‹ Marie dans le dogme catholique (volume 2)Chapitre 87 sur 154 · Chap. I, v · texte numérisé non relu

Chap. I, v

d’une vierge proprement dite, mais d’une jeune fille qui devait devenir mère en suivant les lois ordinaires de la nature. Richard de saint Victor, en deux livres intitulés : De Emmanuele, le réfute énergiquement, ainsi qu'un de ses disciples qui avait pris sa défense. En 1773, un prêtre catholique, Isenbiehl, professeur d’exégèse au séminaire de Mayence, soutint que le texte d’Isaîe ne contenait aucune prédiction messianique. Cette opinion fit scandale, fut dénoncée au Saint Siège et condamnée par Pie VI, dans le bref Divina Christi voce, le 20 septembre 1779. Cette condamnation à laquelle Isenbiehl se soumit docilement, ne fit que consolider, ainsi qu'il était facile de le prévoir, l’interprétation traditionnelle. Aussi n’y a-t-il pas de catholique, que nous sachions, qui ose l’attaquer.

Les rationalistes bibliques l’attaquent, eux, d’une facon implacable, et dans leurs attaques, ils ne font que s’approprier les opinions des adversaires de la virginité de Marie, dans les premiers siècles du christianisme, contre lesquels saint Jérôme disputa avec tant de valeur.

Les objections contre l’interprétation traditionnelle catholique sont nombreuses.

On veut lui enlever l’auréole que lui donne le texte de saint Matthieu, et alors on dit que l’Evangéliste n’a pris la parole du prophète que dans un sens accommodatice. Mais cela ne saurait se soutenir. Outre que l’usage du sens accommodatice, adopté par les hagiographes, est très discutable, on se per-

suadera facilement que saint Mathieu n’y a pas eu recours, puisqu'il avait pris à tâche précisément de persuader les juifs que Jésus était le Messie promis. Du moment que saint Matthieu recourt avec tant de confiance aux paroles d'Isaïe, cela démontre bien qu'il ne leur donnait pas un sens ambigu, éloigné de la façon commune de parler, mais au contraire, qu'il les interprétait suivant le mode de penser ayant cours parmi ses lecteurs.

On a combattu et l’on combat encore l’interprétation catholique, au nom de la critique littéraire. Au mot de la Vulgate, Virgo correspond dans le texte original hébreu le mot Alma. Or ce mot en hébreu signifie en général jeune adolescente et non pas vierge. Ceci est une vieille objection déjà réfutée par saint Jérôme. Il écrit dans son commentaire à propos de ce passage : « Pour tant que je mette ma mémoire à la torture, je ne crois pas avoir jamais trouvé Alma dans le sens de femme mariée, mais toujours dans celui de Vierge et de vierge encore jeune, dans l'adolescence, car il peut y avoir aussi une vierge âgée. La vierge dont parle Isaïe, devait être encore jeune, bien que nubile et non plus enfant » (1).

1. « Et quantum cum mea pugno memoria, nunquam me arbitror alma in muliere nupta legisse, sed in ea quœæ virgo est. ut non solum virgo sit, sed virgo junioris œtalis, et in annis adolescentice. Potest enim fieri ut virgo sit vetula, ista autem virgo erat in annis puellaribus. Vel certe virgo non puellula, et qua adhuc virum nosse non posset, sed jam nubilis »,

Dans le livre contre Jovinien, il lançait ensuite ce défi : « Que les Juifs nous montrent un seul passage de la 1° Ecriture où le mot Alma signifie une jeune femme et non une vierge et alors nous reconnaîtrons que dans les paroles d’Isaïe : Ecce Virgo... etc, on parle, non d’une vierge, mais d’une jeune femme mariée (1-32) ». Le grand docteur dit encore : De fait, en hébreu, une vierge, en général, s'appelle Bethula, qu’elle soit jeune ou àgée ; une très jeune fille, une adolescente, Naara. Que signifie donc Alma ? Une vierge cachée, c’est-à-dire non seulement vierge, mais vierge avec emtoïacet ; — (avec plénitude), car toute vierge n'est pas cachée, voilée et protégée contre les regards des hommes (1).

Mais les plus grandes objections, celles qui vraiment donnent à réfléchir, sont tirées du contexte. Le but que se proposait Isaie par ses paroles ; l’âge qu'il attribuait à cette enfant, — dont il annonçait la naissance, quand la Syrie et la Samarie seraient défaites ; ce qui est relaté au chapitre suivant, ce qu'il dit du fils qu'il eut d’une prophétesse.; ces expressions de « signe et de miracle pour Israél » en parlant de ses fils (ch. vur, n° 18) ; tout cela fait instinctivement penser que l’'Emmanuel dont il est question au chapitre vi, est précisément un de ses

1. « Et revera virgo proprie Bethula appellatur, adolescentula autem vel puella non alma dicitur sed Naara. Quid est igitur quid significatur alma ? Absconditam virginem, idest non solum virginem, sed cum ertstacet virginem, quia non omnis virgo abscondita est, nec ab hominum fortuito separata conspectu, » (1. c. m. 32).

fils. Du témps de saint Jérôme quelques exégètes ont adopté cette interprétation. « Quelques-uns des nôtres, dit saint Jérôme, soutiennent qu’Isaie eut deux fils, Jasub et Emmanuel. Emmanuel qu Isaïe eut de la prophétesse serait une figure du Sauveur » (1).

D'après cette interprétation, le mot alma, virgo devrait se prendre dans un sens divisé et non dans un sens composé. Le Prophète aurait voulu dire : une vierge donnera le jour à l’Emmanuel, mais en perdant sa virginité. De plus, ici, on aurait la prédiction du futur Messie prise au sens spirituel, mais non le mode par lequel il devait naître ; on prédirait sa naissance, mais non sa conception et sa naissance virginales.

Mais alors il est permis de se demander si cette interprétation correspond à la pensée de saint Matthieu. Le saint Evangéliste applique les paroles du Prophète précisément à la virginité de la Mère du Sauveur. Et celte interprétation, pour se soutenir, doit admettre chez les hagiographes l’emploi de citations au sens accomodatice, ce qui ne nous semble pas admissible.

Aussi la plus grande partie des exégètes catholiques interprètent-ils la prédiction d’Isaïe, comme se rapportant directement et littéralement au Messie et à sa Mère. Isaie prédit littéralement la conception virginale du Sauveur.

1. « Quidam de nostris Isaiam duos filios habuisse contendunt, Jasub et Emmanuel. Emmanuel de prophetissa uxore ejus esse generatum, in typum Domini Salvatoris » (in. h. 1.)

Et à l’objection : — mais pourquoi faire appel à un prodige si lointain, pour consoler Achaz de la terreur d’un péril éminent ? — on peut répondre très aisément et solidement : Isaïe porta en ce moment le suprême argument consolateur pour un juif qui avait encore la foi. En d’autres termes, le Prophète veut dire : « Vous, Ô membres de la maison de David, vous avez grand tort de désespérer de la protection du Seigneur. Comment, vous doutez de lui ? Vous ne savez donc pas qu'il est disposé pour honorer votre maison, à faire des prodiges surprenants ? Vous refusez maintenant ces prodiges, mais un jour, il fera un prodige bien plus grand : une vierge concevra et enfantera un fils qui sera appelé Emmanuel. » C'était comme si le Prophète disait : « Rappelez-vous ces effusions de la miséricorde de Dieu qu’il tient en réserve pour l'avenir, et que ce souvenir nous donne du courage pour le temps présent. » Et Isaïe continue : « avant qu’un petit enfant (peut-être a-t-il encore dans l'esprit l'Emmanuel) arrive à l’âge de discrétion, c’est-à-dire en peu d'années, les ennemis du peuple de Dieu seront anéantis. »

Il nous semble qu'on ne puisse faire contre cette interprétation aucune objection sérieuse et insoluble, et c’est pour cette raison qu’elle triomphe dans les écoles catholiques.

Une chose cependant nous paraît incontestable, c’est que cette prophétie n’eut pas avant sa réalisation toute la clarté acquise depuis, ce qui arrive du

reste pour presque toutes les visions prophétiques. Isaie parlait sans contredit d’une vierge qui aurait engendré le Sauveur, mais de quelle manière aurait lieu cette généralion ?..... Cette vierge, devenant mère, devait-elle perdre la prérogative de la virginité ou la conserver ?.... La prophétie, comme en fait foi le récit de saint Matthieu, parlait certainement d'une vierge qui devait devenir mère, tout en demeurant vierge.

Mais c’est précisément ce sens qui pouvait rester inaccessible à la mentalité judaïque. Le prophète parlait d’une vierge au sens composé, mais il pouvait aussi se faire que les Juifs l'entendissent au sens divisé. Ainsi Jésus annongait l’institution de l’Eucharistie d’une manière qui rendit possible l’équivoque des Capharnaïtes. Jésus ne voulut pas expliquer tout de suite par le détail la façon dont il entendait donner son corps en nourriture et son sang à boire. De même des paroles d'Isaïe, les Juifs ont pu, par inintelligence du texte, se méprendre au sujet de la future mère du Sauveur.

C’est ce qui est arrivé en effet. Au temps de Jésus, personne ne parut savoir que le Messie devait naître d'une vierge. On disait que ses origines devaient être mystérieuses : unde venil nemo scil, mais on n’avait pas une claire vision de la conception virginale. Quoi de plus ? Se rappeler les paroles de Marie à l’Ange, qui lui annonçait la maternité divine : « Comment cela se fera-t-il, lui dit-elle, puisque je ne connais pas d'homme ? Ne paraît-il pas étrange

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qu'elle ignoràt en ce moment, que la conception virginale était dans les plans de la divine Providence ? Elle connaissait bien cependant la sainte Ecriture. L’énigme s’explique en supposant que la prophétie d’Isaïe, pour être entendue dans son vrai sens, devait recevoir une nouvelle lumière, par sa réalisation.

Les faits accomplis, elle est une preuve solide de la conception virginale du Sauveur. Cependant loin de nous la pensée de vouloir donner à cet argument une valeur plus grande que celle qu’il peut avoir en réalité. La virginité de Marie peut bien mieux se démontrer par le Nouveau Testament que par l'Ancien.

VI. La conception du Sauveur attestée très clairement par saint Matthieu. — Réponse aux objections : la virginité de Marie fut toujours respectée dans le mariage. — Valeur du qualificatif premier-né. — Valeur de la proposition : avant qu'ils ne se trouvassent ensemble.

La conception virginale de Marie est attestée en termes exprès par deux Evangélistes : saint Matthieu et saint Luc.

Saint Matthieu, chap. 1. v. 18 dit : « Or la naissance du Christ arriva ainsi. Marie, sa mère étant fiancée à Joseph, il se trouva, avant qu'ils eussent habité ensemble, qu’elle avait conçu par la vertu du Saint-Esprit. Joseph, son mari, qui était un homme juste, ne voulant pas la diffamer, résolut de la renvoyer secrètement. Comme il était dans cette pen-

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