‹ Marie dans le dogme catholique (volume 2)Chapitre 50 sur 154 · TOME TES · texte numérisé non relu

TOME TES

bon droit en Marie l'intégrité de la chair, et la sainteté de la vie, admirez en elle comme il est juste la fécondité unie à la virginifé ; admirez-la même comme Mère de Dieu. Exaltez-la exempte de concupiscence dans la conception de son fils, exempte de douleurs dans l’enfantement. Affirmez encore hautement qu’elle est vénérable pour les anges, désirée par les nations, qu’elle fut annoncée par les patriarches et par les prophètes, élue entre tous, élevée au-dessus de tous. Glorifiez-la pour avoir retrouvé la grâce comme médiatrice du salut, comme restauratrice des siècles, enfin exaltez-la comme celle qui est élevée au-dessus de tous les chœurs des anges dans le royaume des cieux. Toutes ces louanges, je les entends sur les lèvres de l'Eglise et je les répète avec elle. Tout ce que je reçois de l'Eglise, je l’accepte avec confiance et je le communique aux autres; mais, je le confesse fran- ‘chement, je me ferais scrupule d’accepter ce qui ne m'est pas transmis par l'Eglise. — « At valide honoranda est, inquis, Mater Domini: bene admones ; sed honor regino judicium diligit. Virgo regia falso non eget honore, veris cumulata honorum lilulis, infulis dignitatum. Honora sane inlegrilalem carnis, vito sanclilalem ; mirare focunditatem in virgine ; prolem venerare divinam. Exlolle nescientem vel in concipiendo concupiscenliam, vel in pariendo dolorem. Predica reverendam angelis, desideratam gentibus, patriarchis prophetisque precognitam, electam ex omnibus; prolalam omnibus. Magnifica graliæ inven-

tricem, mediatricem salulis, restauratricem sæœculorum; exalla denique exallalam super choros angelorum ad cœleslia regna : hoc mihi de illa cantat Ecclesia, el me eadem docuit decantare. Ego vero quod ab illa accepi, securus el teneo et trado ; quod non, scrupulosius, fateor, admiserim. »

° 1° Faisant l’application de ce principe, saint Bernard dit qu’on doit fêter l’Assomption de la Vierge au ciel et aussi son entrée dans le monde. « Or, continue-t-il, je sais par l'Eglise qu’on solennise avec la plus grande vénération le jour où la Vierge enlevée à ce siècle mauvais, porta dans le ciel une source de joies ineffables. En outre, je sais par l'Eglise que dans l'Eglise même on fête le saint jour de la naissance de la Vierge, et je garde fermement l’enseignement de l'Eglise que la Vierge fut sanctifiée au sein maternel, avant sa naissance. — « Accepi sane ab Ecclesia illum diem cum summa veneralione recolendum, quo assumpta de seculo nequam, cœlis quoque intulit celeberrimorum festa gaudiorum. Sed et orlum virginis didici nihilominus in Ecclesia, et ab Ecclesia indubilanter habere festivum atque sanctum, firmissime cum Ecclesia senliens, in utero eam accepisse ul sancla prodirel. »

5° Après avoir démontré assez longuement que vraiment Jérémie et Jean Baptiste furent sanctifiés avant de naître, et que à bon droit l’Eglise célèbre la fête de ce dernier, il ajoute : « Ce qui fut concé= dé à d’autres mortels, à très peu il est vrai, il n’esf pas permis d’en douter, ne fut point nié à cette

Vierge singulière par qui tout ce qui était mort fut rappelé à la vie. C’est une chose hors de doute; Marie fut sainte avant de naître et l'Eglise ne se | trompe point en proclamant saint le jour de sa naissance, et en le solennisant chaque année par une fête universelle. Même, c'est ma conviction, Marie fut sanctifiée par une grâce très abondante, grâce par laquelle elle fut sainte non seulement le jour de sa naissance, mais par laquelle encore elle fut toute sa vie préservée de tout péché. Ce privilège ne se peut affirmer d'aucun autre sérieusement : au contraire, il est de toute convenance pour la Vierge d’avoir cette totale exemption du péché, car c’est elle qui devait, en engendrant le destructeur du péché, obtenir pour tous le don de la vie et de la justice. Donc le jour de la naissance de Marie fut saint, car en ce jour venait à la lumière une sainteté sans limite. « Quod ilaque vel paucis mortalium constat fuisse collalum, fas certe non est suspicari tantoe virgini esse negalum, per quam omnis mortalilas emersit ad vitam. Fuit procul dubio el Mater Domini ante sancta quam nala: nec fallitur omnino sancla Ecclesia, sanctum reputans ipsum nalivilalis ejus diem, el omni anno cum exullalione universo terra voliva celebritate suscipiens.Ego pulo quod et copiosior sanclificalionis benediclio in eam descenderit, quoe ipsius non solum sanclificaret orlum sed el vitam ab omni deinceps peccato custodiretimmunem. Quod nemini alteri in nalis quidem mulierum creditur esse donatum. Decuit nimirum reginam virginum singularis privilegio

sanctilalis absque omni peccalo ducere vilam: quo dum peccali morlisque parerel peremplorem, munus vito et jusliliæ omnibus oblineret. Sancti igitur ortus, quoniam immensa prodiens ex ulero sanclilas, sanctum fecit illum. »

6° Après avoir mis à l’abri la sanctification de Marie avant sa naissance, saint Bernard emploie le reste de sa lettre à démontrer comme fausse l’assertion que Marie fut immaculée dès sa conception.

« Quel autre honneur nous croyons-nous le pouvoir d'ajouter à ces honneurs? Celui, dites-vous, d’honorer sa conception qui fut antérieure à sa naissance, car sans elle cette dernière ne pourrait être honorée. Mais alors que direz-vous, si s'appuyant sur votre raison, d’autres soutenaient qu'il faut fêter aussi les parents de Marie ? et même pour être logique non seulement ses parents, mais ses aïeux et ses ancêtres, et ainsi à l'infini : alors, que de fêtes nombreuses ! Il faudrait convertir la terre en paradis, car un tel nombre de fêtes conviendrait plutôt aux citoyens du ciel qu’aux pèlerins d’ici-bas. Je sais que vous fortifiez l’argument en produisant une révélation venue du ciel, comme si l’on ne pouvait aussi rapporter une semblable révélation en faveur de ses parents, selon la parole de l’Ecriture : « Honore ton père et ta mère. » Du reste, je confesse que de semblables écrits me font peu d’impression, n’étant basés ni sur la raison, ni sur l’autorité. En réalité, quelle est cette logique qui veut proclamer sainte la conception de Marie parce qu’elle précéda sa

naissance ? la naissance de Marie fut-ellesainte parce que précédée de sa conception? Il est vrai, Marie est née parce qu’elle fut d’abord conçue ; mais ce ne fut point parce qu’elle fut conçue qu'elle naquit sainte. Comment donc la conception de Marie avait-elle en elle-même cette sainteté qu’elle eut transmis à sa naissance? Ou ne vous parait-il pas plus juste de dire que Marie déjà conçue eut besoin d’être sanctifiée pour naître sainte, précisément parce que la sainteté manquait à sa conception ? Ou bien préférez-vous dire que la sainteté de la conception de Marie dériva de la sainteté de sa naissance? mais ceci est évidemment impossible ; car on pourrait concevoir que la sainteté ail pu passer de la conception à la naissance qui est postérieure, mais commentarriver à comprendre que la sainteté de la naissance puisse se reverser sur l’antérieure conception ? — « Quid adhuc addendum his pulamus honoribus ? Ut honorelur, inquiunt, el conceptus qui honorandum preivit partum ;-quoniam si ille non processissel, nec iste esset, qui honoralur. Quid si alius propter eamdem causam, eliam utrique parenli ejus festos honores asserat deferendos ? Sedde avis el proavis idipsum possel pro simili causa quilibel flagitare ; et sic lenderelur in infinitum, et feslorum non esset numerus. Palriæ est, non exilii frequenlia haec gaudiorum ; el numerosilas feslivilalum cives decet non exules. Sed profertur scriptum superno (ut ajunt) revelalionis. Quasi et quivis non queal scriplum aque producere in quo Virgo videalur idipsum mandare el

de parenlibus suis, juxta Domini mandatum dicentis : Honora palrem luum el matrem tuam. Ipse mihi facile persuadeo scriptis talibus non moveri, quibus nec ralio suppedilare, nec certa invenitur facere auclorilas. Nam quid consequentie habet, ul quoniam sanctum preecessit natalem conceplus propterea reputetur el ipse sanclus? Numquid, quoniam precessit eum, fecit et sanclum ? Et si processit ut esset. non tamen ut sanctus esset. Unde elenim illa ipsi sanclilas quam secuturo transmitleret? An non polius quia processit sine sanclilate conceplus, oporluit nimirum sanctificari conceptam, ul sanclus sequerelur jam partus ? An forte mulualus est sanctitatem a posteriori prior ? Potuit sane illa quæ in jam concepla facla est sanclificatio, ad ipsum qui sequebalur transire natalem; redire vero relrorsum, ad conceptum qui prœcesseral, jamomnino non poluil. » |

7° « Du moment que la conception de Marie ne fut pas sainte à cause d’une sanctification subséquente, pour quelle raison l'appeler sainte? Vous direz peut-être que sa conception comme sa naissance fut prévenue par la grâce? Mais alors notez qu'avant d’être conçue, Marie n'existait pas et certes elle ne pouvait être sanctifiée avant de naître; ou préférez-vous dire qu'elle fut sanctifiée au moment même de la conception passive? de telle sorte qu'au même instant elle fut conçue et sanctifiée ? Cette hypothèse est réprouvée par la raison. Car comment est-il possible d'être sanctifié sans l’Esprit- Saint et comment l’Esprit-Saint peut-il se trouver

avec le péché? et comment peut-on dire que là ne se trouve pas le péché où se trouve la concupiscence ? À moins que vous vouliez dire que Marie fut concue sans concupiscence par l’opération du Saint-Esprit, mais ce serait là une assertion inouïe. Du reste on lit que l’Esprit-Saint vint sur elle, non en elle, d’après la parole de l’Ange: L’Esprit-Saint viendra sur toi. Et s’il est de notre devoir de penser et de sentir comme l'Eglise, laquelle ne peut errer, je dirai que la Vierge conçut mais ne fut pas conçue par l'opération de l’Esprit-Saint; elle engendre vierge mais ne fut point engendrée par une vierge. « Unde ergo conceplionis sanctilas? An dicilur sanclificalione praventa, qualenus jam sancta conciperetur, ac per hoc sanclus fueril el conceplus, quemadmodum sanelificata jam in utero dicilur, ul sanclus consequeretur et orlus? Sed non valuit ante sancita esse quam esse, siquidem non eral antequam conciperetur. An forle inler amplexus maritales sanctitas se ipsi conceplioni immiscuit, ul simul el sanclificata fuerit et concepla? Nec hoc quidem admittit ratio. Quomodo namque aul sanclilas absque Spirilu sanctificante, aut Sancto Spiritui socielas cum peccato fuit? aut cerle peccatum quomodo non fuit, ubi libido non defuit? Nisi forte quis dicat de Spiritu sancto eam et non de viro conceplam fuisse. Sed in haclenus inaudilum. Lego denique Spiritum Sanclum in eam; non cum ea venisse, dicente angelo: Spirilus Sanclus superveniet in te. Et si licet loqui quod Ecclesia sentit, et verum ipsa sentit, dico gloriosam de Spirilu Sancto con-

cepisse, non autem et conceptam fuisse ; dico peperisse virginem ; non tamen parlam a virgine. »

8° « Et alors qu’adviendrait-il du privilège de Marie, qui eut à la fois la dignité maternelle et l’auréole de la virginité, si on affirmait ce privilège de sa mère à elle? ce n’est point honorer Marie, c’est la déshonorer. Etant donc donné que Marie ne peut être sanctifiée avant d’être conçue, qu’elle ne peut l'être davantage dans l’acte de la conception, car celle-ci était soumise au péché, il ne reste qu’une conclusion : Marie fut sanctifiée après avoir commencé d’exister au sein maternel ; elle fut sanctifiée de façon que par l’exclusion de tout péché sa naissance fut sainte, mais non sa conception. Alioquin ubi erit prerogativa matris Domini, qua singulariter credilur exullare et munere prolis et integritate carnis, si tantumdem dederis et matri ipsius ? Non est hoc Virginem honorare, sed honori detrahere. Si igilur anle conceplum sui sanctificari minime potuil, quoniam non eral: sed in nec ipso quidem conceptu, propler peccatum quod inerat : restat ul concepta in utero jam existens, sanclificalionem accepisse credalur, que excluso peccato, sanclam faceret nalivilatem, non tamen el conceplionem. »

« Nous dirons en somme que, si à quelques-uns a été concédé de naître saints, à personne ne fut accordé d’être conçu saint. Par là, la sainteté de la conception demeure le privilège d’un seul, de Celui qui entrant dans le monde, seul sans péché, devait laver tous les péchés et rendre à tous la sainteté.

Jésus donc et Jésus seul fut conçu par l'opération du Saint-Esprit, car seul IL fut saint avant et après la conception. Lui seul excepté, tous les autres doivent répéter les tristes paroles que David disait de lui-même : J'ai été conçu dans l’iniquité ; ma mère m'a conçue dans le péché.

Quamobrem elsi quibus vel paucis filiorum hominum datum est cum sanclilale nasci, non tamen et concipi : ul uni sane servaretur sancli prerogativa conceplus,

, qui omnes sanclificarel, solusque absque peccato veniens purgationem facerel peccalorum. Solus ilaque Dominus Jesus de Spirilu Sanclo conceptus, qui solus el ante et post conceptum sanctus. Quo exceplo, de celero universos respicit de Adam natos, quod unus humiliter de semelipso ac veraciter confilelur : In iniquilalibus, inquiens, conceptus sum, et in peccalis concepil me mater mea.

9° «Et s’il en est ainsi, pourquoi vouloir célébrer la fête de la Conception ? — Cum hæc ita se habeant, quænam jam erit festive ratio concepltionis ? »

Toutefois au terme de cette lettre un doute, un fort doute, dut traverser l’esprit du Saint Docteur : Et si la chose était autrement?... et si l'Eglise lui donnait tort?... il ne reste point indifférent devant son doute, et il conclut: « Cependant tout ce que j'ai dit doit s'entendre sans préjudicier d’un sentiment meilleur. Toute cette affaire comme toutes les ‘affaires semblables, je les réserve à l'autorité de l'Eglise Romaine, et si j'étais en désaccord avec elle, je suis prêt à changer d’opinion.

MARIE, — Te Je 13

Quae aulem dixi, absque proejudicio sane dicla sint sanius sapientis. Romanae proesertim Ecclesiae auctoritati atque examini totum hoc, sicut el coelera quoe ejusmodi sunt, universa reservo : ipsius si quid aliter sapio, paralus judicio emendare. »

Telle est la célèbre lettre de saint Bernard, la 174° du recueil, lettre considérée à bon droit comme le foyer des controverses sur l’Immaculée Conception. Les docteurs postérieurs ne feront que reproduire, parfois sous d'autres termes, souvent en termes identiques, le mode d’argumentation de saint Bernard. Tous éprouvent le besoin de justifier leur aversion au privilège de la Vierge, en le mettant sous le couvert d’un si grand nom.

Beaucoup d’auteurs cherchent à écarter de saint Bernard l'accusation d’avoir rejeté l’Immaculée Conception de Marie, et soutiennent qu'il a parlé non de la conception passive, mais de la conception active. On appelle conception active l’acte générateur : la conception passive est le fruit de cet acte. Saint Bernard aurait donc tout simplement mal compris le sens de la fête instituée dans l’église de Lyon. Il croyait que cette fête fut pour exalter l’œuvre de Joachim et d'Anne, qui eut pour fruit Marie. « Or, cet acte a quelque chose de peccamineux, car il n’est pas exempt de concupiscence : pourquoi donc vouloir le fêter? » Pour confirmer ce mode de voir, ils ajoutent qu’en ce temps et même après, lorsqu'on parlait de conception, on entendait uniquement la conception active et non

la passive. Ainsi par exemple Alexandre de Halès définit la conception : « Conceptio dicitur commixtioquo est in principiis seminalibus viri et mulieris. »

D’autres pour démontrer que Bernard ne fut pas contraire à l’Immaculée Conception, suivent une autre voie et nient l'authenticité de cette lettre : elle ne serait pas de saint Bernard.

Que penser de ces opinions? Ce sont, croyons nous, efforts vains et non fondés. Car tout d’abord les preuves abondent pour démontrer l’authenticité de cet écrit : à l’heure présente personne n’ose plus l’attaquer. Quant au sens de l'écrit, il est inutile de vouloir tergiverser sur la distinction entre Conception active et Conception passive. A coup sûr Bernard aurait dû faire cette distinction ; en réalité ik ne l’a pas faite et toute la lettre démontre qu’il admettait que l'âme de Marie fut soumise au péché. Du reste pour dissiper tout doute sur la vraie pensée de Bernard, nous avons un passage du Serm. 1# De Assumpt. : Il y affirme expressément que Marie contracta la tache d’origine et n’en fut délivrée que par la gràce.

Quod si originalem a parentibus maculam traxit 3 sed minus ac Jeremia sanctificatam in utero, aut nor magis ac Joannes Spiritu Sancto repletam credere prohibet pietas christiana ; nec enim festis laudibus nascens honoraretur, si non sancla nascerelur. Postremo cum omnimodis constet ab originali contagio sola gratia mundatam esse Mariam, etc.

Mais le grand opposant de l’Immaculée Concep-

tion, celui qui entraîna tant d’autres à la combattre, avait déjà par avance condamné sa propre opinion, ce qui l’honore grandement. Sa lettre d’allure si résolue, aux affirmations si catégoriques se heurtaient à la fin contre un fort sentiment de doute, et comme conclusion invoquait lejugement de l’Eglise Romaine, prête à s’y soumettre docilement. Après tant de siècles, le jugement de l'Eglise Romaine est venu. Bernard l’initiateur de la lutte contre l’lmmaculée Conception avait reçu respectueusement ce jugement par avance.

II. Résultats immédiats de l'attitude de Saint Bernard ; la fête se propage; les défenseurs de lImmaculée ; caractère de la controverse ; l'opposition au privilège de Marie devient gigantesque au siècle suivant.

L'autorité de saint Bernard était grande, étendue, et-cependant s’il réussit d’une part à trouver des partisans de son opinion, ilne put empêcher le progrès rapide de la fête de l’Immaculée ni même détruire chez les savants l’idée que Marie était vraiment exempte de la tache originelle.

Quinze ans à peine après la lettre de saint Bernard, en 1154, Atton, prieur d'un monastère au diocèse de Bazas, ordonnait qu’on célébrât dans ses dépendances la fête de l’Immaculée : « Le peuple chrétien, disait-il, la célèbre à présent dans toute la France avec grande dévotion. » Et pour combattre la doctrine de saint Bernard se lévèrent Pierre Comestor chanoine de Troyes et Nicolas

moine anglais de Saint-Auban ; Pierre de Celles, au contraire, s’en fit le défenseur.

Ces premières luttes entre partisans et ennemis de l’Immaculée sont, plutôt que de grandes batailles, de simples escarmouches. De fait et dans chaque parti l'argumentation était confuse, parfois forcée, manquant des distinctions voulues, confondant la conception passive avec la conception active, introduisant des détails, des accessoires sans aucun rapport avec le nœud de la question : tout cela est évident dans les écrits de Comestor, de Pierre de Celles et de Nicolas.

L'opposilion au dogme de l'Immaculée Conception prit un caractère bien plus marqué, bien plus précis au xm° siècle, dans la période classique de la scholastique, dans le foyer actif qu'était la Sorbonne. Le fameux Launoy, qui avait à cœur de se venger de la Sorbonne, dont il avait été exclu à cause de ses idées jansénistes, relevait avec une certaine complaisance dans un mémoire adressé à l'archevêque de Paris, qu’au moins vingt-quatre des plus illustres docteurs de la Sorbonne, fameux par leur vertu et par leur science, furent contraires, aux xu° et xt siècles, au dogme de l’Immaculée.

Nous ne rechercherons point si tous les noms allégués par Launoy sont cités à propos ou non, ce serait une recherche inutile, aussi fatigante qu’ennuyeuse... Nous ne rechercherons que le sentiment de Pierre Lombard, d’Albert le Grand, de saint Bonaventure et de saint Thomas.

HI. Au xm° siécle se dressent contre l’Immaculée Conception, Pierre Lombard; —

Pierre Lombard exprime son sentiment au divre III° des Dislinctions, dist. III. Voici sa pensée. Il se demande si la chair prise par le Verbe Eternel ‘fut soumise au péché au moins avant la conception de Jésus par Marie : Quoerilur etiam de carne Verbi, an priusquam conciperelur, obligata fuerit peccato, et si elle fut prise par le Verbe dans cet état de péché : el an talis fuerit assumpta a Verbo. A cette demande il donne la réponse suivante : « On peut dire, on doit même croire selon les attestations des Pères, que la chair prise par le Verbe comme toute la chair de Marie fut, avant l’Incarnation, soumise au péché, mais après, par l’opération du Saint-Esprit, elle fut pleinement purifiée, de telle sorte qu’au moment de l’Incarnation elle était indemne de toute infection de péché.

Sane dici potest, el credi oportet, juxta Sanclorum allestalionis convenientiam, ipsam prius peccato fuisse «obnoriam, sicut reliqua Virginis caro, sed Spiritus Sancli operalione ila mundalam, ut ab omni peccati conlagione immunis unirelur Verbo. »

« L’Esprit-Saint, continue le Maître des Sentences, non seulement purifia la chair prise par le Verbe, mais encore et lolalement Marie lorsqu’Il descendit sur elle : Il la délivra méme du foyer du péché, soit comme certains le disent, en le détruisant, en l’anéantissant totalement, soit en l’affaiblis-

sant, en le réduisant de telle sorte qu’il ne fut plus jamais occasion de péché.

Mariam quoque lolam Spirilus Sanclus in eam superveniens, a peccalo prorsus purgavit, el a fomile peccati etiam liberavit ; vel fomilem ipsum penilus evacuando, ut quibusdam placet, vel sic debilitando el exlenuando, ut ei postlmodum peccandi occasio nullatenus exlilerit. »

Puisque Pierre Lombard enseigne que Marie a été totalement purifiée, lotam prorsus purgavit, il n’y a plus de doute sur sa pensée. Comme saint Bernard, il admettait en elle l’existence de la faute originelle.

Page 1