‹ Marie dans le dogme catholique (volume 2)Chapitre 9 sur 154 · SES · texte numérisé non relu

SES

aucune difficulté, à souscrire la conclusion grave et sensée du Docteur eximius, Suarez :

« Quant à la perfection naturelle de la Vierge, on doit affirmer que son corps fut parfait dans la mesure et dans les proportions convenables à son sexe. C’est l’opinion unanime des Pères qui traitent de Marie. On ne pourrait sans témérité opiner diversement, car il n’y a aucune autorité et aucun argument pour l'opinion contraire alors que cette perfection s’harmonise à merveille avec le mystère de l'Incarnation » (r).

Il y eut toutefois sur ce point des excès qu’on doit éviter, excès dont peut-être dans d’autres temps s’accommodait le goût courant, mais qui aujourd’hui semblent ridicules au simple énoncé qu'on en fait. Quelques théologiens en effet, ont voulu scruter avec une curiosité excessive même les plus petits détails de la physionomie de la Vierge, alors qu'il est impossible, faute de documents historiques, d’avoir des renseignements exacts ou même seulement approchant de la vérité. Ainsi on a cherché à savoir si les cheveux de Marie étaient noirs ou tirant sur le rouge, ou reflétant la splendeur de l'or. Il est curieux et intéressant même pour connaître la psychologie des auteurs d’un temps, de voir cette

1. « De naturali perfectione Virginis, dicendum est corpus B. ma Virginis, fuisse in sua specie, et sexu, maxime perfectum. Ita docent omnes Patres, qui de B. V.scribunt. Nec potest sine temerilale negari cum nulla auctoritas, vel ratio obstet, et per sese decens, ac mysterio Incarnationis maxime con-

sentaneum » (in 11 p., disp. n, sect. 11).

question poséechezsaint Antonin, danssa S.T. P. IV, T. 15. D'autres ont tenté de déterminer la taille de Ja Vierge, la longueur de ses mains et de ses pieds, la couleur de ses yeux. À titre d’essai nous donnerons le portrait de la Vierge fait au xm° siècle par l'historien Nicéphore : « Elle était, écrit-il, modeste et grave, elle parlait peu et disait seulement le nécessaire. Très affable, elle donnait à tous honneur et révérence. Avec les hommes elle employait une bienséante liberté de parler sans se troubler, et spécialement sans s’irriter » (jusqu'alors rien qui fasse rire). Mais ensuite il continue : « De stature médiocre, bien que quelques-uns disent qu’elle surpassa un peu la taille moyenne, sa couleur était celle du froment, ses cheveux étaient blonds, ses yeux pénétrants, ses pupilles vert d’olive. Les sourcils étaient arqués et noirs, le nez un peu allongé, les lèvres vermeilles et pleines de suavité dans le parler ; le visage ni rond ni aigu, mais doucement ovale, les mains et les doigts un peu longs ».

Ces portraits de la Vierge, qui attestent en ceux qui les composent et les savourent une certaine ardeur d'affection pour Marie, qu’ils voudraient pour ainsi dire voir des yeux, ne peuvent toutefois prétendre en rien reproduire la vérité objective. Contre eux, s'élève destructrice la sentence de saint Augustin : « Faciem Virginis non novimus ».

IX. La complexion du corps de Marie : erreurs, opinions; — historiquement il est certain que Marie eut un tempérament singulièrement vigoureux.

Parlons maintenant non plus de la beauté répandue dans la physionomie de la Vierge mais de la complexion de son corps, et avant tout, notons qu'il y a sur ce point des hérésies. Les Valentiniens de fait, comme le fait observer Sedlmayr dans sa Théol. Mar., q. 5, dirent que Marie avait un corps céleste incapable de souffrir et de mourir; et les antidicomarianites, comme il ressort de saint Epiphane Hoer., 36, prétendirent que Marie avait une nature non humaine mais angélique. Cette doctrine, continue Sedlmayr, est absolument fausse et erronée, car elle détruit beaucoup de points très sùrs de la foi, par exemple: la vraie descendance du Christ d’Adam, la réalité de son corps, etc.

Marie eut donc elle aussi un corps comme le nòtre soumis à la douleur, et qui fut en fait la proie de la mort.

Toutefois, les docteurs scolastiques favorables à l'Immaculée Conception pensent communément que Marie n’ayant pas eu le péché originel ne devait pas mourir ; mais si elle souffrit etmourut c’est parce que volontairement, pour se rendre semblable à son fils et pour devenir notre co-rédemptrice, elle prit pour elle ces misères envoyées par Dieu comme peine du péché. Cette façon d’expliquer la mort de Marie est admise communémentencore aujourd’hui.

Aussi, on affirme communément que Marie n’a jamais été sujette à aucune maladie, car les maladies révèlent d’une façon particulière la présence du péché originel.

Ces affirmations sont le fruit d’une spéculation certainement respectable, soit à cause des arguments intrinsèques sur lesquels elles s'appuient, soit à cause des noms illustres qui les patronnent.

Mais ce serait exagération que de leur donner la rigueur d’un vrai et propre dogme de foi ou d’une vérité intimement liée au dogme. Il reste donc permis de penser autrement. En fait le raisonnement principal sur lequel s'appuient les affirmations précédentes, à savoir: que Marie exempte du péché d’origine, eut donc les conditions d’Adam'innocent et fut comme lui exempte de la mort et de la maladie, — ce raisonnement n'est pas aussi rigoureux qu'il le semble à première vue, car, l’exemption des maux corporels ne fut point et n’est pas la note caractéristique de l’état de grâce originelle. Son caractère, nous dirons spécifique, fut et est de rendre le sujet qui en est orné, ami de Dieu, héritier des biens surnaturels et célestes. L’exemption des maux corporels ne venait qu’en seconde ligne, elle était comme le complément des bienfaisants effets de la grâce divine accordée au premier homme. Et alors, nous ne voyons aucune répugnance à dire que la grâce originelle de Marie fut séparée de certains effets, au moins tant que la Vierge resta sur

terre, effets produits au contraire en Adam. Quoi- |

LES PRÉROGATIVES DE MARIE 29 e ——— —__T I L — l”8/)n tt:

qu'il en soit, nous retenons comme chose indéniable, nous voudrions dire historiquement prouvée, que Marie fut douée d’un tempérament très robuste, tel qu'il se trouve en peu de femmes.

Ceci ressort clairement de l’attitude qu'elle prit pendant la Passion de Jésus. L'Évangile la montre présente aux souffrances de Jésus, au moment où les douleurs du Fils de Dieu atteignirent le degré le plus intense et le plus épouvantable d’amertume. I] : nous dit qu’elle était là debout, au pied dela Croix : Stabat juxta crucem. Le ton, l’amertume effrayante que dut revétir la douleur de Marie en ce moment, nous le verrons ailleurs. Nous verrons qu'il est impossible d'imaginer une douleur plus intense que celle de la Mère du Rédempteur. Or, qui niera que cette femme qui souffre debout une douleur aussi opprimante, qui ne pleure, ni ne chancelle, ni ne s’'évanouit, mais qui sait porter son épreuve héroïquement, qui niera que cette femme ait eu un tempérament tout viril etextraordinairement résistant ?

La force singulière du tempérament de Marie apparait encore davantage, de ce fait que ce n'était certainement pas la première forte secousse qu’il recevait. Toute la vie de Marie avait été tissée de douloureuses surprises. Surtout, elle fut agitée d’une crainte continuelle en pensant aux futures agonies et humiliations de Jésus, ce qui a fait écrire à l’abbé Gueric: « Virgo languil lola vita limore ». Si après tant d’épreuves douloureuses, elle trouva encore assez de force pour assister à la sentence capitale

30 MARIE DANS LE DOGME NIE PAESI DIE RE MARNE EURE RS ES RE portée contre son Fils adoré, c'est qu'il y avait incontestablement en elle une énergie physique qu'on ne découvrirait ni facilement, ni souvent, ni chez beaucoup. Il ne faut donc point admettre l’opinion de ces écrivains qui veulent que Marie durant la Passion de son Fils, soit tombée évanouie, ou par l’excessive douleur ait été hors d’elle même. Je sais que des écrivains justement honorés admettent l’évanouissement de Marie sous le poids de l’opprimante douleur qui l’abreuva. De cette opinion, entrautres, fut saint Bonaventure (Medit. vile Christi c. 77), saint Laurent Justinien (de lriumphali agone Christi c. 21), Denis le Chartreux (in cap XIX Joannis).

La même idée est admise par sainte Brigitte (Liv. I des Révél., ch. 10 et L. 4 chapitre 70.) Mais tous ces écrivains furent induits en erreur par le livre de lamentatione B. Virginis, attribué communément à saint Bernard dont l'autorité en ce qui regarde Marie fut toujours pour les studieux, sacrée et inviolable. Certainement, sous le patronage de saint Bernard, cette idée de l’évanouissement de Marie, appelé par les théologiens « spasme de la Vierge », put entrer dans la liturgie, et, comme en fait foi Cajetan dans l’opuscule qu'il écrivit sur cet argument, on célébrait en son temps cet évanouissement par une fête spéciale. Mais il est hors de doute désormais, que le de lamenlalione B. V. n’est point l’œuvre du grand Abbé de Clairvaux, c’est au contraire l’œuvre d’un écrivain inconnu privé de criti-

que et d’une crédulité surprenante. Cet opuscule en effet est rempli de fables et de légendes puériles. Ce qui condamne avant tout cette opinion, ce sont les paroles explicites de l'Evangile nous décrivant l’attitude de Marie au pied de la Croix : elle se lenait debout. Cette énergie qui la tenait debout dans l'attitude de la victoire en face de l'assaut furibond de douleurs aussi atroces, démontre éloquemment, répétons-le, le tempérament de singulière énergie dont fut douée Marie.

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