ROSE MARIE DANS LE DOGME
Saint Augustin partage absolument la pensée de Saint Ambroise sur Marie; et dans son traité « De doctrina chrisliana » déjà cité, il reproduit presque entièrement le texte de l’archevêque de Milan et le loue hautement.
Saint Jérôme a médité sur la sainteté de Marie enfant, et la propose comme modèle incomparable aux adolescents, qui veulent atteindre les sommets de la perfection chrétienne. Il faudrait lire toute sa lettre à Leta, pour lui indiquer la façon d'élever sa fille ; et vraiment elle est surprenante la ressemblance qui existe entre les idées de Jérôme exposées là, et celles de saint Ambroise. Ayant énuméré les choses qu'une enfant d’exquise éducation doit fuir, il conclut : « Rappelez-vous ce dont Marie s'abstint en ses jeunes années et ce que toute enfant chrétienne doit également éviter (t). »
Il décrit ensuite les vertus et les pratiques pieuses qui conviennent à une jeune personne et termine ainsi : « Qu'elle imite celle dont il est écrit: « Omnis gloria ejus filiæ Regis ab intus. » Qu'elle la regarde, qu’elle l’aime, qu’elle s’habitue à l’admirer dès ses plus tendres années, car en elle, tout, la parole, la démarche, le maintien est une école de vertu (2). »
1. Habes a quibus rebus et Maria primis annis abstinuerit et puella omnis pietate perfecta imbuenda debeat abstineri.
2. Æmulatur eam de qua dicitur : Omnis gloria ejus filiæ Regis ab intus. Illam videat, illam amet, illam primis miretur ab annis, cujus et sermo, et incessus, et habitus doctrina virtutum est. »
Saint Jérôme dit enfin dans sa lettre à Eustochium : « Propona tibi beatam Mariam quæ tantæ extitit puritatis, ut Mater Domini esse meretur. — Proposez-vous l’exemple de la Bienheureuse Vierge Marie, qui par sa pureté admirable, mérita d’être la Mère de Dieu. »
VI. La sainteté de Marie qui augmentait par la pratique des vertus, augmentait encore par les sacrements qu'elle recevait. — On recherche quels sacrements elle a recus.
Le cumul immense de vertus pratiquées avec tant d’ardeur par Marie, était une source de sainteté, dont il était à la fois l'indice et l’aliment.
Il en est des énergies célestes de la gràce, comme des forces physiques. Un individu sain, robuste, doué de qualités musculaires singulières, saura manifester ses énergies physiques par des actes d’athlète, mais à leur tour, les exercices musculaires accroissent les forces vitales. Pareillement dans l’ordre spirituel, on peut justement attendre d’une sainteté plus élevée des actes de vertu non ordinaires, et l’exercice de ces vertus détermine toujours une augmentation proportionnelle de la gràce. Et c'est là, disons-nous, une des voies par laquelle Marie s’élevait à une union plus intime avec Dieu. Les théologiens ont trouvé un nom spécial pour caractériser cette augmentation de grâce, et l’ont appelée : augmentation ex opere operantis.
Ce moyen n’est pas l’unique mis à notre disposi-
“ion par Dieu, pour nous aider à faire valoir et à multiplier le grand trésor de la grâce. Il y en a un autre, qui sert admirablement à nous démontrer la grandeur de la bonté divine envers nous, et son extraordinaire condescendance à secourir notre faiblesse. Il consiste dans l’usage des sacrements, lesquels, que le lecteur nous pardonne de rappeler des vérités aussi obvies, produisent ou augmentent la grâce en nous, ex opere operalo, c’est-à-dire en vertu du rite lui-même accompli sur nous. On sait que les sacrements sont comme sept coupes d’or, pleines du sang de Jésus-Christ, qu’ils versent abondamment sur nos àmes, les purifiant de toute faute, et tracant en elles, de façon toujours plus marquée, l’image de Jésus-Christ. Quand les sacrements ne trouvent point de péché en nous, ils y produisent une augmentation de sainteté, même ceux qui selon la première intention de Jésus, ont pour but la destruction de la faute, et s'appellent pour cela sacrements des morts.
Naturellement, les théologiens désireux de considérer la sainteté de Marie sous tous ses aspects, se sont demandé si elle avait fait usage des sacrements et accru le patrimoine déjà très grand de ses grâces ex opere operato.
Question de très grand intérêt; malheureusement les documents qui servent à la résoudre, ne sont point en raison de cet intérêt. L’évangile par exemple se tait, sauf quelques discrètes allusions. Les Pères eux-mêmes ne donnèrent pas à cette ques-
tion l’attention apportée par les théologiens postérieurs. Quand on est réduit à raisonner a priori, il arrive souvent, et toutes les fois qu’il ne s’agit pas de conséquences ou de rapports essentiels, de découvrir devant soi plusieurs routes conduisant à toutes les conclusions possibles. Nous en avons un exemple dans le cas présent. Au sujet de l’usage que Marie fit des sacrements, toutes les opinions possibles ont trouvé des partisans.
En parlant de Marie, il ne peut être question de la Confession. Ce sacrement consiste essentiellement à libérer l’homme du.péché. Si on ne porte pas au tribunal de la pénitence quelque péché, fut-ce un péché déjà remis, on est incapable d’absolution et par suite de recevoir ce sacrement. Marie, n’ayant aucun péché actuel, n’a pu le recevoir. Elle ne fut pas pour cela dans une condition inférieure à nous, pas plus qu’un homme sain n’est de condition inférieure à un malade, pour ne point se soumettre à certains traitements thérapeutiques, nécessaires au malade.
Pour la même raison, notre mère céleste n’a pu recevoir l’Extrème-Onction, que saint Jacques recommande d’administrer à tous les malades. Ce sacrement, bien qu’il suppose, en règle ordinaire, l’état de grâce, est cependant destiné directement à effacer complètement les restes du péché, en ceux qui ont déjà l’amitié divine. Marie était bien loin de cette condition, laquelle si elle ne garde vive et palpitante la honte du péché, en conserve néan-
moins le triste souvenir. Il eut été donc inutile pour Marie, qui jamais ne fut sujette à aucune faiblesse morale, eut toujours une constitution surnaturelle très florissante, de recevoir un rite destiné précisèment à infuser, qu'on me passe l’expression, un nouveau sang spirituel et à faire disparaître complètement l’anémie de l’âme.
Pareillement elle ne reçut point le sacrement de l'Ordre, qui, par la volonté de Jésus-Christ, est exclusivement réservé aux hommes. Saint Paul a dit que les femmes devaient se tenir en silence dans l'Eglise, contentes d’appartenir simplement à l'Eglise enseignée et non à l'Eglise enseignante. « Mulier in Ecclesia taceat ». Mais il y a une différence entre la condition de Marie et celle des autres femmes. Mère de tous les fidèles, maîtresse et guide des apôtres, elle a eu un poste tout privilégié dans le royaume de l'Eglise fondé par Jésus. Par son titre de Mère du Sauveur, elle exerça vraiment au degré le plus élevé et le plus admirable, ies fonctions sacerdotales. Le mot prêtre, on le sait, signifie légitime sacrificateur des victimes acceptées par Dieu. Or Marie eut une part, ainsi que nous l’avons vu ailleurs, une part essentielle dans l’immolation de l'agneau venu du Ciel, pour effacer tous les péchés du monde. Saint Ephrem n’exagérait pas, ne s'abandonnait pas à un simple vol poétique, mais il disait une vérité absolue, quand il proclamait Marie : La Vierge revêtue de pouvoir sacerdotal « Virgo sacerdos ». Nous ne sommes pas les pre-
miers à rendre hommage à cette assertion, mais nous faisons remarquer qu’on ne peut en tirer logiquement la conclusion que Marie reçut le sacrement de l’Ordre. Elle eut en réalité ce pouvoir, mais elle le reçut et l’exerça d’une manière différente de ceux que le sacrement de l’Ordre constitue ministres de Jésus. Ce fut un pouvoir sacerdotal extraordinaire ; par suite nous nions qu’elle ait recu l’ordination sacerdotale.
Le sacrement de mariage, qui attire les bénédictions célestes sur les époux, ne répugnait en rien à la dignité de Mère de Dieu. Marie fut unie à Joseph par un lien conjugal véritable et propre. Il faut cependant remarquer qu’au moment de leurs épousailles, le Mariage n’avait pas encore été élevé à la dignité de sacrement. Et quand il fut institué, Joseph était allé recevoir de Dieu la récompense de ses admirables vertus.
La Confirmation, Marie la reçut avec les apôtres, le jour de la Pentecôte. L'Esprit saint descendit visiblement sous forme de langues de feu et se reposa même sur elle, la comblant de ses dons avec plus d’abondance : « Habenti dabitur ». Marie mit dans cet acte solennel une pureté de cœur plus exquise, une ferveur plus grande, une préparation plus soignée, fruit d’un plus intime recueillement et d’une plus parfaite prière. Et proportionnés à ses merveilleuses dispositions furent les dons de l'Esprit Saint, qui avait déjà choisi Marie comme son temple de prédilection.
Et le Baptême? Ce serait mal raisonner et beaucoup trop simplement que de dire : « Marie n'eut pas le péché originel, donc pas de baptême ». Ce raisonnement supposerait un principe inacceptable : que le baptême est ordonné essentiellement à la destruction du péché. Aucun doute que le baptême ait la vertu d’effacer directement le péché d’origine. Mais on ne saurait dire qu'il soit inconcevable, au cas où il n’y aurait aucun péché à effacer ; car outre qu'il détruit le mal, le Baptème essentiellement procure le bien. Il est ordonné aussi à imprimer en nous le caractère de Fils de Dieu, à nous ouvrir les portes de l'Eglise, à nous conférer le droit de participer à la communion des saints. Sans le baptême, on n’est pas membre de l'Eglise, on ne peut recevoir validement les autres Sacrements, suivant la voie ordinaire établie par la divine Providence.
Qui voudrait affirmer que Dieu n'aurait pas suivi cette loi quand il s’agissait de Marie ? Nous ne nions pas qu’il ait pu le faire, mais nous posons la question : avait-il de graves raisons pour le faire ? Dieu ne faisant rien sans motif, quand l’Ecriture se tait, nous devons juger sa conduite d’après les solides principes de notre bon sens. Ne voyant pas pourquoi Dieu aurait dispensé Marie du baptême, imposé à tous les hommes pour faire partie de l'Eglise, nous croyons qu'elle aussi reçut le caractère imprimé par le sacrement de régénération. Nous ne voulons risquer aucun jugement sur l’époque de
son baptême, mais il nous paraît très natarel d’affirmer qu’elle fut l’une des premières à recevoir le rite institué par Jésus, rite de caractère essentiellement différent de celui de Jean Baptiste. Nous voulons dire : au chapitre III de saint Jean on parle des apôtres qui baptisaient, excitant par là la jalousie des disciples du baptiste. Quel baptême conféraient les apôtres ? Celui de Jean ou celui de Jésus ? Il est difficile de le dire. Mais supposé qu'ils baptisaient selon le baptême de Jésus, il nous paraît très conforme au sentiment que dut éprouver la Mère du Sauveur, de dire qu’elle fut parmi les premiers à recevoir ce baptême.