‹ Marie dans le dogme catholique (volume 2)Chapitre 56 sur 154 · ARTICLE VI · texte numérisé non relu

ARTICLE VI

La définition solennelle de l’Immaculée Conception, et ses conséquences

SOMMAIRE

I. Les dispositions immédiates pour la définition prises par Pie IX sont rappelées dans la Bulle Ineffabilis. — II. Le travail des comimissions, modèle admirable de critique théologique. — III. L’opinion des évêques envoyée par écrit à Pie IX. — IV. Les évêques présents à Rome pour la définition ; séances diverses ; discussion du projet pour ia bulle de définition. — V. Le 8 Décembre 1854 et la définition solennelle. — VI. Importance extraordinaire de la définition ; elle fut la démonstration évidente de la vitalité. de l’Eglise, l’affirmation solen-

nelle du surnaturel, et l’impulsion la plus puissante depuis le concile d’Ephèse, donnée au culte de la Vierge. — VII. Lourdes.

I. Les dispositions immédiates pour la définition prises par Pie IX sont rappelées dans la Bulle Ineffabilis.

Pie IX monta sur le tròne pontifical en 1846, ef à peine devenu vicaire de Jésus-Christ sa première pensée fut de clore la controverse de l’Immaculée Conception. Il était poussé à le faire et par la singulière dévotion qu'il portait à la Vierge, et par la foule de demandes émanées des évêques, adressées à son prédécesseur et à lui-même.

Il voulut toutefois procéder avec prudence et il prit toutes les dispositions pour une étude exhaustive de la question.

Les préparatifs immédiats faits par le Pontife, sont rappelés par lui-même dans la bulle /neffabilis. « Depuis longtemps des Pasteurs sacrés, des personnages ecclésiastiques, des ordres religieux et même des empereurs et des rois, demandent avec instance à ce Saint Siège de définir comme dogme de foi catholique l’Immaculée Conception de la Mère de Dieu. Ces demandes furent renouvelées à notre époque et présentées à Grégoire XVI, d’heureuse mémoire et à nous-mêmes, soit par les évêques et par le clergé séculier, soit par les familles religieuses, soit par les princes régnants et par le peuple fidèle.

Pour nous, sachant tout cela avec un singulier

transport de notre ame, le considérant sérieusement, à peine étions-nous monté à la chaire sublime de Saint-Pierre par un secret dessein de la divine Providence et sans mérite de notre part, à peine appelé au gouvernement de toute l'Eglise, nous n'avons eu rien plus à cœur, à cause de la très grande vénération, piété et affection nourries par nous dès les plus tendres années envers la Vierge Marie la Mère de Dieu, que d'accomplir tout ce qui pouvait être encore dans les vœux de l'Eglise, pour ‘étendre davantage l'honneur de la Bienheureuse Vierge et mettre en plus vive lumière ses prérogatives. Voulant toutefois procéder en toute maturité, nous avons créé une congrégation spéciale, composée de nos vénérables frères les cardinaux de la sainte Eglise romaine, éminents par la religion, la prudence et la science des choses divines ; nous avons choisi dans le clergé séculier et régulier des hommes ayant approfondi les sciences théologiques, leur ordonnant d’examiner avec soin tout ce qui concerne l’Immaculée Conception de la Vierge et de nous faire connaître leur opinion. Et bien que par les demandes recues en faveur de la définition de lImmaculée Conception, nous fut connu le sentiment d’un très grand nombre de Pasteurs, nous ‘avons voulu cependant envoyer de Gaëte des lettres encycliques à la date du 2 Février 1849, à tous nos vénérables frères les évêques du monde entier, pour que, après avoir multiplié leurs prières devant Dieu, ils nous signifient par écrit quelle est la piété et

la dévotion de leurs fidèles envers l’Immaculée Conception de la Vierge Mère de Dieu, quel est leur sentiment particulier sur la proclamation d’une telle définition, quel est leur désir : nous avons fait tout cela pour pouvoir donner à notre jugement suprême toute la solennité possible ».

II. Le travail des Commissions : modéle admirable de critique théologique.

Pour compléter ces renseignements fournis par la bulle /neffabilis, nous dirons que la commission composée des plus éminents théologiens des divers ordres religieux, commencases travaux le 8 mai 185», et mit à remplir son mandat tout ce que peut comporter un tribunal, d'intelligence, d'attention, de modération et d’impartialité. Le compte rendu de cette séance fut publié et c’est le témoignagne le plus beau de la profondeur de ses études, du souci de ses informations et de la logique de ses déductions. |

Avant d’entrer dans l’examen de la question, elle établit d’un commun accord les principes suivants, qu’on peut considérer comme un modèle de critique en matière théologique :

1° Pour qu’une doctrine puisse être définie, il n’est point nécessaire qu'il n’y ait jamais eu dans l'Eglise, à son sujet, changement d'opinion, ou que les fidèles et les maîtres dans la foi se soient toujours trouvés d’accord.

Beaucoup d'exemples sont cités à l'appui.

29 Il n’est même pas nécessaire qu'aucun passage de l’Ecriture ne paraisse contraire à cette doctrine.

Ceci était confirmé par un grand nombre de faits.

3° Il n’est pas nécessaire d’avoir en faveur de cette doctrine des textes scripturaires soit explicites soit implicites. Une doctrine peut au contraire être définie par le seul secours de la Tradition, sans le témoignage de l’Ecriture.

4° Pour rendre certaine la tradition, il n’est pas nécessaire d'apporter une série ininterrompue de témoignages patristiques depuis les apôtres. Soutenir le contraire serait accepter quelqu’une de ces fausses hypothèses : a) les Pères ont mis en écrit toute la doctrine de l’Eglise ; b) tous les monuments écrits de l'antique Tradition nous sont parvenus ; c) les dogmes de la foi catholique ont toujours été distinctement connus, et formellement professés ; d) la Tradition d’une époque peut être en désaccord avec la Tradition d'une autre époque chrétienne antérieure; e) d’une doctrine formellement enseignée et reconnue à une époque, on ne peut conclure que cette doctrine était crue au moins implicitement auparavant.

Toutes ces hypothèses sont insoutenables ; il faut donc selon la pratique suivie par les anciens Conciles, admettre comme prouvée la tradition catholique, quand on peut par des témoignages suffisants, démontrer qu’à une certaine époque, l’Eglise donne à une vérité son consentement général.

Comme caractères posilifs pour pouvoir définirune

vérité, la Commission assigna les suivants : 1° qu’on puisse apporter en faveur de cette vérité quelques témoignages solennels et décisifs; 2° qu’on puisse indiquer un ou plusieurs principes révélés, où cette vérité soit contenue. Ce caractère suppose l’autorité décisive de la révélation médiate ou implicite ; 3° qu’on ne puisse nier la vérité à définir, sans taxer en même temps de fausseté quelqu’autre principe déjà défini. La connextion des dogmes, l’analogie de la foi ne permettent aucun doute sur l’exactitude de ce principe : 4° L’accord actuel de tout l’épiscopat; 5° La pratique de l’Eglise, la pratique religieuse s’entend, universelle, solennelle, imposée, car une telle pratique repose sur une vérité théorique. IL faut en outre considérer si cette vérité fait partie des matières de foi et si l'Eglise la considère comme révélée.

Ayant établi ces règles, la Commission spéciale examine les divers passage de l’Ecriture cités d’ordinaire en faveur du dogme. Le jugement que nous en avons porté plus haut, est conforme à celui de la Commission. |

Puis elle divisa en trois classes ou catégories les monuments de la Tradition : en témoignages efficaces et décisifs ; en témoignages moins efficaces et contestables; en témoignages obscurs et secondaires, dont l'efficacité dépend des raisonnements qu'on y ajoute.

La liste de ces divers témoignages fut présentée au Saint Père.

Quant à la possibilité et à l’opportunité de la définition, la commission fut unanime à les affirmer, basant son vote sur le Concile de Trente, sur le consentement actuel de l’épiscopat manifesté par les réponses parvenues à Pie IX, et sur l’absence de tout obstacle.

Pie IX ne considéra pas le travail de cette commission comme définitif, mais il le soumit au travail d’une autre commission, composée de vingt membres éminents par leur savoir. Cette nouvelle commission reconnaissait, le 2 août 1853, avec seulement deux voix discordantes, que le privilège de Marie ressortait évidemment de l’ensemble des preuves de l’Ecriture, de la tradition, de la théologie, du magistère et de l'esprit de l'Eglise, et de la déclaration du Concile de Trente.

Tous. les membres de la commission, sauf un, se prononcèrent pour l’opportunité de la définition.

Aux mêmes conclusions parvint une autre commission composée de dix-neuf cardinaux.

III. L'opinion des évêques envoyée par écrit à Pie IX Les évêques avaient déjà envoyé leur réponse, et Dubosc écrit à juste titre, « que l’épiscopat catholique répondit par la plus superbe explosion de foi, dont les annales chrétiennes aient gardé la mémoire (1) ».

NC Dre

Les réponses des évêques furent, avec d’autres documents, imprimés par ordre de Pie IX dans le recueil célèbre « Pareri sulla definizione dogmatica dell’immacolalo concepimento della B. Virgine Maria, rassegnati alla santità di Pio IX P. M., in occasione della sua enciclica data de Gaeta il 2 febbraio 1849. Le cardinal Gousset, dans son livre la Croyance touchant l’Immaculée Conceplion, en a fait un extrait et relate les réponses d’au moins 565 évêques. Si l’on pense qu'alors il n'y avait que 800 sièges épiscopaux, que plusieurs étaient vacants, si l’on tient compte qu’un certain nombre de réponses doivent s'être égarées en route, si l’on considère que quelques évêques par leur silence voulaient exprimer leur adhésion tacite, on est bien forcé de conclure que tout l’épiscopat fit alors entendre sa voix. On eut, par écrit, un vrai concile général. Or la grande masse de l’épiscopat demandait la définition pure et simple. Dix préféraient une définition indirecte. Vingt-deux étaient indécis sur l'opportunité de la définition et exprimaient leurs craintes sur les effets qu’elle produirait. Quatre se taisaient sur elle. Dix-huit se déclaraient contraires à la définition, en affirmant toutefois ou en laissant supposer que la croyance au privilège était commune dans leur diocèse. Aucun de ces évêques n’invoque l'absence de cette croyance, le manque de preuve ou l'indifférence des fidèles. Seize évêques affirmaient que la foi au grand privilège était si solidement enracinée dans leur diocèse, qu’ils eussent

craint, en se montrant simplement indécis, de soulever de regrettables scandales.

IV. Les évêques présents à Rome pour la définition : séances diverses ; discussion du projet pour la bulle de définition.

Certain du sentiment général de l'Eglise, ayant examiné avec soin les travaux des très doctes commissions nommées par lui, Pie IX avait enfin pris d’irrévocables décisions. Dès les premiers mois de 1854, on savait sa volonté de proclamer la définition solennelle. Afin de rehausser la solennité extérieure, le saint Père appela à Rome les cardinaux résidant hors de la Curie et un nombre assez respectable d’évêques. L’invitation s’adressa même à un certain nombre de ceux qui, dans leur réponse, s'étaient montrés contraires à la définition.

Parmi eux était Mgr Sibour archevêque de Paris. Il ne manqua point à la convocation et bien que n’admettant pas d’abord qu’on put prouver solidement le privilège de Marie, il retourna de Rome, tous ses doutes dissipés. À peine rentré dans son diocése, il déclara même les motifs de son changement et promulgua la définition pontificale avec une conviction et une éloquence qui lui valurent la palme du martyre. On sait qu'il fut tué aux cris de : « A bas les déesses ». Les évêques étrangers invités expressément étaient une trentaine; mais beaucoup d’autres se trouvaient déjà à Rome ou y vinrent spontanément. Tous les évêques reçurent

l'invitation officielle de se trouver en habit de chœur le 20 novembre 1854, au palais du Vatican, pour exprimer leur avis sur la bulle ou plutôt sur le projet de bulle qui leur avait été distribué en temps voulu. On leur avait donné en outre un exemplaire des Pareri, elc. et le rapport sur les actes du Saint Siège. Chacun pouvait donc être en mesure de parler en pleine connaissance de cause.

La discussion eut lieu sous la présidence du cardinal Brunelli : elle fut pleinement libre et les observations faites ne furent point inutiles. Les points objets de controverse furent peu nombreux. On discuta par exemple sur la forme à donner à la définition, quelques-uns voulaient une définition laconique, semblable aux canons des Conciles, sans les arguments qui l’appuient, mais la plus grande partie des évêques se prononça en faveur d’une bulle, où l’on donnerait de la vérité à définir une démonstration exhaustive. Les observations des évêques portèrent en outre sur les textes scripturaires et traditionnels apportés pour confirmer le dogme.

Tenant compte de ces observations dans la rédaction définitive de la bulle, on fit passer en seconde ligne les passages extraits des livres sapientiaux, qui furent considérés comme des documents patristiques plutôt que scripturaires.

Les témoignages des Pères donnèrent lieu à un vif et long débat. La majorité décida de conserver même certains passages tirés de livres anonymes ou d’auteurs incertains, mais d’une indiscutable

antiquité. On discuta spécialement sur le texte extrait du Commentaire au psaume exvus de saint Ambroise, et sur celui extrait du De natura el gratia de saint Augustin. La majorité décida de les conserver.

Les séances durèrent du 20 au 25 novembre.

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