‹ Marie dans le dogme catholique (volume 2)Chapitre 46 sur 154 · Opus imperf. contra Julian, L. rv · texte numérisé non relu

Opus imperf. contra Julian, L. rv

ajoutaient sophistiquement que la doctrine de l’infection originelle de notre nature est contraire à la parfaite et constante sainteté de Marie, d’où jaillit sa totale indépendance en face de Satan. Il apparaît donc évidemment par cette attitude des Pélagiens, quel glorieux progrès avait accompli à la fin du 1v° siècle, dans la conscience chrétienne, le dogme de l’Immaculée Conception.

II. Saint Augustin admet les principes d’où logiquement découle l’idée de l’Immaculée Conception, bien que, pour des raisons de prudence relatives à la polémique pélagienne, il n’ait pas cru opportun d’en mettre en relief la déduction. L’objection des Pélagiens à Augustin, bien que

spécieuse et non solide, ne manquait pas d’habileté.

Elle pressait Augustin à montrer comment le dogme

du péché d’origine est fondamental dans le système

de la foi. Sa thèse, qui est la thèse catholique, était que sans la transmission du péché de notre premier père, la rédemption de Jésus-Christ aurait été inutile. In causa duorum hominum quorum per unum venundali sumus sub péccalo, per alium redimimur, peccalo proprie fides chrisliana consistit (De. pecc. .orig;,° e: ‘xxIv.) Il'est facile de :com-: prendre comment engagé en cette lutte, Augustin sentit le besoin de ne pas mettre en relief les exceptions faites par Dieu à la loi de la commune décadence. Toute exception pouvait facilement signifier une brèche ouverte dans l'édifice qu'il entendait défendre en toute énergie. D'autre part,

Augustin ne pouvait nier la pleine indépendance de Marie vis-à-vis de Satan et sa sainteté toute extraordinaire. Aussi le grand Docteur, dans les livres écrits contre les Pélagiens, ne nie pas le privilège de Marie, mais néanmoins il ne l’affirme pas en termes exprès ; il parle cependant de manière à faire comprendre clairement qu’il admettait l’intègre pureté de Marie. « Nous avons, disent les Bénédictins de Solesmes dans leur Mémoire sur l’Immaculée Conceplion, nous avons en saint Augustin tous les arguments nécessaires pour démontrer la thèse de l’Immaculée Conception de Marie... encore qu'il n’ait pas cru opportun de l’enseigner et de la développer de facon plus étendue et plus scientifique. »

C’est pourquoi il répondait à l’objection des Pélagiens : «Non transcribimus diabolo Mariam condilione nascendi, sed ideo quod ipsa conditio solvitur gratia renascendi. — Nous ne soumettons pas Marie au démon par condition de naissance, et cela parce qu’une telle condition est détruite par la gràce de la renaissance. » Ce qui veut dire : nous ne faisons pas, comme vous dites, la Vierge esclave de Satan par condition d'origine, et en cela nous sommes d’accord avec vous, mais notre discorde est dans les principes dont nous partons, arrivant au même point par deux voix opposées ; vous, de fait, la proclamez libre de l'esclavage de Satan, parce que vous n’admettez pas le péché d'origine. Nous au contraire, nous admettons d’une part sa transmission

aux descendants d'Adam, mais d’autre part nous confessons et bien volontiers que Marie ne fut point

soumise à l'esclavage du péché d’origine, parce qu'elle fut délivrée de cet esclavage par la grâce de la régénération.

Quelle est cette gràce ? fut-elle postérieure à la tache originelle, ou fut-ce une grâce prévenante ? Saint Augustin ne le dit point. Dans le texte original on lit Solvitur : mais on se tromperait, si l’on entendait par là une gràce subséquente au péché, et que fut délié ce qui auparavant était lié. Au contraire dans le style de saint Augustin quelqu'un est dit délié même des péchés que, par la grâce prévenante, il n’a jamais commis. Un peu avant dans le contexte il avait dit : « Nous disons des hommes qu'ils sont, par la grâce, seulement délivrés de la suggestion aux tentations. » Saint Augustin doncne spécifie pas de quelle grâce il s’agit, mais à tirer toutes les conséquences logiques de ses paroles, on doit reconnaître qu'il n’admettait pas en Marie le péché originel. Autrement il aurait dû donner non la réponse qu'il donna, mais la réponse suivante : « Oui la loi du péché est si universelle, si rigoureuse, si inflexible, que la Mère de Dieu en fut frappée ; mais elle n’y fut soumise que peu de temps, délivrée presqu'aussitôt par la grâce de la régénération. » Il ne donna point cette réponse, signe manifeste qu'il ne pensait pas ainsi. Il n’était pas de son dessein de préciser davantage.

Ailleurs, le saint docteur écrit : « De la Vierge

Marie je veux qu'il ne soit aucunement question quand il s’agit du péché, et cela pour l’honneur du Seigneur : car nous savons qu'elle a reçu une surabondance de grâces, pour vaincre en tout et partout le péché, parce qu'elle a mérité de concevoir et d’enfanter celui qui manifestement n’a pas de péché » (1).

Il est vrai que tout le contexte montre qu'Augustin parle explicitement et directement des péchés actuels. Mais il est évident aussi que s’exprimer de cette façon sur l’exemption de Marie de la-faute personnelle, c’est refuser de croire qu’elle ait été souillée du péché originel. Marie, dit le grand docteur, parce que Mère de Celui qui ne put avoir de péché, eut une surabondance de grâces pour vaincre le péché en tout : par suite, on ne doit pas parler de péché quand il s’agit d’elle; que demander davantage pour affirmer l’Immaculée Conception? une chose très simple : la juger à la lumière de ces principes. Elle en découle le plus simplement et le plus naturellement du monde ; peu importe que saint Augustin ne tire pas cette conclusion explicitement : il l'aurait tirée, s’il avait voulu poursuivre plus avant, dans la même voie, sa pensée.

1. « Excepta sancta virgine Maria, de qua, propter honorem Domini, nullam prorsus, cum de peccatis agitur, habere volo quæstionem ; inde enim scimus quod ei plus gratiæ collatum fuerit ad vincendum omni ex parte peccatum, quæ concipere, ac parare meruit, quem constat nullum habuisse peccatum. » (De natura et gratia, c, xxxvi).

II. L’exemption du péché d'origine en Marie affirmée en une image trés vive par le poète laîc Prudence, contemporain de saint Augustin.

A la même époque, c’est-à-dire vers 400, le poète Prudence interprète de la foi commune, chante la défaite du serpent sous les pieds de la Vierge, en ces termes : « Voici, dit-il, ce que signifie cette haine antique et cette inimitié éternelle entrel’homme et le serpent. La vipère infernale git à terre écrasée sous les pieds de la femme. Par cette Vierge qui fut digne d’engendrer un Dieu, tout son venin est devenu inoffensif et vain ; le serpent maudit, en cherchant par des replis sinueux à mordre ce pied virginal, est obligé de rejetter impuissant sur l’herbe verte son venin » (1).

Nous ne saurions, redisons-le encore avec le Père Perardo de la Civiltà Cattolica (a. 1854, p. 633), quelle image plus significative, plus parlante peut dépeindre l’immunité de Marie par rapport à la faute originelle ; l'art chrétien n’a pas encore trouvé une meilleure manière d’exprimer en figure l’Im-

1. Hoc odium vetus illud erat Hoc erat aspidis atque hominis Digladiabile discidium Quod modo cerula femineis Vipera proteritur pedibus Edere namque Deum merita Omnia Virgo venena domat Tractibus anguis inexplicitis Virus inerme piger removit Gramine concolor in viridi

(Cathemerinon III ante cibum).

maculée Conception, sinon en représentant la Vierge brisant de son pied virginal la tête du serpent venimeux. Si donc le serpent sous le pied virginal vomit impuissant ce poison mortel dont il infecte l'humanité dès son origine, Marie n’en fut jamais atteinte, et par suite elle fut indemne du commun vice originel.

Ainsi s'exprimait Prudence, écrivain laïc, étranger, pour parler comme Dubosc (page 182), à toute influence professionnelle et cléricale, et son témoignage est digne par conséquent de la plus grande attention, étant et devant être reconnu par tous comme l'écho sincère et fidèle du sentiment public.

IV. Autre image d'un autre poëête, Sédule, pour exprimer la même idée.

Un autre poète, ecclésiastique cette fois, Sédule exprime lui aussi vers 430 en terme très clairs, la croyance de son temps : « De même que, dit-il, au milieu des épines aïgues apparait la douce rose, laquelle n’ayantrien qui pique, éclipse par sa beauté l’épine qui la produit, ainsi Marie naissant sainte de la descendance d’Eve, une vierge détruit le délit de la première vierge » (1).

Cette rose choisie et brillante qui, de la tige d’où

1. Ac velut e spinis mollis rosa surgit acutis Nil quod lædat habens, matremque obscurat honore ; Sic Heva de stirpe sacra veniente Maria Virginis antique facinus nova Virgo piaret.

(Carmen paschale I. 11).

elle germe, ne reçoit rien de vicié, qu’est-elle sinon Marie exempte de la faute originelle ? Où trouver une image plus heureuse, d’une plus grande rigueur de terme, pour exprimer le privilège insigne de la Mère du Ciel ?

V. Durant ce même V°siécle, se prononcent aussi en faveur de l’Immaculée Conception, saint Pierre Chrysologue, évêque de Ravenne, et saint Maxime, évêque de Turin.

À la parole des poètes qu’on pourrait croire peutêtre exagérée sous le feu de l’inspiration, joignons la parole grave des -évêques auxquels incombe l'obligation de distribuer aux peuples le pain solide de la vérité. Saint Pierre Chrysologue (440), évêque de Ravenne, dans le sermon 14 de l’Annonciation, dit que Marie « fut liée au Christ dès le sein maternel, au jour de sa formation. Christo in utero oppignorata dum fieret. » Le Christ pouvait-il s’unir comme mère une pécheresse ?

Quelques années plus tard, saint Maxime évêque de Turin (450), nous explique comment Marie fut un digne habitacle du Christ. « Marie, dit-il, fut certainement une habitation digne de J.-C. non par la beauté du corps mais par la grâce originelle (1) ».

1, Idoneum plane Maria Christo habitaculum, non pro habitu corporis, sed pro justitia originali. » Hom, 5 ante Nativ. Dom.)

VI. Rares et obscurs dans les siècles immédiatement postérieurs, les témoignages en faveur de l’Immaculée Conception apparaissent de nouveau abondants et lumineux au début du 1x° siècle.

Aux siècles suivants les témoignages en faveur de l’Immaculée Conception se font rares. Les auteurs qui parlent de Marie se montrent émerveillés de sa grande sainteté, mais sans se demander quand elle a commencée. Ils nous disent par exemple avec saint Grégoire-le-Grand, que la sainteté de Marie fut supérieure à celle des anges (1), mais le lecteur comprend très bien que pour tirer de ces expressions l’exemption de la faute originelle, il faut un certain effort de raisonnement, qui nous montrerait à coup sûr la fécondité de leur principe, mais sans nous rendre sûrs de leur opinion précise.

Au contraire l'affirmation du grand privilège de Marie apparaît précise, indubitable, complète dès le début du 1x° siècle, comme en font foi Paul Diacre et surtout Paschase Radbert. Paul Diacre mort en Sor, très estimé de Charlemagne, remercie dans un de ses hymnes, «le Créateur miséricordieux qui ayant contemplé du ciel le sein de la Vierge étranger à toute faute, Inscia cernens piaculi viscera Virginis, voulut s’en servir pour porter au monde languissant sous le poids du péché, les consolations du salut » (2).

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