III. Une voix discordante
Quelle est la portée de ces expressions liturgiques,
acceptées et applaudies par l’illustre corps des théologiens et des artistes chrétiens ?
À coup sûr, elles ne constituent pas une définition de foi, qui rendrait hérétique celui qui voudrait soutenir l’opinion contraire. Et de fait, il y a bien quelques théologiens qui n’hésitent pas à aller contre le sentiment commun de la catholicité, et dénient à Marie cette rare et singulière beauté que nous venons de voir tant célébrée. Le plus célèbre théologien de cette opinion, l'unique peut-être dont l’avis fit à son temps certain bruit, fut Serry, dans ses fameuses Exercilaliones critica (ex. 47) où il cherche à démontrer que tous les arguments en faveur de la beauté corporelle de Marie sont tirés d’écrits apocryphes. Serry s'appuie surtout sur la parole de saint Augustin, au livre vin® De Trinitate, c. Iv: « Non novimus faciem Virginis Marie ». Toutes les autres narrations postérieures, conclut-il, ne sont donc que de la fantaisie. D'autant plus, ajoute-t-il pour renforcer son argumentation, d’autant plus que toutes les célèbres madones dites de saint Luc, ne sont pas vraiment de cet évangéliste, lequel avant sa conversion, n'élait pas peintre, mais médecin. Ces peintures sont d’une époque relativement récente, et ce fut Metaphraste dont le manque de valeur en histoire est connue de tous, qui le premier, au 1x° siècle, affirma leur origine de saint Luc.
Ces arguments toutefois, ne sont pas de telle force à nous faire abandonner l’idée traditionnelle. Concédons qu'historiquement nous ne saurions
déterminer les charmes physiques de Marie ; maisil y a d’autres raisons, disons, d’ordre théologique et physique, pour nous convaincre que Marie a dû vraiment resplendir d’une rare et céleste beauté.
IV. On doit affirmer que Marie a été d’une beauté particulièrement radieuse, parce que mère de Dieu.
En effet, un premier argument pour nous convaincre de l’extraordinaire beauté de Marie, se tire des rapports existant entre elle et Jésus. Jésus était le Fils propre et par nature de Marie. D'où il était naturel qu’il y eut ressemblance physique entre le Rédempteur et sa mère. Un ancien proverbe dit que filii matrizant, c'est-à-dire que les fils d'ordinaire rappellent par leurs traits, les traits de la mère. Quelle que soit la valeur de ce dicton appliqué aux autres fils, nous croyons qu'il a une valeur absolue quand on parle de Jésus. Car, comme l’on sait, ef comme nous le démontrerons en son lieu, Jésus dans sa nature humaine fut engendré par sa mère, sans avoir aucun père terrestre. Un des grands privilèges de Marie fut précisément d’avoir uni ensemble, seule au monde, les deux dignités de mère et de vierge. Et c’est là une raison pour nous de conclure (sans qu’on puisse raisonnablement présumer une exception pour le cas présent), que selon les lois naturelles, Jésus devait être le portrait parfait de sa mère. Or, qui pourra douter de l’extraordinaire et éclatante beauté de Jésus? A Lui s’appli-
quentles paroles suivantes : Speciosus forma pre filiis hominum : le plus beau des enfants des hommes, et cela non pas seulement dans le sens de beauté morale et surnaturelle, mais encore de beauté sensible et physique. Sur ce point, dans l’interminable suite des Docteurs et des Pères, à grand peine trouve-t-on quelque voix discordante.
Excepté tel ou tel Père, qui interprète à contresens la prophétie sur Jésus défiguré par les souffrances implacables de son ignominieuse passion : « Non erat ei adspeclus neque decor », tous les écrivains sacrés admettent comme indubitable, que Jésus fut de charme exquis, d’aspect très noble, d’attitude souverainement distinguée. Et même saint Jérôme croit pouvoir conclure en toute certitude, de l'Evangile, que sur le visage de Jésus sinon toujours, au moins très fréquemment, brillait une fiamme de beauté et de majesté jamais vue sur la terre. Par là seulement s’expliqueraient certaines conversions soudaines qui se lisent dans l’Evangile, et qui à première vue ne laissent pas de nous étonner.
Pourquoi donc vouloir nier ou seulement mettre en doute chez Marie ce que nous regardons comme très certain chez son Fils? De l'extraordinaire beauté de Jésus, se déduit logiquement l’extraordinaire beauté de Marie. Ainsi ont cru pouvoir raisonner avec justesse les plus grands même des théologiens. Voici, par exemple, comment s’exprimait saint Antonin de Florence, dans sa Somme si appréciée
(p. iv, t. 15): « Selon Aristote, se trouve naturellement dans les choses une force par laquelle tout | être engendre un autre être semblable à lui. Quand donc la nature opère dans des conditions normales, sans être ni empêchée ni déviée, le fils sera semblable à son père ou à sa mère. Et dans le cas où un fils naît non du père, mais seulement de la mère, sous l'influence d’une puissance invincible et infaillible, il devra être semblable à la mère et vice versa. Or dans notre cas, le fils est très beau, car c’est de lui qu'on lit : Speciosus, etc., le plus beau des enfants de l’homme, et les anges désirent fixer sur Lui leurs regards. Donc la Vierge, Mère de Dieu, fut très belle » (1).
Déjà cet argument avait été ébauché par saint Jean Damascène lequel parle ainsi à Marie: « Je te salue, Ô fleur, admirable résumé de toute vertu, plus attrayante que toute artificielle combinaison de couleurs, de toi jaillit une fleur semblable à la fleur génératrice, reproduisant exactement sa mère » (2).
1. « Secundum Philosophum natura est vis indita rebus, et simili similem procreans. Nisi ergo natura impediatur vel erret, filius erit similis patri vel matri. Unde sequitur quod filius, qui nascitur de matre et non de patre, tali operante quod impediri non potest, vel errare, scil, Deo, ibi necesse est filium fieri similem matri et e converso: sed ille est puilcherrimus juxta illud: Speciosus forma proe filiis hominum, et in
ipsum desiderant angeli prospicere. Ergo Virgo Deipara est pulcherrima ». (Summa, p. 1v, tit. 15).
2. «Ave flos, proe cunctis tinctorum coloribusvarium omni virtute condimentum, ex qua flos flori similis matrem exacte referens exurgit ». (Hom. 11, de N. V.).