‹ Marie dans le dogme catholique (volume 2)Chapitre 52 sur 154 · Morgott. o. c., p. 142, trad. Dolzan · texte numérisé non relu

Morgott. o. c., p. 142, trad. Dolzan

firme : B. Virgo peccatum originale contraxit, cela d’après ses principes veut simplement dire que la Vierge Marie, à cause du lien naturel qu’elle a avec le genre humain déchu, aurait dû comme tous les autres hommes être soumise à l'infection commune de la faute originelle prise au sens propre et vrai, quelle eut dû la contracter si par une grâce spéciale elle n’eùt été préservée de l’effet de cette nécessité : Beala Virgo originale peccatum contrazit, scil. debi-

« En ce sens le Docteur Angélique peut présenter l’Immaculée Conception comme privilège unique de l’Homme-Dieu, car lui seul conçu sine virili semine par opération du Saint-Eprit, ne pouvait être sujet ni au péché originel ni même à la dette de le contracter...

La nécessité d’être soumis au péché implique en soi le besoin de la rédemption. Si la sainte Vierge eut été exempte non seulement du fait du péché, mais encore du debitum peccati, elle n’aurait pas eu besoin de rédemption et le Christ alors n’aurait plus été le rédempteur universel. Mais, de méme que sans le debilum il n’y aurait pas pour Marie lieu à rédemption, de même ce debilum suffit par luimême pour mettre en elle la nécessité d’être rachetée. En effet le fait du péché n’est pas nécessairement présupposé à l’essence de la rédemption qui alors le détruirait. De fait la rédemption peut être préventive et préserver du mal; et ce mode de rédemption le plus excellent et le plus parfait, le

Christ l’a employé uniquement vis-vis de celle qui l'a fait rédempteur en lui donnant la nature humaine ».

E) Saint Thomas est hésilant. Tout le monde n'est point persuadé de cette ingénieuse interprétation, et certains devant des textes se contredisant à première vue, croient que saint Thomas n’a pas eu sur ce point une opinion très précise ou qu’il a changé d'opinion : « Saint Thomas, dit l'abbé Guéranger, amène la cause au tribunal de sa haute raison théologique; son regard si pénétrant s’éblouit dans la contemplation d’une question si ardue ; il quitta la terre sans avoir éclairci pleinement aux yeux de la postérité le sentiment définitif auquel il s’est arrêté » (Op. cit.) « J'avoue — c’est Mgr Marlou qui parle — que je ne puis résoudre cette difficulté qui me porte à croire que saint Thomas dans cette question peu éclaircie de son temps a flotté, passé d’une opinion à l’autre. » (Op cit., t. 11).

F) La vérilable opinion de saint Thomas d'Aquin. D’autres n’admettent point cette incertitude et cette fluctuation dans la pensée de saint Thomas, mais ils pensent que constamment il s’est déclaré adversaire du privilège de Marie, suivant en cela tous les théologiens de son temps et saint Bernard.

Nous croyons nous aussi que c’est là la vérité sur la pensée de l’angélique Docteur. De fait: 1° les passages cités ci-dessus où il affirme que Marie fut soumise au péché d’origine, ne peuvent en aucune façon s'entendre du simple debilum, mais signifient

très clairement la contraction du péché formel, «car comme nous l’avons vu, le saint Docteur dit -expressement que Marie ne fut pas purifiée au moment de l’animation, mais après l’union de l’âme et du corps. Ces assertions detruisent d’un coup toute l’ingénieuse interprétation de ceux qui voudraient voir dans le saint Docteur, un défenseur de l’Immaculée.

2° Quant aux passages qui semblent favoriser cette interprétation, notons qu'ils n’ont point la portée qu'on leur attribue. De fait, que disent-ils ? Qu'il n’y eut en Marie aucune tache, qu'elle n'eut aucune obscurité de péché, qu’elle parvint au plus haut degré de pureté possible après Dieu, qu’en Marie il n’y eut aucun péché, qu’elle fut exempte du péché d’origine.

Or, toutes ces affirmations restent vraies, même si Marie eut contracté le péché d’origine. En effet, elle fut exemple de ce péché non dans le sens qu’elle ne l’ait point contracté, mais dans le sens qu’elle en fut pleinement délivrée.

Omnino lenendum pulo, dit le docte Janssens, hanc vocem (immunis) accipere duos gradas : allerum pressiorem, qui omnem conlagiem excludit : allerum minus pressum, qui ponit plenam a labe liberationem. — Estius, dans son Comm. au III I. des Senlences, c. 11, $ 5°, écrit ceci: « B. V. a peccato originali et actualiimmunis fuit, nempe quando facta est mater Dei, quia scil. fomes, qui est maleriale in peccato originali, tune in ea Suit exlinclus, et per consequens nec ad actualia pecca-

ta sensit inclinationem. Et hac est mens vera S. Doctoris. »

Il est vrai, dans l’opuscule sur l’exposition de la Salutation Angélique, on lit expressement que Marie n'encourut point le péché d’origine. Mais quelle valeur peut avoir cette assertion? D’abord on admet communément que cet opuscule n’est point l’œuvre de saint Thomas: cela est reconnu même de Perrone, qui cependant voit en saint Thomas un défenseur de l’Immaculée. En outre dans ce même opuscule, quelle qu’en soit l’origine, on lit cette autre affirmation : Beata Virgo in originali est concepta sed non nata, laquelle détruit la première, et pour le moins force à donner à la parole incurrit un sens différent de celui qu’elle aurait à première vue.

Concluons donc avec Janssens, que saint Thomas fut contraire à l’Immaculée Conception de Marie:

« Doctrina sancti Thomæ adversatur dogmati immaculate conceptionis. Licet enim pluribus in locis S. Doctor B. Virginem proclamet ab originali labe immunem, hi textus non solum possunt longe facilius expohi juxta sensum aliorum textuum, in quibus Angelicus opposilum tenet, quam isti in sensu priorum, sed cum insuper in istis S. Doctor diserte de privilegio immaculatae conceptionis inquirat, in istis tenendum est mentem suam declarasse (p. 147, vol. 5). »

Saint Thomas fut donc contraire à cette insigne prérogative de Marie. Toutefois qu’on n’exagère pas son opposition à ce dogme, ce ne fut pas une oppo-

sition absolue, mais seulement relative. De son temps, les deux opinions étaient connues : d'ordinaire, les Docteurs conduits spécialement par l’autorité de saint Bernard, niaient l'exemption pour Marie de la faute originelle. Saint Thomas souscrit alors à l'opinion le plus en vogue, mettant en relief les arguments qui l’appuyaient. Mais ne croyons point cependant qu’ait échappé à l'esprit aigü et vaste de l’angélique Docteur, ce fait, que ces arguments n'étaient point de vertu et de caractère péremptoires ; pour lui, ils établissaient seulement la probabilité de l’opinion qu'ils appuyaient. Nous croyons donc que saint Thomas a admis en Marie la faute originelle, mais non pas comme une chose absolument certaine, seulement comme une opinion plus probable. C’est l'hypothèse qu'après Salazar défend l’illustre et très docte Père Lépicier. Après avoir établi que saint Thomas fut contraire au dogme de l’Immaculée Conception, l’insigne professeur ajoute :

Attamen hanc sententiam S. Thomas nonnisi tanquam probabilem opinionem retinere debuit, cum profecto illius excelsam menlem fugere haud posset carentia in ea virtulis demonstratione. Non enim est ulla ex ralionibus adduclis quae non valeat ipsismet S. Thomae principiis sufficientissime solvi. Cum autem magni nominis doclores utrinque starent re nondum ab Ecclesia definita, angelicus allerutram contradiclionis partem tenere poluil, salvo semper Ecclesiae judicio, cui promptissimo animo ipsi Virgini apprime

addictus oblemperassel, si sibi mens illius semel innotuisset (op. cit. p. 139).

VI. Saint Bonaventure nie lui aussi, la conception immaculée de Marie

Le sentiment de saint Bonaventure fut semblable à celui de saint Thomas, sauf qu’en saint Bonaventure la question est posée avec plus de clarté. Les deux opinions pour et contre sont discutées avec ampleur et bien que le docteur séraphique se range parmi les opposants du dogme, on voit toutefois par le contexte qu'il embrasse l’opinion négative, non comme l'unique vraie, mais comme la plus probable. Saint Bonaventure traite la question dans le Commentaire sur les sentences, liv. III, dist. 3, polcart.1, qi2.

Le grand Docteur procède ainsi: il pose trois questions se demandant :

1° Utrum caro Virginis sanclificala fuerit anle animalionem. Le corps de la Vierge fut-il sanctifié avant d’étre animé ?

2° Utrum anima ejus sanclificala fueril'ante originalis contraxionem : l’àme de Marie a-t-elle été sanctifiée avant de contracter le péché originel ?

3° Ulrum sanctificata fuerit ante nativilalis originem : Marie fut-elle sanclifiée avant de naître ?

Le lecteur comprend tout de suite que la question est posée avec une parfaite exactitude ide termes. Etant admis ce que tout le mondefadmet, que Marie est née sainte, il fallait accepter une de

ces trois hypothèses ; ou que la grâce eut été conférée à Marie avant son âme, c’est-à-dire quand le corps était en voie de formation et attendait le principe spirituel qui l’humaniserait ; ou à l’instant même de l’infusion de l'âme dans le corps ; ou en un autre instant subséquent mais précédant la naissance.

Le nœud de la controverse est dans la seconde hypothèse. Quant à la première le docteur séraphique l’écarte, en observant que le principe formel de la sanctification est la grâce, laquelle ne peut résider que dans l’âme. Le corps de sa nature est incapable d’être le siège d’un principe si élevé et si transcendant.

« Dicendum, dit saint Bonaventure, quod caro B. Virginis ante animationem non fuit sanclificata, non quia Deus non poluerit carnem Virginis purificare anlequam animare, sed quia santificatio habel esse per aliquod donum graluilum superadditum, quod quidem non habet esse in carne, sed in anima. »

Quant à la 3° question, si Marie a été sanctifiée avant sa naissance, saint Bonaventure répond affirmativement d’une manière absolue. Douter que Marie soit née sainte serait aller contre la persuasion invicible de toute l'Eglise, argument certain de vérité. Toute l'Eglise célèbre la nativité de Marie, ce qui veut dire que Marie entra dans le monde sans péché.

« Dicendum, écrit le saint, quod pro indubitanti habet hoc Ecclesia, videlicet, quod B. V. fuerit in utero

sanclificata, et illud palel ex hoc quod ejus nativilalem tota Ecclesia celebrat, quod non faceret nisi sanclificata essel. »

Il reste donc à savoir si elle fut sanctifiée au moment de sa conception quand l’âme fut unie au corps ou bien après. Il faut savoir au fond comment Bonaventure répond à la seconde question qu’il pose.

Voici comme il procède : il expose d’abord l’opinion qui proclame l’Immaculée Conception de Marie et apporte, dans toute leur force sans les amoindrir, les arguments sur lesquels elle se base. Nousmémes aujourd’hui, après la définition, nous ne pourrions les exposer avec plus d’évidence et d’efficacité que le Docteur sérapique.

« Ad proedictorum intelligentiam, nolandum est quod quidam dicere voluerunt in anima glorioso Virginis gratiam sanclificantem provenissè maculam peccati originalis. »

Voici la thèse de l’Immaculée Conception. Les arguments en sa faveur suivent. « La première raison, dit le saint Docteur, se tire de la convenance pour l’âme de la Vierge, d’être sanctifiée d’une manière tout-à-fait excellente au-dessus de toutes les autres âmes saintes, et cela non seulement par une grâce plus abondante, mais encore par une grâce plus prompte. Nous devons donc conclure qu’en un seul et même instant l’âme de Marie fut créée, eut la gràce et fut unie au corps » (1).

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