De natura et gratia, c. XXXVI
MARIE — T, Il. 19
était Mère de Dieu ; 2° à cause de son union très intime avec Jésus-Christ ; 3° parce qu’elle fut le temple de la divine Sagesse. Mais il sera bon de rapporter les paroles mêmes de l’Angélique Docteur : « Quand Dieu choisit quelqu'un pour quelque office, il l’y prépare et l’y dispose en lui donnant toutes les grâces nécessaires à cette office.
La Vierge ayant été divinement élevée à la Maternité divine, il n’est point douteux qu’elle n’ait recu par ce fait, la grâce qui devait la rendre digne d’une si singulière élévation. L’Ange en effet, au moment de lui annoncer sa maternelle dignité, la réconforta par ces paroles : « Tu as trouvé grâce devant Dieu ». Or Marie n'aurait pas été digne d’être Mère de Dieu, si elle avait commis quelque péché. Car si les parents sont la gloire des enfants, suivent la sentence du Livre des Proverbes : Gloria filiorum, Patres eorum, inversement on peut dire ici, que l’ignominie de la Mère aurait rejailli sur le Fils. De plus, une telle plénitude était requise pour la Vierge, à cause de son intime union avec le Christ qui était la chair de sa chair. Or, saint Paul dit.au Chapitre VI de la 2° épitre aux Corinthiens : « Quelle alliance peut-il jamais y avoir entre le Christ et Bélial ? » Enfin elle était nécessaire parce que le Christ, Fils de Dieu, la Sagesse incréée, habita en Marie : Il habita non seulement dans son âme, mais aussi dans son sein. Or, dans le premier chapitre du Livre de la Sagesse, on lit que la Sagesse « n’entrera jamais dans une âme mauvaise, ni dans un corps assujetti au péché. »
Toutes ces raisons nous forcent à croire que la: Bienheureuse Vierge n’a jamais connu aucune faute: actuelle, ni mortelle, ni vénielle. Les paroles dæ Cant. 4, se réalisent pleinementen elle : « Vous êtes toute belle, ò ma bien aimée, et il n’y pas de tache en vous. » (1)
L’attitude prisepar S. Thomas dans cette question de l’exemption de toute faute actuelle en Marie, est d’une importance spéciale, parce qu’elle démontre combien solide et enracinée il avait trouvé la tradition chrétienne sur ce point. Quand il traita de l’exemption de la faute originelle en Marie, saint Thomas fut au moins hésitant; sur ce point, il ne vit pas clair et jugea que la tradition s’exprimait
1. « Respondeo dicendum, quod illos Deus ad aliquid ita preparat et disponit, ut ad id ad quod eliguntur, inveniantur idonei, secundum illud II ad Cor III, 6 : /doneos nos fecit ministros N. Testamenti. Beata autem Virgo fuit electa divinitus ut esset Mater Dei. Et ideo non est dubitandum quin Deus per suam gratiam eam ad hoc idoneam reddidit, secundum quod Angelus ad eam dicit, Lucae I : Invenisti gratiam apud Deum : ecce concipies etc ; Non autem fuisset idonea Mater Dei, si peccasset aliquando : tum quia honor parentum redundat in prolem secundum illud Prov. XVII. Gloria filiorum patres eorum ; unde et per oppositum ignominia Matris ad Filium redundasset ; tum etiam quia singularem affinita= tem habuit ad Christum, quia ab ea carnem accepit. Dicitur autem II Cor. VI : Qua conventio Christi ad Bélial ? tum etiam quia singulari modo Dei Filius, qui est Dei sapientia, im ipsa habitavit, non solum in anima, sed etiam in utero. Di= citur autem Sap. I. In malevolam animam non introibit sapientia, nec habitabit in corpore subdito peccatis. Et ideo simplicetur fatendum est quod B. Virgo nullum actuale peccatuna commisit, nec mortale, nec veniale ; ut sic in ea impleatur, quod dicitur Cant. IV. Tola pulchra es, amica mea, etmacula non est in te. » (III. p. q. XXVI a. 4).
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dans un sens contraire. Mais ici tout doute disparaît ; il affirme l’absolue impeccabilité de la Vierge sans l’ombre d’une hésitation. L'on ne peut pas dire qu'il se soit déterminé à embrasser cette opinion par la force seule des arguments qui pouvaient la favoriser, puisque ces arguments prouvaient de la même manière l’exemption en Marie de la tache originelle, comme de toute faute actuelle. Dans la pensée de saint Thomas, ils servent à éclairer un argument plus fort, celui qui s'appuie sur le sentiment universel de l'Eglise.
Et, de fait, la tradition de l'Eglise, à l’appui de l’impeccabilité de Marie, est constante et universelle, malgré quelques notes discordantes qui s’élèvent ça et là, dans les écrits des Pères. On connaît la joie éprouvée par les adversaires du culte de Marie et de ses insignes privilèges, en face de certaines phrases malheureuses de quelque ancien et vénérable Père. Canisius écrit ceci des Réformateurs de son temps : « À peine trouvent-ils chez quelques Pères un passage qui puisse diminuer la dignité de
Marie, la ternir, qu’ils se mettent à le noter, le
contremarquer, le souligner, le rapporter avec soin, le répéter, l’exalter, l’inculquer, le louer, l’exagérer de toutes les manières. (1) »
1. Quidquid ad tantæ persone (Marie), vel extenuationem, vel in injuriam aliqua ex parte referri potest, id si apud veteres legant stellulis et asteriscis et indiculis adjectis, subnotant, idemque studio quodam excerpere, repetere, efferre, inculcare, decantare, mirisque modis exaggerare consueverunt. (Canisius, de Maria Virg. incomp. 1. IV, c. 27).
Cependant, cette chasse effrénée, infatigable aux passages qui peuvent diminuer l'honneur de Marie, en somme a porté bien peu de fruits. Il s’est trouvé que saint Jean Chrysostôme, dans l’Homélie 20 sur
saint Jean, a dit que Marie pécha par ambition, de-
mandant par vaine gloire à Jésus le changement de l’eau en vin, aux noces de Cana. C’est pourquoi Jésus l'aurait réprimandée par ses paroles: « Quid mihi et tibi mulier ? — Qu’y a-t-il de commun, femme, entre vous et moi ? »
Le sentiment de saint Jean Chrysostôme a été partagé par Théophilacte, Euthyme, saint Athanase. Saint Irénée a dit quelque chose de semblable, dans son livre III contre les hérésies, c. XVIII.
Mais ces quelques minimes découvertes n’avaient plus, au temps des premiers réformateurs, méme le: mérite de la nouveauté. Saint Thomas connaissait parfaitement ces difficultés et rapporte textuellement, dans l’article cité, les paroles de Chrysostôme.
Il répond simplement qu'il voit dans cette opinion un excés blamäble à réprouver : « Dicendum quod in verbis illis Chrysostomus excessit ». Qu’en réalité, l'Evangile ne nous représente rien de moralement répréhensible en Marie, nous le verrons plus loin dans la troisième partie de notre étude. Le fait que parmi les théologiens, l’un d’entre eux ait eu sur ce point des idées peu sùres et répréhensibles, ne doit pas nous scandaliser. En général, afin d’éviter toute confusion, nous dirons avec Canisius : « On ne doit point considérer tous les écrivains ecclésiastiques
dotés d’égale autorité, parce que tous n’ont pas été également saints, également doctes, également approuvés. De plus, on ne doit pas prendre comme ‘or pur, tout ce qui a été écrit par ceux mêmes qui sont approuvés et autorisés par l'Eglise : ils disent æertaines choses plus pour discuter et chercher par le débat la vérité, que par affirmation certaine ; ils m'entendent pas qu'elles soient prises comme doc- ‘trine et règle de foi. Ils purent sans errer se montrer hésitants sur quelques points, parce que l'Eglise, juge et maîtresse de la vérité, n’avait pas encore interposé son jugement définitif. Du reste, les Pères furent toujours dans la disposition de se soumettre pleinement à l'Eglise, et rien ne leur aurait été plus douloureux que de se savoir tant soit peu éloignés de la colonne de la vérité (1) ».
De cette façon, la sainteté en Marie, selon le commun sentiment de l'Eglise qu'on ne peut discuter sans perdre la foi, ne fut pas une ascension
x. Jamvero, ut ad cautionem in Patribus observandam accedamus, non eadem sane omnium illorum ratio habenda est, quoniam non æque profecto sancti, non æque docti et probati omnes extiterunt. Ac rursus non rata et firma omnia que probati etiam ab Ecclesia Doctores litteris prodiderunt, sed ab his quædam disputandi potius quam affirmandi gratia proferuntur, neque pro certa, necessariaque fidei regula vel doctrina traduntur. Licuit veteribus de nonnullis rebus ambigere, quod judex et magistra veritatis Ecclesia suam de illis sententiam nondum interposuisset : cujus alioquin Ecclesiae judicio Patres omne; orthodoxi, se suaque scripta omuia semper promptissime subjecerunt, nil laturi molestius quam si a veritatis columna, ut vocat Apostolus, vel modice avellerentur (1. c.).
pénible, allant des régions du péché aux cimes dorées par les rayons de la divine grâce, ni la graduelle émancipation des fautes pour arriver à la plus ou moins parfaite liberté au service de Dieu, ainsi qu’il en a été pour les autres saints; mais ce fut un vol rapide de vertus en vertus. Elle ne fut jamais soumise aux horreurs de la mort, goùtant toujours les consolations d’une vie pleine d’énergies, d’une vie exubérante, d’une vie en continuel progrès et qui devenait féconde à tout moment par des ceuvres toujours plus parfaites, plus saintes ef plus agréables à Dieu. En récitant le Paler, les paroles « Remettez-nous nos dettes », ne pouvaient signifier sur ses lèvres qu'un appel ardent à faire triompher, à rendre inaltérable entre les chrétiens, la paix, fruit de leur mutuelle indulgence.
V. Marie fut un modéle de toutes les vertus les plus excellentes, possibles dans sa condition.— Ce qu'en iaisse apercevoir l'Evangile, ce qu'en ont déduit les Pères et les Théologiens.— Splendide portrait que S. Ambroise nous retrace des vertus de Marie. — Saint Augustin et saint Jérôme lui font écho.
De plus, on doit tenir hors de toute controverse et pour pleinement assuré à la lumière de la foi, que Marie pratiqua d’une manière admirable toutes les vertus convenables à sa condition.
Nous disons « convenables », parce qu’il est clair que toutes les vertus ne sont pas praticables par : tous. Jésus lui-même qui est cependant le modèle
incomparable de la sainteté, ne put pratiquer toutes les vertus. La vertu qui, en soi, dit perfection, puisqu'elle est l'habitude de faire le bien, ne suppose pas toujours parfait le sujet qui la possède. C’est ainsi qu’il y a des vertus tendantà libérer l’homme du péché ou des suites du péché, vertus qui seulement peuventfleurir dans une conscience autrefois souillée, mordue par l’iniquité. Il est clair que de telles vertus ne purent se trouver en Jésus pas plus qu’en Marie. Par exemple, nous ne dirons pas qu’elle ait pratiqué ni la pénitence, puisqu'elle fut toujours très innocente, ni les autres vertus par lesquelles on: domine ses passions, parce que ces luttes intérieures. n’ont jamais troublé la sereine et tranquille liberté d'esprit de la Mère de Dieu.
Mais exception faite de ces vertus, qui suivant la remarque de saint Thomas, supposent toujours à cause de leur objet, une imperfection dans celui qui Jes possède, Marie pratiqua toutes les autres vertus, d'une manière extraordinaire.
Malheureusement nous connaissons trop peu la vie de Notre-Dame, pour pouvoir prendre nos délices dans la contemplation détaillée de tous les actes de vertu, souvent héroiques, qu'elle a accomplis. L'Esprit Saint a voulu mettre notre sainte curiosité à l'épreuve, et les Evangélistes inspirés par lui sont d’une sobriété, d’un laconisme surprenant, quand ils nous parlent de Marie. Il est vrai que de Jésus- Christ lui-même nous ne possédons pas une biographie complète : les Evangélistes ne nous l'ont pas
donnée. A plus forte raison, nous ne pouvons savoir que peu de chose sur la B. Vierge, dont les Evangélistes ne parlent qu’incidemment.
Toutefois les brefs passages que nous trouvons sur elle dans les saintes Ecritures, sont d’un prix inestimable. Ce sont des lueurs de lumière, semblables à des éclairs, qui jettent de la clarté sur quelques aspects de la Mère de Dieu et nous laissent deviner la magnificence, la grandeur, l’extraordinaire éclat de ceux que la révélation évangélique n'a pas frappés directement de ses rayons.
L’Evangile, nous le verrons en son temps, parle de la foi, de la charité, de la prudence, de la force, de la piété, du zèle, de l'humilité, de la candeur de Marie. Elle est louée pour sa foi par Elisabeth, elle est prudente dans son colloque avec l’Ange ; elle est pleine d'amour pour Jésus, de compassion pour le prochain dans la peine, témoin sa visite pour Elisabeth et son empressement pour les jeunes époux de Cana ; elle est forte dans les tribulations ; elle a un amour singulier pour la chasteté et la virginité; elle est pleine de piété et de zèle pour l’accomplissement de la loi, même dans les prescriptions auxquelles elle ne serait nullement tenue; surtout Marie apparaît pleine d’humilité. L’humilité et la virginité, voilà suivant l'Evangile, ses deux grandes vertus caractéristiques. Elle-même confesse avoir par son humilité, été choisie pour sa grande mission de Mère de Dieu: « Resperit humililalem ancillæ