CHAPITRE II
Les récentes attaques contre la Virginité de Marie
SOMMAIRE
I. La thèse chère aux modernes rationalistes bibliques. — II. Résumé de l’article du pseudonyme Herzog, paru sous le titre « La Conception virginale du Christ ». — III. Réponse aux arguments rationalistes, lesquels sont vieux sous leur forme nouvelle : il n’est pas vrai que la naissance virginale de Jésus soit une idée docétiste, combattue par les premiers Pères. — IV. La perpétuelle virginité de Marie ne peut recevoir aucune atteinte du fait que l’Evangile parle des frères de Jésus. — Multiples sens admis par l’Ecriture à l’appellation de frère. — Dans notre cas, l'Evangile lui-même nous assure que les frères de Jésus étaient simplement ses cousins. — V. Nous pourrions même accorder, ce qui en réalité ne fut pas, que la première génération chrétienne a ignoré la virginité de Marie, sans que cela compromit le dogme : jamais certainement elle ne le nia. — VI. Saint Paul et la Virginité de Marie. — VII. Saint Marc n’est pas contraire à la virginité de la Mère de Dieu : il y fait même, probablement, allusion. Marc, en aucune façon, ne fait partager par Marie le jugement défavorable à Jésus, que ses cousins portaient sur lui. — VIII. Les généalogies relatées par Saint Matthieu et par Saint Luc, ne créent aucun embarras pour le dogme de la virginité de Marie. — IX. Conclusion.
I. Les récentes attaques contre la virginité de Marie. — La thèse chère aux modernes rationalistes bibliques.
Les rationalistes comprennent, par une intuition
nette et sûre, que l'Evangile ne laisse aucun doute sur la virginité de Marie, et c’est pour cela qu'ils s'efforcent de nier que les évangélistes soient acceptables historiquement, quand ils parlent de la virginité de Marie et des circonstances qui donnent à cette virginité un relief plus marqué.
Comment tentent-ils d'arriver à une semblable conclusion? La thèse qui triomphe de nos jours auprès du positivisme et qui se révèle à travers la critique biblique, est celle-ci : Matthieu et Luc, quand ils parlent de la virginité de Marie, ne nous attestent pas historiquement le sentiment de la première génération chrétienne, mais simplement ils insèrent dans la biographie de Jésus, composée par eux, un sentiment, une opinion « rédactionnelle ». « Ce mot magique, ainsi que le remarque M. Lesêtre, dans la Revue du clergé français, a une foule de significations désobligeantes : il veut dire qu’un texte n’est pas de l'écrivain primitif, qu'il a été ajouté, transposé, remanié, et que dans l'atelier des rédacteurs, il a subi des appréts qui lui Otent toute valeur scientifique » (R. d. C. F., 15 juillet 1907).
Il est clair que ceux qui donnent de semblables qualificatifs aux affirmations de l'Evangile, n’ont pas sur lui notre conception à nous, croyants. Pour les rationalistes, il est ridicule de parler d’inspiration. Les Evangiles sont des livres dus simplement à la plume et à la diligence de l’homme. L’Esprit-Saint n'aurait jamais pensé à les inspirer.
De plus, la thèse chère aux critiques rationalistes
est que le plus ancien des évangélistes est saint Marc, de qui les autres dépendent. Pour ceci, transeat. Nous n’avons aucune difficulté à admettre cette hypothèse, bien que ses côtés faibles ne nous échappent pas. Toutefois acceptons-là.
Or, les incrédules modernes dirigent l'attaque contre la conception virginale du Verbe sur ce terrain: que Marc, antérieur, d’après eux, de vingt ans à Luc et à Matthieu, ignorait, comme d’ailleurs ses contemporains, la virginité de Marie. Matthieu et Luc s’en firent, au contraire, les apôtres, mais sans s’appuyer sur l'enseignement reçu par la tradition, et cela dans le seul but de donner plus d’autorité à une spéculation pagano-chrétienne, qui voulait ennoblir les origines du Christ, et d’en faciliter la circulation.
II. — Résumé de l’article du pseudo-Herzog intitulé : « La Conception Virginale du Christ ».
C’est la thèse soutenue par M. Holtzmann en 1895 et reprise, l’an passé, par quelqu'un qui signe Herzog, et se donne pour être de Lausanne, dans un article intitulé : la Conceplion Virginale du Christ, inséré dans la Revue d’Histoire et de Littérature religieuse, mars-avril 1907.
Tâchons de résumer en nous servant des termes mêmes de l’auteur, le raisonnement d’Herzog :
1° Il admet avant tout, que dans les passages de Matthieu et de Luc que nous avons examinés, se trouve l'affirmation claire, incontestable, de la
Conception virginale, quoique, selon lui, leur attestation ne soit pas antérieure à l’année 80 de l’ère vulgaire.
« L’Evangile de Mathieu, dit-il, nous apprend que Marie « après avoir été fiancée à Joseph, se trouva enceinte avant qu’ils eussent habité ensemble ». Il ajoute que Joseph fut rassuré par un ange qui lui dit : « Ne crains pas de prendre avec toi Marie la femme, car l’enfant qu'elle a concu vient du Saint-Espril ». Luc de son côté, raconte que Marie recut la visite d'un messager célesle qui lui dit : « Le Saint Esprit viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre ». Les récits qui nous expliquent si clairement que Joseph n’eut aucune part à la naissance de Jésus sont de la fin du premier siècle. Le dogme de la conceplion virginale fil done son apparilion dans la conscience chrélienne aux environs de l'année 80 (1). »
2° Pour démontrer ensuite que de fait avant l’année 80, la conception virginale de Jésus était inconnue, que les premiers chrétiens ne l'avaient pas même soupçonnée, il recourt aux généalogies de Jésus en Matthieu et en Luc, à saint Paul et à saint Marc.
a). Les généalogies de Jésus. « Quelle idée, se demande Herzog, se faisaient de la naissance du Christ ceux qui, au lendemain de sa mort, le regardaient comme le fils de David? Les généalogies, dont nous venons de faire mention, et saint Paul
vont nous éclairer sur ce point. Interrogeons d’abord les généalogies. Il ne s’agit pas de savoir ce que valent ces pièces, mais seulement ce qu'elles. veulent être et ce qu’elles veulent prouver. Sans doute, elles sont destinées avant tout à établir la: descendance royale de Jésus. Mais par quelle voie arrivent-elles à ce but ? Sont-ce les ancêtres de Marie ou ceux de Joseph qu’elles énumèrent? Leur texte donne à notre question une réponse d'une clarté limpide. Toutes deux parlent de Joseph et essaient de le rattacher au grand roi David, aucune ne parle de Marie. Supposons maintenant que Jésus n’est pas le fils de Joseph ; immédiatement les listes généalogiques croulent par la base et n’ont plus aucune raison d’être, puisqu'elles donnent les ancêtres d’un homme qui, par hypothèse, n’a aucun lien avec le Christ. Comment se fait-il qu’elles relient Jésus à David par l'intermédiaire de Joseph? A cela il y a une explication, il n’y en a pas deux =: les listes généalogiques que saint Mathieu et saint Luc nous mettent sous les yeux, supposent que Jésus est le fils de Joseph, elles ignorent la conception virginale » (p. 120).
Mais alors on peut se demander pourquoi Matthieu et Luc ne se sont-ils pas aperçus que, em insérant dans leur Evangile les généalogies de Jésus, ils étaient en contradiction avec eux-mêmes ®
Et Herzog répond : « Logiquement, il eut fallw les supprimer (les listes généalogiques). Ils crurent pouvoir se tirer d’affaire au moyen d'un procédé
plus doux. Ils insérèrent donc dans leurs écrits les textes embarrassants que leur avait légués la génération précédente, et ils se bornèrent à y faire de légères retouches... Chacun d’eux transcrivit également une des listes généalogiques qui circulaient, et la corrigea à l'endroit décisif. Arrivé au père de Joseph, Matthieu continua en ces termes : Jacob engendra Joseph époux de Marie de laquelle est né Jésus, qu’on appelle le Messie. Luc ne craignit pas de dire que Jésus était le fils de Joseph, mais il ajouta cette restriction : selon l'opinion commune » (p. 128- 129).
b) Saint Paul ignore également cette conception virginale, dit Herzog. « Selon lui, c’est seulement par sa résurrection que le Christ a manifesté sa dignité de Fils de Dieu. Plus tard, quand le dogme de la conception par le Saint-Esprit aura fait son apparition, on verra dans ce miracle la preuve d’une origine divine, et on fera dire à l’ange Gabriel : « C'est pourquoi le saint enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu. Si saint Paul n’a pas utilisé cette preuve, c'est qu'il ne la connaissait pas ? » (p. 120-121).
c) Un autre écueil contre lequel se heurteraient et seraient réduites à néant les affirmations de Matthieu et Luc, c’est saint Marc. « On lisait dans saint Marc, qu’un jour, au moment où Jésus était occupé à confondre les scribes devant une foule énorme suspendue à ses lèvres, ses parents étaient venus pour se saisir de lui, croyant qu’il avait l'esprit
troublé, et que ses parents étaient la mère et les frères de Jésus. D'après ce récit, Marie avait manifestement ignoré, au moins pendant quelque temps, la mission divine dont son Fils était investi ; autrement, elle n’eut jamais conçu, à son sujet, les inquiétudes et les soupçons dont le texte de Marc offre la pénible expression. Or, comment une pareille ignorance pouvait-elle se concilier avec la conception virginale ? Devenue mère par l’opération du Saint-Esprit, Marie ne devait-elle pas savoir que ce prodige en appelait d’autres à sa suite, et que son fils occupait une place à part dans l’humanité ? Evidemment le récit de Marc ignorait la conception virginale et n’attribuait point à une intervention céleste la maternité de Marie. Il en était de même des généalogies, lesquelles, ainsi que nous l’avons vu, reliaient Jésus à David par l’intermédiaire de Joseph (p. 127-128). »
Matthieu et Luc se seraient tirés de cet imbroglio comme de celui des généalogies. Ils y auraient introduit une petite variante, petite en apparence, mais très importante par la signification qui en résultait : « Ils racontèrent la démarche faite par la famille de Jésus pour l’arréter, mais ils eurent soin de la présenter sous un nouveau jour. A les en croire, Marie et les frères de Jésus ne seraient venus le trouver que pour lui parler, et leur visite n’aurait été dictée par aucune arrière-pensée. » (p. 128).
3° Herzog pose encore cette question : Comment de l’idée de la naissance commune de Jésus, a-t-on
passé, dans un nombre d’années assez restreint, à 'idée de la conception virginale ? Il répond ceci : -« En résumé, le dogme de la conception virginale a fait son apparition vers la fin du premier siècle, dans les communautés chrétiennes d’origine hellénique. Deux facteurs ont concouru à sa formation, ‘chacun à sa manière : le titre de Fils de Dieu sous lequel on aimait à saluer le Sauveur, et la prophétie d’Isaie. Le titre a donné le pressentiment du miracle, la prophélie a élevé ce pressentiment du miracle à la hauteur d’un dogme. On proclama que Jésus était né d’une Vierge, quand on crut lire dans Isaïe l'annonce de ce prodige ; mais on ne trouva la prophétie d’Isaie que parce on en avait besoin, pour expliquer comment Dieu était le père de Jésus. Ces deux facteurs que nous venons de distinguer, sont mentionnés par les Evangiles, auxquels nous devons les premières attestations de la conception virginale. Matthieu après avoir raconté l'apparition de l'ange à Joseph pour lui rendre compte de la grossesse de sa fiancée, ajoute : Toutes «es choses arrivèrent afin que fut accompli ce que le Seigneur avait annoncé par le prophète. Voici qu'une vierge sera enceinte, elle enfantera un fils et on lui donnera le nom d’Emmanuel. Dans Luc, l’Ange Gabriel, après avoir annoncé à Marie que le Saint- Esprit la couvrira de son ombre, ajoute : C’est pourquoi le saint enfant qui naîtra de loi sera appelé Fils de Dieu. Matthieu nous prouve, par l’autorité d’Isaie, que la conception de Jésus, devait être virginale;
Luc nous explique pourquoi il devait en être ainsi. Le premier nous apprend où on a trouvé le prodige, le second dit pourquoi on l’a cherché. » (p. 127).
4° Les évangélistes Matthieu et Luc, auraient donc retouché, dans un sens rédactionnel, les sources d’où ils tirèrent leurs informations, mais sans habileté. L’altération de ces passages introduits serait trop évidente : « Il est facile de voir tout ce que les retouches de Matthieu et de Luc ont de puéril et de naïf. En cachant le motif de la démarche de Marie auprès de son fils, ils ont rendu inintelligible la réponse sévère de Jésus qui, reniant sa famille naturelle, déclare n’avoir d'autre famille que ses disciples. La réponse : « Voici ma mère el mes frères » que les trois synoptiques rapportent presque dans les mêmes termes, n’a de sens que dans le récit de Marc. On comprend, en effet, que le jeune prophète ait renié des parents incrédules, qui méconnaissaient sa mission divine et donnaient de son zèle une injurieuse explication ; on ne comprend pas qu’il ait repoussé si durement une mère et des frères, dont le seul désir était de s’entretenir avec lui. Mathieu et Luc ont donc fait au texte qu'ils voulaient corriger une cicatrice qui saute aux yeux. Quant aux généalogies, ils leur ont enlevé leur raison d’être, puisqu'ils ont brisé, au dernier anneau, la chaîne qui devait rattacher Jésus à David. Il faut néanmoins leur rendre cette justice, qu'ils ont fait disparaître les contradictions les plus choquantes. Le raccordement qu’ils ont imaginé entre
le dogme de la conception virginale et les textes primitifs, était trop grossier pour tromper l’œil clairvoyant de la critique : il a suffi pour tromper l'œil complaisant de la piété. On a cru, pendant des siècles, que Jésus avait été conçu par l'opération du Saint-Esprit, sans se douter que saint Marc et les généalogies s’opposaient à cette croyance » (p. 129- 130).
M. Herzog veut à tout prix prendre une position en vue parmi les adversaires de Marie. Après l’article que nous avons analysé, reproduit même en grande partie, et qui ne manqua pas de susciter un scandale, il a publié ces derniers temps un opuscule intitulé : « La Sainte Vierge dans l’Hisloire », dans lequel il cherche à détruire la doctrine catholique sur Marie. Cependant cet opuscule ne contient rien de nouveau et qui n'ait déjà été victorieusement réfuté.
Dans cet opuscule, il insiste encore sur la virginité de Marie, mais tandis que dans l’article rapporté, il s'occupe surtout de la conception virginale du Verbe, il examine de plus ici l’idée de la perpétuelle virginité dela Mère du Sauveur, c’est-à-dire la virginité in partu et post partum. Quant à la persévérance de Marie dans l’état virginal après la naissance de Jésus, il la trouve démentie par tous les Evangélistes qui parlent tous des frères de Jésus. Bien que l’Ecriture parle, dit-il, de la pluralité des fils de Marie, la pensée que Marie ne descendit jamais au rang des autres épouses triompha cependant, grâce
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à l’ascétisme qui enseigne à trouver la perfection dans le renoncement aux joies de la famille, et qui ne permit pas de penser que Marie, l’Epouse de l'Esprit Saint, put être privée de cette perfection.
L'idée de la virginité de Marie dans l’enfantement serait due d’abord aux Docètes, et aurait été acceptée plus tard, grâce à l’ascétisme. Turmel, dans la Revue du Clergé Français, résume ainsi la pensée d’Herzog : « L'auteur (Herzog) qui rattache la virginité perpétuelle de Marie à l’ascétisme, y rattache aussi la virginité in parlu. A l’en croire, ce serait sous l'influence de l’ascétisme que la virginité in partu de Marie, ou si l’on veut la naissance virginale du Christ, aurait pris place parmi les dogmes chrétiens. Toutefois, les ascètes n'auraient ici fait œuvre que de vulgarisateurs; ils n’auraient pas inventé. L'invention de la naissance virginale devrait étre attribuée au docétisme. Ce seraient les Docètes qui, pour prouver leur théorie du corps éthéré du Christ et, pour ainsi dire, comme pièce à conviction, auraient imaginé la naissance virginale. Seulement leur prétendue preuve, repoussée par les défenseurs de la christologie réaliste, n’aurait été définitivement acceptée par l’Eglise que le jour où elle se représenta sous le patronage des ascètes » (Revue du C. F.15 mars 1908).