VII. Les communions de Marie
VII. Mais le sacrement dans lequel l’âme de Marie trouvait chaque jour un aliment à ses sentiments enflammés d'amour, c'était l’Eucharistie. Que Marie ait communié, ce n’est pas seulement notre sens chrétien qui le devine, l’analogie de la foi qui nous le suggère, mais c’est l’Ecriture qui nous le manifeste d’une façon non ambigue. On lit dans les Actes des Apôtres chap. II, verset 46, que « tous les jours les premiers chrétiens fréquentaient le temple tous ensemble, et rompaient le pain dans leurs maisons » {1). Ce pain que l’on partageait ainsi, n’était autre que l’Eucharistie. Qui pourrait penser qu’en-
tre tous les fidèles si ardents à s’approcher de la
1. Quotidie quoque perdurantes unanimiter in templo, et frangentes circa domos panem.
Sainte Table, — ce qu'on ne saurait trop rappeler de nos jours, — Marie seule se serait abstenue ? Et pourquoi ? Parce qu’elle était Mère de Dieu ? Mais n’était-ce pas, au contraire, une raison de plus pour elle de s’unir le plus souvent possible à Celui à qui elle avait donné le jour, se consolant ainsi de ne plus voir sans voile cette face divine, sur laquelle autrefois elle avait déposé des baisers d’un amour unique dans l’histoire des siècles ?
Marie donc se nourrissait chaque jour de la chair immaculée de son Fils. Les paroles du Sauveur: « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vieen vous », n’avaient point à déposer contre sa Mère. Cependant nous serions bien ingénus, si nous pensions pouvoir, même de loin, décrire ou simplement deviner les colloques mystérieux de la Mère et du Fils, quand ils se réunissaient et se rencontraient sacramentellement, par le plus intime des contacts. C’est une entreprise au-dessus des forces humaines.
Une chose cependant, facile à comprendre, c’est qu’à chaque communion Marie receavit un nouveau torrent de grâces. L’Eucharistie, c’est une vérité élémentaire et agréable à redire, l’Eucharistie est la continuation et le prolongement de l’Incarnation. Dans la communion, Jésus en effet s'incarne, pour ainsi dire, dans celui qui le reçoit. Bien que gardant sa personnalité distincte, le communiant s’unit au Sauveur d’une union si intime que l’union béati-
fique seule lui est supérieure. Tous les sacrements eux aussi, nous enchaînent à Jésus par des liens très étroits, mais l’Eucharistie les résume tous et les surpasse tous, en vertu et en efficacité. Si les voiles sacramentaux s’écartaient, nous trouverions à l’autel le paradis dans la pleine irradiation de sa splendeur, car là nous recevons vraiment, réellement, substantiellement, Celui qui, découvrant un jour à ses apôtres un rayon de sa gloire sur le Thabor, leur arracha ce cri : « Bonum est nos hic esse », et qui actuellement rassasie les Anges et les Saints, en se manifestant à eux. Et Jésus vient en nous par la communion, non pour subir les transformations de la nourriture ordinaire, — ainsi que l’observe saint-Augustin, — mais pour nous apporter la plus salutaire des transformations, pour nous transformer en Lui-même. Jésus par la communion veut nous diviniser. L'union des espèces eucharistiques avec notre corps doit être aussi l’union de notre volonté, de notre intelligence, de notre cœur et de nos sentiments à la volonté, à l'intelligence, au cœur, aux sentiments du Sauveur. En même temps l’Eucharistie est le facteur de cette union, car elle est destinée à produire proportionnellement, dans l’âme, les mêmes effets que la nourriture matérielle produit dans le corps. Nourriture, elle nous conserve la vie, la développe, la fortifie et nous donne une sainte ardeur pour le travail. Si nos communions ne réussissent pas à nous transformer selon les intentions du maître qui, du fond du ta-
bernacle, ne cesse de nous appeler, la faute n'en n’est point à la nourriture qu’il nous prépare, mais aux tristes misères que nous portons en nous et qui s'opposent à la parfaite assimiliation. Ce sont nos dispositions insuffisantes qui empêchent Jésus de remplir nos âmes, au banquet eucharistique, de sa grâce, dans une mesure conforme à ses désirs. Jésus nous donnant tout lui-même dans la communion, s’est engagé à nous donner aussi toutes les grâces, sans aucune réserve, pourvu qu’à notre tour, nous nous préparions à les recevoir.
Ces principes indiscutables sont la base sur laquelle nous devons établir l’idée des fruits de sainteté, que Marie devait retirer de la Table sainte. Rien ne pouvait restreindre, arrêter en elle l’effusion de grâces qui jaillit du Sauveur dans ce sacrement. Ses dispositions ne pouvaient être meilleures ; l’atlention et le recueillement étaient toujours intenses ; son amour et sa ferveur, ardents comme les flammes d’une fournaise. La vertu et l'efficacité de l’Eucharistie, en Marie, n'étaient pas absorbées comme en nous, par la nécessité de guérir nos infirmités spirituelles, mais elles s’exercaient tout entières pour augmenler toujours la merveilleuse intimitée qui existait entre la Mère et le Fils.
« Si, dirons-nous avec saint François de Sales, les premiers Chrestiens furent ditz n'avoir qu’un cœur et une ame (Act., IV, 32), à cause de leur parfaite mutuelle dilection ; si saint Paul ne vivoit plus luy mesme, ains Jésus Christ vivoit en luy
(Galat., IT, 20), a rayson de l’extreme union de son cœur a celuy de son Maistre, par laquelle son ame estoit comme morte en son cœur qu'elle animoit ; pour vivre dans le cœur du Sauveur qu'elle aymoit ; o vray Dieu, combien est-il plus véritable que la sacree Vierge et son Fils n’avoyent qu'une ame, qu'un cœur et qu’une vie, en sorte que cette sacrée Mere, vivant ne vivoit pas elle, mais son Fils vivoit en elle | Mere la plus amante et la plus aymee qui pouvoit jamais estre ; mays amante et aymee d’un amour incomparablement plus eminent que celuy de tous les ordres des Anges et des hommes, a mesure que les noms de Mere unique et de Filz unique sont aussi des noms au-dessus de tous autres noms en matière d'amour. » (1)
Eh bien ! cet ineffable amour de Marie pour Jésus setransformait pour ainsi dire, en une conflagration incoercible quand Marie le recevait dans la Communion. Car c'était alors que Jésus, soleil de justice incréée, faisait sentir à Marie les aspirations les plus ardentes qu'il eut jamais, dans son excessive charité, fait vibrer dans un cœur humain, et Marie à chaque communion renouvelait le don total d’elle-méme, qu'elle avait fait si solennement au moment de l’Incarnation. On comprend combien grand fut le cumul de gràce apporté à Marie par le Verbe divin s’incarnant en elle; pourquoi lui en aurait-il donné moins dans la communion ? Ainsi par la méditation