Explication du Magnificat
Nous pouvons mériter, selon un mérite vrai et propre, c’est à-dire de condigno, l’augmentation de la grâce, la vie éternelle, et l’actuelle acquisition de cette vie éternelle, si nous mourons en état de grâce. Il en est de même pour Marie.
Ce qui est cause et principe de mérite est nécessairement en dehors de ce mérite ; et ceci est vrai aussi pour le mérite de N.-S. Principium meriti non cadit sub merito, est un principe devant lequel s’inclinent tous les théologiens.
La première source de nos mérites se trouve dans la bienveillance de la volonté divine, nous prédestinant à la participation des dons surnaturels, selon la mesure qu’il plaît à la souveraine Sagesse. C’est la grâce incréée de laquelle nous viennent, comme les rayons nous viennent du soleil, tous les dons qui se trouvent en nous, et ont quelque lien avec notre suprême destinée. L'amour que Dieu nous porte (avant d’être aimé de nous), est absolument gratuit ; c’est l'expansion de sa pure miséricorde et de son absolue libéralité. Personne ne pourrait le mériter, et pas même la Sainte Vierge ne le mérite. Son élection à la maternité divine et la grâce nécessaire afin de répondre à ce degré de gloire, sont en effet purement gratuits. Elle ne mérita d’aucune manière, ni de condigno, ni de congruo (1), sa prédestination à être la première des créatures de Dieu. Nous renvoyons du reste le
1. Il faut distinguer entre le mérite « de condigno » et celui « de congruo ». On appelle mérile en général le droit
lecteur à ce que nous avons dit au sujet de la prédestination de la Vierge.
L’Incarnation du Verbe est une autre source de nos mérites. Ceux-ci ne sont que des fleurs poussées sur le tronc des mérites de Jésus-Christ. Toute notre justice valable aux yeux de Dieu s'appuie sur la justice du Christ. Aussi personne n'a mérité et n’a pu mériter de condigno, l’accomplissement d’un si grand mystère. Pas même Marie n'aurait pu, par ses œuvres, obliger Dieu, selon la justice, à s’incarner et à devenir l’un de nous. Saint Thomas, dans la troisième partie de la Somme théologique, art. II, quest. 2, après avoir démontré que même l’humanité très sainte de Jésus ne mérita pas d’être élevée à l’union hypostatique du Verbe de Dieu, ajoute : pas mêmes les œuvres d’aucune autre créature humaine ne purent mériter de condigno une telle union — « Sed neque eliam opera allerius cujuscumque hominis potuerunt esse meritoria hujus unionis ex condigno ». Et dans cette affirmation de générale impuissance à mériter que Dieu se fit homme, il comprend aussi Marie, comme le déclare du reste le saint Docteur, dans sa réponse ad tertium du même article.
Comme notre mérite de condigno se fonde sur la grâce sanctifiante, personne jamais n’a pu par ce méqu'ont nos bonnes œuvres à une récompense. Si cette récompense est réclamée au nom de la justice, stricte ou largement comprise, c’est le mérite de condigno. Si au contraire il s’agit
d’une autre vertu, magnanimité, fidélité par exemple, c’est le mérite de congruo,
rite obtenir la première justification. Il s'ensuit que la Conception immaculée de Marie fut un don purement gratuit. Suivant l'esprit de l'Eglise, qui veut que Marie soit la plus favorisée de tous les Saints, nous avons admis en elle, dès le premier instant de sa conception, l’usage de la raison. Elle était ainsi toute disposée à recevoir la gràce ; mais cette disposition, si excellente qu’elle fut, ne pouvait dépasser le mérite de congruo.
Les Docteurs sont unanimes sur ces points, si l’on excepte quelque contradicteur isolé: il s’en trouve en toute question, et l’on n’a pas à tenir compte.
On discute au contraire pour savoir comment Marie a mérité la Maternité divine, considérée, non plus selon la volonté élective de Dieu, constituant l'ordre de la prédestination, mais selon la volonté exécutrice, conférant tous les éléments requis à l’accomplissement de cette prédestination. Dieu choisit gratuitement Marie pour étre sa Mère, d’accord ; mais avant de lui conférer en acte une aussi excellente dignité, Il devait l’orner des prérogatives requises pour cela ; Il devait la rendre digne de tant d'honneur. Les dispositions qui préparèrent Marie à être Mère de Dieu furent diverses, et quelquesunes dépendaient exclusivement de la libéralité de Dieu, par exemple, l’exemption du péché originel, ainsi que nous l'avons déjà dit; d’autres au contraire relevaient du libre arbitre de Marie, par exemple, l'exercice des vertus que nous avons
admirées en elle. Et ces vertus développèrent magnifiquement en la B. Vierge avant même l’Incarnation, la grâce initiale reçue dans sa conception immaculée. Eh bien! quelle relation y avait-il, entre la grâce possédée alors par la Vierge et la Maternité divine? Sa sainteté, d’un ordre si singulier, due en partie à sa coopération, lui méritaitelle l'honneur de devenir Mère de Rédempteur ? Et dans le cas affirmatif, de quelle nature était ce mérite ? C’est là, en termes précis, toute la question agitée parmi les théologiens.
Les Pères en ont discuté la première partie. Ils ont dit que Marie par ses vertus s'était rendue digne de devenir Mère de Dieu. Nous avons cité les paroles de saint Ambroise, de saint Augustin et de saint Jérôme, qui ont ce sens. Et l’on pourrait multiplier à l'infini les citations exprimant la même idée (1). L'Eglise, dans sa liturgie, consacre cette doctrine, et dit expressément que Marie mérita de porter le Sauveur : « Quia quem meruisli porlare, resurrexil, etc. ». Mais de quelle nature était ce mérite? Làdessus les théologiens ne sont pas d’accord. Les uns pensent que Marie mérita « de condigno » de devenir Mère de Dieu; d’autres affirment que ce ne fut que « de congruo ». Les partisans de l’une ou de l’autre opinion sont nommés par Suarez, dans le Commentaire de la troisième parlie de la Somme de saint Thomas, section 7, dispute 10. Le docteur exi-
1. Beaucoup peuvent se lire dans Canisius, de Maria virgine. Voir Summa Aurea, t. VII, col. 978.
mius, dont la compétence en ce qui regarde Marie, est connue de tous, écarte l’idée que Marie ait mérité «de condigno » la divine maternité, pour adopter l’opinion de ceux qui sont pour le mérite « de congruo ».
Saint Thomas nous paraît être du même avis, car il semble distinguer, comme Suarez, entre le mérite des dispsitions à la maternité divine, et celui de cette maternité elle-même : « La Vierge bénie, ditil, mérita de porter le Seigneur, non dans le sens qu’elle mérita l’Incarnation, mais dans le sens que, utilisant la grâce reçue, elle mérita le degré de pureté et de sainteté qui la disposait à être convenablement « Mère de Dieu. » (1)
Voici donc la formule chère à saint Thomas, si parfaitement au courant de tout ce qu'ont enseigné les Pères, formule approuvée ensuite par Suarez, et que nous, s’il nous est permis de dire ce que nous pensons, nous croyons la meilleure : Marie mérita d’un mérite vrai, c’est-à-dire basé sur la justice, cette sainteté qui, à son tour, mérita de congruo, non de condigno, la Maternité divine, si élevée de sa nature, que jamais elle n'aurait pu, selon la justice, être réclamée comme la récompense d’aucune œuvre, si sainte fut-elle, pas même des vertus héroïques de Marie.
1, Ad tertium dicendum, quod beata Virgo dicitur meruisse portare Dominum omnium, non quia meruit ipsum incarnari, sed quia meruit ex gratia sibi data illum puritatis et
sanctitatis gradum, ut congrue posset esse mater Dei (III, q. 11, art. 11, ad, 3).
Et par rapport à nous? L'opinion commune des théologiens est que Marie mérita « de congruo » pour notre salut, tout ce que le Sauveur nous a mérité de condigno.
Les Pères de l'Eglise, bien qu’ils n’eussent point le langage précis et perfectionné des écoles, ont enseigné la même doctrine. Il est très commun de trouver dans leurs œuvres, que le salut nous est venu par Marie. Cette affirmation générale est rendue ainsi par saint Ephrem : « Tu caplivorum redemptio, et omnium salus. Tu es la rédemption des captifs, tu es le salut de tous ». Ce serait une injure gratuite envers nos Pères dans la foi, de penser que par là, ils détruisaient toute différence entre Jésus et sa Mère, les mettant tous deux au méme niveau, Non, leur pensée est trop claire sur ce point. Ils nous enseignent qu'une telle doctrine serait très éloignée de la foi catholique, qui donne tout leur poids à ces paroles de saint Pierre : « Il ne fut point donné aux hommes d’autre nom que celui de Jésus pour opérer leur salut ».
Leurs affirmations doivent être interprétées, quand il s’agit de Marie, dans un sens plus atténué qu’on ne le supposerait à première vue. Cette interprétation est facile à trouver : elle est unique. Elle consiste à dire que l’objet du mérite de Marie et de son Fils est identique; mais qu’il y a une diversité profonde entre la nature du mérite de l’un et celle de l’autre. Jésus mérite de condigno, Marie de congruo; ce qui signifie que Jésus demande
à Dieu les grâces nécessaires à notre salut, au nom de la plus rigoureuse justice; il offre à Dieu en échange son humanité, sa passion, toutes ses œuvres, céleste monnaie qui paye avec usure tous les dons qui nous sont venus d'en haut, monnaie que Dieu ne peut refuser. Marie, au contraire, par ses vertus admirables, s’attire si bien les faveurs de Dieu, qu’il les lui accorde toutes, non par justice, mais en vertu de ce noble penchant, qui se trouve aussi en nous, de ne savoir rien refuser à ses amis.
Puisque Marie a été trouvée digne de devenir Mère de Dieu, il est bien naturel qu’on la trouve également digne d’avoir, dans le Ciel, toutes les autres faveurs tendant à satisfaire sa volonté et ses charitables aspirations à faire le bonheur d'autrui. Tous ces dons ne sont-ils pas immensément inférieurs à sa maternité divine et à sa très grande sainteté ?
En somme, l'affirmation que Marie nous mérita de congruo tout ce que le Sauveur nous a mérité « de condigno », se résout en cette autre : Marie fut l’associée indivisible, bien que non absolument nécessaire, de son divin Fils, dans l’œuvre de notre Rédemption; elle coopéra avec lui pour apaiser la divine justice et incliner en notre faveur sa divine miséricorde.
En outre, afin de mieux définir la grande portée des mérites de Marie, les théologiens se faisant l'écho des Pères, disent d’ordinaire ceci : « Jésus par ses mérites agit sur Dieu directement, Marie au
contraire, s'adresse à son Fils, et par Lui arrive jusqu’à Dieu. Saint-Bernard, dans son discours : Virginis Deprecalio, exprime ainsi l’idée exacte des mérites de Marie en notre faveur ; « Qui jamais nous libérera de notre corruption ? la grâce de notre Sauveur, ton Fils, Ô Marie. Mais qui pourra jamais comme: toi, à Bienheureuse Marie, parler au cœur de Notre Seigneur Jésus-Christ ? » (1).
Que ceux-là ne craignent donc point qui ont um grand et vaste concept de l'efficacité des mérites de Jésus-Christ, L’étendue du mérite de congruo, que: nous accordons à Marie, ne peut porter aucun préjudice au mérite du Sauveur ; tout simplement, parses mérites, elle peut dire comme saint Paul, et. avec encore plus de vérité : « Adimpleo ea quae desunt passioni Christi; » c’est-à-dire qu’elle réalise largement et efficacement l’application des mérites très. efficaces de Jésus. Par là, la doctrine catholique, tout en exaltant les mérites de congruo de Marie, mérites employés en notre faveur, lui refuse constamment d’avoir mérité pour nous de condigno. Le mérite de condigno en notre faveur, reste le privilège exclusif de Jésus, et cette observation suffi pour dissiper les équivoques, dont les Protestants aiment à envelopper notre doctrine de l’influencede Marie sur notre sort éternel.
x. « Quis liberabit nos a corruptela ?... gratia Salvatoris. nostri, Filii tui, o Maria : et quis tam idoneus ut loquatur ad. cor Domini nostri J. G., ut tu, felix Maria ? »