétiens orthodoxes, en exposant l’état de la question qui sépare les Grecs des Latins, ne fait aucune allusion à la Conception immaculée de Marie. C'est donc un signe que ce dogme n’inspire plus à l'Eglise d’Antioche cette horreur qu'elle suscita chez les Byzantins, Cet important document peut se lire intégralement dans sa traduction française revue par M. Gérasim lui-même, dans les Echos d'Orient (Janvier 1911).

mais l’église papale a encore inventé il y a une quarantaine d’années un dogme nouveau regardant l’Immaculée Conception de Marie Mère de Dieu, dogme inconnu dans l’ancienne Église, dogme déjà combattu autrefois, et violemment par les théologiens les plus distingués de la papauté (1) ».

Quelle connaissance des traditions de l’Église orientale suppose une telle affirmation, le lecteur peut désormais en juger en pleine compétence. Une chose vient à l’esprit immédiatement, en face d’une semblable assertion du successeur de saint Proclus, de saint Germain, de Photius même, c’est que les schismatiques pour attaquer l'Eglise romaine ne repoussent aucune subtilité, fut-elle même dépouildée de toute consistance apparente. Que des théologiens romains de grand renom, aient attaqué à certaines époques la foi au grand privilège de Marie, c’est certain, mais comment cela n’obscurcit point l’antique tradition, nous le verrons en éludiant les vicissitudes du dogme de l’Immaculée Conception dans l’Eglise occidentale.

Plus savant que le rédacteur de l’Encyclique du siège de Constantinople, se montra le professeur d'Athènes, Christophe Damalas, membre de l'Eglise greco-schismatique, lequel en 1855, à propos de l’Immaculée Conception, rapporte ce passage cité par l’anglican Frédéric Georges Lee dans son livre «en faveur de ce dogme : « Ce n’est point une nou-

1. Lettre encyclique et synodale du T. S. Siège apostolique «et Patriarcal. Constantinople, 1895.

veauté ; nous avons toujours tenu et enseigné cette doctrine dès les premiers siècles de l’antiquité chrétienne ; ou plulôt je dirais volontiers que ce point a été toujours gardé religieusement comme un fait sacré, trop sacré même pour donner lieu à des querelles ou à des disputes, un fait sacré qui n'avait pas besoin d’être défini par Rome (1). »

Le besoin d'une définition ne se faisait pas sentir en Orient, c'est vrai : il en fut autrement en Occident, comme nous verrons.

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