VI. Parce que formée en vue du Sauveur
Une troisième considération en faveur de la
1. « Corpus humanum pulchrius est et nobilius omnibus corporibus brutorum, propter unionem ad animam rationalem : ergo nobilitas corporis intenditur et augetur ad nobilitatem anime, ad quam ordinatur ut suum perfectibile : forma enim et materia debent esse proportionabilia. Si ergo anima Virginis fuit nobilissima post animam Filii, igitur ef corpus ejus fuit nobilissimum et pulcherrimum post corpus Filii, »
beauté de Marie, nous est fournie par Bossuet dans le 1° discours sur la Nativité de la Vierge : « Dieu, dit en substance le'grand orateur, modela le corps de la vierge sur le corps de Jésus. » Même si les considérations déjàifaites ne suffisaient point à établir que les traits:de Marie devaient être semblables à ceux de son Fils, nous serions convaincus de cette vérité par l'intention que Dieu eut dans la formation du corps de la Vierge.
Parlant de la création de l’homme, l’Ecriture tient à nous faire savoir que Dieu y mit un soin tout spécial. Pour les autres êtres, un mot suffit, un fiat. Pour l’homme, Dieu fit bien davantage, ce que nous inculque le texte sacré, affirmant que Dieu avec ses mains même, façonna un peu de terre en figure d'homme, pour y insuffler ensuite l'âme immortelle. « Pourquoi, se demande Tertullien, Dieu prit-t-il ce soin particulier pour l’homme?» — Et il répond : « Quodcumque limus exprimebatur, Chrislus cogitabatur homo fulurus. — Quand Dieu faconnait avec la terre, le corps humain, il pensait déjà au Christ futur et c’est en vue de Lui qu'il prodiguait ses soins dans la formation du premier homme. »
« S'il est ainsi, reprend Bossuet, que, dès l’origine du monde Dieu en créant le premier Adam pensàt à tracer en lui le second ; si c'est en vue du sauveur Jésus qu'Il forme notre premier père avec tant de soin, parce que son Fils en devait sortir après une si longue suite de siècles et de générations
interposées ; aujourd’hui que je vois naître l’heureuse Marie, qui le doit porter dans ses entrailles, n’ai-je pas plus de raison de conclure que Dieu en. créant ce divin enfant, avait sa pensée en Jésus-- Christ, et qu'il ne travaillait que pour lui : Christus cogilabatur? Ainsi ne vous étonnez pas, chrétiens, ni s’il l’a formée avec tant de soin, ni s’il l’a fait naître avec tant de grâces: c’est qu'il ne l’a formée qu’en vue du Sauveur. Pour la rendre digne de son Fils, il la tire sur son Fils même; et. devant nous donner bientôt son Verbe Incarné, il nous fait déjà paraître aujourd’hui, en la Nativité de Marie, un Jésus-Christ ébauché, si je puis parler de la sorte, un Jésus-Christ commencé, par une: expression vive et naturelle de ses perfections infinies : Christus cogilabalur homo fulurus » (1).
Cet argument, dans sa force, nous le trouvons approuvé et confirmé par la liturgie : elle atteste que- Dieu forma spécialement non seulement l’àme mais même le corps de la Vierge, afin qu'elle fut la digne demeure du Verbe incarné : Deus qui glorioso Vir-gini Marie corpus el animam ut dignum Fili tui habitaculum... effeci mererelur... proparasti. (Oraison après l’ant. Salve).
1. Bossuet : 1°" sermon sur la Nativité de la Vierge ; éd.. Lebarcq. 11, p. 52
zo MARIE DANS LE DOGME
VII. Détermination plus ample des caractères de la beauté de Marie; ses charmes n’avaient rien d’etféminé, ils étaient au contraire ferment de vertu; ce fut une beauté de type juif, que mettait en relief la manière d'être de Marie; un artiste qui voudrait faire le portrait de Marie.
Essayons maintenant de déterminer plus en particulier les caractères de la beauté de Marie. Nous pouvons affirmer, en toute sécurité, qu'elle n’avait rien d’efféminé, de mou, rien qui fut un obstacle à ia vertu, ou une excitation au vice. Hélas ! chez les autres créatures, les qualités physiques brillantes ne servent pas toujours à élever qui les admire, vers l'idéal de la perfection, mais plutôt à l’enchaîner dans la sensualité et le péché. Les beautés extérieures de Marie, tout au contraire, respiraient je ne sais quel parfum céleste, excitateur de sentiments et d’affections de pure chasteté. Il est indéniable que pour beaucoup de saints, la seule pensée de Marie servit à éteindre comme par enchantement, toute affection impure qui essayait d’enflammer leur cœur. Eh quoi ! N'est-ce point une chose éprouvée par chacun et mille fois, qu'un seul regard jeté sur l'image aimable de Marie, est un excitant puissant à garder en un cœur sans tache l’incomparable lis de la vertu évangélique ?
Eh bien, cette heureuse influence qu’elle exerce actuellement sur nos sens excités par les passions mauvaises, la pensée de Marie l’exercait déjà, du temps de la présence corporelle de la Vierge sur
terre. Comme le soleil dissipe tout nuage et rasserène la spacieuse voûte du firmament, ainsi l’éclat céleste qui émanait de toute la personne de Marie, faite d’une admirable harmonie, chassait toute atmosphère corrompue qui pouvait naître des tristes exhalations de la sensualité.
C’est l’idée constante des Docteurs scolastiques et des Pères de l’Eglise. Nous n’en finirions pas, à vouloir ramasser ici tous les témoignages qui se rapportent à ce sujet. Qu'il suffise de citer parmi les scolastiques trois noms qui résument en eux tous les divers courants théologiques du moyen-âge, et resteront à travers tous les siècles ceux des maîtres les plus vénérés du savoir chrétien.
Saint Thomas dans son commentaire au 3° livre des Sentences, écrit: « En Marie fut complètement détruite l’inclination de la concupiscence soit vers le péché mortel, soit vers le péché véniel, et ce qui est encore plus important, selon l’opinion générale (ut dicitur) la gràce de sanctification en Marie non seulement prévint en elle tout mouvement désordonné, mais de plus empécha sa beauté physique d’être pour qui que ce fut, un attrait vers le pé- EDE(I):
Saint Bonaventure parle de même in m, dist. nm,
1. «In B. V.inclinatio fomitis omnino sublata fuit et quan» tum ad veniale et quantum ad mortale: et quod plus est (ut dicitur), gratia sanctificationis non tantum repressit in ipsa motus illicitos, sed etiam in aliis efficaciam habuit ita ut, quamvis esset pulchra corpore, a nullo unquam concupisci potuit ? »
p.1, art. 2, q. 3. « Dans les documents des Juifs eux-mémes, il est dit que Marie bien que toute belle, n’excita jamais aucun sentiment sensuel. — Quidam Judæi asserunt hoc mirum fuisse in Virgine quod cum essel pulcherrima, tamen a nullo unquam viro fuit concupila ».
Et le Bienheureux Alexandre de Halès est encore plus décidé dans son affirmation : « La Vierge bénie, par son seul aspect, éteignait en qui la regardait, tout sentiment de sensualité. — Justificatio ejus irradiabat in alios el in eis exlinguebal omnes motus concupiscenliæ carnalis, in carne serpenlis » (Summa).
Parmi les Pères il suffit de citer saint Ambroise qui écrit dans son livre De Inst. Virg. c. vu, n. 5 (P.L. xvi, 319): Cujus (Maria) tanta gratia, ul non solum in se virginitatis gratiam reservaret, sed etiam his quos viserat integrilatis insigne conferret. Visitavit Joannem Baplistam, et in utero materno priusquam nascerelur exilivil. Ad vocem Marie exultavit infantulus, obseculus anlequam genilus. Nec immerilo mansit integer corpore, quem tribus mensibus oleo quodam sue presentie et inlegritatis unguento, Domini mater exercuil. Eademque postea est Joanni Evangelista tradita conjugium nescienti. Selon saint Ambroise la chasteté de Jean-Baptiste fut donc un des fruits de la présence de Marie chez Elisabeth, et celle de Jean l’Evangéliste trouva dans la Vierge une protection singulière.
Ni efféminée, ni pâture de honteuses flammes, la
beauté de Marie était toutefois de type féminin et de plus, juif. Il serait en effet irrationnel de soutenir que Marie dans ses traits ne portait point l’empreinte de ses ancêtres. Sa beauté donc avait déjà brillé sur le visage d’autres femmes juives: Sara, Rebecca, Abigaïl, Esther, Judith ; avec cette différence toutefois qu'elle atteignait en Marie un degré exceptionnel de perfection.
La beauté de Marie était certainement mise en plus grand relief par la grâce qui commandait et impreignait tout son maintien. C’est donc à bon droit que saint Ambroise parlant de l'extérieur de Marie, dit en un endroit déjà cité : « Rien de méprisant dans son regard, rien de pétulant ou d’immodéré dans son parler, c’est-à-dire dans ses paroles et dans le ton de sa voix ; rien d’inconvenant ou de trop libre dans tous ses actes, rien d’affecté dans le geste, rien de traînant dans la démarche : l’extérieur de Marie était une fidèle image de son âme, le portrait vivant de sa sainteté et de sa rectitude. C’est qu'une honnête maison doit déjà se reconnaître au vestibule, et montrer dès son seuil, qu’il n’y a dans l’intérieur rien de ténébreux ou de désordonné. Ainsi en nous l'attitude extérieure du corps ne doit point voiler la splendeur de l’âme, mais permettre au contraire à celte lumière de s’épandre facilement au dehors. »
Pour compléter ce qui vient d’être dit sur les qualités physiques de Marie, qu'on nous permette de citer le passage suivant du P. Terrien : nous le
regardons comme la meilleure illustration du portrait de Marie par saint Ambroise.
« Que devra donc faire l’artiste, qui, dans sa piété filiale, tentera d’exprimer le chef-d'œuvre de grâce, de modestie virginale, de candeur innocente, de bonté, de beauté toute céleste que fut Marie ? Avant tout, qu'il porte en haut ses pensées, persuadé qu’il ne s’agit pas de peindre une. femme vulgaire, si renommée qu'elle puisse être par sa beauté. C’est la Femme et la Vierge par excellence, la Mère de son Dieu qu’il doit reproduire ou dans le marbre ou sur la toile : femme, vierge, mère, belle par la symétrie de ses membres, plus belle encore par la parfaite harmonie de ses puissances intérieures ; belle par la juste proportion des traits et des couleurs, plus belle par la réunion et le rayonnement de toutes les vertus ; belle de tous les dons que peut accorder la nature, plus belle de toutes les perfections dont la plénitude de la grâce peut enrichir une créature de Dieu. Qu'il se souvienne aussi que la beauté de
cette Reine fut assortie à chacune des périodes de sa”
vie mortelle, plus gracieuse en son enfance, plus de majesté grave et noble en sa vieillesse ; mais toujours la même pureté, la même innocence, la même
bénignité. »